LIVRE XIX
père des fidèles n’oubliait aucune des barbaries \t\f\ commises par les ennemis du Christ; il ne pouvait contenir la tristesse que lui causaient tant d’images douloureuses, et conjurait les princes et les peuples de secourir le royaume de Chypre, File de Rhodes, et surtout Constantinople, les derniers boulevards de l’Occident (1).
Les exhortations du souverain pontife ne trouvèrent que des cœurs indifférens parmi les peuples de l’Angleterre, de la France et de l’Espagne. Le sentiment de l’humanité, celui du patriotisme, ne purent ranimer l’enthousiasme qu’avait fait naître précédemment l’esprit de la religion et de la chevalerie. Les croisades lointaines, quel que fût leur objet, n’étaient plus regardées que comme l’œuvre d’une politique jalouse dont ou faisait jouer les ressorts pour éloigner les princes et les grands qu’on voulait dépouiller de leur puissance. Dans l’état où se trouvait l’Europe, ceux qui aimaient la guerre n’avaient que trop d’occasions d’exercer leur bravoure sans quitter leurs foyers. Les Allemands, qui avaient mis sur pied quarante mille hommes pour combattre les hérétiques de la Bohême , restèrent
(1) Voyez les lettres encycliques du pape Eugène IV adressées à tous les fidèles, et date'es de Florence aux calendes de janvier de l’an 1 44 l*v. xxn , pag. 40, et les Annales ecclésiast. , ad. ann. 1 443 , n°. i5. ) Ces lettres offrent uu tableau éloquent et pathétique de l’étal de la chrétienté et des malheurs dont elle était affligée par les progrès toujours croissans des Turcs.
1 402-1444 immobiles lorsqu'on leur représenta les Turcs prêts à porter l’étendard de l’islamisme jusqu’aux extrémités de l’Occident.
Cependant le pape ne se contenta pas d’exhorter les fidèles à prendre les armes, il voulut donnerl’exemple j le pontife leva des soldats, équipa des vaisseaux pour faire la guerre aux Turcs (1). Les villes maritimes de Flandre , les républiques de Gênes et de Venise, qui avaient de grands intérêts ~ en Orient , firent quelques préparatifs ; leurs flottes se réunirent sous les étendards de saint Pierre et se dirigèrent vers l’Hellespont. La crainte d’une prochaine invasion réveilla le zèle des peuples qui habitaient les rives du Dniester et du Danube. On prêcha la croisade dans les diètes de la Pologne et de la Hongrie. Sur les frontières menacées par les barbares, le peuple, le clergé et la noblesse obéirent à la voix de la religion et de la patrie.
(1) Le pape Eugène fit équiper en Italie une flotte rie soixante-dix galères à trois rangs ; il s’engagea avec les Vénitiens, les Génois et le duc de Bourgogne, à empocher les Turcs de s’emparer des ports de l’Hellespont; il accorda à Ladislas, roi de Pologne, le denier de saint Pierre pour subvenir aux frais de la ‘guerre, et nomma le cardinal Julien son légat auprès de l’armée de terre, et le cardinal François, son légat auprès de l'armée navale. (Voy. le liv. xxu de ses lettres , et les historieus Marin Barlcti , liv. 11 ; Pliil. Callimaq. , liv. 111 ; Bonlini, liv. v; Décad. , liv. 111; Croiner,liv. xxi; Æueas-Sylvius, ch. 5; Phrantza, liv. n, ch. 18, etc.)