LIVRE XIX
Constantinople. Comme l'entrée en était gardée par i plusieurs grands vaisseaux et fermée par une chaîne de fer qu’on ne pouvait ni briser ni franchir, le monarque ottoman employa un moyen extraordinaire que les assiégés n’avaient point prévu, et dont le succès devait montrer la force de sa volonté et l’étendue tle sa puissance. Dans une seule nuit, soixante-dix ou quatre-vingts navires qui étaient mouillés dans le canal de la mer Noire , furent transportés , par terre, jusque dans le golfe de Céras (i). On avait convertie chemin de planches enduites de suif, sur lesquelles une foule d’ouvriers et de soldais faisaient glisser les vaisseaux. La flotte turque , montée par des pilotes, ornée de ses voiles déployées , équipée comme pour une expédition maritime, s’avança sur un terrain montueux, et parcourut un espace de deux milles à la lueur des torches et des flambeaux, au son des clairons et des trompettes, sans que les Génois, qui habitaient Galata, osassent s’opposer à son passage. Les
(i) Le transport de cette flotte par terre est rapporté par Coggia-effendi , qui ne donne sur ce fait que peu de détails. Il cite à ce sujet une prédiction répandue parmi les Grecs, et portant que Constantinople ne tomberait que lorsqu’on verrait des flottes s’avancer sur la terre. Le moyen employé par Mahomet fit croire aux sujets de Constantin que l’heure fatale était arrivée. Un autre historien turc, Solak-Zadeh , raconte la même chose. Il ajoute : « Lorsque les Grecs » eurent vu celte merveille , ils comprirent que leur ruine » allait s’accomplir; aussi la parole s’éteignit-elle dans leur » bouche , et le feu du désespoir s’alluma dans leur cœur. »
3a8 HISTOIRE DES CROISADES.
Grecs, tout occupes de garder leurs remparts* n’avaient rien soupçonné des desseins de l’ennemi. Ils ne reconnurent la cause et l’objet de tout ce tumulte , qui s’était fait entendre la nuit vers le rivage de la mer , que lorsqu’au lever du jour ils virent flotter dans leur port le pavillon, ottoman.
On se demande ici quelle résistance durent opposer les vaisseaux qui gardaient la chaîne de fer et ceux qui étaient entrés dans le port , après avoir dispersé la flotte ottomane. On doit croire que tout ce qu’il y avait de guerriers sur les navires des chrétiens combattait alors sur les remparts de la ville. Il est probable aussi que la partie du golfe où les. navires, des Turcs étaient descendus, n’avait point assez de profondeur pour être accessible à de grands vaisseaux. Quoi qu’il en soit, les Musulmans se hâtèrent de profiter de leur avantage. A, peine les bâtimens turcs venaient- ils d’être lancés, qu’une multitude d’ouvriers s’occupa de construire des batteries flottantes au lieu même où les. Vénitiens avaient livré leur dernier assaut dans la cinquième croisade.
Cette entreprise hardie, poursuivie avec tant d’audace et de succès , dut jeter le trouble et la consternation parmi les assiégés. Il firent plusieurs tentatives pour brûler la flotte et détruire les travaux commencés de l’ennemi y mais vainement ils eurent recours au feu grégeois qui avait tant de fois sauvé Constantinople de l’attaque des barbares. Quarante de leurs guerriers les plus iu-