LIVRE XX
Un grand nombre de croisés étaient arrivés dans cette ville (i); mais la plupart sans armes , sans munitions et presque nus. Les vives exhortations du pape n’avaient point ému les chevaliers et les barons de la chrétienté. Les pauvres et les hommes de la dernière classe du peuple paraissaient avoir été plus frappés des dangers de l’Europe que les riches et les grands de la terre. La foule des croisés réunis à Ancône ressemblait moins à une armée qu’à une troupe de mendians et de vagabonds. Chaque jour la disette, les maladies , en faisaient des martyrs. Pie II fut touché de leurs misères ; mais , comme il ne pouvait fournir à leur entretien, il retint ceux qui étaient en état de faire la guerre à leurs frais , et renvoya les autres avec les indulgences de la croisade.
L’armée chrétienne devait se diriger sur les côtes de la Grèce et se réunir à Scanderberg , qui venait de vaincre les Ottomans dans les plaines d’Ocride (2). On avait envoyé des députés aux
(1) Monstrelet, ch. 106, dit qu’un grand nombre de croisés vinrent de toutes parts pour faire la guerre aux Turcs, mais que ne rencontrant point de chef qu’ils pussent suivre, et que marchant par bandes de dix, de vingt, ils se lassèrent enfin d’attendre un général qui les réunît tous sous ses ordres, et s’en retournèrent chez eux.
(2) Suivant Marin Barleti , Scanderberg tua dix mille Turcs dans cette affaire qui eut lieu en i465, et lit un grand nombre de prisonniers, du nombre desquels furent le questeur de l’armée ennemie et son fils, qui étaient préposés à
4 Hongrois , au roi de Chypre , à tous les ennemis îles Turcs en Asie , sans oublier le roi de Perse , pour les avertir de se tenir prêts à commencer la guerre contre Mahomet.
La petite ville d’Ancône attirait les regards de toute l’Europe. Quel spectacle en effet , plus inte'ressant pour la chrétienté que celui du père commun des fidèles , bravant les périls de la guerre et de la mer , pour aller, dans des contrées lointaines, venger l’humanité outragée, briser les fers des chrétiens , et visiter ses enfans dans leur affliction ? Malheureusement les forces de Pie II ne répondaient point à son zèle , et ne lui permirent pas d’achever son sacrifice. La flotte était prête à mettre à la voile , lorsque la fièvre qu’il avait en sortant de Rome, aggravée par les fatigues du voyage , devint une maladie mortelle ; sentant sa fin approcher , il convoqua les cardinaux, et leur fit jurer de poursuivre la guerre contre les infidèles. Il mourut (r) en leur recomman-
la garde du camp , et douze autres personnages de marque. ( Vie de. Scandcrberg, liv. n.)
(i) Jacques, cardinal de Pavie, dans son ép. 4* , racontant la fin de Pie II , rapporte l’exhortation que ce pontife adressa aux cardinaux, a Mon heure est venue , leur dit le moribond , Dieu m’appelle à lui , je meurs dans la foi catholique où j’ai vécu. J’ai fait jusqu’à ce jour tout ce que j’ai pu pour les brebis qui m’c'taient confiées. Je n’ai épargné ni travaux ni dangers. J’ai offert ma vie pour le salut commun. Je ne puis achever ce que j’ai commencé. C’est