‹ Histoire des croisades (volume 2)Chapitre 205 sur 276 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

de jardins délicieux. Peu de temps après son arri- '482 vée à Nice , il fut conduit au Bourg d’Exiles en Piémont, dc-là à Chambéry et à St.-Jean-de-Mauricnne, enfin au château de Rurnilly, appartenant aux chevaliers de Rhodes. La présence du prince Gem excitait partout une vive curiosité ; les seigneurs du pays, le duc de Savoie lui-même, s’empressèrent de visiter le fils du sultan qui avait pris Constantinople. Cet empressement éveilla les défiances des gardiens de Gem , (]ui se hâtèrent de le faire changer de demeure. Les chevaliers de Rhodes prirent alors tant de précautions pour cacher leur prisonnier, que l’histoire peut à peine aujourd’hui suivre ses traces à travers les montagnes du Dauphiné, de l’Auvergne, du Limousin, et nommer les forteresses, indiquer les châteaux (i) où il fut successivement enfermé ; on sait seulement qu’on l’embarqua sur l’Isère et sur le Rhône , qu’il traversa un grand nombre de villes, qu’il habita plusieurs mois un château bâti sur un rocher , et qu’il resta deux ans dans un fort situé au milieu d’un lac. En vain le roi de Hongrie et le roi de Naples s’adressèrent au grand-maître de Rhodes et demandèrent qu’on envoyât le prince Gem en Italie

(i) Les mémoires du prince Gem citent les noms de plusieurs châteaux du Dauphiné, de l’Auvergne, du Limousin et de la Marche; mais ces noms sont tellement défigurés qu’il est très difiicile de les reconnaître. Nous en avons néanmoins reconnu plusieurs, que nous citerons dans la Biblioth. des Croisades.

483 ou sur les bords du Danube; plus on insistait pour que le frère de Bajazet sorti* des mains des chevaliers, plus ceux-ci redoublaient de surveillance. Le grand-maître avait fait construire à Bourganeuf, dans le comté de la Marche, une tour que le prince musulman devait habiter. On y conduisit l’infortuné Gem ; ce fut là qu’il perdit toute espérance de recouvrer sa liberté, et qu'il se résigna sans murmure a son sort, charmant les peines de son exil et de sa prison par la poésie (i) qu’il cultivait avec succès.

Les chevaliers de Rhodes étaient parvenus à dérober le prince Gem à tous les regards , mais sa captivité n’en faisait pas moins une vive sensation. Quelques traditions populaires, de vieilles ballades conservées jusqu'à nous , montrent surtout le vif intérêt (a) que les dames de France prenaient a l’illustre captif. Deux des officiers de Gem s’étaient enfuis à la cour du duc de Bourbon , qui résidait alors à Moulins : si nous en croyons la chronique turque où nous puisons notre récit, le duc applaudit

(i) La Chronique turque nous apprend que Gem était poète.

(a) Il existe encore quelques anciens romans qui parlent des amours du prince Gem et de la princesse de Sassenage. Les mémoires turcs nous apprennent que le gouverneur d’un château où Gem était enfermé avait une très belle fille , et que cette fille conçut une passion pour le prince qui y répondit. (Voy. dans la Diblioth. des Crois. , la trad, de M. Garcin de Tassy. )

au projet que ces fidèles serviteurs avaient formé «483 de délivrer leur maître, et donua vingt-quatre mille pièces d’argent pour le succès de l’entreprise.

On parlait souvent du prince musulman à la cour de France; on se plaisait à rappeler l’immense héritage qu’il avait disputé au sultan Bajazet, et qui renfermait deux empires et onze royaumes (i).

Le roi témoignait le désir de voir le prince Gem ; mais les ministres , dit la chronique turque, gagnés par le grand-maître de Rhodes , disaient que le prince infidèle ne pouvait se résoudre à paraître devant un monarque chrétien , et que pour rien au monde il ne se déciderait à quitter la compagnie des chevaliers qui l’avaient amené en Occident. Lorsque Gem, de son côté, demandait à voir le puissant monarque des Francs, on lui répondait que le roi de France ne pouvait souffrir de Musulman ni à sa cour ni dans sa capitale.

Cependant le nom de Gem n’était point oublié des soldats ottomans, et les inquiétudes de Bajazet annonçaient assez que son frère n'avait point encore quitté ce monde. Dans la crainte qu’on ne lui opposâtun rival redoutable, il écrivit au grand-maître de Rhodes pour lui déclarer qu’il avait fait suspendre les préparatifs d’une guerre contre les chrétiens. En reconnaissance du service que lui avaient

(i) Voyez Y Histoire de Charles VIII , par Jaligny. Cette histoire dit quelques mots de Gem; mais elle entre dans peu de details. Du reste , elle n’est guère plus circonstanciée dans ce qu’elle dit de l’expédition de Charles VIII.

j 4 ,j o rendu les chevaliers , il leur envoya des présens, parmi lesquels on remarquait un bras de leur patron S. Jean-Baptiste, trouvé dans la basilique de Constantinople. Des ambassadeurs du sultan se rend irent auprès du roi de Naples et du roi de F ran ce, leur offrant toutes les reliques qui se trouveraient dans les villes conquises sur les chrétiens. Ils annonçaient de plus que leur maître avait le dessein de conquérir l’Egypte, et qu’il leur céderait volontiers le royaume de Jérusalem s’ils retenaient Gem en Occident. Dans le même temps , le sultan du Caire envoyait au pape un des pcres latins du Saint-Sépulcre , et demandait qu’on lui livrât le frère de l’empereur ottoman, qu’il voulait montrer .à la tête de son armée dans une guerre contre les Turcs ; il offrait au souverain pontife cent mille ducats d’or, la possession de la ville sainte et même la ville de Constantinople s’il parvenait à s’en rendre maître. Averti par de si hautes promesses de l’importance qu’on mettait à la personne de Gem , Innocent VIII demanda au roi de France que le prince musulman fût envoyé à Rome et confié à sa garde. L’ambassade turque et le légat du pape se trouvèrent dans le même temps à Paris ; on conseillait à Charles VIII d’accepter les offres brillantes de Bajazet; mais il aima mieux , dit son historien, se montrer vrai fils de l’Eglise , et ne voulut pas préférer avarice à libéralité et loyauté. Gem fut délivré de sa prison et conduit à Rome : le pape le reçut avec de grands honneurs, et lui donna une audience solennelle en présence des envoyés de la

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