LIVRE XX
prince Gem ; Alexandre VI, à qui la captivité du ■ 494 prince musulman valait un tribut annuel de la Porte-Ottomane , s’enferma avec lui dans le château St.-Ange , et ce ne fut qu’après un siège de vingt jours qu’il consentit à ce que lui demandait le roi de France (i). L’infortuné Gem, qui ne connaissait rien de la politique dont il était le jouet, et dont il devait être bientôt la victime, se félicitait d’être protégé par le plus grand roi de l’Occident. Charles plaignit ses malheurs , et les guerriers français se préparaient déjà à le suivre dans les riches contrées de l’Orient. Quoique la présence de Gem parût comme le signal des conquêtes qu’on allait faire, Charles ne négligea pas d’employer d’autres moyens, et parmi ces moyens, le plus singulier sans doute fut d’acheter à prix d’argent l’empire de Constantinople. On a trouvé au siècle dernier, dans la chancellerie de Rome, un acte par lequel André Paléologue , despote d’Achaïe, et neveu du dernier empereur grec, avait cédé au roi de France tous ses droits à l’empire d’Orient pour une somme de quatre mille trois cents ducats d’or. Un acte par lequel on achetait par-devant notaire un empire qu’il fallait conquérir, nous montre, d’un côté, quelle était la politique
(i) On peut lire dans le Mémoire du prince Gem avec quelles dillîcultes le roi de France obtint que ce prince lui fût remis , et l'entretien que Zizim eut avec Charles VIII et le pape. (Voy. Diblioth . des Croisades , chroniques turques. )
4 u HISTOIRE DES CROISADES,
qui présidait à cette espèce de croisade, et, de l’autre , quel était le prix que les Grecs eux-mêmes mettaient alors à l’héritage de Constantin.
Pendant que Charles VIII prolongeait son séjour à Rome , et qu’il s’occupait ainsi de régner sur la Grèce , le roi de Naples Alphonse II , abandonné à ses propres forces , en proie à la terreur et au remords , poursuivi par les plaintes des Napolitains, descendait du trône et courait s’ensevelir dans un monastère de Sicile. Son fils Ferdinand , qui lui avait succédé , quoiqu’il eût chassé les Turcs de la ville d’Olrante et qu’il eût été proclamé le libérateur de l’Ilalie , ne put ranimer ni le courage de l’armée, ni la fidélité des peuples. Depuis qu’on annonçait l’arrivée des Français , le joug de la maison d’Aragon paraissait chaque jour plus insupportable. Lorsque Charles eut quitté l’état romain , au lieu de rencontrer des armées ennemies , il ne trouva sur son chemin que des députations qui venaient lui offrir la couronne de Naples. Bientôt la capitale le reçut en triomphe, et tout le royaume lui fut soumis.
La renommée ne tarda pas à porter dans la Grèce la nouvelle des conquêtes miraculeuses de Charles VIII. Les Turcs de l’Épire, frappés do terreur , croyaient à chaque instant voir arriver les Français. Nicolas Viguier ajoute que Bajazet eut un tel épouvanlement , qu il fit venir tout son équipage de mer au détroit du bras de Saint-George ^ pour se sauver en Asie*.