LIVRE XX. 43i
ritimes ; la seconde devait les ruiner et en enrichir d’autres.
Les Vénitiens, maîtres des anciennes routes du commerce de l’Inde, furent les premiers à s’apercevoir des changcmens qui s’opéraient et dont les suites devaient leur être funestes. Ils envoyèrent secrètement des députés au sultan d’Egypte, intéressé comme eux à combattre l’influence des Portugais. La députation de Venise engagea le sultan du Caire à s’allier avec le roi de Calicut et quelques autres puissances indiennes, pour .attaquer les flottes et les troupes du Portugal. La république se chargea d’envoyer en Egypte et sur les côtes d’Arabie des ouvriers pour fondre du canon , et des charpentiers pour construire des vaisseaux de guerre. Le monarque égyptien , qui avait les mêmes intérêts que Venise , entra facilement dans le plan qu’on lui proposait •, et pour arrêter les progrès des Portugais dans l’Inde , il voulut d’abord leur inspirer des craintes sur les lieux saints, qui avaient été long-temps et qui étaient encore un objet de vénération pour tous les fidèles de l’Occident. Il menaça de ruiner de fond en comble l’église du Saint-Sépulcre , de jeter au vent les cendres et les ossemens des martyrs , de forcer tous les chrétiens de ses états à renier la foi du Christ.
Un cordelier de Jérusalem vint à Rome exprimer les alarmes des chrétiens de la Palestine et des gardiens du saint tombeau. Le pape fut saisi de terreur , et se hâta d’envoyer le cordelier au roi de
43a HISTOIRE DES CROISADES.
> Î9i Portugal , qu’il conjurait de faire à Dieu et à la chrétienté le sacrifice de ses nouvelles conquêtes. Le monarque portugais accueillit l’envoyé du pape et des chrétiens d’Orient , lui donna des sommes considérables pour l’entretien des saints lieux , et répondit au souverain pontife qu’il ne craignait point de voir se réaliser les menaces du sultan , qu’il espérait au contraire brûler la Mecque et Médine, et soumettre à la foi de l’Evangile les vastes régions de l’Asie, si les princes de la chrétienté voulaient se réunir à lui.
Le sultan d’Égypte, qui recevait des tributs de tous les pèlerins , ne détruisit point les églises de Jérusalem ; mais il tenta une expédition contre les Portugais , de concert avec le roi de Cambaye et de Calicut. On équipa à Suez une flotte composée de six galères , d’un galion et de quatre bâliinens de charge , sur laquelle s’embarquèrent huit cents mamelucks (i). La flotte égyptienne descendit le long de la mer Rouge, cotoya l’Arabie, doubla le golfe de Perse et vint mouiller dans l’île et au port de Diu , un des points les plus importons pour le commerce de l’Inde. C’est de cette expédition que parle l’auteur de la Lusiade lorsqu’il dit dans son neuvième livre : « Avec le secours des flottes ve-
(i) Sur cette expédition du sultan d’Égypte et sur les liaisons que les Vénitiens avaient formées avec lui, on peut consulter Baronius , décad. a, liv. m, ch. 5 et G; Osorius , liv. vi j Mafleus, liv. iv ; et Mariana , de Rebus hisp. , liv. xxix , ch. iG.
» nues du port d’Arsinoé , les Calicutiens espé- 1 » raient réduire en cendres celles d’Emmanuel;
» mais l’arbitre du ciel et de la terre trouve tou- » jours les moyens d’exécuter les décrets de sa » profonde sagesse.»
L’expédition des raamelucks, malgré les succès qu’elle obtint d’abord, n’eut point le résultat qu’en attendaient le sultan du Caire et la république de Venise. Le bruit se répandit alors en Europe que les Portugais avaient engagé le roi d’Éthiopie à détourner le cours du Nil (1). Nous ne nous arrêterons pas à démontrer l’invraisem-
(1) Ou lit dans la chronique autrichienne de Thomas Ebendorff, qu’après la prise de Saint-Jean-d’Acre par le fils de Kelaoun , et la destruction des colonies chrétiennes, un roi d’Ethiopie, appelé Prête-Jean et chrétien de religion, détourna momentanément le cours du Nil et frappa l’Égypte de stérilité. ( Voy. la Biblioth. des Crois. , anc. édit., tom. 1 , pag. 620. )
Makrisi rapporte un fait analogue; il dit qu’en l’an 72G de l’hégire, i326 de J.-C. , le roi d’Abyssinie écrivit au sultan d’Égypte pour le sommer de rebâtir les églises chrétiennes , le menaçant , en cas de refus , de détourner le cours du Nil. Makrisi ajoute que le sultan ne fit gpe rire de ces menaces.
Makrisi rapporte encore sous la date de 83a de l’hégire (i4‘-i8), qu’on arrêta dans un port d’Egypte un député du roi d’Abyssinie qui revenait du pars des Francs , et que le roi avait chargé de former une ligue entre tous les peuples chrétiens , afin que tandis que les Abyssins attaqueraient l’Égypte par terre, les chrétiens d’Europe l’attaquassent par mer. Le député fut jugé et mis à mort. (Voy. sur tous TOM. V. 28
,5,0 blance de ce bruit populaire, renouvelé plusieurs fois dans le moyen âge; mais le projet de fermer par la force et la violence les routes ouvertes au commerce par le cap de Bonne -Espérance, n’était guère plus raisonnable. Au lieu de tenter la voie des armes, les sultans des mamelucks auraient mieux servi les intérêts de Venise et ceux de leur propre puissance , s’ils avaient multiplié les canaux dans leurs provinces, s’ils avaient ouvert un passage commode , prompt et sûr aux marchandises de l’Inde. Au reste, d’autres révolutions peuveht changer ce qu’ont fait les révolutions des siècles passés. Au moment où nous écrivons , une direction nouvelle semble partout donnée à l’activité des commerçans et des navigateurs. Si les espérances que donnent le gouvernement actuel du Caire et la découverte récente des bateaux à vapeur viennent à se réaliser , il n’est pas impossible que l’Egypte ne redevienne encore une des routes du commerce de l’Inde , et que la navigation de la Méditerranée ne retrouve une partie des avantages qu’elle a perdus.
Taudis que la république de Venise voyait avec effroi les «%uses de sa décadence future, elle inspirait encore de la jalousie par l’éclat de ses richesses et de sa magnificence. Il s’élevait de nombreuses plaintes contre les Vénitiens, qu’on accusait généralement de tout sacrifier à l’intérêt de leur coin-
ces faits les Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, par M. Qualreincre, loin, il, pag. 27 5 et suiv.)