LIVRE XX
l’esprit d’opposition y avait pris naissance au milieu des longues querelles élevées entre le sacerdoce et l’empire. Une fois qu’on eut brisé le lien qui unissait les esprits, et qu’on eut secoué le joug d’une autorité consacrée par le temps, l’opposition ne connut plus de bornes -, il n’y eut plus de mesure pour les opinions : l’Église fut attaquée de tous les côtés à-la-fois, et par mille sectes différentes, toutes opposées à la cour de Rome, la plupart opposées entre elles. Dès-lors éclata cette révolution qui devait à jamais séparer de la communion romaine plusieurs peuples delà chrétienté.
Nous n’avons point à parler des événemens qui accompagnèrent le schisme de Luther ; mais il est curieux de voir que l’origine de la réforme se trouve liée, non pas directement aux croisades, mais à l’abus des indulgences promulguées pour les croisades.
Comme tous ceux qui commencent des révolutions, Luther ne savait point jusqu’où pouvait aller son opposition à la cour de Rome -, il attaqua d’abord quelques abus de l’autorité pontificale , et finit bientôt par attaquer l’autorité elle -même. Les opinions qu’il avait échauffées par son éloquence, les passions qu’il avait fait naître parmi ses disciples , l’entraînèrent lui-même beaucoup plus loin qu’il n’aurait pu le prévoir : ceux qui avaient le plus grand intérêt à combattre les doctrines du réformateur, ne virent pas plus que lui ce que ces doctrines devaient amener avec elles. L’Allemagne, divisée en mille états différens et livrée à tous les
i.5:i! genres de désordres, n’avait aucune autorité assez forte et assez prévoyante pour prévenir les elléts d’un schisme. A la cour de Rome , personne n’avait pu croire qu’un simple moine ébranlât jamais les colonnes de l’Eglise; au milieu de la pompe et de l’éclat des arts qu’il protégeait, distrait par les soins d’une politique ambitieuse , Léon X oublia trop peut-être les progrès de Luther. Il eut tort surtout d’abandonner entièrement l’expédition contre les Turcs, qu’il avait annoncée dans tout le monde chrétien , et qui pouvait, au moins dans les premiers momens , offrir une utile distraction aux esprits dominés par les idées de la réforme. L’entreprise d’une guerre sainte , qu’il avait suivie avec tant de chaleur au commencement de son pontificat , et pour laquelle les poètes lui promettaient une gloire éternelle , cette entreprise , lorsqu’il mourut , n’occupait plus sa pensée ni celle do ses contemporains.
Cependant le successeur de Sélim, Soliman (i), venait de s’emparer de Belgrade et menaçait l’iie de Rhodes. Cette île était la dernière colonie des chrétiens en Asie. Tant que les chevaliers de Saint-Jean en restaient les maîtres , le sultan des Turcs pouvait craindre qu’on ne formât en Occident quelque grande expédition pour le recouvrement de la Palestine et de la Syrie, et même pour
(i) Soliman s'empara de Belgrade en i5ai , l’année même où le pape Leon X mourut.