LIVRE XVII. 4g
dans tout le royaume; on ne pouvait voir sans une 12G8 vive affliction le départ d’un prince dont la seule présence entretenait la paix et maintenait partout l’ordre et la justice. La santé du roi était très affaiblie , et l’on devait craindre qu’il ne pût supporter les périls et les fatigues d’une croisade ; il partait avec scs enfans, et cette circonstance ajoutait encore àla douleur publique; les désastres de la première expédition en Egypte se représentaient à l’esprit des peuples. On se rappelait la captivité de toute la famille royale; on redoutait de plus grands malheurs pour l’avenir. Joinville ne craint pas de dire que ceux qui avaient conseillé au roi le voyage d outremer , avaient péché mortellement (1).
Cependant il n’échappait ni plaintes ni murmures contre Louis IX; l’esprit de résignation, qui était une des vertus du monarque, semblait avoir passé dans l’âme de tous ses sujets, et pour nous servir des expressions mêmes de la bulle du pape, les Français ne voyaient dans le dévouement du roi qu’un noble et douloureux sacrifice à la cause des chrétiens , à cette cause pour laquelle Dieu n avait pas épargné son fils unique.
(1) Joinville assistant à la messe dans la chapelle du roi, entendit deux chevaliers de son conseil; l’un disait, que si le roi se croisait, ce serait une des douloureuses journées qui oncques fust en France ; car si nous nous croisons , ajoutait-il , nous perdrons le roi ; et si nous nous croisons , nous perdrons Fieu , parce que nous ne nous croiserons pas pour lui.
5o HISTOIRE DES CROISADES.
iaG8 La résolution du roi de France produisit une vive sensation en Europe et ranima ce qui restait encore dans les esprits du vieil enthousiasme pour les croisades; comme il était le chef de l’entreprise , la plupart des guerriers se faisaient une gloire de combattre sous ses drapeaux; la confiance qu’on avait dans sa sagesse et dans ses vertus, rassurait en quelque sorte les esprits contre les dangers des expéditions lointaines, et rendait aux peuples chrétiens des espérances qu’ils semblaient avoir perdues.
Clément IV écrivit (i) au roi d’Arménie pour le consoler des maux qu’il avait soufferts dans l’invasion des mamelucks, et lui annoncer que les chrétiens d’Orient allaient recevoir de puissans secours. Abaga, kan des Tartares, qui poursuivait alors une guerre contre les Turcs de l’Asie Mineure , avait envoyé des ambassadeurs à la cour de Home et à plusieurs princes de l’Occident (2) ; il se proposait d’attaquer les mamelucks de concert avec les Francs, et de les chasser de la Syrie et de l’Egypte ; le pape accueillit solennellement les ambassadeurs mogols (3) ; il leur dit qu’une armée
(1) La lettre (lu pape au roi d’Arméuic se trouve dans Raynaldi , ad aun. 1267 , n°5. 5i et suiv.
(2) Ibn-Ferat rapporte qu’ Abaga envoya des députés à divers princes d’Europe, et que le roi d’Aragon fit alliance avec lui; les deux monarques se donnèrent rendez-vous en Arménie. ( Ext. des auteurs arabes , §. y5. )
(3) La réponse du pape Clément au prince tartare se