LIVRE XX
préparé à la guerre contre les Turcs par la péni- 1548 tence ; il veut que les princes chrétiens se réunissent francliement contre l’ennemi commun ; il 11’exclut point le pape d’une ligue chrétienne, mais il ne peut souffrir les pasteurs de l’Eglise parmi les combattans. Un cardinal , général d’armée , unévêque, capitaine , un prêtre, centurion , lui offrent l’image d’une statue composée d’or et d’argile, d’un centaure , moitié homme , moitié cheval. L’ingénieux écrivain oppose aux prélats guerriers l’exemple du Christ, qui ne fit jamais la guerre , mais qui apporta au genre humain la philosophie céleste , instruisit ceux qui suivaient le chemin de l’erreur, avertit les incrédules , consola les affligés, soutint les faibles , s’attacha par des bienfaits les hommes qui en étaient dignes comme ceux qui ne l’étaient pas. Plusieurs chrétiens pensaientque, pour avoir la paix, on devait abandonner la Hongrie aux Ottomans. Erasme demande à ces politiques prudcns s’il leur paraissait juste que les fiilèles reçussent leurs princes et meme leurs évêques de la main des Turcs. Lors même que ces barbares domineraient sur la Hongrie, croyait-on que leur ambition fût satisfaite: non, ils ne devaient se reposer que lorsqu’ils auraient marché sur la tête des rois et des princes , et que tous les trônes du monde chrétien seraient devenus comme la poussière de leurs pieds.
Cet écrit ou consultation d’Érasme , dont nous ne donnons ici qu’une faible idée, renfermait beaucoup de raisonnemens et de subtilités , qu’il serait
i548 impossible d’analyser avec précision. Un pareil ouvrage était plus fait d’ailleurs pour être lu et apprécié parmi les savans, que pour animer l’enthousiasme ou la dévotion des fidèles. L’esprit de secte et de controverse altérait chaque jour davantage le caractère et les senlimens des peuples ; on devenait plus indifférent aux périls de la chrétienté et même à ceuxde la patrie , surtout en Allemagne, où il paraissait plus facile de soutenir avec éclat des thèses philosophiques, même de convoquer des diètes nombreuses, que de faire la guerre et de rassembler des armées. Du sein des querelles religieuses qui troublaient le sanctuaire , étaient nées des dissensions politiques qui troublaient l’état et la société. Au milieu des violens débats qui agitaient l’empire germanique , l’Eglise , et même l'autorité civile, proclamée par Luther , perdirent cette unité d’action sans laquelle on ne pouvait combattre avec avantage un ennemi formidable. Tel était l’état des esprits , que les Allemands se haïssaient plus enlr’eux qu’ils ne haïssaient les Turcs, et que chaque parti redoutait moins le triomphe des mécréans que celui de scs adversaires. Les luthériens hésitaient à prendre les armes, craignant sans cesse d’avoir à repousser les attaques des catholiques • ceux-ci se trouvaient retenus par la crainte des luthériens (r). Ce fut ainsi que la réforme, qui avait pris naissance à la
(1) Les historiens d’Allemagne n’ont pas assez caractérisé cette époque.