LIVRE XX
tout ce qui avait favorise, jusque-là, les progrès 1 des Turcs , fit que les chrétiens ne profitèrent point de leur victoire. Les "Vénitiens voulaient poursuivre la guerre afin de reprendre l’ile de Chypre ; mais Philippe II craignant de voir s’accroître la puissance de Venise , renonça à la confédération. La république vénitienne, abandonnée de ses alliés, se luita de demander la paix ; elle l’obtint en renonçant à toutes les possessions qu’elle avait perdues pendant la guerre : étrange résultat de la victoire par lequel les vaincus dictaient la loi au vainqueur , et qui nous montre où se seraient portées les prétentions des Turcs , si la fortune avait favorisé leurs armes.
La guerre qui se termina par la bataille de Lépantefutla dernière où l’on vit l’étendard delà croix animer les combattans.
L’esprit des guerres saintes tenait d’abord à des opinions populaires. Quand ces opinions s'affaiblirent et que les grandes puissances se formèrent , tout ce qui tient à la guerre et à la paix se concentra dans le conseil des monarques. On ne forma plus de projets d’expéditions lointaines dans les conciles; on ne parla plus d’entreprises guerrières dans les chaires des églises et devant les fidèles assemblés. Les états et les princes appelés à décider les affaires , lors meme qu’ils faisaient la guerre aux Musulmans, obéissaient moins à l’influence des idées religieuses qu’à des intérêts purement politiques. Dès-lors on ne comptait plus pour rien l’enthousiasme de la multitude et toutes les pas-
/i<)0 HISTOIRE DES CROISADES.
1571 sions (]ui avaient donné naissance aux croisades.
L’alliance de François 1er. avec Soliman avait été d’abord un grand sujet de scandale pour toute la chrétienté. Le roi de France s’était justifié en accusant l’ambition et la perfidie de Charlcs- Quint (1). Son exemple ne larda pas à cire suivi par Charles-Quint lui-même et par d’autres états chrétiens. La politique se dégageant de plus en plus de ce qu’elle avait de religieux , fit à la lin envisager la Porte-Ottomane , non plus comme un ennemi qu’il fallait toujours combattre , mais comme une grande puissance qu'il fallait quelquefois ménager et dont on pouvait rechercher l’appui, sans outrager Dieu et sans nuire aux intérêts de l’Église.
Comme on ne s’armait contre les infidèles qu’à la voix du souverain pontife, l’esprit des croisades dut s’affaiblir à mesure que l’autorité des papes déclina. 11 faut ajouter que le système politique de l’Europe prenait son développement , et que les liens et les rapports qui devaient fonder l’équilibre de la république chrétienne tendaient plus que ja-
(1) Le tome in de la collection de Struvc contient un recueil de lettres écrites par François Il-'r. ou en son nom , au sujet de ses démêlés avec Charles-Quint. Dans les unes le roi cherche à justifier sa conduite à l’égard des Turcs ; dans les autres il offre ses secours et son intervention pour apaiser les troubles que la réformalion a fait naître dans l’Eglise. ( Vov. le loin, u delà Bibliothèque îles Crois., pag. 3i. )