‹ Histoire des croisades (volume 2)Chapitre 242 sur 276 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

dont la voix ne célèbre que des événemens éloignés, chantait les héros des guerres saintes; et les croisades, par la raison même que le Tasse pouvait en orner le récit de toutes les richesses de son imagination, les croisades, disons-nous, n’étaient plus pour l’Europe qu’un souvenir poétique.

Une circonstance heureuse pour la chrétienté, c’est que , dans le temps même où les croisades , qui avaient pour objet la défense de l’Europe, touchaient à leur déclin , les Turcs commencèrent à perdre quelque chose de cette puissance militaire qu’ils avaient déployée contre les peuples chrétiens. Les Ottomans avaient d’abord été , comme nous l’avons déjà dit , la seule nation qui eut sur pied une armée régulière et permanente , ce qui lui donnait une grande supériorité sur les peuples qu’elle voulait soumettre à ses armes (1). Dans le seizième siècle, la plupart des grands états de l’Europe avaient aussi des armées qu’ils pouvaient toujours opposer à leurs ennemis. La dis-

(1) Le vicomte de Tavannes assigne dans ses mémoires deux causes aux progrès des Turcs : la première, leur obéissance aveugle aux ordres du sultan ; la deuxième que toutes leurs forces sont commandées d’un seul chef ; et au contraire les chrétiens sont contraints d’en avoir plusieurs dont l’union dure si peu , que lorsqu’il y a apparence de victoire et recevoir les fruits d’icelle , ils se rompent , entrent en soupçon jaloux de la gloire l’un de l’autre , etc. ( Mémoires de Gaspard Tavannes , tom. xra, pag. u 1 ; Collecl. des Mémoires , par M. Petitot. ) M. de Thou, liv. uv , reconnaît aussi les mêmes causes.

4q4 histoire des croisades.

1571 cipline ot la lactique militaire avaient fait île rapides progrès parmi les peuples de la chrétienté; l’artillerie et la marine se perfectionnaient chaque jour en Occident, tandis que les Turcs, pour tout ce qui tient à l’art de la guerre et à celui de la navigation, repoussaient la leçon de l’expérience, et ne profitaient point des lumières répandues chez leurs ennemis et chez leurs voisins.

Nous devons ajouter que l’esprit de superstition et d’intolérance que les Turcs portaient dans la guerre, nuisit beaucoup à la conservation et à l’étendue de leurs conquêtes. Quand ils s’emparaient d’une province, ils voulaient y faire dominer leurs lois, leurs usages et leur culte. Il leur fallait tout changer , tout détruire dans le pays où ils voulaient s’établir ; il fallait qu’ils en exterminassent la population, ou qu’ils la réduisissent à l’impossibilité de troubler une domination étrangère ; aussi a-t-on pu remarquer que, maîtres plusieurs fois de la Hongrie , ils se retiraient néanmoins après chaque campagne, et qu’ils ne purent jamais , au milieu de toutes leurs victoires , y fonder une colonie ou un établissement durable. La population ottomane, qui avait suffi pour occuper et pour asservir les provinces de l’empire grec, ne pouvait suffire pour peupler et pour conserver des contrées plus éloignées. Ce fut là surtout ce qui sauva l’Allemagne et l’Italie de l’invasion des Turcs. Les Ottomans auraient peut-être conquis le monde, s'ils avaient pu lui imposer leurs mœurs ou lui fournir des habitans.

Page 1