LIVRE XX
obstacle invincible, lorsque letemps arrivait de faire 1G90-1700 des ebangemens salutaires et d’écouter les leçons de l’expérience. Admirable pour fonder un état barbare, celte loi était impuissante pour protéger un empire sur son déclin , et pour prévenir sa décadence. Les Turcs, toujours remplis d’un fanatique orgueil , ne pouvaient se persuader, au milieu de leur abaissement , qu’il manquât quelque chose à leur puissance, à leur législation, à leur discipline.
Rien n’est plus remarquable dans l’histoire que celte superbe ignorance d’un grand peuple , au milieu d’une révolution qui l’entraînait chaque jour à sa perle ; et celte révolution se faisait chez les Turcs, non point par des idées nouvelles, mais par des idées anciennes ; non poiut par l’amour de la liberté, mais par les habitudes de l’esclavage ; non point enfin par la passion du changement, mais par une vaine obstination à ne jamais rien changer.
Les Turcs respectaient la cause de leur ruine, parce qu’elle se liait à l’histoire des temps barbares; et la religion musulmane , en leur répétant sans cesse qu’il faut obéir au destin , et que celui qui est dans le feu doit se résigner , les empêchait d’arrêter les progrès du mal (1).
(1) Chez tous les peuples qui penchent vers leur décadence , on trouve au sein de la corruption une certaine politesse, une certaine élégance dans les mœurs et dans les manières, comme on l’avait vu parmi les Grecs du Bas- Enipire; mais un peuple chez lequel l’inlluence des femmes n’était comptée pour rien , où les hommes même avaient peu de penchant à se réunir cuir’ eux , devait avoir une
5ao HISTOIRE DES CROISADES.
1690-1700 On nous demandera pourquoi la chrétienté ne profita point de cette décadence des Turcs, pour les repousser en Asie. Nous avons vu dans cette histoire que les peuples de l’Europe chrétienne ne purent jamais s’entendre et s’accorder pour défendre Constantinople , lorsqu’elle fut attaquée par les Ottomans. Ils ne s’entendirent pas davantage pour la délivrer quand elle fut prise. Il faut ajouter que moins on redouta les Turcs, moins on fit d’elforts pour les vaincre. Ils n’inspiraient d’ailleurs aucune jalousie aux nations commerçantes de la chrétienté. C’est en vain que la fortune les avait placés entre l'Orient et l’Occident, qu’elle les avait rendus maîtres de l’Archipel , des côtes d’Afrique, des ports de la mer Noire et de la mer Rouge ; leurs plus belles provinces étaient désertes , leurs villes restaient abandonnées. Tout dépérissait entre les mains d’un peuple indolent et grossier. On épargna les Turcs par la raison qu’ils ne profitaient point de leurs avantages, et qu’ils étaient, pour nous servir d’une expression de Montesquieu, de tous les hommes les plus propres à posséder inutilement de grands empires.
Ce qu’on aurait pu faire dans le quinzième et le seizième siècle présentait plus tard de grandes difficultés. Les nations , quelles qu’elles soient,
corruption brutale et sauvage; et l’empire d’Otman vieillissait sans que la nation turque eût rien perdu de cette orgueilleuse rudesse que lui avaient donnée ses victoires, c\ qui tenait à la barbarie des premiers âges.