N<*. IV
Récit fait par Guy , seigneur de Gibelet , de trois tentatives qu’il fit par l’ordre de Jrère Guillaume de Beau) eu , grand-maître du Temple , pour surprendre pendant la nuit la ville de Tripoli , et des obstacles qui en empêchèrent le succès. (An ia8a. )
Sachent tous ceux qui verront et entendront ce présent acte public, que, en présence du très noble prince d'Antioche et comte de Tripoli, et de moi, notaire public, et des témoins dessous notés, le sire Guy, jadis seigneur de Gibelet, dit et déclara qu’il avoit entrepris trois fois de
s’emparer de la ville de Tripoli. Ce qui précéda la première tentative fut l’envoi de la part de frère Guillaume de Beaujeu au seigneur de Gibelet , d’un chevalier nommé sire Pol Es ta (fa , homme lige du temple et dudit seigneur de Gibelet ; lequel chevalier étoit porteur d’une lettre de créance pour ledit seigneur , dont le contenu étoit qu’il dcvoit croire ce que ledit chevalier Pol lui diroit , et faire sans délai ce qu’on lui mandoil ; et que s’il ne remplissoit scs intentions, il ne devoit plus compter sur aucun secours ni appui de sa part ni de sa maison. Voici comme s’exprimoit la lettre de créance du chevalier : « Le grand-maître vous mande que vous tentiez de prendre Tripoli ; et il lui semble que la chose est d’autant plus facile que le prince de Tiipoli et les liabitans ne sont point sur leur garde et 11e pensent point que la chose puisse se faire; vous ferez une descente soudaine dans la ville avec les gens que vous avez et ceux que le grand-maître vous enverra , et vous ferez ainsi l’assaut de la ville; avant que le piince soit éveillé et armé vous aurez fait votre affaire. » Le sire de Gibelet lui répondit qu’il ne lui sembloit pas que la chose pût se faire ainsi; mais, puisque le grand-maître le vouloit, il étoit prêt à le tenter, moyennant les secours et la compagnie qu’il en attendait. Et sire Pol lui répondit qu’il alloit retourner à St.-Jean-d’Acre , et qu’il lui amèneroit un nombre suffisant d'hommes; que pendant ce temps il devoit prendre ses dispositions et écrire à Tripoli pour s’entendre avec certaius liabitans à ce sujet : carie grand-maître avoit instruit de tout le sire Guy de Montolosier, homme lige du prince, et ce riche chevalier lui avoit promis de favoriser cette entreprise , de manière qu’à l’arrivée du sire de Gibelet on put la tenter. Ledit sire Pol s’en alla à Acre, et le sire de Gibelet manda à Tripoli audit sire Guy de Montolosier et à ceux qui étoient d’accord avec lui et à plusieurs autres chevaliers, savoir : comme sire Henri Mamol, sire François d’Arches, sire Pierre Francart, sire Pierre Jacques, et à plusieurs bourgeois , scion l’ordre que lui en avoit donuc le sire Guy, et ledit Montolosier manda audit sire Guy qu’il
l’instruisît de son arrivée, qu’il y auroit à sa disposition des hommes à pied et à cheval , et que lui-même tiendrait la porte de St.-Michcl jusqu’à ce que lui et ses gens fussent débarques pour qu’on ne put point marcher sur eux au moment où ils sortiraient de leurs bâtimens. Siie Pol partit d’Acre et emmena avec lui cent arbalétriers et cent hommes armés à fer ( de pique ); quand le sire Pol fut arrivé, le sire de Gibelet , avec tous ses gens , monta sur ses vaisseaux , savoir : cinq sailics (petite barque) et neuf tant columbeaux (petite barque de forme arrondie) que grandes barques. Ainsi le sire Guy avoit sous soncommandement plus de six cents hommes , dont deux cents lanciers , et ils n’emmenèrent point avec eux de bestiaux dans la crainte que les cavaliers ne tombassent dessus. Les arbalétriers , au nombre de quatre à cinq , approchèrent de Tripoli , et redoutèrent de descendre à la marine du Temple. Ledit sire Pol un. ... un columbel avant d’approcher davan-
tage de la ville , et se rendit à la maison du Temple pour parler à sire François d’Arches et à sire François, et au prêtre Jehan Arabes, qui étoient dans la maison du Temple, lesquels dévoient lui faire connaître ce qui s’étoit fait et en quel état étoit la ville de Tripoli et les dispositions prises. Le tout étant ainsi préparé, il devoit placer ses gens avec un fusil (i), et le sire de Gibelet devoit venir avec tous ses vaisseaux et prendre terre. Ledit sire Pol se rendit à la maison du Temple et s’entretint avec les deux chevaliers et le prêtre dont nous venons de parler, et vit que tout étoit bien préparé , et il fit placer là le signal qu’il avoit indiqué, et pensant bien que ceux du complot se rendraient là , il les attendit. Le sire de Gibelet ne parut point d’abord. Ledit sire Pol voyant que ceux qu’il atlcndoit ne venoient pas, partit pour aller les chercher, et se dirigea vers le Calamon; et comme ils étoient d’un autre côté, il
(i) T.e mot fusil est très ancien ; on appelait ainsi un long tnbe avec lequel on lanjail le feu grégeois.
ne put les trouver. Sur monts.... l’aube commença à poindre, ils craignirent d’être aperçus et se retirèrent. Us trouvèrent le sire Pol à son vaisseau, entre Nephin et le Puis, et ils lui demandèrent pourquoi il s’en étoit aile'. Il leur répondit qu’il étoit parti pour les aller chercher, et qu’il avoit fait l’entreseigne (placé le signal) pour qu’ils descendissent sur le point où tout étoit disposé pour l’affaire. Le sire de Gihelet dit qu’il n’avoit pas remarqué le signal , ce qui étoit cause qu’il n’avoit point osé aborder; il ajouta que le prieur du Temple de Tripoli , nommé Jehan de Breband, avoit connoissance de toute l’affaire. Quand le sire de Gibelet vint la seconde fois , le prince ctoit gravement malade ; un frère du Temple , nommé , et le
Prêtre Jean Àrobe du Temple, firent parvenir des lettres à sire de Gibelet , et lui firent savoir que le prince étoit sérieusement malade , l’engageant à arriver avec ses gens promptement à Tripoli, où il étoit désiré par les habitans; qu’il trouveroit à la maison du Temple et sur la rive, de la cavalerie et de l’infanterie qui l’attendroient , et qu’il ne tardât pas à s’y rendre sans manquer. Ledit sire de Gibelet ayant reçu cette lettre , arma aussitôt sa galère , une saïque et plusieurs autres vaisseaux , et les chargea do seize bêtes et de quatre cents hommes à-peu-près. Quand ils furent à deux lieues de Tripoli , il parut une étoile que les marins prirent pour l’étoile du jour, et comme il leur sembla qu’ils ne pouvoient arriver à Tripoli devant le jour, après avoir hésité un instant, ils retournèrent sur leurs pas, et cela fut un miracle de Dieu , car il n’étoit qu’un peu plus de minuit. Sur ce, le sire Pol fit entendre à cedit maître et à ses frères, que le sire de Gibelet avoit déjà reçu deux fois l’ordre de prendre, avec les hommes qu’il avoit, la ville de Tripoli ; ce qui le mécontenta beaucoup. 11 chargea le frère Ferrant, compagnon de sire de Ruidecœur, commandeur de Tripoli, d’une lettre de créance pour le sire de Gibelet, laquelle portoit qu’il devoit croire et faire sans manquer ce que lui diroit le sire Pol , et que, s’il ne l’exécutoit pas , il ne devoit attendre ni aide ni secours; et Ruidecœur, com-
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mandeur de Tripoli , cnvoyoit souvent de ses frères et de scs hommes à Gibelet pour instruire ledit sire de Gibelet de tout ce qui se passoit à Tripoli , et de ce que faisoit le prince; et il avoit à cet effet deux messagers colons qui alloient à Gibelet toutes les fois qu’il vouloit mander quelque chose de pressé au sire de Gibelet. Vinrent ensuite à Gibelet sire Arrand, commandeur des chevaliers d’Acre, et sire Symon et Farabel , pour saluer le sire de Gibelet de la part dudit maître, et lui dirent qu’il les avoit envoyés vers lui pour savoir et s’informer de lui s’il regardoit comme possible de prendre la ville de Tripoli ( s’il avoit été empêché de prendre Tripoli); car plusieurs personnes donnoicut à entendre que s’il l’eût voulu fortement, déjà il eût pu deux fois s’en rendre maître. Sachez, continuèrent-ils , que si vous ne parvenez pas h prendre celte ville , et vous en avez le moyen , vous n’aurez du grand-maître, ni de ceux de la maison du Temple, aucun secours, aucun appui pour votre propre personne. Je m’en vais à Tripoli, où je resterai, et je vous ferai savoir de jour en jour des nouvelles de l’état de la ville et tout ce qui s’y passe. Quand je vous manderai de venir , arrivez sans délai : car tout sera disposé pour le succès. Le sire Pol vient derrière moi , et amène des arbalétriers et autres gens de guerre que nous avons pris à notre solde pour sc joindre à vous pour celte affaire. Il partit ensuite et alla à Tripoli.
Le sire de Gibelet manda son cheval à Gibelet par frère Dominique Pignac, commandeur du Temple, et le cheval de son frère par frère Esticnne et Guyot, valet de sire Aymar, châtelain de Tortose, et un autre cheval , et le nommé Oymen de Ferabel conduisit un grand chargement d’armes. Les bêtes furent plusieurs jours à Tripoli en la maison du Temple, en la garde du commandeur, pour que le sire de Gibelet les trouvât fraîches et reposées lorsqu’il viendroit à Tripoli. Le jour même que frère d’Araud et frère Symon arrivèrent à Tripoli , ils écrivirent au sire de G-ibelet, et lui firent savoir que le prince c'toit allé à Néphin , et que lui, sire de Gibelet, devoit faire dire sur-le-
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champ , à sire Pol tic venir avec scs gens, et que le moment pour le succès e'toit très opportun. Le sire de Gibelet , fit venir scs messagers-co'ons de Sayettc, et expédia un messager , nommé Jaquemin, au sire Pol, le pressant de venir sans retard. Ledit messager rencontra sire Pol entre Sayelte et Barut , qui venoit en liâte parce qu’il avoit déjà connaissance de ce que lui mandait le sire de Gibelet , et amenoit avec lui Rémond Pignac et sa compagnie d’arbalétriers, et Galande et François Bès avec leurs gens armés de fer; et comme le commandeur de Triple Ruidccœur, qui envoyoit souvent à Gibelet des colons-messagers pour informer du fait de la venue de sire de Gibelet, craignant que ces messagers ne fussent pris et cjue tout ne fût découvert , il avoit mis un petit signe entre eux qui étaient deux. Ledit commandeur écri voit ainsi au sire de Gibelet, comme il écrivoit au châtelain de Tortose ; et parce que à Tortose les paroles de signal de son arrivée éloient: vous mandent les deniers que luile est appareillée , c’est-à-dire, venez à présent que la besogne est toute prête. Les deux commandeurs des chevaliers cl du Temple lui avoient donné à entendre qu’ils seroient avec lui et qu’ils auroienl, tant de leurs gens que de ceux de la ville, de trente jusqu’à trente-six hommes à cheval bien équipés, et près de six cents hommes à pied ; et qu’il les trouveroit tous disposés à sa descente à la porte du Temple. Us lui mandèrent de venir à trois reprises différentes pour le presser davantage. La première lettre étoit écrite à tierce, la seconde après none ,et la troisième avant le coucher du soleil. Il se prépara en conséquence à venir à Tripoli, et il partit avec une galère, deux saïques, et deux colombeaux, et dix-neuf bêtes, et plusieurs autres vaisseaux, et près de six cents hommes dJarmes tant sarrasins que chrétiens, et les deux commandeurs lui conseilloient et rccommandoient de venir donner contre terre pour briser sa galère et tous les autres bâtimens , pour qu’aucun homme ne conservât l’espoir de retourner dessus, et pour qu’ils combattissent tous avec la plus grande valeur. Lorsque les deux comman-
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dciirs n’eurent plus d’incertitude sur son arrivée, ils quittèrent la ville. Le commandeur des chevaliers alla par mer , sous prétexte d’aller à Tortose , et s’arrêta à l’ile St.-Thomas ; et le commandeur de Tripoli se rendit à Montcueur. Quand le sire de Gibelet fut près d’aborder , il donna ordre au pilote d’aller droit se briser contre terre, ce qui eut lieu, pensant trouver là les commandeurs et les gens qu’ils lui avoient promis. C’est pourquoi les bâlimens heurtèrent contre terre , et la galère et une des saïques furent brisées. Lorsque sire de Gibelet eut mis pied sur terre et qu’il ne trouva ni les commandeurs , ni les gens qu’ils lui avaient promis , il se regarda comme trahi, et si sa galère n’eût point été tant endommagée, il seroit incontinent retourne sur scs pas. C’est pourquoi il entra au Temple, et on lui amena ses chevaux et toutes les autres bêtes qui e'toient toutes prêtes. Ils montèrent sur leurs chevaux et s’éloignèrent. A plusieurs reprises il pria instamment le grand-maître de venir à Sayctte, et le pressa au nom de Dieu de travailler à le réconcilier avec le prince d’Anlioclic. Il s’engageoil à lui rendre Gibelet, il abandonnerait la terre et quitterait tout le pays* il vivrait enfin le mieux qu’il pourrait ; mais il demandoit qu’après lui scs successeurs ne fussent point déshérités ; le maître ne voulut point consentir à cette demande. Le sire de Gibelet se mit donc ensuite, par ordre dudit maître, à guerroyer les Pisans et à les piller. Il n’avoit aucun démêlé avec eux; mais il en agissoit ainsi parce que ledit maître lui avoit demandé du froment et de l’orge pour sa maison et scs gens. De ce sont témoins l’honorable père en J.-C. frère Hue , de l’ordre des Frères Mineurs , évêque de Gibelet; Dom Pierre Lalleman, abbé de la maison de Beaumont, de l’ordre de Citcaux, devant Tripoli , son compagnon; Dom Symou de Triple, frère Étienne des Barres, prieur provincial des frères Prêcheuts en la Terre-Sainte, son compagnon ; frère Hue , provençal, prieur des nommés Frères à Triple;
frère Malhicii , vicaire du ministère des frères Mi-
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nrars en la Terre-Sainte, son compagnon ; frère Jacques rl’Antiochc , gardien des susdits frères à Tripoli, l'honorable père; frère Jérémie, patriarche des Maronites, ses compagnons; frère Yahanna , archevêque de Ressliyn ; sire Pierre Orland, de Valencienne , vicaire du Temple ; frère Abraham, archevêque de Villejargon; frère Jean Frangepan et sire Etienne de Rvet, chanoine de Tripoli; sire Etienne, prieur de la maison du sépulcre à Tripoli ; sire Giles, maître d’Acre assis de V église de Triple ; les nobles hommes: sire Meillor ( major ) de Rcnoudal , seigneur de Marocler; sire Rcstan, seigneur de Balcon ; sire Guillaume de Sarabal, connétable de Triple; sireJcand’Angeville;sirc Jean de Hasard ; sire Guidon , patriarche ; sire Jean Lanfranc (ligne entièrement efTacée); Dauphin de Cré-
mone, et plusieurs autres chevaliers.
Et fut fait au château de Néphin, au comté deTripoli , en l’an de l’incarnation de Notrc-Seigneur J.-C. m8u, le W] février , onzième de l’indiction.
Et moi , Guille de Tripoli , par l’autorité de la sainte église de Rome, notaire public, fus présent audit acte et récit dessus faits, et à la prière et à la requête des susnommés très nobles prince d’Antioche et comte de Tripoli , en ai écrit ce même instrument public, et l’ai signé de mou sceau.
La relation du siégé et de la prise cC Acre par les Sarrasins , dort il est ici question, a été écrite en français du temps cl en latin. D’après le manuscrit que nous avons sous les yeux, et qui est précédé d’un préambule de trois pages, il paraît que cette relation n’était autre chose qu’une lettre d’un nommé Jehan de Vile, maître de l’IIopital de St.-Jean de Jérusalem , témoin oculaire, adressée au frère Guillaume de Vile, du même ordre, et prieur de Saint-
Gille en Provence. Celui qui s’est servi de cette lettre pour faire sa relation, l’a divisée par chapitres. Cette relation, publiée par Dont Martenne, est précédée d’un petit préambule latin, dans lequel l’auteur, ou plutôt l’éditeur, avoue qu’il u’a pas été témoin de ce qu’il raconte ; mais qu’il l’a appris de diverses personnes , et qu’il a divisé son récit en deux parties, l’une, qui comprend la narration de ce qui s’est passé avant le siège, l’autre, qui est le récit du siège même et de la ruine d’Acre. Il paraît qu’il existait trois relations du siège de cette ville, et qu’on en a formé une seule. Une de ces trois relations se trouvait à St. -Jacques de Liège, une autre au collège royal de Navarre, et une troisième à la bibliothèque deSt.-Victor à Paris. Adenulfe d’Anagnie, qui fil présent de la dernière à l’abbé et au couvent, y mit pour condition qu’on ne pourrait ni aliéner ni vendre son manuscrit. Ces trois manuscrits étaient-ils trois copies du même, ou trois morceaux séparés dont on a fait un tout, comme semble l’indiquer le titre du préambule ainsi conçu : Gestorum collectionis proœmium sic incipü ?
C’est ce que nous n’oserons pas décider. La lettre de Jean de Vile a-t-elleété écrite primitivement en latin et traduite en français du temps , ou bien a-t-elle été traduite en latin sur le français de Jean de Vile? c’est encore ce que nous ne pouvons décider. Ce qui nous ferait pencher pour la première supposition, c’est i°. lamargeduchapitrelldumanuscrit que nous avons citée, et a°. le quatrième paragraphe de l’ouvrage latin qui , à l’exception des vingt dernières lignes, est omis dans la relation manuscrite. Une pareille omission se trouve encore dans un autre endroit, mais elle est moins considérable. Quoi qu’il en soit , cette relation latine ou française ue mérite pas moins de fixer notre attention , et nous allons essayer d’en présenter une analyse exacte. L’auteur, après avoir raconté eu peu de mots la prise de Tripoli , dit que le sultan d’Egypte annonça aux liabitans d’Acre que s’ils ne lui remettaient leur ville, il leur ferait éprouver au bout de l’année le même sort qu’aux
habitans de Tripoli. Il ÿ eut neanmoins un traité de pais conclu pour deux ans, deux mois, deux semaines, deux jours et deux heures ; mais cette paix fut rompue par l’arrivée de seize cents guerriers envoyés par le pape, lesquels se portèrent à mille excès contre les Sarrasins qui habitaient les environs d’Acre. Le sultan d’Égypte qui eu fut informé, s’en plaignit vivement aux liabitans de la ville, et leur annonça qu’au mois de mars prochain il irait avec une nombreuse armée tirer vengeance de cette violation des traités. Les lettres du sultan furent reçues diversement par les habitans d’Acre : les uns voulaient qu’on envoyât faire des excuses au sultan et que l’on maintint la trêve ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, prétendaient que s’il plaisait aux princes d’Occident de rompre la trêve, on devait la rompre. Cependant l’avis des premiers l’emporta , on envoya au sultan des hommes honorables qui lui offrirent des réparations et des présens , et de lui livrer les auteurs des excès commis. Le sultan rejeta leurs offres avec indignation : a Trompeurs chrétiens , leur dit-il , combien vos discours furent doucereux au temps où vous fîtes alliance avec nous ; mais que d’amertume vous cachiez sous des paroles de miel ! Souvent on mêle des poisons dans le sucre, dans le miel et autres substances semblables; mais lorsqu’ils sont parvenus au cœur , ils tuent la personne qui ne.se défiait de rien. Hélas ! vos caresses do femmenousontsurpris et séduits; elles ont endormi notrevigi lance et nous on t fai t négliger les soins de notre propresùreté. Quellefureur règne parmivous , chrétiens? quelle rage vous possède, vous ôte votre raison et vous fait renoncer honteusement à votre ancienne bonne foi ? Lorsque sous les dehors de la simplicité et de la douceur vous nous promîtes , au nom de cette foi que vous dites toute puissante dans votre Christ, de nous garder une paix constante , nous nous engageâmes de même, par la foi que nous tenons de notre iuviucible Mahomet , de vivre avec vous dans un accord parfait jusqu’au temps fixé. Nous avons fidèlement tenu
notre promesse, et nous la tiendrions encore si quelque chose paraissait nous y obliger ; mais lorsque nous voyons notre peuple trompé par votre mauvaise foi, et que, renonçant à la vérité que vous dites être le Christ et le fondement de votre religion , vous mettez en danger notre dignité et le salut de notre empire, nous ne pouvons, d’après les devoirs qui nous sont imposés, nous dispenser de courir à la vengeance et de punir un si grand crime. Nous avons la ferme espérance que si votre Christ peut vous donner des secours h cause de la foi que vous avez en lui , vous ne devez compter sur aucune assistance de sa part à cause de cette même foi que vous lui refusez ; et nous avons l’intime confiance que, par un juste jugement de Dieu , notre fortune l’emportera sur la vôtre. Ainsi tant que vous retiendrez et protégerez les traîtres qui ont compromis votre salut et le nôtre , renoncez à nous séduire , renoncez à vos mensonges, et sachez que dans le temps fixé nos mains puissantes briseront votre force, que nous pénétrerons dans votre villeenncmie ety passerons tout au fil de l’épée. Adieu; nous voulons toutefois, et nous ordonnons à cause du caractère dont vous êtes revêtus , que vous retourniez sains et saufs auprès des vôtres. »
Les députés rentrèrent à Acre pleins de tristesse, et firent le rapport de leur ambassade dans une assemblée où se trouvèrent le patriarche de Jérusalem, Jean de Gresli, capitaine des chrétiens de la Terre-Sainte , et envoyé par le roi de France, Ilott de Grandson, envoyé par le roi d’Angleterre , et les principaux de la ville. Lorsque la réponse du sultan fut connue, tous s'accordèrent à dire, que malgré l'étonnement où les laissait la nouveauté du rapport, et quoiqu’ils pussent être effrayés de ce qui était dernièrement arrivé à Tripoli, et de la cruauté du sultan , ils devaient tous, par amour pour la foi chrétienne , s’engager à ne pas abandonner légèrement aux infidèles cette ville d’Acre , qui ouvrait aux chrétiens le chemin pour aller visiter les lieux saints , et dont la défense avait été con-
fiée ii leur fidélité ; qu’autrement leur conduite serait avec raison attribuée à la corruption de leur foi plutôt qu’à leur impuissance; que d’ailleurs, eux qui avaient toujours appris à combattre pour leur liberté , ne devaient pas supporter l’idée de subir une servitude perpétuelle; qu’ainsi il fallait se préparer à une défense honorable , dussent-ils , succomber sous les coups du glaive ennemi , plutôt que d’abandonner la ville et de recourir à une fuite honteuse qui attacherait à leur nom une flétrissure éternelle ; qu'ayant pour faire leurs préparatifs une demi-année , ils pouvaient informer de leur état et de celui de la Terre-Sainte , le souverain pontife , les cardinaux , les rois et les princes d’Occident : qu’ils ne doutaient point que tous , en apprenant le sort dont on les menaçait avec tant d’impiété, ils n’envoyassent à temps des secours efficaces. Toute l'assemblée exhorta les chefs de la communauté à envoyer au plus tôt informer les princes chrétiens et le souverain pontife de ce qui se passait , et solliciter de leur piété tout ce qui était nécessaire à la défense de la ville d’Acre.
Le patriarche, après avoir entendu cette résolution , se leva, et portant les yeux vers le ciel et ses mains sur sa poitrine, il rendit grâces à Dieu en soupirant, et dit:
o Bénie soit la Sainte-Trinité qui réunit les habitans » d’Acre dans un même sentiment, et qui, dans une cir- * constance si importante, illumine leur cœur et leur esprit » par un conseil uniforme. Persévérez daus cette résolution, » habitans d’Acrc , car vous verrez le secours du Seigneur » venir sur vous. »
Le patriarche , après avoir donné sa bénédiction, congédia l’assemblée.
On envoya aussitôt en Europe informer le pape et les princes que le sultan devait venir assiéger la ville au temps qu’il avait fixé. L’auteur de la relation donne, sur l’arrivée des secours et les préparatifs de défense , les détails qu’on a lus au quatrième tome de cette histoire. Puis il parle de
l’arrivée des armées du sultan du Caire devant Acre : « Li » terre, dit le manuscrit français , tremblait en leur rewart » (aspect) pour la multitude des troupes et des cstrumens » autres ; et quand ils passoicnt, li solan (le soleil) resplan- » dissoit en lor targes d’or et les montagnes resplandis- » soient deans. Li fer des lances poli ressembloit iestre » ausi com estoile reluisant el ciel cl tant de la nuit série » (sereine), quant li ost (armée) aloit avant, ce sembloit » iestre une forie (forêt) pour la multitude des lances ki » este koient amont (étaient dressées en haut), li nombre » desquels fut quatre cent mille hommes combaltans kt » couvraient toute la plaine terre et les montagnes. » L’auteur parle de la maladie du sultan , de la désignation qu’il fait de son fils pour sou successeur, et do sa mort. Il raconte ensuite l’arrivée de ce nouveau sultan devant Acre, les premiers combats qui se livrèrent et la fuite honteuse du roi de Chypre ; événemens dont nous avons rendu compte en nous appuyant sur cette relation même. Il dit ensuite comment le mur de la ville fut en grande partie abattu, et comment les Sarrasins s'en rendirent maîtres. Il parle après cela des efforts incroyables de Mathieu ou Guillaume de Clermont , maréchal de l’ordre de l’IIôpital, qui , par sa vigueur et son courage, recouvra en quelque sorte la ville d’Acre. Les habitans travaillèrent toute la nuit à réparer la brèche , à fortilier le mur et à placer des sentinelles. Le lendemain on se réunit dans la maison des Hospitaliers, et on y délibéra surce qu’il y avait à faire. Ce fut alors que le patriarche, se levant au milieu do l’assemblée et de la main commandant le silence, parla en ces termes : « Écoutez, sur ce que vous avez à faire, les conseils qui se » sont présentés à mon faible esprit et que je crois devoir » soumettre à votre raison el à votre fidélité. Nous n’avons » pu dans le commencement résister à la cause des maux » que nous endurons aujourd'hui ; mais nous devions au » moins nous y opposer par nos exhortations et nos conseils. » Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent;
» et nous comprenne qui peut nous comprendre. Ilelas I » jusqu’ici nous n’avons pas fait ce que nous avons dit, et » nous en sommes punis. Quoique nous ne puissions éviter » entièrement les coups de la fureur de cette nation bar- » bare , nous ne devons pas moins tenter tout ce qui peut » les détourner de dessus nous. Il est aujourd’hui plus clair » que le jour que si nous tombons au pouvoir de ces per- » lides , de quelque manière que ce soit, ou par le droit de » la guerre , ou par suite de quelques traités , nous n’avous » aucune pitié à attendre d’eux, surtout s’ils 11e trouvent » pas dans celle ville les richesses et les marchandises qu’ils » convoitent , et les femmes et les filles qu’ils se sont déjà v vantés de déshonorer. Nous devons donc préférer vendre » chèrement notre vie les armes à la main , plutôt que de » nous soumettre à leurs volontés , quand nous voyous sur- » tout qu’il n’y a aucun moyen d’échapper à leurs mains. n Mettons donc notre confiance dans le Seigneur, dont c’est » ici la cause, puisqu’il n’y a aucun autre eu qui nous » puissions la mettre ; car il est écrit : 11 vaut mieux se » confier en Dieu que dans les hommes. Il vaut mieux » espe'rer dans le Seigneur que dans les princes. Comp- » tons qu’un chrétien vaudra cinq ou six Sarrasins, puisque » des neuf mille défenseurs que nous avions encore, lors » de la retraite du roi de Chypre, il nous en reste aujour- » d’hui sept mille, et que vingt mille ennemis ont été v étendus hier dans les rues de la ville. Les choses étant » ainsi , raffermissons nos esprits et nos courages , attendons » ce qui doit arriver, remettons en Noire-Seigneur la va- » leur qui peut servir à la défense de la ville; espérons que » nous pourrons toujours la protéger par notre fidélité » envers celui qui a dit à scs apôtres, comme il vous le dit » à vous-mêmes : Si vous avez la foi , tout ce que vous » demanderez en mon nom vous sera accorde'. Vous le » savez, et chacun de vous peut en juger par lui-même, si » quelqu’un de vous était choisi par son maître légitime » pour défendre son honneur contre un ou plusieurs, il u’est
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» pas douteux qu’il aimerait mieux succomber sur le » champ de bataille sous un fer cruel , que d’avoir à se » reprocher uu manque de courage ou de fidélité', parce » qu’en effet il doit conserver, dans toute son intégrité, la » loi à son maître, et que s’il y manquait, son nom serait à » jamais flétri. Vous savez encore que , lors même que » celui qui combat avec fidélité pour l’honneur de son » maître, succombe dans un malheureux engagement, la » mort qu’il y trouve se change pour lui eu mérite et en » honneur. Il en est de même pour nous , mes frères , à » l’égard de Jésus-Christ , de qui nous sommes les hommes » liges , et à qui nous devons garder la foi qui doit tous » nous sauver. Que chacun de vous se regarde donc comme » choisi par le Christ pour défendre, par droit de serviu tude féodale, son héritage contre une nation incrédule. » Qu’il songequ’il ne se présente pas d’autres défenseurs, et » que son héritage temporel se changera, selon son mérite , » en héritage éternel. Que si , à cause de nos péchés, ou » pour d’autres motifs que uous ignorons , le Seigneur veut » arracher son héritage de nos mains , ne croyez pas pour » cela devoir l’abandonucr saus défense à des hommes mau- » dits qui n’y ont certainement aucun droit. Puisque vous » ne voyez aucun moyen d’échapper, restez fermes dans » votre défense tant que vous le pourrez ; vendez cher le » sang qui vous reste; vengez celui que vous avez déjà » perdu. Tout est possible à celui qui a une véritable foi , » une ferme espérance et une charité que rien ne peut » éteindre. Vous pourrez, par le moyeu que Dieu présente » aux jiécheurs pour leur salut, vous pourrez, après votre » mort, arriver sans autre pénitence à la félicité de la vie » éternelle. Confessez-vous donc les uns aux autres , et at- » tendez de Dieu le pardon de vos péchés. »
Après ce discours du patriarche, ajoute l’auteur, ou dit des messes ; plusieurs se donnèrent le baiser de paix, et sachant qu’ils allaient mourir pour le Seigneur , reçurent avec beaucoup de piété la communion. Tous se préparèrent au
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combat. L’historien fait ensuite la description des quatre assauts que les Musulmans livrèrent à la ville, et à la suite desquels ils en devinrent enfin les maîtres. Il parle de la fuite de Jean de Gresli et d’Ott de Grandson , et de la mort glorieuse de Guillaume de Clermont. Nous avons emprunté de son récit tous les détails qu’on a lus dans le nôtre.
Cette relation est terminée par une exhortation adressée è l’Église pour qu’elle pleure sur la ruine d’Acrc, et par des reproches aux prélats et aux princes chrétiens.
« Maintenant, dit l’auteur , les petits chiens des perfides aboyent et se réjouissent ; tous les Sarrasins sont dans la joie de la ruine d’une si grande ville et de la perte de tant de chrétiens. Que le peuple fidèle au contraire ne cesse de pleurer sur ces malheurs ! que des ruisseaux de larmes ne cessent de mouiller nos joues î Que la douleur d’une pieuse compassion brise nos cœurs. Pleurez , filles de Sion , sur cette ville chérie; que les pupilles de vos yeux ne cessent de tremper dans vos larmes. Pleurez , filles de Sion , sur vos chefs qui vous ont abandonnées; pleurez sur le souverain pontife, sur les cardinaux, sur les prélats et le clergé de l’Église; pleurez sur les rois, les princes, les barons et les guerriers chrétiens, qui , dormant au sein des délices , lorsqu’ils se vantaient d’être de généreux combattans dans celte vallée de larmes , ont laissé sans défense cette ville pleine de peuples chrétiens, et l’ont abandonnée clans une vaste solitude comme une brebis au milieu des loups. Les uns montés sur de beaux chevaux , ont oublié les tribulations et la détresse d’Acrc ; les autres , parvenus au comble des honneurs et au milieu des pompes et des vanités du monde , au lieu de gouverner l’Eglise dans un esprit de dévotion et d’humilité, assis sur la chaire de l’iniquité, ont dépensé l’argent destiné à de pieux usages, ils ont élevé des tours superbes, et construit des palais magnifiques, qu’ils ornent de toutes sortes de peintures précieuses. Pour parer à tant de dépenses , ils enlèvent par tous les moyens licites et illicites la substance du pauvre ; ils épuisent scs
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 57i
ressources. Cependant ils ont été choisis parmi le peuple comme des hommes sages , capables de gouverner l’Eglise et d’être les dispensateurs des biens et de la foi du Christ. Mais , lie'las ! ces hommes qui devaient être si pre'voyans , si éclairés, ont l’esprit troublé par la fureur de la débauche, par l’impureté de leurs désirs, par le fardeau de leurs richesses , par les inquiétudes de l’avarice. On peut dire d’eux ce qu’a dit le Psalmiste : Ils sont élevés jusqu'au ciel , et ils descendent au fond de l’abîme. Ils sont troublés et chancelons comme l’homme ivre , et toute leur sagesse s’est évanouie. D’autres, dans la Heur de l’âge , dégradent leur raison par la mollesse de leur âme et par la bassesse de leurs vices. Ils sont tout le jour occupés à poursuivre les bêtes fau' ves suivis d’une meute de chiens et précédés de leurs cors de chasse , et cela pour prendre un vil sanglier ou un faon galeux , et pendant ce temps ils négligent leurs affaires, ils laissent flotter au hasard les rênes de leur gouvernement , s’exposant ainsi aux dangers d’une mort sans gloire. C’est d’eux dont Àbacuc a dit : Où sont ces princes des nations qui dominent les bétes qui sont sur leurs terres et les oiseaux qui jouent dans les airs. D’autres enfin feignant d’avoir à cœur la cause de Dieu, et se vantant qu’ils veulent venger ses injures, entassent des richesses, accumulent l’or et l’argent qu’ils arrachent par des demandes violentes à leurs sujets et aux églises pauvres, et cela pour enlever de force les royaumes et les principautés qui les avoisinent, et les joindre à leur empire , et pendant ce temps ils négligent l’aifaire principale dont ils disaient vouloir s’occuper. Qu’ajoutcrai-je encore ? Je ne vois partout qu’ambilion, partout qu’avarice, partout qu’infortuné pour les pauvres Je désire cependant que le Christ les visite,
qu’il change leurs volontés, afin qu’ils |ne recherchent plus que la gloire de Dieu et le recouvrement de la Terre- Sainte. »
No. VL
Note de M. Rajrnouard sur V ouvrage de M. Ilammer, intitule 1 Myslcrium Bapliomcti rcvelatum(i) , etc., etc.
Depuis la proscription des chevaliers du Temple et l'abolition de l’ordre , cinq cents ans étaient écoulés , lorsque les accusations, les témoignages., les jtigemens ont été soumis à la révision de l’histoire; la renommée de l’ordre et la mémoire des chevaliers sont aujourd’hui réhabilitées dans l’opiniou des personnes impartiales.
Un nouvel adversaire des Templiers s’est présenté , et , laissant à l’écart les accusations que les persécuteurs contemporains avaient imaginées, il a supposé d’autres crimes. Malgré l’intervalle des temps, il s’est vanté de pouvoir produire des preuves matérielles s « Il 11’est pas besoin de paroles , a dit M. Ilammer, quand les pierres servent de témoins. »
Quels sont ces monumens ignorés ou négligés par les personnes qui préparèrent et achevèrent l’infortune de l’Ordre du Temple? Comment avaient-ils échappé aux perquisitions industrieuses de l’envie et de la haine , à la sagacité des inquisiteurs? Pourquoi les divers apostats qui, par ambition ou par crainte , déposèrent contre l’Ordre , u’indiquèrcnt-ils pas des monumens, qui alors auraient été et plus nombreux et plus frappans, et dont l’existence
(1) Cette dissertation remplit les cent pag, in-fol. du premier cahier du tom. vic. de l'ouvrage périodique : Fundomjiien des Orients, etc.. Mines de l’Orient , exploitées par une société d’amateurs , etc. , Vienne, 1818.
Dans cette note j’extrais et j’analyse les deux articles du Journal (les Savons (mars et avril 1S19), où j’ai rendu compte de la dissertation de M. Haiumcr, et je me sers aussi des deux articles insérés dans la liibliolhèt/uc universelle , tom. x, pag. ïvj , et loin, xi, pag. 3.
aurait justifié leur honteuse désertion? Et quand les églises et les maisons des Templiers furent occupées par des successeurs qui avaient tant d’intérêt à faire pardonner la rigueur de la spoliation, comment aucun de ces successeurs ne s’aperçut-il de ces preuves matérielles qui, selon M. Ilammer , proclament encore aujourd’hui l'apostasie des Templiers ?
f/ouvrage de ce savant est intitulé : « Le Mystère du Bafomet révélé, ou les Frères de la milice du Temple convaincus , par leurs propres monumens , de partager l'apostasie , C idolâtrie , T impiété des gnostiques , et meme des ophianites.
Voici l’exposition, l’analyse et le résumé du système de M. Ilammer :
« On lit, dans la procédure prise contre l’Ordre du Temple , que les chevaliers adoraient une idole en forme de bafomet (1), in figurant bafomeli. La décomposition de ce dernier mot, fournit bafo et metti ; /3a j>û en grec signifie teinture , et , par extension , baptême / tirinoa signifie de l’esprit. Le bafomet des Templiers était donc le baptême de l’esprit, le baptême gnoslique, qui ne se faisait point par l’eau de la rédemption, mais qui était une lustra-
(1) Il s'en faut de beaucoup que les informations prises contre les Templiers aient fourni la preuve ni morale ni légale de l'existence des figures bafouiéliques. L'acte d’accusation n'en parle point. Il n'en est pas question dans la grande procédure faite ii Paris , ni dans les nombreuses dépositions des témoins que l'inquisiteur et les commissaires dn pape interrogèrent.
Seulement de six témoins entendus à Carcassonne, qui déclarèrent qu'on leur présenta une idole, deux la désignèrent iv figuram bafomf.ti. L’un , Gauccrand de Montpesat , amené à Paris , rétracta tout aveu précédent; il ne resterait donc qu’un seul témoin , dont on ignore la conduite ultérieure et la fin. Il est prouvé que des quatre autres interrogés 4 Carcassonne , Jean Cassaulias et Pierre de Mossi rétractèrent leur première dépositiou , et que Jean Cassaulias fut brûlé dans celte ville.
lion spirituelle par le feu. Bafomet signifie donc Y illumination de l'esprit.
» Comme les gnostiques avaient fourni aux Templiers les idées et les images bafométiques (i) , le mot mete (métis) a dû être vénéré chez les Templiers; aussi, ajoute M. Hammer , je fournirai des preuves de cette circonstance décisive.
» Les gnostiques étaient accusés de vices infâmes. Le métis était représenté sous des formes symboliques, principalement sous celles de serpens et d’une croix tronquée eu forme de tau, T.
» Les gnostiques , continue M. Hammer, n’employaient pas toujours le mot mete dans leurs monumens; ils se servaient aussi du mot gnosis, qui est synonyme, et on le retrouve chez les Templiers. »
Développant son système d’accusation, M. Hammer soutient toujours qu’il est prouvé par la procédure faite contre les Templiers, qu’ils adoraient des figures bafométiques; il produit des médailles qui offrent ces prétendues figures bafométiques, et surtout quelques médailles où on lit : mete avec une croix tronquée (2), et d’autres qui représentent un temple avec la légende : sanctissima quinosis, c’est-à-dire gnosis. Il indique aussi des vases et des calices gnostiques ; et les attribuant aux Templiers, il avance que le roman du saint graal, ou sainte coupe , est un roman symbolique qui cache et prouve à-la-fois l’apostasie des chevaliers; enfin il croit reconnaître dans les églises qui ont
(1) M. Hammer regarda ce fait comme constant , mais il n’en fournit aucune preuve.
(a) La prétendue croix tronquée que M. Hammer a cru reconnaître sur des médailles, qui d’ailleurs u’cml jamais concerné les Templiers , n’est que l’effet de la superposition d’une main sur le liant d’une croix ordinaire; cette main, qui tient la croix par le haut, se trouve sur plusieurs médailles ou monnaies que M. Hammer lui-même 11’oserait attribuer aux Templiers.
jadis appartenu aux Templiers, ou qu’il prétend leur avoir appartenu, des figures bafometiques, dc3 symboles gnostiques et ophitiques.
M. Hammer faitde très grandes dépenses d’érudition pour indiquer les divers et nombreux systèmes qui ont précédé et ont amené la secte des gnostiques ; il arrive enfin aux figures bafometiques ; il en produit vingt-quatre qui lui ont paru réunir les caractères du bafomet ,- elles sont chargées de signes astrologiques; plusieurs ont un serpent pour ceinture, et tiennent cette croix à anse qui fut appelée clef du Nil par les Égyptiens, et qu’on a regardée comme le symbole de la fécondité ; elles portent des inscriptions , dont les unes , en latin et en grec , ne désignent que des noms propres; et d’autres en arabe seraient inintelligibles, si on n’avait eu le moyen de les comparer à celles qui se trouvent sur des vases. Le principal de ces vases offre une inscription arabe qui se rapporte au culte d’une divinité nommée Méte ; on lui donne le tilre de teala , toute puissante, et de nasch , productrice. M. Hammer prétend que le mete était le même que les sophia, achamot , des diverses sectes gnostiques.
Mais rien n’oilre de près ni de loin des rapports avec les Templiers.
C’est M. Nicolaï qui, dans un ouvrage allemand, intitulé : Essai sur le secret des Templiers, avait le premier employé ce mot de bafomet, et y avait attaché l’idée de l’image du Dieu suprême , dans l’état de quiétude que lui attribuaient les gnostiques manichéens; c’est ce savant qui, le premier , a supposé que les Templiers avaient une doctrine secrète et des initiations de plusieurs grades, et il prétendait que les Sarrasins leur avaient communiqué cette doctrine.
Pour détruire tous ces systèmes, il suffirait de prouver qu’il est impossible que le mot dafometi , qui se trouve rapporté dans la procédure des Templiers, signifie autre chose que Mahomet.
S76 nÈCïïS JUSTIFICATIVES.
M. le baron Sylvestre de Sacy (1) avait déjà condamné cette explication de M. Ranimer; et quand ce dernier a persisté à ne pas reconnaître dans bafomet le nom de Mahomet, il a été facile de lui prouver que les auteurs dit moyen âge ont souvent écrit Bafomet pour Mahomet; les autorités ne manquent pas (a).
Si le mot même de la secte bafometique ou gnostiqtic n’existe pas, s’il n’a jamais existé, le système entier manque par la base.
Mais quand même on prouverait qu’il a existé une secte bafomélique , quand on aurait des détails certains sur ses opinions, sur scs mystères, comment M. Ranimer prouve-t-il que les Templiers aient appartenu à cette secte ?
M. Ram mer a rassemblé et a fait graver jusqu’à cent médailles et divers autres monumens , qu’il attribue aux Templiers, parce qu'il croit y voir le mete, le tau des gnos tiques.
Iaîs médailles et les monumens qu’il cite ne sont pas même des preuves de l’existence d’une secte de gnosliques; et quand cette existence serait démontrée , ces médailles et ces monumens étant entièrement étrangers aux Templiers , pourquoi les leur appliquer ?
Pour donner une idée de la manière dont M. Hammer tâche de prouver, par les médailles, que les Templiers étaient gnostiques , je citerai seulement celles où ce savant a cru lire le mot de quinosis ou gnosis.
Dans la monnaie 80e. se trouve, selon M. Hammer, le temple de Jérusalem avec quatre tours; l’inscription porte :
(1) Voyez le Magasin encyclopédique , 1810, tom. vi, pag. 1 7g.
(a) Raimundus de Agiles dit des niahotnétai» : In ecclesiis autem rnagnis bafvmaiuas Jaciebanl habebanl moniiculuni ubi duce erant
IIFDHAUA.
Les troubadours emploient bafomakia pour mosquée , et Bafomet pour Mahomet.
•J- S. S. Simoonju p.A ; mais lisant à rebours , et commençant, non par l’A final , mais'par le D couché que M. Ilammer a pris pour un Q, tandis que les autres savans, qui ont cité celte médaille, y ont vu un D , il lit ssta quinoomis , quoiqu’il n’y ait aucun T dans l’inscription ; et considérant l’M comme un sigma renversé, M. Hammer a trouvé quinoosis ; ensuite changeant qui en G , et ne faisant qu’un seul O des deux, il obtient gnosis; ce qui , selon lui, révèle et prouve le secret des Templiers guostiques.
M. Hammer non seulement lit à rebours, mais encore il commence la lecture à la pénultième lettre, et il laisse l’A, après lequel est une -j- qui sépare le commencement de l’inscription de sa fin. U ajoute un T, et suppose une lettre grecque mêlée dans l’inscription latine; et enfin, après tous ces cliangeinens , il n’a pas encore le mot de gnosis.
Et pourquoi a-t-il vu dans cette inscription ce qui n’y est pas , et n’a-t-il pas voulu voir ce qui y est, SS. Simon Juda ?
Dans [la médaille 99<\, on lit de même S. Simon veu Juda; dans la 93°., S. Simon juda, etc. Rien de plus commun dans le moyen âge que les monnaies qui, d’un côté, ont le nom d’un saint; tandis que, de l’autre, elles offrent le nom de la ville ou du prince.
Deux des monnaies où , au lieu de saint Simon et de saint Jude, M. Hammer lit sainte Gnostique, portent aussi le nom d’Ono, d’OTTo Marchio. Cette circonstance est embarrassante pour M. Hammer; il l’explique en disant que ce marquis Otton était un gnostique, protecteur des Templiers, initié à leur doctrine secrète.
Seelandcr (i) n’a lu dans ces monnaies que saint Simon et saint Jude : il a cru que cet Otton pouvait être Otton II ,
(i) Nicolaï Seclaiiclcr X Schrflen von Dculsclien If'ümzcn Mitl~ lcrrr Zeilen , etc. Ilannovcr , l7 J 3 ,
geu tcsimo dccimo sexto et regai uoslri secundo : sic signatuin ci per regein.
De Neufviele.
Instructions envoiées par le Roy 'a messireJosse de la Garde., vicaire de Thoulose, commis et députe' parle Roy, notre sire , et par révérend pere en Dieu monseigneur t evesque de Tricari , ambassadeur devers icelui sire pour notre sainct pere le Pape , touchant le faict et execution de la bulle, octroiée et decernée par lui , du jubilé et croisade en ce royaume durant deulx ans, Jinis en mdxvh et xvm, desquelles instructions cy rendues la teneur s’ensuit :
Instruction» à messire Josse de la Garde, vicaire de Thoulose, commis et député par le Roy, et reverend pere en Dieu monseigneur l’evesque de Tricari, ambassadeur devers ledit seigneur pour notre sainct pere le Pape, touchant le faict et execution de la bulle, octroiée et decernée par lui du jubilé et croisade, ordonné et establi en ce royaume, pays, terres ei seigneuries de l’obeissance du Roy, durant deulx ans, pour faire la guerre aulx infidelles, de ce «pie ledit commissaire aura affaire pour le faict de ladite commission.
Premièrement verra et entendra ledit commissaire les lettres cjue le Roy lui escripl et le vidinius de ladite bulle «pii lui envoyé, ensemble toutes les facultés et puissances qui lui sont données par icelle, tant des absolutions, compositions, dispenses, confcssionaulx que aultres facultés contenues en ladite bulle.
Item. Parlera ledit commissaire à quelques notables personnages religiculx ou lais de la ville principale ou aultres villes dudit diocese «jui ont accoustumé de prescher, et par cspecialeà ceulx qui preschent esdiles villes l’advent et qui y prescheront le caresme et Testes sokmmelles, pour prescher
58 o PIÈCES JUSTIFICATIVES.
» comme le jour du Saint-Esprit, lequel était pour les » gnostiques Sothia , et pour les Templiers Metk. »
La réponse est facile: i°. Le roi Artus tenait sa cour plénière aux grandes fêtes de l’année , il n’est donc pas surprenant que le S. Graal arrive à la Pentecôte. 2°. I.’auteur du roman ne pouvait choisir le jour de la Fête-Dieu , qui n’était pas instituée du temps du roi Artus. 3». Il est même vraisemblable que le roman dont il s’agit a été composé avant l’institution de cette fêle par Urbain IV , en 1264.
M. Hammer a senti qu’il était étrange de former après cinq siècles, contre les Templiers, une accusation toute différente de celle qui servit de prétexte aux oppresseurs contemporains. Aussi a-t-il avancé que le pape , par la sentence qui fut prononcée contre les Templiers , avait voulu dérober la connaissance de leurs véritables crimes ; mais il soutient que quand les archives de Rome paraîtront , comme tout paraît tôt ou tard , on y trouvera la preuve des crimes qu’il dénonce aujourd’hui.
Comment peut-on croire que si les chevaliers avaient été coupables des crimes que suppose M. Hammer, le pape et les rois eussent préféré le système absurde d’accusation qu’ils employèrent, à un système tel que celui qu’annonce M. Hammer.
Mais d’ailleurs il est très certain que toutes les pièces que renfermaient les archives de Rome sont connues aujourd’hui : elles sont toutes indiquées par leurs numéros dans la notice des pièces inédites qui ont servi à composer les /Hominiens historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple , etc. M. Hammer n’a donc rien à espérer des archives du Vatican.
Ce savant distingué reconnaîtra un jour qu’il n’aurait pas dû céder aussi facilement au désir d’étaler un nouveau système de dénonciation contre l’Ordre et les chevaliers du Temple. Leur terrible et célèbre catastrophe impose l’obligation d’être très circonspect et très sévère dans le choix
des moyens qu’on peut se permettre pour leur enlever la juste pitié que la postérité n’a pas refusée à leur sort.
No. VU.
( T. es pii ces suivantes, qui n'ont jamais été imprimées, et dont te manuscrit sc trouve à la Bibliothèque du Roi, sous le n°. 9879, sont les plus curieuses qu’on puisse lire pour l’histoire des croisades. Elles renferment des documens précicui , et qu’on ne trouve dans aucune chronique et dans aucune antre pièce historique du moyen âge , snr la manière dont on percevait les tributs pour les guerres saintes. Il est curieux surtout d’y voir les nombreuses précautions que prenait le gouvernement du roi pour éviter et prévenir les abus et les discordes religieuses ejui troublaient l’Allemagne, et qui auraient pu de môme troubler la France. Il n’est question ici que de Toulouse j mais il est probable qu’on avait aussi envoyé des lettres-patentes dans d’autres provinces , et qu’on avait pris les mômes précautions et les mêmes mesures pour tous les diocèses du royaume. )
Lettres patentes du Ray, notre sire, données à Amboise , le xvie. jour de décembre mil cinq cent et seize , par lesquelles appert ledit sieur avoir commis et député maistre Jcsse de la Garde, docteur en théologie, vicaire general de l'eglise calhedrallc de Thoitlose, commissaire touchant le Jaict de la croisade audit diocese de Thoulose, desquelles lettres patentes la teneur s'ensuit :