LIVRE XVII
» plaisirs; je vous emmène avec moi, vous, mes 127 o » cliers enfans, ainsi que votre sœur aînée ; j’aurais » emmené mon quatrième fils s’il avait été pi us a van- » cé enâge. » S’adressant ensuite à Philippe, Louis ajouta : « J’ai voulu vous dire ces choses, afin qu’a- » près ma mort et lorsque vous serez monté sur le » trône, vous n’épargniez rien pour le Christ et » pour la défense de son église ; fasse le ciel que » janfais ni votre épouse, ni vos enfans, ni votre » royaume, ne vous arrêtent dans la voie du salut.
» J’ai voulu vous donner ce dernier exemple à vous » et à vos frères, et j’espère que vous l’imiterez si » les circonstances le demandent (1). »
Après les prières et les cérémonies d’usage , la flotte mit à la voile le 4 juillet 1270, et le 8 du même mois, elle arriva dans la rade de Cagliari.
Les habitans de l’îlc de Sardaigne, alliés ou sujets de Pise , furent effrayés de voir flotter le pavillon des Génois avec lesquels ils étaient en guerre (9.) ; ils refusèrent de recevoir aucun vaisseau dans leur port , et les messages pacifiques de saint Louis ne
(1) Ce discours est rapporté par Surins dans une J ic de saint Louis, que cet auteur nous a laissée. (Voyez Surins, f ila sancti Ludovici. )
(2) Louis IX e'prouva quelques difficultés pour faire débarquer des troupes dans le portdeCagliari. LesPisans, maîtres de l’î le, 11c voulaient point recevoir les Génois, leurs ennemis; saint Louis fut obligé de reconnaître leur souveraineté pour obtenir de l’eau cl des rafraîchissemeus. (Voyez les Lettres de Pierre de Coudct. )
1270 purent obtenir que la permission de débarquer les malades et d’acbcter quelques provisions.
La flotte attendit pendant huit jours que les vaisseaux dispersés par les vents vinssent la rejoindre. Ce fut dans la rade de Cagliari que le roi de France et ses barons tinrent un dernier conseil pour savoir en quel lieu et comment ils aborderaient sur les terres des infidèles. On avait sans doute délibéré avant celle époque sur l’objet de cette expédition; mais ce qui paraît certain, c’est que la résolution qui avait été prise était à peine connue des principaux chefs.
Les chroniques du temps parlent à peine de cette dernière délibération , tant l'indifférence sur ce point était grande. Il est probable que plusieurs chevaliers s’opposèrent au projet de porter la guerre sur les terres d’un prince qui n’avait point fait de mal aux chrétiens , tandis qu’on laissait en paix le souverain de l’Egypte et de la Syrie, le plus cruel fléau des colonies chrétiennes. Quelques-uns des barons, les évêques surtout, durent rappeler à l’assemblée qu’en prenant la croix , les pèlerins avaient fait vœu d’aller dans la Terre-Sainte , et non sur les rivages déserts de l’Afrique. Nos lecteurs n’ont pas oublié ce qui se passa dans la cinquième croisade ; ils ont pu voir comme nous l’ardeur opiniâtre avec laquelle un grand nombre de seigneurs et d’ecclésiastiques s’élevèrent contre le projet de marcher sur Bysance, et la sévérité inflexible du chef de l’Eglise envers les croisés, qui, regardant à droite et à gauche ,
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avaient oublié le cbemin tic Jérusalem : depuis 1270 long-temps, on ne voyait plus rien de semblable dans la direction des guerres saintes , et la pensée de délivrer les murs de Sion n’était plus qu’une circonstance accessoire des expéditions d’outre-mer. Dans les croisades précédentes , les pèlerins avaient déjà porté leurs armes en Egypte, Louis IX lui-même, avant de visiter les saints lieux, avait voulu arborer les étendards de la croix sur les bords du Nil. Maintenant, entraîné par les adroites insinuations du roi de Sicile, et par l’espoir de convertir un prince musulman, il adoptait avec ses barons le projet d’assiéger Tunis, et croyait faire une cliose agréable à Dieu en débarquant sur les ruines de Carthage (1).
Sur la côte occidentale de l’Afrique , vis-à-vis de la Sicile, se trouve une péninsule décrite par Strabon , dont la circonférence est de trois cent quarante stades ou quarante-deux milles. Cette péninsule s’avance dans la mer entre deux golfes, dont
(1) Voyez, sur les motifs qui décidèrent saint Louis à se porter dans le royaume de Tunis , Geoflroi de Beaulieu , dans la Vie de saint Louis , cliap. 3q et suiv.; Saba de Malespinc, dans son Histoire de Sicile, blâme beaucoup ce prince d’avoir, contre l’attente de tous les croisés, porté scs armes vers Tunis, au lieu d’aller dans la Terre-Sainte, opprimée par les infidèles. II va jusqu’à dire que la mort du roi de France fut sans doute une punition temporelle du Lieu miséricordieux , qui voulut effacer dans ce monde la faute que Louis IX avait faite en rendant nuis les vœux de tant de personnes pieuses.
1270 l’un, à l’occident, offre un port coin mode ; l’autre, entre l’orient et le midi, communique par un canal, avec un lac qui s’étend à trois lieues dans les terres, et que les géographes modernes appellent la Goulette. C’est là qu’était bâtie la rivale de Rome, dont l’enceinte s’étendait aux deux rivages de la mer. Les conquêtes des Romains, les ravages des Vandales , n’avaient pu ruiner entièrement cette cité florissante; mais dans le vu®, siècle , envahie et désolée par les Sarrasins, elle n’était plus qu’un amas de ruines; une bourgade, sur le port, a ppclée Marsa , une tour sur la pointe du cap, un château assez fort sur la colline de Byrsa, voilà tout ce qui restait de cette ville qui régna si longtemps sur toutes les côtes d’Afrique, qui menaça souvent l’Italie, et dont les Hottes couvraient la Méditerranée (i).
A cinq lieues de là, vers l’orient et le midi, un peu au-delà du golfe et du lac de la Goulctle , s’élevait une ville appelée dans l’antiquité Tjrnis ou Tinissa , et maintenant Tunis, dontScipion se rendit maître avant d’attaquer Carthage. Tunis s était accrue de la ruine des autres cités, et dans le xmc. siècle elle le disputait, pour sa richesse
(i) L’auteur de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem , et de Jérusalem à Paris, a fait un tableau rapide et brillant de celte croisade et de la mort de saint Louis. M. de Chateaubriand a eu le bonheur de parcourir les lieux dont il parle, et la description qu’il fait des ruines de Carthage est pleine d’intérêt.