LIVRE XVII
et leur apportaient des secours ; ici les croisés ne voyaient autour d’eux qu’une population misérable qui fuyait à leur aspect. Quelques chrétiens dispersés sur la côte, vivant dans la crainte et dans la servitude, n’osaient point visiter leurs frères d’Occidcnt, ni saluer les drapeaux de la guerre sainte.
Tout ce qu’apercevaient les croisés sur cette terre lointaine, éveillait à peine leur curiosité, et ne faisait que les remplir de Iristesse, au lieu d’animer leur enthousiasme. Aucun des chevaliers, pas même les clercs qui accompagnaient la croisade, n’avaient assez de savoir pour interroger les ruines dispersées sous leurs pas ; ils ne savaient qu’une chose, c’est qu’ils étaient arrivés, comme récrivait Louis IX, dans une ville (i) quon appelait Carthage.
Campés parmi les débris de la plus haute antiquité, dans des lieux qui rappellent encore aux voyageurs européens le souvenir de Didon et d’Annibal, les seigneurs et les barons du pays de France portaient tous leurs regrets et toutes leurs pensées vers les donjons gothiques et les vieux manoirs qu’ils avaient laissés en Occident. A peine savait-on dans l’armée chrétienne qu’aux premiers siècles de l’Église la parole de Jésus-Christ s’était fait entendre dans Carthage, dans Utique, dans Ilypone ; que toutes les cités de la côte d’Afrique
(i) Voyez la lettre citée plus haut.
HISTOIRE DES CROISADES, ti-o avaient vu d'illustres apôtres de Dieu, de saints docteurs et de nombreux martyrs de la foi.
Une contrée autrefois si fertile n’était plus qu’une solitude brillante où croissaient quelques oliviers. Les aqueducs qu’on avait élevés au loin pour remplir les citernes, couvraient alors la terre de leurs débris épars; les soldats de Louis IX ne trouvèrent ni les bocages verts, ni les antres frais, ni les cascades limpides qui, d’après le récit poétique (i) de Virgile, consolèrent les compagnons du pieux Enée. Dès les premiers jours de leur arrivée, les croisés manquaient d’eau; et pour nourriture, ils n’avaient que des viandes salées; les soldats ne pouvaient supporter le climat d’Afrique ; il régnait des vents venus de la zone torride qui semblaient n’être qu’un feu dévorant. Les Sarrasins, sur les montagnes voisines, soulevaient le sable avec certains instrumens (a), et la poussière se dirigeait en nuages enflammés dans la plaine où campaient les chrétiens. Enfin la dyssenterie, maladie dangereuse dans les pays chauds, causait de grands ravages parmi les troupes. La peste, qui paraît naître d’elle-même sur ce sable aride, avait aussi porté sa contagion dans l’armée chrétienne. v
On était jour et nuit sous les armes , non pour
(0 Voyez le icr. livre de X Enéide.
(a) Ce fait est rapporté par Jean Villani, liv. vit, chapitre 3v ; et par Je mémorial des podestats de Reggio, an 1270.
combattre l’ennemi qui fuyait toujours, mais pour se défendre de toute surprise. La plupart des croisés succombaient à la fatigue, à la disette et à la maladie. Les Français eurent d’abord à regretter Bouchard, comte de Vendôme, le comte de la Marche , Gauthier de Nemours , les seigneurs de Montmorency, de Pienne , de Brissac, Guy d’Aspremont, Raoul , frère du comte de Soissons. On ne pouvait suffire à ensevelir les morts : les fossés du camp étaient remplis de cadavres jetés pêlemêle, ce qui ajoutait encore à la corruption de l’air et au spectacle de la désolation générale.
Cependant Olivier de Termes, gentilhomme languedocien venant de la Sicile, annonçait que le roi Charles était prêt à s’embarquer avec une armée. Celte nouvelle fut reçue avec joie, mais n’adoucit aucun des maux que souffraient les croisés. Les chaleurs devenaient excessives ; le manque d’eau , la mauvaise nourriture , la maladie qui poursuivait ses ravages , le chagrin de se voir enfermé dans un camp sans pouvoir combattre, achevaient de porter le découragement dans Pâme des soldats et des chefs. Louis cherchait à les animer par ses paroles et par son exemple ; mais il tomba lui-même malade de la dyssenterie. Le prince Philippe, le duc de Nevers, le roi de Navarre, le légat, éprouvèrent aussi les effets de la contagion. Le duc de Nevers, surnommé Tristan, était né à Damiette pendant la captivité du roi. Louis l’aimait tendrement : le jeune prince restait dans la lente de son père ; mais près de succomber à sa maladie > on le
1270 transporta sur un vaisseau. Le monarque demandait sans cesse des nouvelles de son fils ; ceux qui l’environnaient gardaient le silence. A la fin on lui annonça que le duc de Nevers était mort ; Louis ne put retenir ses larmes. Peu de temps apres , le légat ¥lu pape mourut, vivement regrette du clergé et des soldats de la croix , qui le regardaient comme leur père spirituel.
Malgré ses souffrances , malgré ses chagrins , Louis IX s’occupait toujours du soin de son armée.
Il donna des ordres tant qu’il lui resta quelque force , partageant son temps entre les devoirs d’un chrétien et ceux d’un monarque. Enfin la fièvre redoubla ; ne pouvant plus se livrer ni aux soins de l’armée, ni aux exercices de la piété , il fit placer une croix devant lui, et tendant les mains, il implorait en silence celui qui avait souffert pour tous les hommes.
Toute l’armée était en deuil; les soldats fondaient en larmes ; on demandait au ciel la conservation d’un si bon prince. Au milieu de la douleur générale, Louis portait ses pensées vers l’accomplissement des lois divines et des destinées de la France. Philippe, qui devait lui succéder au trône , était dans sa tente ; il le fit approcher de son lit, et d’une voix éteinte lui adressa des conseils sur la manière de gouverner le royaume de ses pères. Les instructions qu’il lui donna renfermaient les plus nobles maximes de la rcli- - gion et de la royauté. Ce qui les rendra à jamais dignes des respects de la postérité, c’est qu’elles