LIVRE XVII
sombres pensées. Dans le camp, on osait à peine s’interroger , parce qu’on n’attendait plus que des nouvelles sinistres. Lnfin quand le malheur que tout le monde redoutait fut annoncé à l’armée, les guerriers français se livrèrent au désespoir ; ils voyaient dans la mort de Louis le signal de toutes les calamités , et se demandaient entr’eux quel chef les reconduirait dans leur patrie. Au milieu des gémissemens et des sanglots, on entendait de vives plaintes contre ceux qui avaient conseillé cette expédition , et surtout contre le roi de Sicile, qu’on accusait de tous les désastres de la guerre.
Le jour même de la mort du roi , Charles d’Anjou débarqua avec son armée près de Carthage: les trompettes et les instrumens de guerre se firent entendre sur la rive; mais un morne silence régnait dans le camp des croisés , et personne n’allait au-devant des Siciliens qu’on avait attendus avec tant d’impatience. De tristes pressentimens s’emparent de Charles ; il devance son armée et vole à la tente du roi qu’il trouve étendu sur la cendre. Les traits de Louis étaient à peine altérés , tant son trépas avait été tranquille. Charles se prosterna à ses pieds (1) , les arrosa de larmes, l'appelant tantôt son frère , tantôt son seigneur. 11 resta long-temps dans cette attitude , sans voir aucun de ceux qui l’entouraient, s’adressant
(1) Voy. les Gestes de Philippe III , Duchesne, toin. 5, pag. 5iG et 17.
f)4 HISTOIRE DES CROISADES.
1270 toujours à Louis comme s’il eût été vivant, et se reprochant , avec l’accent du désespoir , de
11’a voir pas entendu, de n’avoir pas recueilli les dernières paroles du plus tendre des Ireres, du meilleur des rois.
Les restes mortels de Louis furent déposés dans deux urnes funéraires. Les entrailles du saint roi furent le partage de Charles d’Anjou , qui les envoya à l’abbaye de Montréal , où ces précieuses reliques attirèrent long-temps le respect et la dévotion des fidèles. Les ossemens et le cœur de Louis restèrent entre les mains de Philippe. Ce jeune prince ayant voulu les envoyer en France , les chefs et les soldats ne consentirent point à se séparer de ce qui leur restait d’un si bon monarque. La présence (le ce dépôt sacré an milieu des croisés , leur paraissait une sauve-gardc contre de nouveaux malheurs, et le plus sur moyen d’attirer sur 1 armée chrétienne la protection du ciel.
Philippe était toujours malade, et sa maladie donnait encore des inquiétudes. L’armée le regardait comme le digne successeur de Louis, et l’affection qu’on avait pour le père se reportait sur le fils; il reçut, au milieu de la douleur publique, l’hommage et les sermens des chefs, des barons et des seigneurs. Son premier soin fut de confirmer la régence et tout ce que son père avait établi en France avant son départ. Geoffroi de Beaulieu , Guillaume de Chartres et Jean de Mons , confesseurs et aumôniers du feu roi, furent chargés de porter les ordres de
Philippe en Occident (1). Parmi les lettres que 1270 ces religieux apportèrent en France , l’histoire a conservé celle qui était adressée (a) au clergé et a tous les gens de bien du royaume. Après avoir raconté les travaux , les périls et la mort de Louis IX , le jeune prince demandait à Dieu la grâce de suivre les traces d’un si bon père, de remplir ses ordres sacrés et de mettre en pratique ses conseils. Philippe terminait sa lettre , qui fut lue à haute voix dans toutes les églises , en suppliant les ecclésiastiques et les fidèles « d’adresser » au roi des rois leurs prières et leurs offrandes » pour ce prince dont on avait connu le zèle pour » la religion , et la tendre sollicitude pour le » royaume de France qu’il aima comme la pru- » nelle de ses yeux . »
Tandis que le désespoir régnait parmi les cliré-
(1) Voyez aux Pièces justificatives les lettres de Pierre de Condet; dans sa seconde lettre, cet ecclésiastique s’exprime ainsi : « Je 11e vous parle pas de la mort de notre » roi d’heureuse mémoire; ceux qui portent en France les » restes de ce prince vous eu diront assez. » Le même religieux parle de la douleur du roi de Sicile; il adressait sa lettre au trésorier de Saint-Francliaud de Senlis. « Ayant appris , dit-il naïvement, que Thibaut, maître des balistaires , parloil demain , je me suis levé de très grand malin , et j’ai allumé une chandelle pour vous écrire la présente. »
(a) Celte lettre , qui a été traduite en latin, se trouve dans la collection de Martennc. Nous en donnerons un extrait dans la Biblioth. des Croisades, tom. 1.
lions , les Musulmans se livraient à l'espérance et à la joie. Ils remerciaient leur prophète de les avoir délivrés du plus puissant de leurs ennemis. Le peuple maure répétait avec un enthousiasme superstitieux quelques vers arabes dans lesquels on avait prédit la mort de Louis IX, le premier jour de son arrivée sur les côtes d’Afrique. « O roi des » Francs (tel était le sens des vers prophétiques) ! » Tunis est la sœur du Caire. Les calamités qui » t’accablèrent sur les bords du Nil t’attendent sur » les côtes de la Mauritanie; tu y retrouveras la » maison de Lokinan (i), qui te servira de toin- » beau , et les deux anges de la mort, Moukir et » JYakir , remplaceront pour toi l’eunuque S/i- » bih (2). » Les infidèles voyaient un miracle du ciel dans l’accomplissement de cette prédiction (3), rtl’histoire orientale n’a pas dédaigné de nous transmettre le texte de la prophétie.
Cependant le roi de Sicile prit le commandement de l’armée chrétienne , et résolut de poursuivre la guerre. Les troupes qu’il avait amenées avec lui se montraient impatientes de combat-
(1) Le poêle fait ici allusion aux vers qui furent faits sur la captivité de saint Louis en Egypte. ( Voy. la fin du xv«. livre de cette histoire, tom. iv.)
(a) L’eunuque Sabih avait été en Égypte le gardien de Louis IX. La maison du fils de Lokman lui avait servi de prison; Nakir et Moukir sont les anges qui , selon la croyance des Musulmans, reçoivent les âmes des morts.
(3) Ces vers arabes ont été rapportés par Makrisi. ( Voy. les Extraits des auteurs arabes, Biblioth. des Croisades.)