LIVRE XVIII
leur territoire; la cinquième, qu’on n’avait pas plus 1275 le droit de poursuivre les Sarrasiusquc les Juifs; la sixième, qu’on n’avait point d’espérance de convertir les Musulmans , et que tous les infidèles qui étaient tués à la guerre allaient en enfer ; la septième enfin, que la croisade ne semblait pas être agréable à Dieu, puisque le Seigneur avait permis que les plus grandes calamités accablassent les croisés, et que les pays conquis au prix de tant de travaux et de sang répandu , fussent ravis, en peu de temps et presque sans efforts, à la chrétienté.
Humbert de Romanis répond à chacune de ces sept objections : « C’est avec le glaive , dit-il, qu’il » faut défendre la vigne du Seigneur, qui n’est » plus défendue par des miracles : l’humilité con- » venait aux chrétiens lorsqu’ils étaient sans force » cl sans puissance; maintenant ils devaient s’ap- » puyer sur leurs armes et se confier à la vic- » loire. Tels avaient été les sentimens de Char- » Ics-Marlel , de Charlemagne et de Godefroy » de Bouillon , qui s’étaient toujours fait gloire » de combattre les Sarrasins (1). Les Sarra- » sins avaient eux-mêmes envahi les terres des » chrétiens , qu’on regardait avec raison comme » l’héritage de Jésus-Christ. Si on épargnait les » Juifs, c’est parce qu’ils étaient soumis; mais il » fallait accabler les superbes. Les Musulmans
(1) Toutes ccs raisons sont c'parses dans le livre d'Ilumbert de Romanis, et leur développement remplit plusieurs chapitres de son ouvrage.
i34 HISTOIRE DES CROISADES.
1275 » pouvaient bien u’être pas convertis , niais la » guerre qu’on leur faisait était une source de » salut pour les fidèles; si les croisés qui mon- » raient dans les combats laissaient un vide dans » le monde , ils remplissaient les demeures du » ciel. Dans la guerre contre les Philistins, Dieu » avait permis que l’arclie d’alliance fût prise, » que le roi Saül fût tué avec ses enfans, et son » peuple mis en fuite; ainsi les malheurs arrivés » dans les croisades ne prouvaient pas que la guerre >1 déplût à Dieu; mais la miséricorde divine avait » souffert que ces malheurs arrivassent pour ef- » facer les péchés des croisés , ou pour éprouver » leur foi. »
Humbert de Romanis, poursuivant ses raisonnemens, et procédant toujours par énumération et catégories, n’épargnait ni l’avarice du clergé, qui , arrachant la dîme aux pauvres , refusait de donner la dîme de ses biens pour le recouvrement de la Terre-Sainte, ni la félonie des barons et des princes chrétiens, qui étaient les vassaux de Dieu , et qui ajant tout reçu de lui , souffraient qu’on lui enlevât sa terre ; il 11e négligeait dans sa discussion, ni l’histoire profane, ni l’histoire sacrée, ni les autorités de l’écriture, ni celles de la philosophie; mais tout cet étalage d’érudition et d’argumentations scolastiques , tous ces lieux communs d’un autre temps, ne portaient plus la conviction dans les esprits, non qu’on fut plus éclairé qu’on 11e l’était quelques années auparavant, mais parce qu’on avait d’autres intérêts et d’autres pensées. De pa-