LIVRE XVIII
chines , portant avec eux une multitude d’échelles. 1 Les chrétiens défendirent quelque temps l’approche des murailles; mais lorsque les assiégeans s’aperçurent que les tours, occupées la veille par les Cypriotes , étaient abandonnées , leur audace redoubla ; ils s’occupèrent de combler le fossé, en y jetant des pierres, de la terre, des chevaux morts. Les relations contemporaines rapportent ici un fait difficile à croire : une troupe de sectaires , qu’elles appellent des chages (1), suivait l’armée des mamelucks; la dévotion de ces sectaires consistait à souffrir toutes sortes de privations, à s’immoler pour le salut de l'islamisme : le sultan leur ordonna de remplir le fossé ; ils le comblèrent de leurs corps vivans, et c’est par ce chemin que la cavalerie musulmane parvint jusqu’au pied des murailles.
Les assiégeans combattaient avec fureur; les uns dressaient leurs échelles et s’élançaient en foule sur les remparts ; d’autres battaient les murs avec les
(1) Ce fait extraordinaire se trouve rapporté dans un discours adressé au pape Nicolas IV par le frère Arsène, prêtre grec , qui avait été en pèlerinage à Jérusalem dans le temps du siège de Ptolémaïs. Ce discours se trouve dans Muratori; nous l’avons traduit tout entier dans l’analyse que nous avons faite de la Collection des auteurs italiens, et qui se trouve au tom. 11 de la Biblioth. des Croisades.
La Chronique allemande de Thomas Ebendorfifer rapporte le même fait dans ces termes : « Plusieurs de ces infidèles, par amour du faux prophète, se précipitèrent d’eux-mêmes dans les fossés ». (Voy. tom. 11 de la Biblioth. des Croisades, pag. 1 15. )
TOM. V. ia
1291 béliers , et s’efForçaient île les démolir avec toutes sortes d’inslvumens. Enfin une large brèche ouvrit un passage pour pénétrer dans la ville ; celte brèche devint bientôt le théâtre d’un combat sanglant. On 11e lançait plus de pierres et de flèches , on se battait avec la lance, l’épée et la massue. La multitude des Sarrasins ne faisait que s’accroître , tandis que les chrétiens ne recevaient point de secours. A la fin , ceux qui défendaient le rempart, harassés de fatigue, accablés par le nombre, sont obligés de se retirer dans la ville ; les Sarrasins se précipitaient à leur poursuite , et, ce qu’on aura peine à croire, la plupart des habitans restaient spectateurs immobiles , non que la vue du péril eût glacé tous les courages, niais l’esprit de rivalité et de jalousie n’était point étouffé par le sentiment des malheurs publics. « Quand la nouvelle de l’entrée des Sar- » rasins (nous empruntons les expressions d’une » relation contemporaine (1) , se répandit par la » cité , beaucoup de bourgeois, par dépit l’un de » l’autre , n’eurent mie si grand’ pitié du commun » qu’ils dussent, et n’en tinrent nul compte ainsi » que de ce pouvoit leur advenir, pensant dans » leur cœur que le Soudan ne leur feroit nul grief, » attendu qu’ils n’avoient point consenti à la viola- » tion de la trêve (2). » Dans leurs folles espérances ils aimaient mieux devoir leur salut à la clémence
(1) Ce fait est aussi attcslé par la chronique d'Herman Cornarius,que nous avons déjà citée.
(2) La Relation manuscrite.