LIVRE XVIII. i
jusqu’au-delà des remparts. Dans tous ces combats on voit ce que peut la valeur réunie au désespoir. En voyant d’un côté l’inévitable ruine d’une grande cité, de l’autre les efforts d’un petit nombre de défenseurs qui reculent chaque jour les scènes de la destruction et de la mort , on ne peut se défendre de la compassion et de la surprise. Les assauts se renouvelaient sans cesse, et toujours avec la même fureur. A la fin de chaque journée , les malheureux liabitans de Ptolémaïs se félicitaient d’avoir triomphé de leurs ennemis -, mais le lendemain , quand le soleil revenait sur l’horizon , quelles étaient leurs pensées , lorsque du haut de leurs remparts ils revoyaient l’armée musulmane toujours la même, couvrant la plaine depuis la mer jusqu’au pied du Karouba et du Carmel.
Cependant les Sarrasins n’avaient point de flotte qui leur apportât des secours et des vivres , ou qui pût fermer le port de Ptolémaïs, tandis que les chrétiens avaient une foule de vaisseaux et de barques qui parcouraient la côte , et portaient l’effroi parmi les Musulmans campés sur le bord de la mer. Après tant de combats, livrés sous les remparts de la ville, les assiégeans s’étonnaient de n’avoir pu triompher du petit nombre de leurs ennemis , et cette résistance semblait avoir quelque chose de miraculeux qui les jetait dans une sorte de découragement. Dans l’armée musulmane onnepouvait s’expliquer l’invincible bravoure des soldats chrétiens , qu’en l’attribuant aux, puissances célestes. Mille récits extraordinaires volaient de bou-
1 19 1 checn bouche , elfrappaientl’imagination de la foule grossière des Musulmans. Us croyaient voir deux hommes dans chacun de ceux quils avaient à combattre^) ; dansl’excèsde leur étonnement, ils se persuadaient que chaque guerrier qui tombaitsousleurs coups, renaissait de lui-mème, et reparaissait ensuite plus fort et plus terrible sur le champ de bataille. Le sultan du Caire semblait avoir perdu l’espoir de prendre la ville d’assaut. On assure que les renégats, à qui leur apostasie faisait désirer la ruine du nom chrétien , cherchèrent alors à relever son courage (2); ces implacables transfuges ne négligèrent rien pour animer dans le cœur des infidèles les passions furieuses qui les poursuivaient eux-mêmes. l)’un autre côté, les imams et les cheiks, accourus au camp des mamelucks , parcouraient les rangs de l’armée pour enflammer le fanatisme des chefs et des soldats : le sultan menaça du supplice ceux qui fuiraient devant l’ennemi ; il proposa des récompenses extraordinaires pour ceux qui planteraient l’étendard du prophète non plus sur les remparts de Ptolémaïs, mais au milieu de la ville.
Le 18 mai, jour funeste aux chrétiens, on donna
(1) La chronique allemande de Thomas Ebendorffer rapporte les récits miraculeux qui circulaient parmi les Sarrasins. D’après cette chronique, lorsqu’un chrétien expirait
il en sortait un autre de sa bouche, ex ore Il y avait
deux hommes dans un corps : in uno corpore duo fuerunt komines. ( Voyez Biblioth. des Crois. , tom. 11 , pag. 1 15. )
(2) Les Chroniques orientales ne parlent pas de ces réné-