‹ Histoire des croisades (volume 3)Chapitre 10 sur 30 · FIN DT* I/IYRE X. i · texte numérisé non relu

FIN DT* I/IYRE X. i

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Lorsque la guerre et les révolutions ont ébranlé iao3 un empire jusque dans ses fomlemens , il est des maux que la sagesse humaine ne peut réparer.

C’est alors que les princes appelés sur le trône .sont plus à plaindre que leurs sujets, et que leur puissance doit plus exciter la commisération qu’elle ne doit réveiller l’ambition et la haine des autres hommes. Le peuple, dans l’excès de la misère, ne sait point mettre de bornes à ses espérances , et demande toujours à l’avenir plus que l’avenir ne peut donner. Lorsqu’il continue à souffrir des malheurs irréparables, il s’en prend à ses chefs, dont il attendait toute espèce de prospérité ; les murmures d’une haine injuste succèdent bientôt aux acclamations d’un enthousiasme irréfléchi , et souvent la vertu elle-même est accusée d’avoir causé des maux qui sont l’ouvrage de la révolte , de la guerre ou de la mauvaise fortune.

Les peuples mêmes, lorsqu’ils ont succombé, et qu’ils ont perdu pour jamais leur existence politique, ne sont pas jugés avec moins de sévérité et d’injustice que les princes et les monarques ; après

uj8 HISTOIRE DES CROISADES.

ao3 la chute (l’un empire, le terrible axiome malheur uu.r vaincus reçoit, son application jusque dans les jugemens de la postérité. Les générations, comme les contemporains, selaissent éblouir par la victoire, et n’ont que du mépris pour les nations qui succombent. Nous chercherons, en parlant des Grecs et de leurs princes, à nous défendre des préventions que l’iiistoire nous a transmises , et lorsque nous porterons un jugement sévère sur le caractère et les peuples de la Grèce , notre opinion sera toujours appuyée sur des traditions authentiques et sur le témoignage des historiens de By sauce.

Tant que le jeune Alexis n’eut que des promesses à faire et des espérances à donner, il n’entendit autour de lui que les bénédictions des Grecs ' et des croisés j mais lorsque le temps fut arrivé de faire tout ce qu’il avait promis, il be trouva plus que des ennemis et des obstacles. Dans la situation où son retour l’avait pl§ce, il lui était surtout difficile de conserver à-la^fois la confiance de scs libérateurs et l’amour de ses sujets. Si, pour rem- *plir ses engagemens , le nouvel empereur entreprenait de réunir l’église grecque a l’église de Rome;

✓ si, pour payer ce qu’il devait aux croisés, il accablait le peuple d’impôts , il devait s’attendre à voir de violens murmures s’élever dans son empire. Si au contraire il respectait la religion de la Grèce, s’il allégeait le fardeau des tributs, les traités restaient sans Exécution, et le trône, sur lequel d venait de monfér, pouvait être renversé par !»<• armes des Latins. •

Craignant chaque jour de voir s’allumer les I203 feux de la révolte ou les feux de la guerre , obligé de choisir entre deux périls, après avoir long- ' temps délibéré, il u’osa point confier sa 'destinée à la valeur équivoque des • Grecs , et vint conjurer les seigneurs et les barons d’ètre une seconde fois ses libérateurs. Il se rendit dans la tente du comte de Flandre, et parla ainsi aux chefs de la croisade rassemblés (r). « Vous m’avez rendu la vie , l’hon- » neur et 1 empire; je ne dois plus désirer qu’une » chose , c’est de pouvoir remplir toutes les pro- » messes que je vous ai faites. Mais si votîs m’a- » bandonuez maintenant, pour aller en Sÿrié, il » m est impossible de vous fournir l’argent, lés ») troupes et les vaisseaux que je vous ai promis. Le » peuple de ■Constantinople m’a reçu avec joie;

» mais les révolutions lui ont fait perdre l’habitude » de la soumission ert de l’obéissance (2). Les lois de » la patrie, la majesté du trône, ne lui inspirent » plus de respect; un esprit de faction règne dans » la capitale et dans les provinces trop long-temps » agitées (3). Je vous conjure donc, au nom de » votré gloire, au nom de votre propre intérêt,.

» d’achever votre ouvrage et d’affermir une puis-

(1) Ce discôurs est rapporté tout entier dans Ville-

hardouin. ^ *

(2) « Maints me montrent beau semblant et ne m’aiment pas pour cela; » (Villehard. , lib. iv. )

(3) « Ont tous les Grecs eu fort grand despit do me voir ainsi rétabli par vos forces en mon héritage. » ( Jbid. )

1203 » sancc que vous ave?, rétablie. Voilà l’biver qui » s’approche; la navigation est périlleuse, et les » pluies ne vous.pormeltront point de commencer » la guerre en Syrie; attendez jusqu’au printemps, » où la mer vous offrira moins de dangers , la » guerre plus de succès et de gloire; vous aurez » alors, dans vos entreprises , toute la Grèce pour » auxiliaire je pourrai moi-même remplir tous » les sermons qui m’enchaînent à votre cause (i), » et vous accompagner avec une armée digne d’un » empereur. » En achevant son discours, Alexis promit de fournir tout ce qui serait nécessaire à farinée, et de prendre avec le doge de Venise les arrangemous convenables pour que la flotte vénitienne restât à la disposition des croisés pendant leur séjour à Constantinople, et jusqu’à la fin de leur expédition.

Un conseil fut convoqué pour délibérer sur les propositions du jeune empereur (2) ; ceux qui avaient voulu se séparer de l’armée à Zara et à Corfou, représentèrent à l’assemblée qu’on avait combattu jusqu’alors pour la gloire et les intérêts profanes des princes de la terre, mais que le temps était enfin venu de combattre pour la religion et pour Jésus-Christ. Jls s’indignaient qu’on voulût

(1) « Autrement il me seroit impossible de remplir toutes

mes convetiances. »* *"( Ibid. ) *

(2) « Et le conseil fut assigne pour le lendemain , auquel furent appelé'» les principaux h'omhies d’armes , à qui l’on récita mot à mot l’ouverture qu’on leur avait faite ». (Ibid.)

LÎVAE XI.

meltrê de nouveaux retards à la sainte entreprise. jao3 Celle opinion fut vivement combattue par le doge de Venise et les barons qui, ayant mis leur gloire à l’expédition de Constantinople, ne pouvaient se résoudre à perdre le fruit de leurs travaux. « Souf- » frirons-nous, disaient-ils, qu’un jeune prince,

» dont nous avons fait triompher la cause, soit » livré à ses ennemis, qui sont aussi les nôtres, et » qu’une entreprise si glorieusement commencée,

» devienne pour nous une source de honte et de » repentir? Soulïrirons-nous que l’hércsie, que nos » armes ont étouffée dans la Grèce soumise, re- » lève ses autels impurs, et soit de nouveau un » sujet de scandale pour l’église chrétienne; lais—

» serons-nous aux Grecs la dangereuse faculté de » se déclarer contre nous, et de s’allier avec les » Sarrasins pour faire la guerre aux soldats de » Jésus-Christ. » A ces graves motifs, les princes et les seigneurs ne dédaignèrent pas de joindre les supplications et les prières; enfin leur avis triompha d’une opposition opiniâtre; le conseil décida que le départ de l’armée serait différé 'jusqu’aux fèîès de Pâques de l’année suivante.

Alexis, de concert avec Isaac, remercia les croisés de leur résolution, et ne négligea rien pour leur montrer sa reconnaissance.- Afin de payer les sommes qu’il avait promises , il épuisa scs trésors, il augmenta les impôts , et fit fondre- les images des saints et les vases sacrés. En voyant dépouiller les églises , le peuple de Constantinople fut frappé de surprise et d’effroi , et n’eut pas le courage de

îo3 l’aire entendre ses plaintes. Nicetas reproche amèrement à ses compatriotes d’être restés spectateurs immobiles d’un si grand sacrilège, et les accuse-1, d’avoir, par leur lâche indifférence, attiré sur ; ' l’empire la colère du ciel. Les plus fervens des Grecs déploraient , comme INicelas , la violation des lieux saints; mais des scènes plus douloureuses devaient bientôt s’offrir à leurs regards (i).

Les chefs de l’armée, conduits par les conseils du clergé latin et par la crainte du pontife de Rome, demandèrent que le patriarche, les prêtres et les moines de Constantinople, abjurassent les erreurs qui les séparaient de l’église romaine; ni le clergé, ni le peuple , ni l’empereur n’entreprirent . de résister à cette demande , qui alarmait toutes les consciences et révoltait tous les esprits. Le patriarche , monté dans la chaire de Sainte-Sophie, déclara en son nom , au nom des empereurs et de tout le peuple chrétien d’Orient , qu’il reconnaissait Innocent , troisième du nom , pour successeur de saint Pierre , premier vicaire de Jésus-Christ

(i) Voyez les lamentations et les invectives de Nicetas , Biblioth. de* Crois. , tom. n , p. 355. Suivant le" moine Gunllier , les Grecs se plaignirent quod tolius Greciœ opes tnmstulisset. Viilelnrdouin , lib.v, nous indique la manière dont furent payes les l.atiqs; Daudolo sc plaint de -ce que les Vénitiens furent paves plus lentement'que les Francs.

( Chrotlic ., p. 322.) 11 est bon de remarquer, comme observation generale, que dansîi icetas letègnc d’Alexis contient trois livres, et qu’il ne donne que cinq chapitres fort courts à la restauration d’isaac et de son fds.

sur la terre , pasteur du troupeau fid'ele. Les iao3 Grecs, qui assistaient à celte cérémonie, crurent voir l’abomination de la désolation dans le saint lieu (i) , et s’ils pardonnèrent dans la suite un si grand scandale au patriarche , c’est dans l’étrange persuasion où ils étaient que le chef de leur église avait trompé les Latins , et que l’imposture de ses paroles rachetait en quelque sorte le crime du blasphème et la lioote du parjure.

Les Grecs s’obstinaient à croire (2) que le Saint- Esprit ne procède point du Fils , et citaient , pour appuyer leur croyance , le Symbole de Nicée ; la discipline de leur église tl ilFérait en quelques points

(1) Nicetas parle «le la manière la plus outrageante de la religion romaine, p. 348.

(2) Les Grecs et les Latins étaient séparés dans trois points principaux; t». l’addition faite par l’église latine au symbole de Constantinople, pour exprimer que le Saint- Esprit procède du Fils; 2». le refus de la part des Grecs de reconnaître la primauté du pape ; 3'\ la prétention des Grecs qu’on ne peut consacrer daus l’Euçbarislie avec du pain azime. Pliotius avait commeucé le schisme; le patriarche Cerularius le fit prévaloir, 837-88Ü : ce dernier voulait être reconnu chef de l’Église universelle à la place du pape. Les monumeus originaux du schisme et les prétentions de riiotms sont déposés dans les lettres de l’Iiolius ( Epist. Encyclit. , p. 47, 61 ) et de .Michel Ceruhirius ^Canis., Atuiq. sect. y, t. in, p. 281-3 <4 >• édit. Beraag). Comparez la réppnsc du cardinal Humbert, ibid. Dans la grande édition «lé ces’-cpnciles , t. xi, p. 14.27i >68, on, trouve l’excommunication générale contre l’égiise d’Orient.

ao4 HISTOIRE DES CROISADES.

»ao3 de celle de l’église romaine; dans les premiers mojnens du schisme, il eût été facile d’opérer une réunion, mais les disputes des théologiens avaient aigri les esprits. La haine des Grecs et des Latins semblait devoir séparer à jamais les deux croyan- . ces (i). La loi qu’on imposait aux Grecs ne faisait qu’accroître leur résistance invincible. Ceux d’entr’eux qui connaissaient à peine le sujet des longs débats élevés entre Bysance et Rome , ne montraient pas moins de fanatisme et d’opposition que tous les autres; ceux-mêmes qu’on accusait de manquer de foi, adoptaient avec chaleur les sentimens des théologiens, et semblaient tout-à-coup disposés à mourir pour une cause qui jusque-là ne leur avait inspiré que de l’indilférencc. Le peuple grec , en un mot, qui se croyait supérieur à tous les autres peuples, repoussait avec mépris les lumières qui lui venaient de l’Occident , et ne pouvait consentir à reconnaître la supériorité des Latins. Les croisés , qui avaient changé les empires , s’étonnaient

(1) L’historien anonyme de l’expédition de Frédéric (Canisius, tom. ir, pag. 5ii), cite un sermon d’un patriarche grec, où l’on trouve cette proposition: in remissionem peccatorumperignnosoccidere et delere de terra. Tagcnon ajoute: Clerici et monachi dicto et Jadis persequantur. De son côte', dans sa Lettre à Innocent III, Baudoin s’exprime en ces termes : Hœc gens quœ lalinos omnes non hominum nornine sed canum dignabatur quorum san gainent ojjuudere per ut inter mérita reputabant. ( G est. Innoc. III , tom. i, P3#- 91 2i Mura t or i, script, rer. Ital. , tom. u , pag. 536.)

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do no pouvoir changer les cœurs ; mais , persuadés j2o3 que tout devait enfin céder à leurs armes , ils mirent à soumettre les esprits et les opinions une rigueur qui ne*fit qu’augmenter la haine des vaincus, et préparer la chute des empereurs que la victoire avait replacés sur le trône (i).

Cependant l’usurpateur Alexis, en fuyant de Constantinople , s’était retiré dans la province de Thrace ; plusieurs villes lui avaient ouvert leurs portes , et quelques-uns de ses partisans s’étaient réunis sous scs drapeaux. Le fils d’Isaac résolut d’aller combattre les rebelles. Henri de Hainaut , le comte de Saint-Paul , et plusieurs chevaliers , l’accompagnèrent dans cette expédition. A leur approche, l’usurpateur, enfermé dans Andrinoplc, se hâta d’abandonner la ville et s’enfuit vers le mont Héruus. Tous les rebelles qui osèrent les attendre furent vaincus et dispersés (a). Le jeune Alexis et les croisés qui l’accompagnaient avaient un ennemi plus redoutable à combattre , c’était la nation des Bulgares, Cette nation sauvage et féroce, soumise aux lois de Constantinople au temps de la première croisade , avait profité des troubles de l’empire pour secouer le joug des empereurs. Le

(i) Voyez Nicetas, Biblioth. des Crois. , tom. n.

(») « Et saehez que partent oit l’eiôperenr donna avec son armée , tous les Grecs d’une part , et de l’aulre des bras de Saint-George , retournèrent à obéissance. (Villebardouin, lib. V-). • ? '. *

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aoG HISTOIRE DES CROISADES.

i2o3 éhcf des Bulgares, Joanice (i) , implacable ennemi des Grecs , avait embrassé la loi de l’Eglise romaine , et s’étail déclaré le vassal du souverain pontife pour en obtenir le litre de roi ; il cachait, sous le voile d’une religion nouvelle, les fureurs de la haine et de l’ambition , et se servait de l’appui et du crédit de la cour de Borne pour faire la guerre aux maîtres de Bysance. Joanice faisait sans cesse dos incursions dans les contrées voisines de son territoire , et menaçait d’envahir les plus riches provinces de l'empire. Si le jeune Alexis avait été dirigé par de sages conseils , il aurait prolite de la présence des croisés pour intimider les Bulgares et les retenir au-delà du inoutlJéinus; cette expédition lui eût mérité l’estiine et la confiauce des Grecs, aurait assuré. le repos de plusieurs de scs provinces ; maïs , soit qu’il ne fût point, secondé par les croises , soit qu’il n’aperçut point les avantages de cette entreprise, il se contenta de menacer Joanice (’a) ; et sans avoir fait ni la paix ni la - — . — — —

(1) Les Bulgares avaient secoue le joug sous le premier règne d’Isaac. Us avaient pour cliefs deux frères , Pierre et Azan, qui curent pour successeur un troisième frère, Joanice. Voyez les notes du premier volume sur les Bulgares; il s’était opère1 à cette époque quelques progrès dans leur civilisation; voyez d’ailleurs Gibbon, dans le chapitre consacré à ces barbares ennemis de Constantinople.

(2) Voici comment Villebardouin parle de ce chef de Bulgares : a Tous lui (iront foi et bornage, fors seulement Joanice, roi de Valachie et de Bulgarie. Ce prihce-l.\ esloit un Bulgare qui s’estoit rebellé contre son père et son oncle

guerre , après avoir reçu le serment des villes de iïo3 la Tl trace, il ne songea plus qu’à retourner à Constantinople.

La capitale de l’empire., qui avait déjà souffert tant de maux , venait d’éprouver -une nouvelle calamité. Quelques soldats flamands , conduits par des Latins établis à Constantinople , étaient venus provoquer les juifs dans leur synagogue j le pnoplc prit la défense de ces derniers contre leurs agresseurs ; de part et d’autre on courut aux arme§, et, dans le tumulte du combat , le hasard ou la malveillance mit le feu à quelques maisons du voisinage ; l’embrasement se répandit de tous côtés pendant la nuit et le jour suivant avec une' violence que rien ne put arrêter ni contenir ; les flammes se rassemblaient de divers endroits, couraient avec la vitesse d’un torrent , consumaient comme de la paiile les galeries , les colonnes , les templèi , les palais. Du sein do cet épouvantable incendie s’élançaient des gerbes de feu qui allaient tomber sur des maisons fort éloignées , et les réduisaient eu cendres. La flamme, poussée d’abord par un vent du septentrion , était repoussée ensuite par le vent du midi, et rejetée sur des lieux qui paraissaient à l’abri du danger. L’incendie commença à la synagogue , près de la mer, du côté de l’Orient; il ne

aussi, auxquels il avoil fait par vingt ans ta guerre, et nyoit tant conquis su* eux, qu’il s’estoit fait estîfblir un fort riclie et puissant état. ( Lib. v.) '

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ao8 HISTOIRE DES CROISADES,

s’arrêta qu’à l’Eglise de Sainte-Sopliie , vers l'Occident , parcourut un espace de deux lieues * et s’étendit jusqu’au port où des navires furent brûlés au milieu des eaux (i).

Pendant, huit jours l’embrasement prolongea ses ravages; le fracas des tours et des maisons qui s’écroulaient de toutes parts , les mugissemens des vents et des flammes , se mêlaient aux cris d’une multitude éplorée. La foule, des habitans se pressait dans les rues , fuyant devant le feu prêt à les atteindre , les uns emportant des meubles et des effets précieux , les autres traînant des malades et des vieillards : ceux qui périssaient dans l’embrasement étaient les moins malheureux; caries autres, pleurant la mort de leurs proches et de leurs ainis , la perte de tous leurs biens , plusieurs blessés , quelques-uns à demi-brûlés , erraient au hasard parmi des décombres, étaient entassés sur les places publiques , sans moyen de subsister et sans espoir de trouver un asile.

Les croisés voyaient des hauteurs de Galata cct horrible embrasement, et déploraient les désastres

. (i) Nicetas. consacre un chapitre tout entier à décrire cet incendie ; il en accuse formellement les Flamands. Yillehardouin , au livre iv de son histoire , en parle ainsi : « De quoi , dit-il , les pèlerins français furent malt dolens et mult en eurent grande pitié. » Il pourrait être curieux de comparer le récit de Tacite sur l'incendie d« Rome, gt celui de Nicetas, afin d’apprécier la différence des époques, et surtout du talent des deux historiens. . 1 *;? ‘

de Constantinople. Un grand nombre de chevaliers 1203 étaient accourus pour arrêter les progrès des flam-r mes , et gémissaient d’avoir à combattre un ennemi covfpe lequel la valeur était impuissante. Les princes et les seigneurs envoyèrent une députation à l’empereur Isaac, pour lui annoncer qu’ils partageaient sa douleur ; ils promirent de' punir avec sévérité les auteurs de l’incendie , si l’on parvenait à les découvrir parmi leurs soldats. Les protestations et les secours qu’ils s’empressèrent d’apporter aux victimes de l’embrasement , ne purent ni consoler ni apaiser les Grecs, qui , à l’aspect des ruines et des malheurs de leur capitale, accusaient les deux empereurs , et vomissaient d’horribles imprécations contre les Latins (1).

Les familles des Francs établis à Constantinople, qui, malgré les persécutions , étaient restées dans la ville, furent de nouveau maltraitées par le peuple, et forcées de chercher un asile hors de la capitale ; elles se réfugièrent dans les faubourgs de Galata. Leurs gémissemens et leurs plaintes réveillèrent toute l’animosité des croisés contre les Grecs. Ainsi tout concourait à enflammer la haine de deux nations que de si grands malheurs devaient rapprocher^ et rallumait des discordes qui allaient bientôt entraîner avec elles de nouvelles calamités.

Lorsqu’Alexis rentra en triomphe dans Constantinople, le peuple le reçut dans un raornèsi-

(1) Voyez Nicetas dans la Biblioth. des Croisades , t. ut.

TOM. III

no3 lcnce; les croisés seuls applaudirent aux victoires qu’il venait de remporter sur les Grecs ; son. triomphe , qui contrastait avec les malheurs publics , et des lauriers cueillis dans la guerre ciÿilc,^e rendirent encore plus odieux aux hahitans de la capitale. Il fut obligé, plus "que jamais, de se jeter dans les bras des Latins -, il passait les jours et les nuits dans leur camp ; il partageait leurs jeux , et s’associait à leurs orgies grossières ; dans l’ivresse des festins, les guerriers francs traitaient Alexis avec une insolente familiarité j plus d’une fois ils lui arrachèrent son diadème , orné de pierreries , pour placer sur sa tête le bonnet de laine des matelots vénitiens (i), Les Grecs, qui mettaient leur 'Orgueil dans la magnificence de leurs souverains , n’avaient plus que du mépris pour un prince qui, après avoir abjuré leur religion, avilissait la dignité impériale , et ne rougissait point d’adopter les usages des peuples qu’on ne connaissait à Constantinople que sous le nom de Barbares.

îsicetas, dont les jugemens ne manquent point de modération , ne parle de ce prince qu’avec une sorte de colère et d’emportement. Selon l’historien * de Bysancc , « Alexis avait un visage semblable à

(i) Tout 7*î>uirjjnriî yi irxysXçi (ov xaTippvursuvsv oveia. Gibbon, chap. lx , après ayoir raconté, d’après Nicetas, cette particularité du bonnet de laine, remarque qu’on peut regarder cette Familiarité des croisés vénitiens comme l’effet ordinaire de la. richesse des marchands et de la liberté des républiques.

» celui de l’ange exterminateur ; il était un véri- l203 » table incendiaire ; et loin de s’affliger de l’ern- » brasement de la capilale , il eût souhaité que » toute la ville fut réduite en cendres (i). » Isaac lui-même accusait son fils d’avoir de pernicieuses inclinations, et de se corrompre tous les jours par 5,la société des médians ; il s’indignait qu’Alexis fut nommé à haute voix à la cour et dans les cérémonies publiques , tandis qu’on prononçait à peine le nom d’Isaac. Dans son aveugle colère, il chargeait le jeune empereur d’imprécations ; mais, conduit par une vaine jalousie , bien plus que par le sentiment de sa dignité , lorsqu’il applaudissait à la haine du peuple pour Alexis, il se dérobait luimême au fardeau de l’empire , et ne faisait rien * pour mériter l’estime des hommes vertueux. Isaac vivait retiré dans son palais , entouré de moines et d’astrologues qui , en baisant ses mains meurtries encore des fers de sa captivité, célébraient sa puissance , lui faisaient croire qu’il délivrerait Jérusalem , qu’il placerait son trône sur le mont Liban, et régnerait sur tout l’univers. Plein de confiance dans une image de la Vierge qu’il portait toujours % avec lui , et se vantant de connaître , par l’astrologie, tous les secrets de la politique , il n’imagina pour prévenir les séditions , d’autre moyen que de faire transporter de l’hippodrome dans son palais

(i) Voyez la traduction de iNicetas dans la Bibliothèque des Croisades, tom. iï.

ata HISTOIRE DES CROISADES-

le sanglier deCalydon, qu’on regardait comme te symbole de la révolte et l’image du peuple en furie (i).

Le peuple de Constantinople , non moins superstitieux qu’Isaac , en déplorant les maux de la patrie , s’en prenait au marbre et à l’airain. Une statue de Minerve , qui décorait la place de Constantin , avait les yeux et les bras tournés vers l’Occident ; on crut qu’elle avait appelé les Barbares ; elle fut renversée (2) et mise en pièces par une multitude irritée : « Cruel aveuglement des Grecs, s’écrie un historien bel esprit (3) , qui s’armaient contre eux-mêmes , et ne pouvaient souffrir , au milieu de leur ville , l’image d’une déesse qui préside à la prudence et à la valeur ! »

(1) Voyez toujours l’extrait de Nicetas, Biblioth. des Croisades, toru. n. Gibbon a peu développé cette partie intéressante du récit de la croisade.

(2) Nicetas donne une description assez étendue de cette statue de Pallas. (Voyez Histoire d’Isaac V Ange , chap. 3, Biblioth. des Croisades , loc. citât ) Cette statue était de trente pieds de hauteur ; ses yeux , dit l’historien grec , étaient tournés vers le midi ; de sorte que ceux qui ne savaient pas la science des angles , croyaient qu’elle regardait l’Occident, et qu’elle invitait les nations du nord de l’Europe à venir sur les rives du Bosphore.

(3) Nicetas, loc. citât. Voici la traduction littérale: «Ge fut par celte fausse opinion qu’ils la brisèrent, et que s’armant contre etix-mèmes et se précipitant de plus en plus dans un abîme de malheurs, ils ne purent souffrir aumilieu de leur ville l’image d’une déesse qui préside aux actions de prudence et de courage. » (Ibid. )

Tandis que la capitale de l'empire était ainsi troublée par des scènes populaires , les ministres d’Alexis et d’Isaac s’occupaient de leverdes impôts pour payer les sommes promises aux Latins. Les dilapidations, les abus du pouvoir, les injustices, ajoutaient encore à l’infortune publique,* des plaintes se faisaient entendre dans toutes les classes de citoyens. On voulut d’abord faire peser les impôts sur le peuple ; mais le peuple , ditüNicetas, se souleva comme une mer agitée par les vents (i). On fut t^ligé d’imposer des tributs extraordinaires aux citoyens les plus riches , et de continuer à dépouiller les églises de leurs ornemens d’or et d’argent. Les trésors qu’on put amasser ne remplissaient point les désirs insatiables des Latins , qui se mirent à ravager les campagnes autour de la capitale , et pillèrent lés maisons et les monastères delà Propontide.

Les hostilités, les violences des croisés excitèrent l’indignation du peuple encore plus que celle des grands et des patriciens. Dans le cours de tant de révolutions , on peut s’étonner que le sentiment de la patrie se retrouve souvent dans la multitude, lorsqu’il est éteint dans les classes les plus élevées. Chez une nation corrompue , tant que les révolutions n’ont point éclaté, et que le jour du péril et de la destruction n'est point venu, la richesse des citoyens est une sûre garantie de leur dévouement et de leur patriotisme ; mais cette garantie n’est

AO -Nicolas, ibiil.

v\ HISTOIRE DES CROISADES,

plus la même au plus fort du danger , lorsque la sociélé se trouve aux prises avec tous les ennemis de son existence et de son repos ; la fortune qu’on craint de perdre est souvent la cause de honteuses transactions avec le parti des vainqueurs ; elle énerve plus qu’elle ne fortifie les courages. Au milieu des plus grands périls , la multitude , qui n’a rien à perdre , conserve quelquefois des passions généreuses , qu’une politique habile pourrait diii— ger avec avantage. Malheureusement cette multitude n obéit presque jamais qu’à un aveugle instinct ; et dans les momens de crise, elle devient un dangereux instrument entre les mains des ambitieux qui abusent du nom de la liberté et de la patrie. C’est alors qu’une nation n’a pas moins à se plaindre de ceux qui veulent la sauver que de ceux qui n’osent la défendre , et qu’elle périt victime àla-fois d’une indifférence coupable et d’une ardeur insensée.

Le peuple de Constantinople , irrité contre les ennemis de l’empire, et pousse par un esprit de faction , se plaignit d’abord de scs chefs ,• et passant bientôt de la plainte à la révolte , il se précipita en foule au palais des empereurs ; il leur reprocha d’abandonner la cause de Dieu, la cause de la patrie, et demanda à grands cris des vengeurs et des armes.

Parmi ceux qui animaient la multitude , on remarquait un .jeune prince de l’illustre famille de Ducas ; il portait le nom d’Alexis , nom qui devait être toujours associé à l’histoire des malheurs de

l’émpirc’Ç on l’avait surnommé Mùrziiffle , mot , ^,4 grec qui veut dire que ses deux sourcils étaient joints ensemble (1). Murzuflle (a) cacliait une âme dissimulée sous cet air sévère et dur que le vulgaire ne manque jamais de prendre pour le signe et le caractère de la francliise. Les mots de patrie, de liberté , qui séduisent toujours le peuple ; les mots de gloire, de religion, qui rappellent de nobles senliinens , étaient sans cesse dans sa bouche, et ne servaient qu’à voiler les complots de son ambition. Au milieu d’une cour timide et pusillanime, entouré de princes qui, selon l’expression, de Nicetas, craignaient plus de faire la guerre aux croisés (j ue des cerfs ne craindraient d’ attaquer un lion. (3) , Murzuflle ne manquait point de bravoure, et sa réputation de courage suffisait pour attirer sur lui tous les regards de la capitale. Comme il avait la voix forte , le regard fier, le ton impérieux , on le jugeait propre à commander.

Plus il déclamait avec véhémence contre la tjrau-

(ij « Parce qu’il avait les sourcils joints l’un à l’autre, » dit Vigcnèrc-le-Vieux, traducteur de Villehardouin,pag. 77.

(■i) Le continuateur de Guillaume- de-Tyr donne au prince grec le nom de Marofle. Villchardoûin en fait un simple favori de l’eïnpereur. ( Lib. iv.) Ducange, dont les investigations laborieuses ont éclairé beaucoup de points obscurs de cette, époque , soupçonne qu’il était fils d’Isaac DucasSebasiocrator , et cousin issu de germain du jeune empereur Alexis, n°. 118.

(3) Nicctas, chap. 3.

ai6 HISTOIRE DES CROISADES,

uie, plus la multitude formait des vœux [Jour qu’il fut revêtu d’un grand pouvoir. La haine qu’il affectait de montrer pour les étrangers, donnait l’espoir qu’il défendrait un jour l’empire , et le faisait regarder comme le libérateur futur de Constantinople.

Habile à saisir toutes les occasions, à suivre tous les partis , après avoir rendu des services criminels à l’usurpateur, Murzuffle en recueillait le prix sous le règne qui avait suivi l’usurpation, et celui ,, qu’on accusait partout d’avoir été le geôlier et le ‘ . bourreau d’Isaac (r), était devenu le favori du jeune Alexis. Il ne négligeait aucun moyen de plaire à la multitude , pour se rendre nécessaire au prince, et savait braver à propos la haine des , courtisans pour augmenter son crédit parmi le peuple. Il ne tarda pas à profiter de celle double influence pour semer de nouveaux troubles et faire triompher son ambition.

Scs discours persuadèrent au jeune Alexis qu'il fallait rompre avec les Latins , et se montrer ingrat envers ses libérateurs pour obtenir la confiance

des Grecs (2); il enflamma l’esprit du peuple

. .fi) JLchcau , Histoire du Bas-Empire , dit que Mur- 2 utile avait été employé à crever les yeux à Isaac. (Voyez Utisï. du Bas-Etnpire , liv. xciv.) * • l (a) Villeliardoum nrt peut concevoir comment Alexis pilt se déterminer à rompre avec ses bienfaiteurs : « Or, dit-il, ce jeune prince mal adviséf estimant avoir de tous points restabli ses affaires et entièrement rassuré pour lui

HYRE XI. 317

contre les croisés • et pour décider une rupture , il 1304 prit lui-même les armes j ses amis et quelques hommes du peuple suivirent son exemple. Conduite par Murzuffle , une troupe nombreuse se précipite hors de la ville , et croit surprendre les Latins ; mais la multitude , toujours prête* à déclamer contre les guerriers de l’Occident , ne put supporter leur aspect. Murzuffle , abandonné sur le champ de bataille , fut sur le point de tomber entre lés. mains de» croisés. Cette action imprudente , qui aurait dû le perdre , ne fit qu’augmenter son pouvoir et son crédit : on pouvait l’accuser d’avoir exposé le salut de l’empire , en provoquant la guerre sans moyen de la soutenir -, mais le peuple vanta l’héroïsme d’un jeune prince qui osait braver les phalanges belliqueuses des Francs ; ceux-mêmes qui l’avaient abandonné au milieu du combat , célébrèrent sa valeur, et jurèrent comme lui d’exterminer les ennemis de la patrie ,(i).

La fureur des Grecs était à son comble, dé leur côté les Latins faisaient éclater leur mécontente- » ,

ment* Dans lé-faubourg de Galata qu’habitaient les Français et les Vénitiens, dans les diurs de Constantinople, on n’entendait que des cris de guerre, et personne n’osait plus parler pour la paix. " .

Ce fut alors qu’on vit arriver dans le camp des croisés une députation des chrétiens dé la Pales- • •

son estât, âe vint* tout-à-coup à ésnargueillif et mesconnoître envers ceux de qui il avoit receu tant de biens.» (Lib. iv.) (l).Yilléhardotiip>'ï4id« -- '

ai8 HISTOIRE DES CROISADES.

204 tine. Les députés , qui avaient à leur tète l’abhé Martin-Litz , étaient couverts de vêtemens de deuil ; la tristesse peinte sur leur visage avertissait assez qu’ils venaient annoncer de grands malheurs. Leurs récits arrachèrent des larmes à tous les pèlerins (i). *

Dans l’année qui précéda l’expédition de Constantinople , on avait vu débarquer à Ptolémaïs les croisés flamands et champenois , partis des ports de Bruges et de Marseille ; plusieurs guerriers anglais, commandés par les comtes de Northuraberland , de Norwick et de Salisbuiy ; un grand nombre de pèlerins de la Basse-Bretagne , qui avaient pris pour chef le moine Iléloin, un des prédicateurs de la croisade. Ces croisés, réunis à ceux qui avaient quitté l’armée chrétienne après le siège de Zara-, se montrèrent impatiens d’attaquer les Sarrasins ; et comme le roi de Jérusalem hésitait à rompre la trêve faite avec les infidèles , la plupart d’entr’eux quittèrent la Palestine pour aller com- , battre sous les drapeaux du prince d’Antioche , qui était en guerre avec le roi d’Arménie. A^ant refusé de prendre des guides , ils furent surpris et

, (i) Le récit du moine Gunther commence à devenir intéressant pour les événemens du siège de Constantinople; ce chroniqueur décrit tous les. détails de cette guerre à la prière de Martin-Litz son abbé. (Voyez le Recueil de Cunisius, veler. lection., pag. 6, tom. ni. lia chronique de Gunther, curieuse sous le rapport des mœurs, est traduite *- Iiiblioth. des CfOtsadcs , tom. u,) .

disperses par les Sarrasins envoyés contr’enx par taoi le prince d’Alop(i) ; le petit nombre de ceux qui , échappèrent au carnage , parmi lesquels l’histoire nomme deux seigneurs de Neuilly , Bernard de Monlmi rail et Renard de Dampicrrr,restèrent dans les fers des infidèles. Le moine Iléloin eut la dou- 4 leur de voir périr sur le champ de bataille les plus braves des croisés bretons , et revint presque seul à Ptolémaïs, annoncer la sanglante défaite des soldats de la croix. Une horrible famine avait , pendant deux ans , désolé l’Egypte et fait sentir ses ravages jusqu’en Syrie. Des maladies contagieuses succédaient à la famine -, la peste moissonnait les habitans de la Terre-Sainte : plus de deux mille chrétiens avaient en un seul jour reçu la sépulture dans la ville de Ptolémaïs.

Les députés de la Terre-Sainte, en faisant ce lamentable récit , invoquaient , par leurs larmes et leurs sanglots, les prompts secours de l’année des croisés ; mais les chevaliers et les barons ne pouvaient point abandonner leur entreprise commencée ; ils promirent aux envoyés de la Paleslihe de porter leurs armes en Syrie dès qu’ils auraient sou* f

(1) Jacques de \i tri , Albéric, le continuateur de Guillaume-de-Tyr, parlent de cette bataille livrée entre Antioche et Tripoli} \ illrhardouin en fait ausji mention, et cite plusieurs des chevaliers qui furent tués ou faits prisonniers. On trouveaussi à cesujet quelques détails dans les écrivain arabes. (Voyez les extraits qub M. Rciuaud a donnés de ces auteurs, Dib/ioth. des Crois. , 71.)

Diqiti

204 mis les Grecs ; et , leur montrant les murs Je Constantinople , ils leur dirent : Voici le chemin du salut, voici la route de Jérusalem (i).

Alexis devait payer aux Latins les sommes qu’il avait promises : s’il était fidèle aux traités , il crai- ' ' fc guait la révolte des Grecs -, s’il ne remplissait point • ses engagemens , il redoutait les armées des croi-t ' sés. Effrayés de l’agitation des esprits , et retenus par une double crainte , les deux empereurs reslaient immobiles dans leur palais, et n’osaient ni rechercher la paix ni préparer la guerre.

Les croisés , mécontens (2) de la conduite d’Alexis , députèrent auprès de lui plusieurs des barons . et des chevaliers, pour lui demander s’il voulait être leur ami ou leur ennemi. Les députés, en entrant dans Constantinople , entendirent partout sur * . leur passage les injures et les menaces d’un peuple * irrité. Reçus dans le palais des Blaqucrncs, au milieu de la pompe du trône et de la cour (3) , ils

(1) ^ÿilleliardonin , lib. iv.

(2) Vigcnère, en traduisant Villehardouin , rend ainsi le passage dans lequel le maréchal de Champagne exprime le mécontentement des croisés, elles torts d’Alexis envers eux :

« Alexis les menait de délai en délai, de respit en respit , le bec dans l’eau, quant au principal , et pour le regard de certaines menues parties, qu’il leur fournissoit comme à ■ ■ lesclie doigt, foryioit tant de petites diÜicultés et chicaneries, que les barons commencèrent à s’en ennuyer. » ' (Ub. iv.)

(3) \illehardouin , après avoir décrit la cour d’Alexis dans cette cérémonie, ajoute naïvement : «Tout cela sc

s’adressèrent à l’empereur Alexis , et lui exprimé- i renl en ces termes les plaintes de leurs compagnons d’armes :

« Nous sommes envoyés par les barons français » et le doge de Venisq, pour vous rappeler le traité » que vous et votre père avez juré sur l’Evangile,

» et vous sommer de remplir vos promesse» comme » nous avons rempli les nôtres. Si vous nous faites » justice, il ne nous restera qu’à oublier le passé,

» et qu’à nous louer de votre bonne foi; si vous ne »> tenez point vos sermens , les croisés ne se sou- » viendront plus qu’ils ont été vos alliés et vos » amis , et n’auront plus recours à des prières ,

» mais à leur épée. Ils ont cru devoir vous expri- » mer leurs plaintes et vous avertir de leurs des- » seins ; car les guerriers de l’Occident ont en hor- » reur la trahison , et ne font point la guerre avant » de l’avoir déclarée. Nous vous offrons notre » amitié, qui vous a placé sur le trône, ou notre » liaine, qui peut vous en faire descendre; nous » vous apportons la guerre avec tous ses fléaux, ou » la paix avec tous ses bienfaits : c’est à vous de » choisir et de délibérer sur le parti que vous avez » à prendre (i). »

sentoit sa cour d’un si puissant et si riche prince. » (Ibid.) Le titre de puissant ne convenait guère à Alexis, puisqu’on lui déclarait la guerre dans son propre palais ; l’épithète de riche ne lui était guère plus applicable, puisqu’il né pouvait payer ce qu’il avait promis, et racheter par-là son empire daus le plus grand danger.

(i) Ce discours est encore emprunté à Villehardouin ,

m HISTOIRE DIS CROISADES.

Ces plaintes des croisés étaient exprimées avec trop peu de ménagement pour ne pas blesser les oreilles des empereurs. Dans ce palais, qui retentissait chaque jour des acclamations d’une cour respectueuse , les souverains de.Bysance n’avaient jamais entendu un langage si plein de hauteur et de fierté. D’empereur Alexis , à qui ce ton menaçant semblait révéler son impuissance et le malheureux état de l’empire , ne put retenir son indignation? les courtisans partageaient la colère de leur maître, et voulaient punir sur l’heure l’insolent orateur des Latins (i), lorsque les députés sortirent du palais des Blaquernes et se hâtèrent de regagner le camp des croisés.

Le conseil d’Alexis et d’Isaac ne respirait que la vengeance ; au retour des députés, la guerre fut décidée dans le conseil des barons. Les Latins ne songèrent plus qu’à attaquer Constantinople? lien n’égalait la haine et la fureur des Grecs ? mais la

lib.iv.Vigenèredit de cette harangue: « Harangue bien un peu libre des despotes françois aux empereurs de Constantinople. » ( Voyez en marge de la traduction de Villehard., pag. 78.)

(1) <t Là-dessus bruit se leva fort grand au palais; et les messagers s’en retournèrent aux portes , où ils montèrent habilement à cheval ; n’y ayant celui , quand ils furent hors, qui ne se sentît très heureux et conteut en son esprit, voire estonné, d’estre reschappé à si bon marche d’un si manifeste danger ; car il ne tint presque à rien qu’ils n’y demeurassent tous morts ou pris. » ( Vtlleliard., lib. îv.J

LOUE XI. ; aa3

fureur et la liaine ne leur tenaient point lieu de 1304. courage ; n’osant affronter leurs ennemis en pleine campagne, ils résolurent de brûler la flotte des Vénitiens. Les Grecs eurent alors recours à ce feu grégeois qui , plus d’une fois , avait suppléé à leur bravoure et sauvé leur capitale (1). Ce feu terrible , adroitement lancé, dévorait les vaisseaux , les soldats et leurs armes ; semblable à la foudre du ciel , rien ne pouvait arrêter son explosion et ses ravages; les flots de la mer, loin de l’éteindre , ne faisaient que redoubler son activité. Dix-sept navires qu’on avait remplis de feu grégeois et de matières combustibles, furent poussas par un vent favorable vers le rivage du port où reposaient à l’ancre les vaisseaux de Venise; pour assurer le succès de cette tentative , les Grecs avaient profité des ténèbres de la nuit ; le port , le golfe et le faubourg de Galata furent tout-à-coup éclairés par une lu£ur menaçante et sinistre. A l’aspect du danger, les trompettes sonnent l’alarme dans le camp des Latins ; les F rançais volent aux armes et se préparent ,

au combat, tandis que les Vénitiens se jettent dans des barques et vont au-devant des navires qui portaient dans leurs flancs la destruction et l’incendiç (2).

( 1) «Iis vous prennent, dit Villehardouin, dix-sept grandes nefs, les remplissent toutes de fascines et autre b'ois sec aVcc forée poix et estoupes enfoncées dedans des tonneaux, attendant qu’un vent s’élevât frais et gaillard. » (Lib. iv.)

(2) On peut prendre une juste idée de l’habileté des ma-

l2o4 La foule des Grecs assemblés sur le rivage, applaudissait à ce spectacle , et jouissait de l’effroi des croisés. Plusieurs d’entr’eux, embarqués dans des nacelles, s’avançaient sur la mer, lançaient des flèches et s’efforcaient de porter le désordre parmi les Vénitiens. Les croisés s’encourageaient les uns et les autres ; ils se précipitaient en foule au-devant du péril; quelques-uns poussaient jusqu’au ciel des cris plaintifs et déchirans ; les autres invQquaient contre les Grecs toutes les puissances de l’enfer ; sur les murs de Constantinople , des battemens de main, des cris de joie se faisaient entendre, et redoublaient à l’approche des vaisseaux couverts de flammes. Villchardouin , témoin oculaire , dit qu’au milieu de ce tumulte effroyable , la nature semblait être bouleversée et la mer prête à engloutir la terre. Cependant, à force de bras et de rames, le» Vénitiens parvinrent à détourner loin du port les dix-sept brûlots , qui furent bientôt emportés par les courans au-delà du canal. Les croisés, rangés en bataille , debout sur leurs flottes , ou dispersés dans des barques, rendirent grâces jt Dieu do les avoir sauvés d’un si grand désastre; et les Greps

telots vénitiens par la description de VilleRardouin : « Ils saillirent tous soudain dedans leurs fustets et gailliotes, et dedans les esquifs de nefs , agralfant avec de longs crocqs celles qui cstoicut allumées, et à force de rames, à la barbe même des ennemis, les remorquoient et tiroient malgré eux hors du port, de sorte qu’ils en furent délivras en peu d’heures.» (Lib.iv.)

UVRE XI. , aaS \

virent avec terreur leurs vaisseaux enflammés Se ,w <’ consumer, sans avoir fait aucun mal , sur les eaux de la Propontide (i).

Les Latins îrnte's ne pouvaient pardonner à • •

•1 empereur Alexis .sa perfidie et son ingratitude " Ce n’était point assez pour lui d’avoir manqué à » tous ses sermons, il voulait brûler la flotte qui » l’avait ramené triomphant au sein de son em- » piie,- le temps était venu de réprimer, par le » glaive, les entreprises des traîtres et de punir de » lâches ennemis , qui ne connaissaient d’autres » armes que la fourberie et la ruse j et sem- » blables aux plus vils brigands , ne savaient por- .

” tcr lcurs “«P» que dans l’ombre et le silence » de la nuit. » Alexis, effrayé de ces menaces : ne songea plus qu’à implorer la clémence des croises. Il leur fit de nouveaux sermens , de nouvelles promesses , et rejeta les hostilités sur la fureur du peuple qu’il ne pouvait contenir. 11 conjura scs amis , ses alliés , ses libérateurs, de venir défendre un trône près de s’écrouler, et proposa de leur livrer son propre palais (2).

Murzufile fut chargé de porter aux Latins les supplications et les paroles de l’empereur ; et profitant de cette occasion pour augmenter les alarmés et le mécontentement de la multitude , il eut soin de faire répandre le bruit qu’Alexis allait livrer

* (1) Villehardouin, lib. iv.

(2) Nicolas, cliap. 4,

* TOM. XII

aaG HISTOIRE DES ÇROISADES.

« §ao4 Goiwtaotiimple aîix barbares do l’Occident. A.cetle

nouvelle , le peuple so rassemble en tumulle dans les rues et sur les places publiques -, de toutes parts „ ou répète que l’ennemi est déjà dans la ville -, qu’on n’a pas un moment à perde» pour prévenir de grands malheurs ; que l’empire a besoin d’un maître qui saclip le défendre et le protéger.'

Tandis que le jeune prince, saisi d’effroi, se renfermait dans son palais , la foule des séditieux Recourt dans l’église de Sainte-Sophie pour choisir un autrù empereur.

Depuis que les dynasties impériales étaient devenues le jouet des caprices de la multitude ’ et de l’ambition des conspirateurs, les Grecs se faisaient un jeu de changer leurs souverains , san$ songer qu’une révolution appelle toujours d’a*itres révolu- $- lions, et que, pour éviter les malheurs présens,

ils se précipitaient dans des calamités nouvelles. Les plus sages (lu clergé et des patriciens se présentent à l’église de SaintCrSophic^ et cherchent à prévenir les maux dont la patrie est menacée. Vainement ils exposent qu’en changeant de maître,

' qu va renverser le tronc et perdre l’empire. « Lors- . » qu’on me demanda mon avis, dit l’historien Ni- » celas , -je n’eus garde, (îb consentir à la déposiv tion d’Isnacet d’Alexis, parce que j’étais assure'

» que celui' qu’on élirait à leur place ne serait pas » le plus fort. » Mais le peuple;, ajoute le meme historien, qui n’agit quç par passion ; ce peuple quh vingt ans auparavant, avait tué Àndronic et couronné Isaac, ne pouvait plus supporter son ouvrage

LITRE XI. ai7

ot vivre sous de# princes qu’il avait choisis lui- 1^04 même (1). Celle multitude furieuse reproche à ses souverains' sa misère, triste fruil de la guerre; la faiblesse du gouvernement, ouvrage de la corruption générale. Les victoires des Latins, l’impuissance des lois, les caprices de la fortune, les volontés du ciel, tout devient un grief contre ceux qui gouvernent l'empire. La foule éperdue attend tout d’une révolution; un changement d’empereur lui paraît le. seul remède aux maux dont elle se plaiut.

Ou presse, on sollicite les patriciens et les sénateurs; on connaît à peine le nom de ceux qu’on veut choisir pour maîtres; mais tout autre qu’Alcxis, tout autre qu’Isaac, doit mériter l’estime et l’amour des Grecs: il suffît de porter une robe de pourpre pour monter sur le trône de Constantin.

Les uns s’excusent sur leur âge , les autres sur leur incapacité ; on leur propose, l’épée à la main, d’accepter l’autorité souveraine. Enfin , après trois jours •d’orageux débats, un jeune iinprudonl, appelé Gambe, se laissa entraîner aux prières et aux menaces du peuple (a). Un fantôme d’empereur est cou-

(1) Voyez, pour tous ces détails, l’historien Nicetas, traduit dans la Bibliofh. des Croisades, tom. 11. Nous avons eu dans les mains un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, où toutes les révolutions de Constantinople sont reproduites en miniatures très rcmorc^ables pour le temps; ce manuscrit est du xtve. siècle. •

(a) Voyez toujours l’extrait de Nicetas, Bibliothèque des Croisades , tom. n. Ce premier, usurpateur se nommait

er % *

a28 HISTOIRE DES CROISADES.

04 ronné dans l’église de Ste.-Sophiofet proclamé dans Constantinople. Murzufll® n’était point étranger à celte révolution populaire. Plusieurs historiens ont pensé qu’il avait fait élire un homme obscur, pour essayer en quelque sorte le péril et connaître la volonté et le pouvoir du peuple, afin d’en profiter un jour pour lui-même.

* Alexis, averti de cette révolution, tremble au fond de son palais désert; il n’a plus d’espoir que dans les Latins; il sollicite par ses messagers l’appui des comtes et des barons ; il implore la pitié du marquis de Montferrat, qui, touché par ses prières, entre dans Constantinople au milieu de la nuit, et vient, à la tête d’une troupe choisie, pour défendre le trône et la vie des empereurs. Murzuffle, qui redoutait la présence des Latins, court au[irès d’Alexis, lui représente les croisés comme ses en? nemis les plus dangereux, et lui dit que tout est perdu si les Francs paraissent en armes dans son palais (i). ' '

Lorsque Boniface se présente devant le palais des Blaquernes, il en trouve les portes fermées ; Alexis lui fait dire qu’il n’est plus libre de le recevoir, et le conjure de sortir de Constantinople avec ses soldats. La vue des guerriers de l’Occident avait répandu l’efl’roi parmi le peuple; leur retraite ranime

' 1 * \ . iï--*"

Nicolas Canabas; Nicetas en fait l’éloge, et Murzuffle le sacrifia 4 soiî ambition. ( Pag. 362. )

(i) Nicetas, chap. v, Bibliolludes Croisades, tome n.

le courage et la fureur de la multitude ; mille bruits 1 différons se répandent partout à-la-fois; les places publiques retentissent de plaintes et d’imprécations : de moment en moment la foule s’accroît, le tumulte s’augmente. On ferme les portes de la ville; les soldats et les habitons prennent les armes; les uns veulent attaquer les Latins, les autres parlent d’assiéger les empereurs dans leur palais. Au milieu de la confusion et du désordre, Murzuffle ne perd point de vue l’exécution de ses desseins ; il gagne par ses caresses les gardes impériales; ses amis parcourent la capitale, excitant par leurs discours la fureur et la rage de la multitude. Bientôt une foule immense s’assemble devant le palais des Blaquernes, et fait entendre des cris séditieux. Alors Murzuflle se présente devant Alexis (1); il rcdoqble les alarmes du jeune prince, et, feignant de le plaindre et de le protéger, il l’entraîne dans un appartement écarté, le fait charger de fers et le jette dans

(1) Nicelas dit } «Alexis supplia en tremblant Murzuffle de lui dire ce qu’il fallait faire; alors Murzuffle, l’ayant couvert de sa robe, le mena par une porte dérobée dans sa lente , commepour le sauver; peu s’en fallait qu’ Alexis , pour le remercier, ne lui adressât ces paroles de David : « Il m’a » caché dans sa tente aux j ours de mon malheur. » Cepcudan t on lui mit les fers aux pieds, on l’enferma dans une obscure prison.» Villehardouin, dans son langage naif, s’exprime en ces termes 1 Une fois, environ vers minuit, que l’empereur dormoit dans sa chambre, entrent dedans et vous le prennent dans sou lit , puis le jettent en un cul-dc-fosee. » ( Lib. îv. )

. niSTOHlK DES CROISADES.

h(4 on cachot. Il vient ensuite lui-même apprenne au peuple ce qu’il a fait pour le salut de l’empire; et le trône, dont il a précipité son maître, son hiç*faiteur et son ami, paraît une juste récompense de son dévouement et de ses services ; il est porté en triomphe dans l’église de Ste.-Sophio, et couronné empereur aux acclamations de la multitude. A peine Murzuflle est-il revêtu de la pourpre impériale, qu’il veut s’assurer le fruit de son crimo ; redoutant les caprices du peuple et de la fortune, il se rend dans la prison d’Alexis, lui fait avaler un breuvage empoisonné, et comme le jeune prince \ tardait à mourir , il l’étrangle de ses propres mains.

Ainsi périt, après un règne de six mois et quelques jours , l’empereur Alexis , qu’une révolution avait porté sur le trône, et qui disparut dans les orages d’une révolution nouvelle, sans avoir goûté les douceurs du rang suprême, et sans qu'on put savoir s’il était digne d’y monter. Ce jeune prince, placé dans la situation la plus difficile, n’eut point le pouvoir et peut-être la volonté de relever le courage des Grecs pour les opposer aux croisés. D’un autre côté , il ne sut point se ménager l’appui des croisés pour contenir les Grecs dans les bornes de l’obéissance. Dirigé par de perfides conseils , flottant sans cesse entre le patriotisme et la reconnaissance , craignant tour-à-tour d’aliéner des su- *l jets malheureux, d’irriter des alliés formidables, il périt victime de sa faiblesse et de son irrésolution. Isaac l’Ange , on apprenant la fin tragique de son

fils , mourut Je frttyeu r et Je désespoir ( i) ; il épar- i ac>4 gna ainsi un nouveau parriciJe à Murzullle, qui n’en fut pas moins accusé del’avoir fait périr. L’his-, toire ne parle plus Je Canabe; le JésorJrc é! ait si gran J , que les Grecs ne connurent point le sort de celui que, peu Je temps auparavant , ils avaient élevé à l’empire. Ainsi quatre empereurs étaient descendus violemment du trùne, depuis l’arrivée des Latins, Cl la fortune réservait le meme sort à Murzullle.

Pour mettre à prolit le crime qui avait servi ses desseins ambitieux , le meurtrier d’Alexis conçut le projet d’en commettre un autre , et Je faire périr, par une trahison, les principaux chefs Je l’ar- ^ niée des croisés. Un officier, envoyé au camp des * Latins, était chargé de dire qu’il venait Je la part de l’empereur Alexis , dont on ignorait encore,. la mort, engager le doge de Venise et les seigneurs français, à se rendre au palais des Blaqucrncs, où toutes les sommes promises par les traités seraient remisés entre leurs mains. Les seigneurs , les ba- . rons promirent d’abord de se rendre à i’iilvilalion de l'empereur ; ils s’y préparaient avec joie , lorsque Dandolo , qui, selon INicetas, se faisait appeler le Priaient des Prudens , éveilla leur déliance, et leur lit craindre une nouvelle perfidie des Grecs.

O11 ne tarda pas à; être informé de la mort d’Isaac,

(i ) « Le pauvre vieil empereur Isaac, quand if vk son fils empoisonné dè la sorte, et, ce traistre etdcsloyul couronné, eut tant de peur et (asclieriè qu’il en prit une maladie dont il desceda tôt puis sans la faire longue. » (Ltb. iv. )

* aib UlSTQiJIE DES §HOISADES.

1204 du meurtre d’Alexis et de tous les crimes de Murzufflo (1). A cette nouvelle, l’indignation fut generale parmi les'eroisés ; les barons et les chevaliers ne pouvaient croire à un si grand attentat ; chaque détail qu’ils apprenaient les faisait frémir d’horreur ; ils oublièrent les torts d’Alexis , et déplorant sa lin malheureuse, ils jurèrent de la venger. Dans le conseil , les chefs s’écrièrent qu’il fallait faire une guerre implacable à Murzuffle , et punir une nation qui venait de couronner la trahison et le parricide Les prélats et les ecclésiastiques, plus animés que tous les autres , invoquaient à-la-fois j§.les foudres de la religion et de la guerre contre l’usurpateur du trône impérial et contre les Grecs infidèles à leur souverain , infidèles à Dieu lui- * même. Ils ne pouvaient surtout pardonner aux sujets de Murzuffle, de rester plongés dans les ténèbres de l’hérésie, et d’échapper, par une révolte impie, à la domination du Saint-Siège. Ils promettaient toutes les indulgences du souveràin pbntife et toutes les richesses de la Grèce, aux guerriers . appelés à venger la cause de Dieu et des hommes.

(1) a Mais un meurtre, fait observer Villehardouin , ne se peut longuement celer; et s’apperceut-on bien soudain , tant tes Français que les Grecs, que le tout s’estoit passé de la sorte que vous venez de l’entendre raconter. » (Villeliardouin, lib. iv. )

(2) « Que ceux qui commettoicnt de tels et si abominables liommicides n’avoîcnt droit de tenir terres ni seigneuries. » ( Eib. iv. )

Tandis quçles croisés déclaraient ainsi la guerre 1304 à l’empereur et au peuple de Constantinople, Murzufïle se préparait à repousser leurs attaques ; il s'efforcait d’encliaîner à sa cause les liabitans de la capitale; il reprochait (i) aux grands leur indifférence et leur mollesse , et leur proposait l’exemple delà multitude/ pour augmenter sa popularité et pour remplir 6on trésor , il persécutait les courtisans d’Alexis et d’Isaac, et#confisquait les biens de tous ceux qui s’étaient enrichis dans l’administration publique (2). L’usurpateur s’occupait en même temps dé rétablir la discipline des troupes , d’augmenter les fortifications de la ville; il ne connaissait plus ni les plaisirs, ni le repos; comme on lui reprochait les plus grands crimes, il n’avait pas seulement à combattre pour l’empire, mais pour l’impunité; le remords doublait son activité, excitait sa bravoure, et ne lui montrait son salut que dans la victoire. On le voyait sans cesse parcourir

(1) Murzufïle dépouilla Nicetas de la place de logothète pour la donner k Philo cale. Philocale était beau-père du nouvel empereur. L’historien s’élève avec beaucoup de chaleur contre l’usurpateur de sa place et l’usurpateur dé l’empire; etparmiles reproches qu’il adresse k Murzufïle, on peut en remarquer un qui suffit pour peindre la cour de Bysance. ( Histoire de f empereur Alexis Ducas , chap. 1 ,

* Bill, des Croîs., t. 11. ) ,

(a) «Pour le nouvel empereur, dit Nicetas avec mépris, comme il ne trouva pas au commencement de son règue les < coffres pleins ni demi-pleins , mais vuides , il voulut moissonner là où il n’avoit point semé. » (Nicetas , ibid. )

a34 HISTOIRE DES CROISADES.

1 k>4 les rues l'cpée au côté, une massue de fer à lu main , animant le courage du peuple et des soldats.

, Cependant les Grecs 6e bornaient à déclamer contre les croisés. Après avoir lait une nouvelle tentative pour brûler (i) la Hotte des Vénitiens, ils s’étaient enfermés dans leurs murailles, où ils supportaient avec patience les insultes et les menaces des Latins. Les croisés semblaient n’avoir plus à redouter que lÿ disette ; comme ils commençaient à manquer de vivres, Henri de Ilainaut, frère du comte de Flandre, entreprit, pour approvisionner l’armée, une expédition sur les rivés de l’Euxiu; et, suivi de plusieurs chevaliers, il alla mettre le siège devant Pliilée. La ville de Philée était l’ancienne Philopolis, célèbre dans les âges héroïques de l’antiquité par le palais où furent reçus Jason et les Argonautes, qui , comme les chevaliers français , avaient quitté leur pays pour chercher au loin les aventures et les périls. Henri de Ilainaut, après une courte résistance des Jiabitans, se rendit maître de la- ville , où il fil un butin

considérable, et trouva des vivres en abondance, qu’on transporta par mer à l’armée des croisés. Murzufïle, informé de celte éxeursion, sortit pendant la nuit de Constantinople avec une troupe : » -i —

(i) Les deux tentatives pour brûler la flotte des Vénitiens sont rappelées dans une lettre de Baudouin au pape. (Voyez Gcsta Innoccntü , cap. Q'i, pag. 334-535.) Le maréchal de Champagne ne parle ipic de la première tentative des Grecs , n°. ti3?|i5. ’

nombreuse, cl vint se placer en embuscade sur le i j0| chemin que devaient prendre Henri de Ilaipaut et ses chevaliers pour retourner à leur camp. Les Grecs attaquèrent les croisés à l’improviste, persuadés qu’ils les mettraient facilement en déroute; mais les guerriers francs, 6ans s’effrayer, se rangent en ordre de bataille çt font une si vive résistance, que les Grecs sont bientôt obligés de fuir. Murzufïïe fut sur le point de tomber dans les mains de ses ennemis, et ne dut son sjlut qu’à la vitesse do son cheval ; il laissa sur le champ de bataille son bouclier, scs armes et l’étendard de la Vierge, que les empereurs avaient coutume de faire porter devant eux dans les plus grands périls. La perle de ce drapeau antique et révéré répandit le deuil et l’effroi parmi les Grecs. Les croisés, en voyant llotter dans leurs rangs victorieux l’étendard et l’image de la patrone de Bysance , furent persuadés que la mère de Dieu abandonnait les Grecs et se déclarait pour la cause des Latins (i).

Après cette défaite , les Grecs crurent qu’il n’y

(i) Ducange montre une profonde érudition relativement

au gon fanon impérial, n°. 1 19. Les barons en firent présent

à l’ordre de Cîtcaux; cependant on montrait encore à Venise

ce trophée de la valeur des croisés; ce qui fait dire à Gibbon,

que si Venise garda le véritable goufanop, le pieux Dandolo

avait trompé la religion de l’ordre. fChap. 5 \ , Histoire

de la décadence de V empire romain. ) Nicctas parle de

ccttc image de la mère de Dieu, sous la protection de

laquelle les Grecs avaient mis leur empire. ( Bibliothèque

des Croisade*, tom. 11.) % ' -■

iot\ avait plus pour eux de salut que dans les fortifications de leur capitale ; il leur était plus facile de trouver des ouvriers que des soldats ; cent mille hommes travaillaient jour et nuit à la réparation * des murailles j les sujets do Murzuffle semblaient persuadés que leurs remparts suffiraient pour 'les défendre, et maniaient 6ans répugnance les instrumens de maçonnerie, dans l’espoir qu’ils ne se serviraient point de la lance ni de l’épée (i).

Murzuffle avait appris à redouter le courage de ses ennemis; il so défiait de la valeur des Grecs :

* avant de tenter encore les hasards de la guerre, il rechercha la paix, et fit demander une entrevue aux chefs des croisés. Les seigneurs et les barons refusèrent avec horreur de voir l’usurpateur du trône impérial , le meurtrier , le bourreau d’Alexis ; cependant l’amour de la paix et de l’humanité fit consentir le doge de Venise à écouter les propositions de Murzuffle. Henri Dandolo se rendit sur sa galère «à la pointe du golfe ; l’usurpateur, monté sur un cheval, s’approcha du rivage de la mer. La conférence fut longue et animée ; le doge exigeait de Murzuffle qu’il payât sur-lechamp cinq mille livres pesant d’or ; qu’il aidât les croisés dans leur expédition en Syrie ; qu’il jurât de nouveau obéissance à l’église romaine. Après de longs débats , Murzuffle promit de donner aux Latins (a) l’argent et les secours qu’on lui deman-

(i) «II fortifia la place du côlcdelamer.»(Nicetas, ibid.)

(?) Dauilolo demanda à Murzülllc cinquante centenaires

dait; mais il ne pouvait *o résoudre h subir le joug ,ao4 de l’église de Rome. Le doge s’étonnait qu’a près avoir outragé toutes les, lois du ciel et de la nature, ou mît encore tant d’importance à des opinions religieuses; jetant un regard de mépris sur Murzufïle, il lui demanda si la religion grecque pardonnait la trahison et le parricide. L’usurpateur, irrité, dissimulait sa colère, et s’efforçait de justifier sa conduite, lorsque la conférence fut rompue par la présence de quelques cavaliers latins (i).

Murzufïle, de retour à .Constantinople, ne s’occupa plus qu’à préparer la guerre, résolu de mourir les armes à la main. Par ses ordres, on éleva de plusieurs pieds les murs *et les tours qui défendaient la ville du côté du poi't. On bâtit sur les murailles des galeries à plusieurs étages, d’où les soldats devaient lancer des flèches et faire mouvoir les balistes et les autres machines de guerre ; au-dessus de chaque tour était placé un pont-levis qui , en s’abattant sur les vaisseaux , pouvait offrir aux as-

d’or, qui ont été évalues à 5,ooo livres pesant d’or , ou 48,000,000 de francs. 'Nicetas seul parle de cette entrevue, dont Villejiardouin, Gunther et les historiens contemporains d’Occident ne font aucune meution. Elle eut lieu au monas- * tère de Saint-Cosme. (Nicetas, lib. 1, cap. a, Règne de l’empereur Alexis Ducas. )

(1) Les expressions de Nicetas feraieut croire que ces cavaliers étaient; venus dans l’intention de se saisir de l’usurpateur ; ils s’emparèrent de quelques-uns des hommes de sa suite. (Lib. 1, cap. a.)

?.o4 sièges un moyen de poursuivre les ennemis jusque dans leur Hotte.

Les croisés, quoiqu’ils fussent remplis de bravoure, ne voyaient point ces préparatifs avec indifférence (1); les plus intrépides ue pouvaient se délèndre de qüelque inquiétude, en comparant le petit nombre des Francs avec l’armée impériale et la population de Constantinople ; toutes les ressources qu’ils avaient trouvées jusque-là dans l’alliance des empereurs, allaient leur manquer, sans qu’ils eussent l’espoir d’y suppléer autrement que par les prodiges de la victoire j ils n’avaient point de secours à espérer de l'Occident (2) . Chaque jour la guerre devenait plus périlleuse, la paix .plus difficile j il n’était, plus temps de songer à la retraite. Dans celte situation, tels étaient l’esprit et le caractère des héros de cette croisade, qu’ils puisèrent* de nouvelles forces dans ce qui devait les abattre et les remplir d'effroi ; plus le danger était grand , plus ils montrèrent de résolution et de courage: menacés de tous côtés , craignant de ne plus trou-

ai) Les monumens que nous avoûs consultés pour le second siège de Constantinople, sont l’histoire de Yillehardouin, ljb. v, n°. 1 i o- 1 32; le règne de Murzutlle dans Nicetas, lib. i, cap. 3-4; la relation de Gunther, chapitres 1 4^- 1 3 j la seconde lettre; de Baudouin au souverain pontife; Gesta, cap. 92, pag. 354*355; et la Chronique de Dandolo.

(2) Eidem civitati de qud fugerc non amdehant , obsidiunem ppnebant. ( G tint lier, clmp. i5.)

.LIVRE XI. -x3g

ver. d’asile ni sur la moi», ni sur la terre, il ne leur iaoJ restait d’autre parti à prendre que d’assiéger une ville dont ils ne pouvaient plus s’éloigner sans se précipiter vers une perte certaine. Aussi rien ne put résister à leur invincible audace (i).

. A l’aspect de ces tours qui faisaient la sécurité des Grecs, les chefs, assemblés dans leur camp, se partageaient les dépouilles de l’ejhpire et déjà capitale, dont ils se promettaient la conquête. On décida, dans le conseil dés princes et des barons, qu’on nommerait un empereur à la place de Murzuflle,elquccct empereur serait choisi dans l’armée victorieuse des Latins. Le chef du nouvel empire devait posséder en domaine le quart de la conquête, avec les deux palais de Bucoléon et des Blaqucrnes. Les villes et les terres de l’empire, ainsi que le butin qu’on allait faire dans la capitale, devaient être distribués entre les Français et les Vénitiens, avec la condition de.rendre foi et hommage à l’empereur. Dans le même conseil, on fil des règlemens pour fixer le sort du clergé latin, celui des barons et des seigneurs. On régla , d’après les lois féodales, les droits et les devoirs des

(i) Suivant4e même historien, le nombre les étonnait et les effrayait, de victorid lanlœ multitudinis oblinendd , sive expu^natione nrùis, pu fia eis spes potefat arridere. (Ibid.) VillebiJidouin dit « que rouit en grant péril;-» cependant il voue au mépris ceux qui pensaient h la retraite; Gunlhcr se borne à donner des éloges à ceux qui étaient résolus de mourir les atmes à la main. V»’

a4o HISTOIRE DES CROISADES.

no4 empereurs et des sujets, des grands et des petits vassaux (i). Ainsi Constantinople, au pouvoir de» Grecs , voyait devant ses murailles une assemblée de guerriers, qui, le casque sur la tête et l’épée à . ]a main, abolissaient dans ses murs la législation de la Grèce, et lui imposaient d’avance leS ktfs des ■ l’Occident, Par cette législation, qu’ils apportaient de l£ur pays, les chevaliers et les barons semblaient . prendre possession de l’empire , et lorsqu’ils faisaient la guerre aux liabitaus de Constantinople , ils pouvaient croire qu’ils combattaient déjà pour le salut et pour la gloire de leur patrie.

Dans le premier siège de Bysance, les Français avaient voulu attaquer la ville par terre ; mais l’expérience leur faisait enfin apprécier les sages conseils des Vénitiens. Les cbefs résolurent, d’une voix unanime, de diriger toutes leurs attaques du côté de la mer. On transporta dans les vaisseaux , les armes , les vivres, les équipages; toute l’armée s’embarqua le jeudi buitiè me jour d’avril. Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, la flotte , qui portait les cavaliers et leurs chevaux, les pèlerins avec tous leurs biens , les tentes , les macliines des croisés, et les destinées d’un grand empire ,

(i) Ce traité, fait sous les murs de Constantinople, nous a été conserve, et sc trouve dans Muratori, tom. xn. Nous en donnerons la traduction dans les pièces justificatives , a la fin du volume. Gibbon paraît l’avoir ignoré. Villeliardouin en parle assez longuement , Iük v.

leva l’ancre et traversa la largeur du golfe (i). Les vaisseaux et les galères , rangés sur une ligne , couvraient la mer dans un espace d’nnc demi-lieue. La vue des tours et des remparts, hérissés d’armes et de soldats, couverts de machines meurtrières et de longs tubes d’airain d’où s’élancait le feu grégeois, n’intimidait point les guerriers de l’Occident (a). Les Grecs avaient frémi d’effroi en voyant s’ébranler la flotte des croisés; mais ils ne pouvaient trouver de salut que dans leur*résistance, et semblaient disposés à braver tous les périls pour sauver leurs biens et leurs familles (3). .

Murzufflc avait placé ses lentes dans la partie de la ville ravagée par l’incendie; son armée campait au milieu des ruines, 'et ses soldats n’avaient sous leurs yeux que de sinistres tableaux dont la vue devait les exciter à la vengeauce. Des hauteurs de l’une des sept cQllines , l’empereur pouvait voir le combat , envoyer partout <^s secours , et ranimer à chaque moment le courage de ceux qui défendaient les tours et les murailles.

(1) « Chose fort magnifique et belle à voir , car cette ordonnance toute de front durait bien une demi-lieue d’es-

«itendue.-» (Villehardouin , lib. v. )

(2) Villehardouin paraît entièrement ignorer les merveilleux effets du feu grégeois ; il n’en parle jamais que commedu feu naturel. (Lib. v.)

(3) Cette attaque eut lieu, suivant Nicetas, le neuvième jour du mois d’avril, l'année du monde 67 12 (1204 del’èic chrétienne).

TOM. III

iG

204 Au premier signal du combat , les Grecs font jouer toutes leurs machines , et cherchent à défendre l’approche des remparts ; mais bientôt - plusieurs navires ont touché le rivage ; les échelles sont dressées , les murailles s’ébranlent sous les coups redoublés du bélier. Ou attaque , on se défend avec une égale fureur. Les Grecs combattaient avec avantage du haut de leurs tours élevées ; les croisés , partout accablés par le nombre , “ne peuvent s’ouvrir un passage , et trouvent la mort au pied des remparts qu’ils brûlent de franchir (i). L’ardeur meme du combat avait jeté le désordre parmi les assaillans et la confusion dans leur flotte. Les Latins aflron- - tèrent tous les périls , et soutinrent le choc impétueux des Grecs jusqu’à la troisième heure du soir. « Ce fut alors , dit le maréchal de Champagne , que la fortune et nos péchés voulurent que nous fusions repoussés. » Les chefs , craignant de perdre leur flotte et leur armge , firent sonner la retraite. Quand les Grecs virent les croisés s’éloigner , ils crurent que la capitale était sauvée ; le peuple de Bysance courut dans les f églises pour remercier le ciel d’une si grande victoire , et l’excès même de sa joie montra toute la crainte que lui inspiraient les Latins.

Le‘ soir de la même journée , le doge et les

(i) « Aiusi sc continua ce conflit fier et mortel en plus d| cent lieux, jusqu’à heure de none. » ( Lib. v. )

barons se rassemblèrent dans une église voisine jî04 de la mer , pour délibérer sur le parti qu’ils avaient à prendre ; ils parlèrent avec douleur de l’échec qu’ils venaient d’éprouver, et s’étendirent sur la nécessité de réparer promptement leur défaite (i). i« Les croisés étaient toujours ces mêmes hommes qui avaient déjà franchi les remparts de By- » sance; les Grecs étaient toujours cette nation » légère, pusillanime, qui ne savait opposer que »

» les armes de la ruse à celles de la Valeur. Les » soldats de Murzufïïe avaient pu faire un<? ré- » sistance d’un jour; mais ils se * rappelèrent » bientôt que les Latins les avaient; vaincus plu- » sieurs fois ; les souvenirs du passé suffisaient » pour ranimer la confiance des uns , et remplir » les autres de terreur. On savait d’ailleurs que » les Grecs combattaient pour le triomphe de » l’usurpation et du parricide; les croisés , pour » le triomphe de l’humanité et de la justice. Dieu » devait reconnaître ses véritables serviteurs et » protéger sa propre cause (2). »

Ces discours ne rassuraient pas tous les croisés; plusieurs proposèrent de changer le point de l’attaque, et de livrer un nouvel assaut du côté de la Propontide. Les Vénitiens ne partageaient poffit ‘

(1) u Et là, il eut maintes cltnses alléguées, se trouvant en grand ernov cens de l’ost, poili* leur estre ainsi mal pris ce jèur-là.» (Villehard. , lib. v.)

(a) Villébard., lib. v. *

• . • iG..

Si*

a44 » HISTOIRE DES CROISADES.

204 cel avis, et craignaient que la flotte et l’armée qe fussent entraînées par les courans de la mer. Quelques-uns des chefs désespéraient du succès de l’entreprise; et dans leur désespoir, ils auraient * ' fouln , dit un témoin oculaire , que la vague et le vent les eussent ravis au-delà de P Archipel (i). Cependant l’avis des Vénitiens fut adopté ; on arrêta dans le conseil qu’on renouvellerait l’attaque de Constantinople , du même côté et sur le point même où l’armée venait d’être repoussée. Deux jours furent ‘employés à réparer les vaisseaux et les machinas ; le troisième jour , 1 1 avril , la trompette donne le signal d’un nouveau combat. La flotte s’ébranle et s’avance en bon ordre vers r les remparts de Constantinople. Les Grecs^ qui se réjouissaient encore de leur premier avantage, ne pouvaient croire à l’approclie des croisés , et leur surprise était mêlée d’eflroi. D’un autre côté, les croisés , qui avaient trouvé une résistance à laquelle ils ne s’attendaient point, s’avançaient <aveç précaution de ces remparts , au pied des- * quels ils avaient en vain combattu. Pour enflammer l’ardeur et l’émulation des soldats , les chefs des Latins, firent publier par un liérault d’armes , que le premier qui arborerait l’étendard de la

fr ■ • ’ " »

« Et sachez qu’il y en avoit qui eussent volontiers désiré que la vague '*3t le vent les eussent ravis jusqu’au delà de l’ Arcliipél; car à tels ne chailloit sinon que de pstrtir

de là, et aller leur voie droit eu leurs maisons.-», ( Idem.)

. . LIVRE XI. a45

croix 6ur une tour de la ville, recevrait cent cin- iao4 quante marcs d’argent' (i). <

Bientôt le combat s’engage et devient général; la défense n’est pas moins vive que l’attaque ; les poutres , les pierres , les javelots lancés de part •» et d’autre sc croisent et tombent avec fracas sur

les vaisseaux et sur les remparts ; tout le rivage retentit des cris des combattans , du choc des lances et des épées. Dans la flotte , les vaisseaux étaient joints ensemble et marchaient deux à dcuj^ afin que , sur chaque point de l’attaque, le nombre des assaillans pût répondre à celui des assiégés. Bientôt les ponts-levis s’abattent et sont couverts d’intrépides guerriers qui menacent d’envahir les tours les plus élevées. Les soldats montent à la file et gagnent les créneaux ; on se cherche , on s’attaque , on se repousse dans mille endroits diflérens. Les uns , au moment de saisir la victoire , sont renversés par le choc des pierres; les autres consumés par le feu grégeois. Ceux qui ont été repoussés reviennent à la charge; les chefs donnent partout l’exemple et montent à l’assaut comme les soldats (a).

(1) Nicetas «’ecrie en racontant cet assaut : « Mais parce que la reine des villes devoit tomber sous le poids de la • ' servitude , et que^Dieu vouloit nous imposer un frein , les Latins nous attaquèrent. » (Lib. i , cap. ti. )

(2) Vigenère dit, à l’occasion de cet assaut, dans ses notes marginales sur Villebardouin : « nouvel assault où les nostres ont du meilleur. » ( L>b. v , p. 86. )

i$®4 Le soleil était à la moitié de son cours, et les prodiges de la valeur ne pouvaient triompher de j la résistance des assiégés , lorsqu’un veut du nord s’élève et pousse sous les murs deux navires qui combattaient ensemble. X’évêque de Troie et l’é-

* vèque de Soissons Montaient ces deux vaisseaux , appelés le Pèlerin et le Paradis (1). A peine les ponts-levis sont appliqués contre leS' murailles , qu’on voit deux guerriers francs sur une tour do la ville. Ces deux guerriers, dont l’un était un français , nommé d’Urboise , et l’autre un vénitien, Pierre Albcrli, entraînent sur leurs pas une foule de leurs compagnons ; les Grecs sont massacrés ou prennent la fuite. Au milieu de la mêlée, le brave Albcrli est tué par un français qui

» le prend pour un grec, et qui, s’apercevant de son erreur, veut se tuer lui même de désespoir (a). Les croisés , animés au combat , s’aperçoivent à peine de cette scène douloureuse et tragique , et poursuivent l’ennemi fuyant en désordre (3).

Les drapeaux des évêques de Troyes et de Soissons sont plantés sur le haut de la tour, et frappent les regards de toute l’armée. Cette vue en-

(1) Villehardouin , lib. V. Baudouin, en parlant de ces deux galères, s’écrie qu’elles s’a vaucèreut , felici auspicio.

( Gesla Innoc., pag. 357.)

(a) Villeljardouin , lib. v. *

(3) « Les aultres voyant cela, saultenl à qui mieux mieux en pleine terre, plantent les échelles au pied du mur, etc. » ' * ( Lib. v. )

flamme ceux qui étaient encore sur leurs vaisseaux ; de toutes parts on se presse , çn s’élance, on \ole à 1 escalade. On s’empare de quatre tours ;' 1 effroi se répand parmi les assiégés ,• les plus courageux des Grecs sont égorgés dans tous les postes qu ils osent défendre ; trois portes de la ville s’écroulent sous les coups du bélier ; les cavaliers soi lent des navires avec leurs chevaux ; toute farinée des croisés se précipite à-la-fois dans la ville (i). Un^ÈMier ( Pierre Baclieuxj;) , qui devançait 1 ai pénétra presque seul jusque sur la colline où Murzuflle était campé; les Grecs, dans leur frayeur, le prirent pour un géant (a). Nicetas dit lui-mérne que son casque paraissait grand •comme une tour ; les soldats de l’empereur ne purent supporter la vue d’un seul cavalier français. Murzuflle , abandonné des siens , prend la fuite; les croisés s’emparent des tentes impériales.

(i) Selon Guntlier , la conquête de Constantinople surpasse tout ce qu’Homère et les poètes de l’antiquité ont pu raconter de merveilleux. Dans la chronique de Dandolo on trouve rapporté un oracle de la sibylle Erylhée, qui annonce un grand armement sur la mer Adriatique, sous la conduite d’un général aveugle qui devait s’emparer de Bysance. La Chronique de Dandolo est du xiii®. siècle , ce qui pourrait expliquer la prédiction.

(a) Nicolas, faisant sans doute allusion à l’Ajax d’Homèie, lui donne la taille svvîu opyutat ( Gorgiœ) d’environ cinquante pieds. (Lib. i, chap. a.) Baudouin, de son côté, imile le psaliniste. Pcrse-juitur uhui ex nobis autem aliénas. ( Gest. Tnnoe., pag. 358. )

Jf

a/, 8 HISTOIRE DES CROISADES.

1304 s’avancent dans la ville, passent au fil de l’epee tous les Grecs qu’ils rencontrent sur leur passage. C’était un spectacle horrible , dit Villehardouin , que de voir femmes et jeunes enfans courir ca et là éperdus , transis et morts à demi de frayeur , se lamentant piteusement et demandant miséricorde.

Les croisés mirent le feu (i) au quartier qu’ils avaient envahi , et les flammes , poussées par le vent , annoncèrent aux extrémités de la ville la présence d’un vainqueur irrité. La terreur et le désespoir régnaient dans toutes les rues de Constantinople. Quelques soldats se retranchent dans les palais , les autres quittent leurs vêteraens et jettent leurs armes. Le peuple et le clergé se réfugient dans les églises; les plus riches habit ans s’occupent de cacher dans la terre ce qu’ils ont de plus précieux. Plusieurs se précipitaient hors de la ville (2) , sans savoir où ils dirigeaient leurs

(1) Gunther dit que ce fut un comte allemand qui mit le feu à la ville, quidam cornes leutonicus ; il, de lit pour empêcher les Grecs de se rallier : Cbmes teutonicus jussit urbem in quâdam parte succendi, ut Græci duplici labo rantes incommodo , belli scilicet atque incendii, facilius vinccrentur , quod et factum est, et hoc illi consilio victi %penitus in fugam conversi suiit. (Canisius, pag. 17.)

(a) La foule des Grecs sortit principalement par la porte dorée. M. Lechevalier, dans son Voyage de la Propont idc, nous apprend qu’on voit encore des vestiges de la porte dorée dans l’enceinte des sept tours. Cette porte était uu

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