LIVRE XL * v 24 S
pas. Tandis que tout fuyait devant eux , les croi- 1204
ses s’étonnaient de leur victoire. A l’approche de la nuit , ils craignirent quelque embuscade et n’osèrent poursuivre les vaincus ; les Vénitiens revinrent camper a la vue de leurs vaisseaux ; le comte de Flandre , par un heureux augure , occupa les tentes impériales (1) ; le marquis de Montferrat s’avança vers le palais des Blaquernes.
Les 'Latins s’attendaient à de nouveaux combats y et veillaient sous les remparts qu’ils venaient d’cnvaliir.
arc de triomphe élevé par Théodose, après sa victoire sur Maxime; elle était surmontée d’une statue de la Victoire eu bronze , et ornée d’or avec profusion.
Sur les débris de cette porte ou lit encore aujourd’hui ces vers latins :
Theodosi jussis, gernino nec mense peracto
Constantinus ovans hœc moenia Jirma locavit ;
Tant cità tout slabilem PaUas vix conderet arcem.
Raoul de Dicet , cité par Ducange, rapporte qu’on avait vu sur la porte dorée ces mots : Quando veniet rex fiai’ us occidentalis ego per meipsam aperiar. Raoul de Dicet écrivait treize ans avant la prise de Constantinople. Sa prédiction est plus extraordinaire que celle de la chronique italienne de Dandolo.
(1) «Le comte lîauldouin de Flandres alla loger dans les tentes vermeilles de l’empereur Murzuffle, qu’il avoit là toutes tendues. » Le traducteur Vigenère fait en marge l’observation suivante '.«Encore pourcejourd’huy, les Turcs observent qu’il n’y a que le prince , les bassats et les beglicl-bcys qui aient leurs tentes de cette couleur , connue marque du magistral.» (Pag. 87.)
r>o ' « HISTOIRE DES CROISADES.
1204 Murzuiïle 'parcourait plusieurs quartiers de la
ville , cherchant à rallier les soldats : il leur parlait de la gloire ; il invoquait le 110m de la patrie ; il promettait de récompenser leur valeur*; mais la vois de la patrie n’était plus entendue ; l’amour de la gloire , l’espoir des récompenses ne pouvaient toucher ceux qui ne songeaient plus qu’à sauver leur vie (1). Murzuflle n’inspirait plus ni respect ni confiance au peuple, qui commençait à lui re- • procher son parricide et tous les malheurs de la
guerre. Lorsqu’il se vit sans espoir , il ne songea plus qu’à se dérober à la poursuite des vainqueurs, au ressentiment des vaincus. Embarqué secrètement sur la Propontide , il alla chercher une armée ou plutôt un asile dans les montagnes de la Thrace. Lorsque le bruit de sa fuite se répandit dans Constantinople , on chargea son nom de malédictions , et comme s’il eût fallu un empereur pour assister à la chute de l’empire , une foule éperdue courut dans l’église de Ste.-Sophie pour choisir un nouveau maître.
Théodore Ducas et Théodore Lascaris se présentèrent aux suffrages de l’assemblée , et se disputèrent un trône qui n’était plus (2). Lascaris
(1) JNîcetas dit que le peuple était emporté par le tourbillon du désespoir. (Lib. 1 , cap. 11.)
(a) « Ils disputoient ensemble, dit Nicolas, de la possession de l’empifC, comme ils eussent disputé d’un vaisseau battu par la tempête. » (Lib. 1, cap. 3.)
fut nomme empereur, mais il n'osa placer sur sa iao4 tête la couronne impériale. Ce prince avait de la fermeté et de la bravoure. Les Grecs vantaient son habileté dans l’art de la guerre (i); il entreprit de ranimer leur courage et leur patriotisme.
« Les Latins , disaient-ils , étaient en petit nom- » bre « et s’avancaient en tremblant dans une * »
h ville qui avait encore d’innombrables défen- *
» seurs ; les croisés n’osaient s’éloigner de leurs » vaisseaux , leur seul refuge après une défaite ;
» pressés par l’approche du péril , ils venaient » d’appeler à leur secours l’incendie comme leur » fidèle auxiliaire , et cachaient leur effroi der- » rière un rempart de flammes , un amas de >> ruines. Les guerriers de l’Occident ne com- » battaient ni pour la religion , ni pour la patrie,
» ni pour leurs biens, ni pour l’honneur de leurs » familles ; les Grecs, au contraire , défendaient » tout ce qu’ils avaient de plus cher, et devaient » porter au combat tous les sentimens qui peu- » vent redoubler le courage , enflammer la va- » leur des citoyens. Si vous êtes encore Romains ,
» ajoutait Lascaris, la victoire est facile; vingt » mille Barbares sont venus s’enfermer dans vos » murs : la fortune les livre à nos armes. » Le nouvel empereur s’adressait ensuite aux soldats,
(i) Il dut la préférence sur son compc'titeur, à la protection du clergé ; car, dit Nice tas, comme on n’essaya pas leur mérite , on ne peut juger de leur mérite. (Lib. n , cap. 3. )
a 5a HISTOIRE DES CROISADES.
ia»4 aux gardes impériales ; il leur représentait que leur salut était lié à celui de Constantinople ; que l’ennemi ne leur pardonnerait point de l’avoir repoussé plusieurs fois loin des remparts de la capitale ; que dans la victoire ils trouveraient tous les avantages de la fortune, tous les agrémens de la vie ; que dans la fuite , la terre et la mer ne leur offriraient point d’asile, et que la honte , la misère , la mort meme , suivraient partout leurs pas. Lascaris ne négligea point de flatter l’orgueil , de réveiller le zèle des patriciens. Il leur rappelait les héros de l’ancienne Rome , et proposait à leur valeur les grands exemples de l’histoire. « C’était à leurs armes que la Providence » avait confié le salut de la ville impériale ; si , » contre toute espérance , la patrie venait à suc- » comber , ils auraient peu de regrets à aban- » donner la vie , et trouveraient peut-être quel- » que gloire à mourir le jour même où devait » tomber le vieil empire des Césars. »
Les soldats ne répondirent à ce discours qu’en demandant leur solde ; le peuple écoutait Lascaris avec plus de surprise que de confiance (t) ; les patriciens restaient dans un morfie silence, et n’éprouvaient d’autre sentiment qu’un profond, désespoir. Bientôt les trompettes des croisés se
(i) « Le peuple n’ctant point touche de ses remontrances, et les gardes no promettant de servir qu’ autant qu’ils en seroicut payés. » (Lib. t, cap. u. ) v
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