SV
i-ao3 *»> Votre'flls , qui est resté parmi les seigneurs et les » baron» , vous supplie <lc ratifier le traité qu’il a » conclu , et nous charge de vous dire qu’il ne re- » viendra point dans votre palais avant que vous » n’ayoe juré de faire tout ce qu’il nous a pro- V mis (1). » Alexis avait promis de payer aux croisés deux cent mille marcs d’argent, de fournir dos vivres à leur armée pendant un an , de prendre une part active aux travaux et aux périls de la guerre sainte , et de remettre l’Eglise grecque sous l’obéissance du Saint-Siège (a). Lorsque Isaac entendit les conditions du traité, il ne pot s’empêcher de témoigner sa surprise , et d’exprimer aux croises combien il était difficile d’accomplir de si hautes promesses ; mais il ne pouvait rien refuser à ses libérateurs ; il remercia les députés de ne pas exigey davantage : Vous nous avez si bien servi , ajoutat-il, que lors même qu'on vous donnerait tout l’empire , vous l’auriez bien mérité (3). Les députés louèrent la franchise et la bonne foi d’Isaac , et
(0 Le discours des barons est encore plus impérieux dan» Vitlehardouin. (Lib. iv.)
(a) et En premier lieu de réduire tout l’empire de Grèce à l’obédience du Saint-Siège, et après de nous payer aoo mille marcs d’argent, etc. » ( Villehardonin, lib. iv.)
(J) « Certes, voilà une capitulation bien étrange, répondit l’empereur, et ne voy pas comme elle se puisse accomplir, tant elle est grande et excessive. Nompourtaftt vous avez tant fait pour lui et pour moi, quesiTon vous donneroit tout cet empire entièrement, si l’avfez vous bien désarvi. » (Villehnid., litf. iv. )
* > * LIVRE t. * 191
rapportèrent au camp les patentes impériales revètues du sceau d’or, qui confirmaient le traité fait avec Alexis (i). ,»
Bientôt les seigneurs et les barons montent à cheet conduisent le fils d'Isaac à Constantinople! Le jeune Alexis marchait entre le comte de Flandre et le doge d» Venise , suivi de tons les chevaliers couverts de leurs armes. Le peuple , qui naguère gardait à sa vue un morne silence , accourait en foule sur son passage , et le saluait par de vives acclamations; le clergé latin accompagnait le fils d’Isaac , et la religion grecque avait envoyé audevant de lui son magnifique cortège. L’entrée du jeune prince dans la capitale^ était comme un jour de fête pour les Grecs et poyr les Lutins; dans toutes les églises on remerciait le ciel : partout retentissaient les hymnes de l’allégresse publique; mais ce fut. surtout dans le palais des Blaquernes , naguè-r res le séjour du deuil et de la crainte, qu'éclatèrent les plus grands transports de la joie. Uq père aveugle et plongé depuis huit ans dans un cachot , pressant entre ses bras un fils auquel il devait la liberté et la couronne , présentait un Spectacle nouveau qui dut pénétrer tous les cœurs des plus vives émotions. La foule d(^j spectateurs se rappelaient les longues infortunes de ces deux princes , et le souvenir de tant de malheurs passés
. (i) Voyez la triste réflexion des Nice tas , Diblioth. des Croisades , tont. u, extrait des historiens grecs.
i9a HISTOIRE DES CROISADES.
2o3 leur semblait un gage des biens que le ciel réservait à l’empire (i).
L’empereur, réuni avec son fils, remercia de nouveaû les croisés des services qu’ils lui avaient rendus, et conjura les chefs de s’établir avec le^r armée au-delà du golfe de Chrysocéras. Il craignait que leur séjour dans la ville ne fît naître quelque querelle entre les Grecs et les Latins , trop long-temps divisés; les seigneurs et les barons se rendirent à la prière d’Isaac et d’Alexis, et l’armée des croisés établit ses quartiers au faubourg de Galata, où, dans l’abondance et dans le repos, elle oublia les travaux , les périls et les fatigues de la guerre. Les Pisans , qui avaient défendu Constantinople contre les crqisés , firent la paix avec les Vénitiens ; toutes les discordes furent apaisées ; aucun esprit de jalousie et de rivalité ne divisait les Francs (a). Les Grecs venaient sans cesse au camp des Latins, où ils apportaient des vivres et des marchandises de toute espèce. Les guerriers de TOccident visitaient souvent la capitale, et ne pouvaient se lasser de contempler les palais des empereurs, les nombreux édifices, chefs-d’œuvre
(i) « Ainsi fût démenée grande joie tant en la villepour le recouvrementde leurs légitimes princes que dehors au camp par les pèlerins, pour l’honneur de la belle victoire qu’il avait plu à Dieu de leur octroyer. » ( Villehard., lib. iv.)
(a) Nicetas parle néanmoins de quelques .dissensions passagères que la sagesse des chefs parvint à calmer. (Lib. i. Vie d’Iaaac. )
des arts, les mônumens consacras à la religion, et ,ao^ surtout les reliques des saints qui, au rapport du maréchal de Champagne, se trouvaient en plus grand nombre à Constantinople qu’en aucun lieu du monde (i).
Quelques jours après son entrée dans Conslau-* tinople, Alexis fut couronné dans l’église d£ Sainte-Sophie (a) , et partagea la puissance souveraine avec sou père. Les barons assistèrent à sou couronnement, et firent dés vœux sincères pour son règne. Alexis s’empressa d’acquitter une partie des sommes promises aux croisés. La plus heureuse harmonie régnait entre le peuple de Bysance et les guerriers de l’Occident. Les Grecs paraissaient avoir oublié leurs défaites, les Latins leurs victoires. Les sujets d’Alexis et d’Isaac voyaient les croisés sans défiance, et la simplicité des Francs n’était plus le sujet de leurs railleries. Les croisés, • à leur tour, croyaient à la bonne foi des Grecs. La paix régnait dans la capitale, et semblait être leur ouvrage. Ils respectaient les empereurs qu’ils avaient placés sur le trône, et les deux princes conservaient une affectueuse reconnaissance p ouileurs libérateurs.
Les croisés, devenus les alliés des Grecs et les protecteurs d’un grand cuipire, n’avaicut .plus
(i) Villehardouin , lib. iv.
(a) « Ce qni fut fait avec grande solemnild et mngnifi- . cencè , comme on souloit les empereurs grecs, le jour* de Saint-Pierre, à la fin du mois de juin. » (Lib. rv.)
tom. ni. i3 *;
i2, ,3 d'autres ennemis à combattre que les Sarrasins. . Ils ne songeaient plus qt$ remplir le serment qu’ils avaient fait en prenant la croix; toujours fidèles aux lois do la chevalerie, les ^seigneurs et les barons voulurent déclarer la guerre avant de la commencer. Iles beraults d armes lurent cnvo}és au sultan du Caire eide Damas, pour lui annoncer, au nom de Jésus-Christ, au nom de l'empereur de Constantinople, des pimees et des seigneurs de l'Occident, qu îLeprquvetail bientôt \ ' la valeur des peuples chrétiens, s il s’obstinait a
• rcLenir sous ses lois la nTorrc-.Saiutc et les lieux
consacrés par la présence du Sauveur (î).
Les chefs de la croisade annoncèrent en même temps le succès merveilleux de leur entreprise à tous les prihccs et à tous les peuples de la chrétienté; en s’adressant à l'empereur d'Allemagne (•>.), ils le conjuraient de prendre- part a la croisade , cl de venir se mettre à la tète des chevaliers cbréliens : le récit de leurs exploits excita l'enthousiasme des fidèles; la nouvelle, qui en tut. portée en Syrie, répandit l’effroi parmi les Sarrasins , et ranima les espérances du roi de Jérusalem
; (i) Villchrmlouin , lil). iv. .r
(■*) Les croisés s’adressaient à Otton / et non à Philippe de Souabe, ce qui est assez étrange , puisque Philippe était le beau-frere d’Alexis; niais il faut remarquer qulà cette époque le pape se déclarait pour Oitoiy et menaçait Philippe des fo mires de l’Église. (Voyez celte^eU^ dfins Brfrouius). g, . - . . . *
Pigitized t
Jrjjti
et des défenseurs de la Terre-Sainte. Tant de i2o3 succès glorieux devaient satisfaire l’orgueil et la valeur des croises ; mais tandis que le monde e'iait rempli de leur gloire et tremblait au* bruit de leurs armes, les. chevaliers et les barons croyaient n’avoir l ien fait pour leur renommée et pour la cause de Dieu , s'ils n’obtenaient l’approbation du Saint-Siège- Le marquis de Montferrat, le comte de Flandre , le comté de Sl.-Paul, et les principaux chefs de l’armée, cri écrivant au poutife, lui représentèrent que les succès de leur entreprise n’étaient point l’ouvrage des hommes, mais l’ouvrage de Dieu. Ces guerriers, pleins de fierté, qui venaient de conquérir un empire; qui, selon Nicetas, se vantaient de ne craindre que lu chute du ciel, abaissant ainsi leur frout victorieux devant le tribunal du pape, protestaient aux pieds d’innocent qu’aucune vue mondaine ' n’avait dirigé leurs armes, et qu’on ne devait voir en eux que des inslrumens dont la Providence s’élait servi pour accomplir ses desseins.
Le jeune Alexis , de concert avec les chefs des * r croisés, écrivit en même temps au pape pour justifier sa conduite et celle de ses libérateurs. « Nous » avouons, disait-il, que la principale cause qui a » porté les pèlerins à nous secourir, c’est que nous » avons promis, avec serment, de reconnaître le » pontife romain pour chef ecclésiastique et pour » le successeur de saint Pierre. » Innocent III, en répondant au nouvel empereur de Constantinople, loua ses intentions et son zèle , etde pressa d’ac-
igitized by GoogU
• ,qG histoire des croisades.
ao3 çomplir ses promesses; mais les excuses des croises n’avaient pn apaiser le ressentiment que le pape conservait de leur désobéissance aux conseils et aux volontés du St. -Siégé. Dans sa réponse, il ne les Salua point avec la bénédiction ordinaire (i) , craignant qu’ils ne fussent retombés dans 1 excommunication, en attaquant l’empereur grec contre sa défense. Si l’empereur de Constantinople, leur disait-il, ne se liàte point de faire ce qu’il a promis, il paraîtra que ni son intention ni la vôtre n’ont été sincères, et que vous avez ajouté ce second pêché à celui que vous avez déjà commis. Le pape donnait aux croises de nouveaux conseils ; mais ni ses conseils ni ses menaces ne devaient avoir un meilleur effet qu’au siège de Zara; la Providence préparait en secret des événemens quelle sut dérober à la prévoyance des croisés, comme h celle du St.-Siége , et qui allaient encore une fois changer l’objet et le but de la guerre sacrée.
(,) Cette pièce a été traduite dans les Pièces justificatives
de ce volume. , • '
’i -iv