LIVRE XL . j i5r
fatigue , jetant des cris de déôespofc*. On voyait des , i04 sénateurs, des patriciens , issu y d’une famille d’empereurs^ cherchant un misérable asile , errer couverts de lambeaux autotir de la‘ ville impériale. Tandis qu’on pillait l’église de Sainte - Sophie , le patriarche fuyait en implorant la charité des pas- ' «sans; tous les riches étaient tombés dans l’indigence, et n’inspiraient que le mépris ; la noblesse la plus illustre , les plus grandes dignités , l’éclat des talcns . et des vertus n’avaient plus rien qui attirât le respect. La misère, semblable à l’inévitable mort, avait^elfacétouteslcs distinctions, confoudu tous les rangs ; les hommes delà lie du peupleachevaient de dépouiller les fugitifs en insultant à leur malheur. On entendait une multitude insensée se réjouir de l’infortune publique, applaudir à l’abaissement des grands et des patriciens, nommer ces jours désastreux , les jours de la justice et de l’égalité (i). ‘ • ’ \
Nicetas raconte lui-même son infortune et ses déplorables aventures; la’ maison qu’il habitait sous le règne des empereurs, avait été consumée par JLcs flammes dans le second incendie de Constautinopléf s’étant rétiré avec sa famille dans une autre maison bâtie près de l’église de Sainte-So-
(i) Voyez les deux derniers chapitres du livre i*r. de Nicetas, et surtout celui qu’il a intitule : des Motifs qui déterminent Nicetas à continuer l’histoire de Constantinople. Nous en avons donné une traduction littérale dans le deuxième volume de la Dib/iotk. des Croisades. -*
aGo HISTOIRE DES CROISADES.
‘-*<>4 phie, il su vit bientôt menàcé dans ce dernier asile, et ne dut sop salut qu’au dévouement de l’amitié et de la reconnaissance. Un marchand vénitien-, qu’il avait sauvé de la fureur des Grecs, avant la fuite d’Alexis, voulut à son tour sauver son bienfaiteur; il s’arma d’une épée et d’mW lance, prit’ l’habit d’un soldat de la croix; et ° comme il parlait les langues dp l’Occident, il défendit l’entrée de la maison de Nicetas, en disant qu’elle était à lui, qu’elle était le prix de son sang versé dans les combats. -Ceit# sentinelle vigilante repoussa d’abord tous les agresseurs, et brava mille dangers , modèle de la fidélité et de la vertu, au milieu des désordres sanglans qui désolaient Constantinople.
La multitude turbulente des soldats remplissait toutes'les rues, «pénétrait partout, et s’indignait qu’une seule maison pût -ainsi se dérober à ses brutales recherches. Le Vénitien, désespéré, vint à la fin avertir Nicetas qu’il était dans l’impuissance de le défendre plus long-temps. « Si vous restez ici, lui dit-il, demain peut-être vous serez chargé de chaînés , et votre famille sera en proie à toutes ** les violences du vainqueur. Siiivez-mo#, et je vous conduirai hors des portes de Constantinople;» Nicetas, avec sa femme et ses enfans, suivit le fidèle Vénitien; leur libérateur , couvert de ses armes, marchait à leur tête, et les conduisait comme s’ils eussent été ses prisonniers (1). -
(■*) Nicetas, lit. n, cap. n.
Ltvat%?a . * % . a6i
Gëtte malhcurouàe famille s’avaftçait. repoplie de ,^04 crainte, et rencontrait à chaque pas des soldats, avides dp pillage , qui maltraitaient les Grecs qu’ils dépouillaient, et menaçaient toutes des femmes de leurs outrages. Nifcetas,*ét quelques-uns de ses amis et dé ses parens , qui étaient venus se jojndFe à lui, portaient dans leurs bras leur enfans , seul bieu qu’ils eussent conservé, et n’ayaienfr,pdur' défense «pie la pitié que devaient inspirer leur dpseçpoir et leur mftèrfe. Ils marchèrent ensemble, et placèrent au milieu d’eux leurs femmes et leufrs filles, *aprés avoir conseillé aux plus» jeunes de se noircir Jé visage avec de la terre (i). Malgré celte précaution , une jeune fille attira, par sa beauté , les regards d’un soldat , et fut enlevée des bras de son ppre , accablé de vieillesse et d’infirmités. Nieetas, touché des larmes d’un vieillard , vole sur les pas dU ravisseur, et s’adressant à tous les guerriers qu’il rencontre , il implore leur pitié.,- if les CQujure au nom du ciel, protecteur de la vertu, au nom de leurs propres familles, d’arraclier urte fille au déshonneur, un père au désespoir. Les guerriers francs sont attendris par scs prières; bientôt le père infortuge voit x-evenir sa fille, le seul espoir dcson^cxÙ (à) et
la dernière consolation de ses cheveux blancs.
Nieetas et ses compagnons d’infortune coururent
(i) Nieetas, lib. « , cap. n. »
(->) Nieetas. épousa ensuite telle jeune fille qu’un soldat, dit-il/tirl pvr.rwji tz<à)oiç,ovw$o » evi[ipuu&>fHvo; avait presque Y'iobjie, sans egaril pour svteXxi mgtX xara £* yiy.ovQTwvt
*Qa HISTOIRE DES CROISADES.
c/t encore d’autres' dangers , et sortirent enfin do Constantinople parla porto dorée, heureux de pouvoir quitter une patrie naguère l’objet de toutes leurs affections. Le généreux, Vénitien reçut leurs adieux , et pria le ciel dé les protéger dansléur exil. . ! " ,
Nicetas embrasse en pleurant son libérateur, qu’il ûè devait plus revoir ; puis, jetant un regard sur CeUstaptinople , sut sa malheureuse patrie , il lui adre^e cês plaintes touchantes qui expriment les chagrins de l’exil, '«t que lui-même nous a conservées. «O reine des villes .(ï), quia pu nous n séparer de toi V Quelle consolation trouveronSv nous» en sortant de tes murs, taussi nus que nous » sommes sortis du scinde nos mères? Devenus la » fable * des étrangers1, les compagnons des anî- » njïiux qui habitent les forêts , nous ne pourrons » plus visiter ton auguste enceinte , et nous ne » volerons qu’avec crainte autour de toi , cômme j) dns passereaux dont le nid est dissipé. »
Nicolas arriva avec sa famille à Cjlindrie, et se retira dans, la suite à Nieée^ où il s!occupa de retrarér l’lystoire des malheurs de sa patrie.
Constantinople n’avait point cessé d’être le théâtre des violences que la guerre entraîne après elle.
(1) Los lamentations de Nicetas ne sent, pas toujours naturelles ; en déplorant le sort de Bvsauce, il nous dit : o Je me plaignis aut murailles 3c ce qu’elles demeuraient seules insensibles aux Calamités, et de’Ce qu'elles se tenaient debout , au liCudclondre en larmes.» ( Lib‘. 11, cq>. n.)
.... LIVRE Xî.r * ■. »6Î
Au milieu des jeux sangjuns de la victoire , t>s La- 1204 tins, pour insulter aux mœurs efféminées des Grecs , se couvraient de longues robes flottantes , peintes de diverses couleurs ; ils attachaient sur la télé de leurs chevaux les coiffes de foile çt les cordons de soie dont les Orientaux faisaient leur parure ; quelcpies-uns parcouraient les rues, en portant-à la main, au lieu de leur épée, du papier et une écriloire,*et raillaient ainsi les vaincus ,, qu’ils •
appelaient des scribes et des copistes (1).
Les Grecs avaient plusieurs fois insulté à l’ignorance des Latins (2);; les chevaliers crqiscs, sans chercher à repousser les outrages de leurs ennemis, n’estimaient que les trophées de la valeur , les travaux de la guerre , et méprisaient les arts et les douces occupations de la paix. Avec ces dispositions, ils ne devaient point épargner les monument qui décoraient les places , les palais et les édifices publics de lîjsance.iiiristâplinople, qui jusqu alors était restée debout au milieu des ruines de plusieurs empires, avait recueilli le naufrage des arts, et
(1) MiccOi^, Diblioth. des Croisades, ton». 11.
(a) Nicctw prodigue les roots de barbares, d"ignoruns , de grossiers, aux princes Latins; scs .reproches se fondent principalement sur leur ignorance de la langue grecque et des sublimes ouvrages d'Homère; il leur reproche jusqu’à leurs mets favoris, qui, selon lui , consistaient en du bœuf bouilli, du porc salé avec des pois, de la soupe avec de l’ail et dos herbes fortes. Fragm. apud Fabric. ( liiblioth, grccq., lonr. vr , pag. 4' 4-) , *• • -
»ao4 montrait encore les chefs-d’œuvre échappés an temps et à la barbarie. Le bronze , ou respirait le génie de l’antiquité , fut livré au fourneau et converti en monnaie, pour satisfaire l’avidité des soldats. Les héros et les dieux du Nil, ceux de l’ancienne Grèce, de la* vieille Rome, les chefsd’œuvre des Praxitèles, dès Phidias et des artistes les plus célèbres , tombèrent sous les coups du vain- * queur.
Nicetas, qui déplore la perte de ces monumens , nous en a laissé une description dont l’histoire de l’art s’est enrichie (i). L’historien de Bysance nous apprend que sur la place de Constantin, on voyait, avant le siège, la statue en bronze de Jnnon, et celle de Paris offrant à Vénus le prix de la beauté ou la pomme de discorde ; la statue de
(ï) Cette description des monu^^ns détroits à Constantinople ne se, trouve que dans on seul manuscrit do Nicetas , celui de la Bibliothèque Bodleïene. Il a été publié par Fabricius, Biblioth. grecque , tom. vi, pag. 4o5-4i6. Les tomes xi et xii des Mémoires de la Société royale de Goettingue , contiennent un beau travail de l’illustré Heyne, sur ces monumens de l’art qui ont existé à (^jt>ta«itinople. Dans le premier mémoire, il offre la nonrenclature des ■anciens monumens :■ Priscæ artis opéra. Dans le second, ceux qui furent élevés sous les empereurs de Bysance. Dans deux autres mémoires, le meme savant décrit la perte de ces mêmes monumens , sous le titre : De interitu openim cum antiquœ tum serioris œlatis. Le travail de M. Harris est aussi remarquable. ( Recherches philologiques , pag. n» , clnp. v} pag. 3n-3i-a. )
Junon ; qui avait orné le temple de la d cesse à Sa- i uo.{ mos, était d’une forme tellement colossale, que * lorsqu’elle fut renversée par les croisés, huit bœufs attelés transportèrent avec peine sa tête gigantesque jusque dans le palais de Bucoléon. Sur la même place s’élevait untobélisque de forme carrée, qui étonnait les spectateurs par la multitude et la variété des objets qu’il offrait à letirs regards. Sur las côtés de cet obélisque, l’artiste avait représenté, en bas-relief, toutes sortes d’oiseaux, saluant le retour du solei^ des yillageois occupés de leurs travaux rustiques; des bergers jouant de la flûte; des moutons bêlant , des agneaux bondissant sur l’herbe ; plus loin , une mer tranquille et des poissons de mille espèces, les uns pris vivans, les ^utres rom- « pant les fdets et regagnant leurs retraites profondes ; au fond d’un paysage , des amours nus , folâtrant et se jetant des pommes ; au-dessus de l’obélisque, qui Se terminait en pyramide ,• on voyait une figure de femme qui tournait au moindre souffle , et qu’on appelait la suivante du vent.»
Une statue équestre (i) décorait la place du
(i) Le Bcllérophon : celle slatue-esl celle de Théodflse montrant un trophée posé sur une colonne voisine; c’est ainsi qu’on représentait' le Pacificateur : fuit adèb ffacifîca-' tons habitus. Nicèlas dit que de la main gauche il soutenait un globe. Les statues des antres empereifrs de Const mttopte offrent un semblable signe , auquel une croix est fixée. Le-pt’upje croyait que sous la corne du pied gauche de devant, était l’image d’un1 Vende on d’un Bulgare, ou
206 t HISTOIRE DES CROISADES.
1204 mont Taurus ; le cheval semblait frapper la poussière <le ses pieds et devaucer les vents dans sa course. Comme le cavalier avait le bras étendu vers * le soleil, les uns pensaient y Voir Josué, commandant à l’astre du jour de s'arrêter sur les plaines de Gahaon ; les autres croyaient que l’artiste avait représenté Bellcrophon monté sur Pégase (ï). Une statue colossale d’Hercule (a) , attribuée à Lysippc,
d’uri homme de quel qu’autre nation qui n'avaiÿ point de traité avec les Romains. La statue ^vttut été renversée par les Latins, ,ou trouva, dit-oa, l’image d’un Bulgare caphée dans la corne, traversée d’un clou , et incrustée de plomb. Cette statue venait d’Antioche de Syrie. A la base quadrilatérale était un bas-relief, dans lequel la populace, toujours superstitieuse , voulait voir la prédiction de la chute dè l'emptre. On disait même que les Russes, représentés dans le bas-relief, devaient accomplir la prédiction. - ,
< (1) Un des traducteurs de Gibbon, d’une seule statue en fait deux; il parle d’une statue de Josué.et 4’nne "Statue de Belléroplion. Il est vrai que cette erreur grossière 11c se trouve que dans une traduction française; Torigiiial anglais dit que dans l’opinion vulgaire cette statue passait pour représenter Josué; mais qu’une tradition pins classique y reconnaissait BellérOphon et Pégase, l’attitude fière et libre du coursier -paraissant ihdiquci; qu’il planait ou marchait dans l’air plutôt que sur la terîç.'f Xom. yi, in-4°-., p. 1 7 1 .)
(2) Heyne l’attribue ‘à , Lysippe^ il pense que c’est le même que l'Hercule colossal de Tarente, qui fut apporté à RôVne et plaéé dans lé Capitole. De cette ville il passa à Constantinople, avec dix autres statues , sous le consulat de Julien et le règne,de Constantin , c’est-à-dire vers 322 ; mais ce ne fut qu 'après avoir été exposé dans la basilique
était un des ornemens de l’Hippodrome; le demi- uo4 dieu n’avait ni son arc ni sa massue ; il était assis sur un lit d’osier; son' genou gauche plié soutenait son coude ; il tenait sa tête appuyée sur sa mtfin gauche ; ses regards et son air pensif laissaient voir ,
le dépit et la tristesse que lui causait la jalousie d’Euristée. Hercule avait les épaules et la poitrine larges, les cheveux crépus, les membres nerveux; sa jambe seule surpassait en hauteur la stature d’un homme ordinaire. La peau du lion de Némée montrait, derrière les épaules du fils d'Alcmène, sa drinière hérissée, et la tête de l’animal, qu’on croyait entendre rugir, effrayait les passans qui s’arrêtaient pour contempler la statue/ * ' -
Non loin du. terrible Hercule, on voyait un âne et son conducteur, qu’ Auguste plaça dans sa colonie de ^Nicopolis pour rappeler une circonstance singulière qui lui avait présagé la victoire d’Actium; l’hyène ou la louve (r) qui allaita Rômulus et Rémus, monument des vieilles nations de l’Occidcnt; Je .sphinx au visage de femme, traînant
qu’il vint orner l’Hippodrome. (Pag. 11.) Voyez aussi, ^tr l’origine de cette statue d’IIcrcule, l’ouvrage déjà cité de Harris , pag. 3oi-3i2. • * ’ • • ’ * •
(1) Le savant Ilarris ( Ibid.) pensé que Te monument qui représentait la louve allaitant Roinulus , était le meme que celui auquel Virgile fait allusion, en décrivant ‘le boq-
’cWor d’Encc ,
Ilium tcrcli cervice reflexam ' *
/'/ulcère allcu-nos cl corpûra Jingere lingurt.
(Eittin. , lflj. rm. )
* . • ’ *1 -m HISTOIRE DES CROISADES.
1504 derrière lui d’affreux animaux; le crocodile, habi*tant du Nil, avec sa queue couverte d’horribles écailles ; un homme combattant un lion ; l’éléphant avec sa trompe agile , et l’antique Sylla , montrant pardevant les traits d’une femme aux larges mamelles, à la figure difforme ; et par derrière des monstres semblables à ceux qui avaient poursuivi Ulysse et ses compagnons. Dans la même enceinte, un aigle déchirait un serpent entre se$ serres , et l’emportait vers la voûte azurée; on voyait sur le bronze la douleur du reptile, la fierté de l’oiseau de Jupiter; lorsque le soleil brillait sur l’horizon , les ailes étendues du roi des airs marquaient , par des lignes adroitement tracées , les douze heures dû jour.
'Tous ceux qui, dans ce siècle grossier, conservaient quelque goût pour les arts , admiraient sur une colonne du cirque l’image d’une jeune femme, les cheveux tressés sur le front et noués par derrière ; cette jeune femme , comme par enchantement, portait àla main droite un cavalier dont elle tenait le cheval par un pied ; le caValier couvert d’une cuirasse, le cheval hennissant, semblaient écouter la trompette guerrière et ne respirer que les combats. Près de* la borne orientale du cirqu£, étaient représentés sur le bronze les conducteurs 'des chars qui avaient remporté le prix /et dont les triomphes, dans des temps reculés* avaient sou- •vent partagé l’empire en deux factions; ils paraissaient debout surjeurschars, courant dans la lice, retenant ou lâchant tour-à-tour les rênes de leurs
cpursiers , les encourageant du geste et delà voix. iao£ ]Non loin de là , sur une base de pierre , plusieurs animaux de l'Égypte, l’aspic, le basilic et le crocodile se livraient un combat mortel, image de la guerre que se font les médians; les formes hideuses de ces animaux , la rage et la douleur exprimées dans tout leur corps, le poison livide qui s’exhalait de leurs morsures, inspiraient un sentiment d’horreur et d’effroi. Un autre chef-d’œuvre fait pour charmer la vue , aurait du toucher et désarmer les vainqueurs : parmi les statues dont parle Nicctas x on admirait une Hélène avec son sourire rempli de charme et son attitude voluptueuse; Hélène avec la parfaite régularité de ses traits, sa chevelure flottant au gré des vents, ses yeux pleins de langueur, ses lèvres qui paraissaient de rose sur l’airain, ses bras, dont le bronze même montrait la blancheur; Hélène enfin avec toute sa beauté , et telle qu’elle parut devant les vieillards d’Ilion, ravis d’admi-
ration *a sa presence (i).
Constantinople renfermait plusieurs autres chefsd’œuvre qu’avaient admirés les siècles précédens; presque tous ceux qui étaient de bronze furent condamnés à périr; les croisés ne virent, dans ces monumens des arts que le métal dont iis étaient composés ; « ce que l’antiquité avait jugé d’uu » grand prix, dit JNicetas , devint tout-à-coup une
(i) Nous avons cherché à traduire le plus littéralement qu’il nous a été possible le passage entier de Nicetas dans la liibliuth. des Croisades , tom. u , exuait de Nicolas.
n°4 M- tnaliero commune; oe qui avait ooftléd immenses »> trésors, fut change*, par les Latins, en pièces de » monnaie de peu de valeur. » Les statues de marbre tentèrent moins la cupidité des vainqueurs, et ne reçurent d’autres outrages que ceux qui étaient inséparables du tumulte et du désordre de la guerre. • •
Les Grecs, qui paraissaient si fiers de leur, savoir, négligeaient eux-métnes l’étude des beauxarts. Les sciences de la Grèce, les lumières profanes de l’académie et du lycée, avaient fait place parmi eux aux débats de la scolastique; ils passaient avec indifférence devant l’Hippodrome, et n’avaient de vénération que pour les reliques et ies images des saints. Ces trésors religieux, conservés avec soin dans les églises et les palais de Bysance, attiraient, depuis plusieurs siècles , les regards du monde chrétien; dans les jours qui suivirent la conquête, ils tentèrent la pieuse cupidité des croisés. Tandis que la plupart des guerriers enlevaient l’or, les pierreries, les tapis et les riches étoffes de l’Orient , les plus dévots des pèlerins, et surtout les ecclésiastiques, recueillaient un butin plus innocent et plus lait pour des soldats de Jésus-Christ. Plusieurs bravèrent les défenses de leurs chefs et de leurs supérieurs, et ne dédaignèrent point d’employer tourtà-tour les supplications et les menaces, la ruse et la violence, pour se procurer quelques reliques, objet de leur respect et de leur vénération. L’histoire contemporaine eu rapporte plusieurs exemples , qui serviront à faire connaître l'esprit
des pèlerins vainqueurs (le Bysanee. Martm-Lilz, lJ0^ abbé de Paris an diocèse de Bâle, entra dansqiue église (pii venait d’être livrée au pillage, et-pénétra, sans être aperçu, jusque dans un lieu retiré où de nombreuses reliques se trouvaient déposées sous la garde d’un moine grcç (i). Ce moine grec était alors en prières, et levait des mains suppliantes vers. le ciel j sa vieillesse et ses cheveux blancs, sa piété fervente, la douleur empreinte sur sou front f 4evaicnt inspirer à-la-fois le respect et I9 pitié. Martin s’approche, avec un air de colère (2), du vénérable gardien du trésor sacré,- et prenait un ton menaçant , il lui- dit : « Malheureux vieib-
» lard , si tu ne me conduis au lieu où tu caches » tes reliques, prépare-toi à mourir sur l’heu- » re{3).« Le moine, effrayé de cette menace, se
(il Cum ergo vie/ ores victam , quant jure be.lli suant Jecerant , alacriler spoliarent , cœpit Martinus allas de sud etiam preedd cogita re, et tic ipse vacuus remaneret , proposait et ipse sacra tas inanus suas ad rapincun ex tende re, Le même Gunther raconte comment Martin fit violence à un prêtre grec. pour en obtenir de» reliques. Ën parlant de Marlin-Litz, Gunther se sert de ces expressiqsis singulières : Vrædo sanctus. Ou peut voir |a traduction de ce récit, qui peint si bien les mœurs du temps , dans 1» Billiolh. des Crois. , tom. n. „
(•>) Voce r/itideni terril ili vehementer increpitans. Gunther, t. xvi. v .
(3) Age , inrpdt , perfide senex , ostende. mihi qurts potiores servas reliquias vel scias te statï/n mords supplicia puniendum. P. 16.
i* *i HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 leva en tremblant, et montra un grand coffre de 1er, où le pieux abbé enfonça avec empressement scs deux mains (i), s’emparant de tout ce qu’il put trouver de plus précieux. Ravi de celte conquête, il courut cacher son trésor sur un vaisseau , et sut, par une sainte fraude , le dérober pendant plusieurs jours à la connaissance de tous les chefs et de tous les prélats de l’armée , qui avaient sévèrement ordonné aux pèlerins d’apporter dans un beu désigné, les reliques tombées en leur pouvoir.
Marti n-Lilz retourna d’abord auprès des chrétiens de la Palestine , qui l’avaient envoyé à Constantinople, et peu de temps après revint en Occident, chargé des dépouilles conquises sur le clergé de Bysancc. Parmi les reliques qu’il rapportait avec lui , on remarquait un morceau de la vraie croix, les ossemens de saint Jean-Baptiste, un bras de saint Jacques; la translation miraculeuse de ce trésor est célébrée avec pompe par le moine Guntlicr, auquel elle causait plus de surprise et de qoie que la conquête d’un grand empire (2). Si l’on eu croit la relation du moine allemand, les anges descendaient du ciel pour veiller sur les reliques de Marlin-Litz ; sur la roule du saint abbé, les tempêtes de la mer se taisaient , les pirates restaient immobiles; les brigands, fléaux des voya-
(1) Fcstinantcr et rapidè utrasque manus immersit. P. 16 et 17.
(») Voyez l’extrait de Guntlicr d.sus la Bibliothèque des Croisades , tom. n.
fleurs s arrêtaient , saisis de respect et de crainte, i iMifin Marlin-Litz Fut reçu à Bâle en triomphe , et les trésors qu’il avait sauvés de tant de périls furent distribués aux principales églises du diocèse.
Un autre prelre, nomme Galon de Dampierre, du diocèse de Langres, moins adroit ou moins heureux que Martin-Litz , n’avait point eu de part aux dépouilles des églises ; il alla se jeter aux pieds du légat du pape , et lui demanda, les larmes aux ^eux, la permission d’emporter dans son pays le chef de saint Marnas j un troisième ecclésiastique, qui était de la Picardie, ayant trouvé le chef de saint Georges et le chef de saint Jean-Baptiste , cachés parmi des ruines, se hâta de quitter Constantinople ; et, chargé d’un si précieux butin, vint offrir à la cathédrale d’Amiens , sa patrie , les reliques dont la Providence l’avait rendu possessesseur (i).
Les princes et les barons ne dédaignèrent point ces saintes dépouillés. Dandolo ayant eu en partage un morceau de la vraie croix , que l’empereur Constantin faisait porter devant lui à la guerre, en lit présent a la république de Venise. Baudouin garda pour lui la couronne d’épines de Jésus- Christ, et plusieurs autres reliques trouvées dans le palais de Bucoléon. Il envoya à Philippe-Auguste, roi de France, un morceau de la vraie croix (2),
(•) % oyez Ilist. Ecoles, de Fleury, tom. xvi , p. i43. (2) Plusieurs historiens contemporains , entr’autres Guillauinc-le-Breton, parlent des reliques que Philippe-Au- TOM. III.
a74 HISTOIRE DES CROISADES.
204 qui avait un pied de long, les cheveux de Jesus- Clirist enfant , et le linge dont l’Homme-Diéu fut enveloppé dans l’étable où il naquit.
Les prêtres et les moines grecs , dépouillés ainsi par les vainqueurs, abandonnèrent en pleurant les restes des saints qu’on avait confiés à leur garde, et qui chaque jour guérissaient les malades , faisaient marcher les boiteux , rendaient la lumière aux aveugles, la force aux paralytiques (2). Ces saintes dépouilles, que la dévotion des fidèles avait rassemblées de toutes les contrées de l’Orient, allèrent orner les églises de France et d’Italie, et furent reçues par les chrétiens d’Occident comme le trophée le plus glorieux des victoires que Dieu avait fait remporter aux croisés.
gustc reçut de Constantinople. (Voyez tom. xtv dédora Bouquet. ) Le morceau de la vraie croix dont il est ici question, avait été conservé dans le trésor de la Sainte-Chapelle jusqu’en 1791. A cette époque, il fut déposé au trésor de l’église de St. -Denis, où il fut enlevé en 1793 et transporté dans un comité de la Convention. M. l’abbé Villars, aujourd’hui membre de l’Académie française , obtint d’en être le dépositaire; celui-ci le confia ensuite à M. l’abbé Sicard. Après la mort de ce dernier, le morceau de la vraie croix trouvé parmi ses elfets, tomba entre les mains de scs créanciers. Au moment où nous publions cette nouvelle édition, 182G, ce pieux monument se trouve de nouveau dans le trésor de l’c'glise de St.-Dcnis.
(2) Nicclas 11c manque pas de parler des reliques de Constant inople , et on doit sc souvenir que les empereurs , lorsqu’ils provoquaient le secours des Latins, célébraient toujours les reliques que possédait la reine des villes. (Chap. 3.)
Constantinople était tombée au pouvoir des La- i lins le dixième jour d’avril; on approchait de la fin du carême. Le maréchal de Champagne, après avoir raconté quelques-unes des scènes que nous venons de décrire, dit avec naïveté : Ainsi se passèrent les fêtes de Pâques fleuries (i). Le clergé appelait les croisés à la pénitence ; la voix de la religion se fit entendre dans les cœurs endurcis par la victoire ; les soldats accoururent dans les églises qu’ils avaient dévastées, et célébrèrent les souffrances et la mort du Christ sur les débris de ses propres autels.
Cette époque solennelle inspira sans doute quelques sentimens généreux ; tous les Latins ne se montrèrent pas sourds au langage de la charité évangélique; nous devons dire ici, à la gloire des chevaliers et des ecclésiastiques, que la plupart d’ontr’eux protégèrent la liberté et la vie des citoyens, l’honneur des matrones et des vierges ; mais tel était l’esprit qui animait alors les guerriers, que tous les croisés se laissèrent entraîner à la soif du butin, et que les chefs comme les soldats, exercèrent, sans ménagement et sans scrupule, le droit que leur donnait la victoire de dépouiller les vaincus.
On avait désigné trois églises dans lesquelles toutes les dépouilles de Constantinople devaient être déposées. Les chefs ordonnèrent aux croisés d’apporter en coipmun le produit du butin, et
(i) 'Villehardouin, lib. v.
a»G HISTOIRE DES CROISADES.
ao4 menacèrent de la peine de mort et de l’excommunication tous ceux qui déroberaient le prix de la valeur et la récompense réservée aux travaux de toute l’armée. Plusieurs soldats , et même quelques chevaliers, se laissèrent entraîner à l’avarice, et retinrent des objets précieux tombés entre leurs mains. Ce qui fit , dit le maréchal de Champagne , que le Seigneur commença a les aimer moins (i). La justice des comtes et des barons se montra inflexible pour les coupables ; le comte de Saint-Paul fit pendre, l’écu au cou (a) , un de ses chevaliers qui avait détourné quelque chose du butin. Ainsi les Grecs, dépouillés par la violence, purent assister au supplice de quelques-uns des ravisseurs de leurs biens , et virent aveç surprise les règleme.HS d’une sévère équité mêlés aux désordres de la victoire et du pillage. Après les fêtes de Pâques , les croisés se partagèrent les richesses conquises ; la quatrième partie du butin fut mise en réserve pour celui des chefs qui serait nommé empereur, et le reste divisé entre les Français et
(i) « Car bien souvent, dit Villeliardouin, les bons pâtissent pour les mauvais. » (Lih. v.)
(a) Villehardouin , en parlant de la justice rigoureuse qu’on exerça contre ceux qui cherchèrent à détourner quelque chose du pillage, dit : Et en y eut tout plein de pendus. * Le comte Messir-e.de Saint-Paul en fist astacher un des siens , l’escu au col , convaincu d’en avoir restenu ; i 1 y en eust cependant d’austres petits et grands qui en recelèrent auxquels n’appartenaient pas de droit. » (Ljb. v. )
les Vénitiens. Les croisés français, qui avaient uo4 conquis Zara au profit de Venise, ne payèrent pas moins les cinquante mille marcs d’argent qu’ils devaient à la république ; on préleva cette somme sur la portion du butin qui leur appartenait. Dans le partage qui se fit entre les guerriers de la Lombardie , de l’Allemagne et de la France , chaque chevalier eut une part égale à celle de deux cavaliers, et chaque cavalier une part égale à celle de deux fantassins. Toutes les dépouilles des Grecs n’avaient produit (t) qu’environ onze cent mille marcs d’argent ; quoique cette somme surpassât
(i) Uue édition de Villebardouin porte le produit du butin,pour la part qui revenaitanx Français» à cinqcentmille marcs d’argent, ce qui équivaut ù vingt-sept millions j si on ajoute à cette somme les cinquante mille marcs dus aux Vénitiens, et prélevés avant le partage, ainsi que la part qui était réservée à ceux-ci, on trouvera que le produit total du butin s’élevait à près de soixante millions. Autant,, peutêtre , fut détourné au profit des particuliers. Les trois incendies qui avaient dévoré plus do la moitié de la ville, avaient détruit autant de richesses encore;. et dans la profusion qui suivit le pillage, les effets les plus précieux avaient tellement perdu de leur valeur , que le profit des Latins n’équivalait probablement pas au quart de ce qu’il en coûtait aux Grecs. Ainsi l’on peut croire que Constantinople , avant d’être attaquée, possédait pour environ six cent millions de richesses. Vigenère, dans ses notes sur Villehardouin, fait l’observation suivante à l’occasion du passage de l’historien où il est question du pillage de Constantinople : « Le butin de Constantinople est peu de chose pour uno telle ville. » ( Pag. gu)
a78 HISTOIRE DES CROISADES.
ao4 de beaucoup les revenus de tous les royaumes de l’Occident, elle était loin de représenter la valeur des richesses accumulées dans Bysance. Si les barons et les seigneurs , en se rendant maîtres de la ville , s’étaient contentés d’imposer un tribut aua liabitans , ils auraient pu recueillir une somme plus considérable; mais cette manière pacifique d’erîvaliir des trésors ne convenait ni à leur caractère ni à leur humeur. L’histoire rapporte que les Vénitiens, plus éclairés, donnèrent dans celte circonstance de sages conseils , et firent des propositions qui furent rejetées avec dédain (i). Les guerriers français ne savaient point soumettre aux calculs les avantages de la victoire; le produit du pillage était toujours à leurs yeux le plus digne fruit de la conquête et la plus noble récompense de* la valeur.
Lorsqu’ils se partageaient ainsi les riches dépouilles de l’empire d’Orient , les croisés se livraient à la joie, et ne voyaient point la faute qu’ils avaient faite en ruinant un pays qui allait devenir leur patrie ; ils ne réfléchirent pas que la ruine des vaincus pouvait entraîner un jour celle des vainqueurs, et qu’ils deviendraient aussi pauvres que les Grecs qu’ils venaient de dépouiller. Sans regrets et sans prévoyance , espérant tout de leur épée ,
(i) Ils offraient de prendre la masse des dépouilles et de donner quatre cents marcs à chaque chevalier, deux cents à chaque prêtre ou cavalier, et çeut à chaque soldat, f Lebeau, Ilist. du Bus-Empire , tom. xx; pag. 5oti, )
ils s’occupèrent de nommer un chef qui régnât sur 1204 un peuple en deuil et sur une ville désolée. La pourpre impériale avait toujours le même éclat ù leurs yeux, et le trône, ébranlé par leurs armes , était encore l’objet de leur ambition. Six électeurs furent choisis parmi les nobles Vénitiens, et six autres parmi les ecclésiastiques français (1), pour donner un maître à Constantinople ; les douze électeurs s’assemblèrent dans la chapelle du palais de Bucoléon, et jurèrent, sur l’Évangile, de ne couronner que le mérite et la vertu (2).
Trois des principaux chefs de la croisade méritaient également les suffrages des électeurs. Si la pourpre était le prix de l’expérience , de l’habileté dans les conseils, des services rendus à la cause des Latins, on devait en décorer Henri Dando-
(1) Les six ecclésiastiques nommés par les Français pour élire un empereur, furent les évêques de Soissons, d’IIalbcrstadt , de Troyes, de Bethléem, de Ptolémaïs, et l’abbé de Lucelane. Les noms des commissaires vénitiens se trouvent dans Ramnusius ; nous les faisons connaître ici d’après lui : Vitale Dandolo , Othon Querini, Bertuccio , Contarini , Pantaleone Barbo , Giovanni Baseggio ; le meme historien nous apprend que ce fht Pantaleone Barbo qui s’opposa à l’élection de Dandolo. L’original du traité est dans la chronique dWndré Dandolo , pag. 3os4-33o ; et l’élection dans Villcliardouin, lib. v, n05. i36-i4o. Ducange a fait quelques observations curieuses. ( Ibid. )
(2) Villehardouin dit. qu’il 11’est pas étonnant « qu’il y eut tant d’aboyans après une telle dignité et honneur que celle de l'empire. » .
u8o HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 lo (i), qui avait été le mobile et l’âme de l’entreprise. Le marquis de Montfcrrat réunissait également les titres les plus recommandables (2). Les croisés l’avaient choisi pour leur chef, et les Grecs le reconnaissaient déj4 pour leur maître. Sa bravoure, éprouvée dans nulle combats, promettait un ferme et généreux soutien au trône, qui se relevait du sein des ruines. Saprudencç, sa modération, pouvaient faire espérer aux Latins et aux peuples de la Grèce, qu’une fois élevé à l’empire , il réparerait les mallieirrs de la guerre. Baudouin n’avait pas moins de droits à la couronne impériale que scs deux concurrens; le cqmte de Flandre était parent des plus puissans monarques de l’Occident, et descendait, par les femmes, de Charlemagne. J1 se faisait chérir des soldats , dont il partageait tous les dangers; il avait mérité l’estime des Grecs, qui, au milieu même dos désordres delà conquête, le célébraient comme le champion de la chasteté et de l’honneur. Baudouin était le protecteur des faibles , l’ami des pauvres; il aimait la justice et ne redoutait point la vérité. Sa jeunesse , qu’il avait honorée par debrillans exploits et de solides vertus,
(1) Villehardouin se home à faire remarquer que Dandolo était logé dans l’un des plus beaux palais du monde. ( Lib. v.)
(1) Nicelas présente toujours ce marquis de MontXerrat comme le chef d’une puissance maritime. (Pag. 384.) L’historien de Bysance ignore presque toutes les origines des guerriers francs.
donnait aux sujets du nouvel empire l’espérance iao4 d’un règne long et fortuné; le rang qu’il tenait parmi les guerriers *et les princes, sa piété, ses lumières, son amour pour l’étude et pour les savans, le rendaient digne de s’asseoir sur le trône d’Auguste et de Constantin. •• *
Les électeurs arrêtèrent d’abord leurs regards sur le vénérable Dandolo; mais les républicains de Venise tremblèrent de voir un empereur parmi leurs concitoyens (1). «Quen’aarons-nous pas à craindre,
» disaient-ils, d’un Vénitien, devenu le maître de la » Grèce et d'une partie de l’Orient? Serons-nous » soumis à ses lois, ou bien demeurera-t-il soumis » aux lois de notre pays ? Sous son règne et sous » celui de ses successeurs, qui nous assurera que » Venise, la reine des mers, ne deviendra pas une » des villes de cet empire? » Les Vénitiens , en parlant-ainsi, donnaient de justes éloges au caractère et aux vertus de Dandolo; ils ajoutaient que leur doge, parvenu au terme d’une vie remplie de grandes actions, n’avait plus qu’à finir ses jours avec gloire, et que lui-même trouverait plus glorieux d’être le chef d’une république victorieuse, que le souverain d’un peuple vaincu. « Quel Ro- » main, s’écriaient-ils, aurait voulu quitter le
(t) L’historien Andrc Dandolo, après avoir rapporté les noms do ceux qui donnèrent leur voix au doge, vante la noble fidélité d’un Vénitien, qui se refusa d’élire le doge à l’empire deConstantinople. Il l’appelle quidam V cnctorum fidelit et nobilis senex.
a8» • HISTOIRE DES CROISADES.
ia<>4 » titre de citoyen de Rome, pour devenir le r#i de » Carthage ? » •*
En terminant lelirs discours, les Vénitiens conjurèrent l’assemblée de choisir un empereur parmi les autres chefs de l’armée. Dès-lors le choix des électeurs ne pouvait plus se porter que sur le comte de Flandre et le marquis de Montferrat ; les plus sages craignaient que celui des deux coneurrens qui n’obtiendrait pas l’empire ne fît éclater son mécontentement, et ne désirât’ la chute du trône occupé par son rival. On se ressouvenait encore des violens débats qui , dans la première croisade , avaient suivi l’élection de Godefroi de Bouillon, et des troubles suscités dans le royaume naissant de Jérusalem par l’ambition jalouse de Raymond de Saint-Gilles. Pour prévenir les effets d’une funeste discorde , on crut devoir arrêter d’avance que celui des princes qui obtiendrait les suffrages pour la couronne impériale , céderait à l’autre , sous la condition de foi et hommage, la propriété de l’îîe de Candie et de toutes les terres de l’empire situées au-delà du Bosphore (i). Après cette décision, les électeurs ne s’occupèrent plus que de l’élection d’un empereur : leur choix fut longtemps balancé. Le marquis de Montferrat parut
(i) « Pourquoi faisons que celui qui aura l’empire donne à l’autre toutes les terres au-delà le canal de vers la Turquie , avecque l’île de Crète. * (Lib. v. ) Voyeï dans Nicolas, cliap. îv, le partage des villes de l’empire. ( Bibliothèque des Crois., tom. n.)
d’abord réunir les suffrages: mais les V énitiens craii- i gnaient de voir sur le trône de Constantinople un prince qui avait quelques possessions dàns le<voisinagedeleur territoire; ils représentèrent à l’assemblée que l’élection de Baudouin conviendrait mieux aux croisés, et qu’elle aurait surtout le grand avantage d’intéresser à la gloire et au maintien du nouvel empire, la nation belliqueuse des Flamands et des Français. Les intérêts et les jalousies de la politique, et sans doute aussi la sagesse et l’équité, firént enfin tomber tous les suffrages sur le comte de Flandre.
Les croisés, assemblés devant le palais de Bucoléon , attendaient avec impatience la décision dos électeurs. A l’heure de minuit, l’évêque de Sbissons s’avança sous le vestibule, et prononça à haute voix ces paroles : « Cette heure de la nuit qui vit naître le » Sauveur du monde, donne naissance à un nouvel » empire, sous la protection du Tout-Puissant.
» Vous avez pour empereur Baudouin, comte de « Flandre et de Hainaut (i). » Il s’éleva des cris de joie parmi les Vénitiens et les Français. Le peuple de Constantinople, qui avait si souvent changé de maître, reçut sans répugnance celui qu’on venait de lui donner, et mêla ses acclamations à celles des Latins. Baudouin fut élevé sur un
(i) « Nous vous le nommerons doneque à l’heure que J.-C.ful nay. C’est lecointc Baudouin de Flandre etde Hayuault; là-dessus s’éleva un grand cri. » (Lib. iv. ) Nicetas raconte tes cérémonies de l’élection de l’empereur; on peut en voir la curieuse description chap'. iv.
a84 HISTOIRE DES CROISADES.
1204 bouclier et porté eu triomphe dans l’église de Sainte-Sophie. Le marquis de Montferrat suivait le cortège d<? son rival (1); la généreuse soumission dont il donna l’exemple fut louée par ses compagnons d’armes, et sa présence n’attira pas moins les regards que la pompe guerrière qui entourait le - nouvel empereur.
La cérémonie du couronnement fut renvoyée au quatrième dimanche après Pâques. Dans l’intervalle , on célébra avec beaucoup d’éclat le mariage du marquis* de Montferrat avec Marguerite de Hongrie , veuve d’Isaac (a). Constantinople vit dans ses murs les fêtes et les spectacles de l’Occident, et, pour la première fois, les Grecs entendirent , dans leurs églises , les prières et les hymnes» des Latins. Au jour fixé pour le couronnement de l’empereur , Eaudouin se rendit à Sainte-Sophie, accompagné des barons et du clergé. Là, pendant qu’on célébrait le service divin, l’empereur fut élevé sur un trône d’or, et reçut la pourpre des mains du légat du pape , qui remplissait les fonctions de patriarche. Deux chevaliers portaient devant lui le laticlave des consuls romains, et l’épée impériale, qu’on revoyait enfin
(1) Ce qui fait dire à Villehardouin : « Le marquis de Montferrat, sans mauvaise humeur , lui fit l’honneur tant -qu’il put. » (Lib. v.)
4 (a) «Sur ces entrefaites le marquis Boniface épousa ,1’impératrice , qui fut femme à l’empereur Isaac et dame du roi de Hongrie, » ( Lib. v. )
dans la main des guerriers et des héros. Le chef iao4 du clergé , debout devant l’autel , prononça dans la langue grecque cçs paroles : II est digne de ré- t gner; et tous les assistans répétèrent en chœur :
Il en est digne, il en est digne. Les croisés faisant entendre leurs bruyantes acclamations , les clisvaliers couverts de leurs armes , la foule misérable des Grecs , le sanctuaire dépouillé de ses antiques ornemens et rempli d’une pompe étrangère, présentaient à -la -fois un spectacle solen- , nel et lugubre , et montraient, tous les malheurs de la guerre au milieu des trophées de la victoire. Entourés des ruines d’un empire, les. spectateurs les plus éclairés durent remarquer parmi les cérémonies de cette journée celle dans laquelle , selon fusagre des Grecs , on offrit à Baudouin un petit vase rempli de poussière et d’ossemens , et un flocon d’étoupes enflammées (i) , symbole dé la brièveté de la vie et du néant des grandeurs humaines.
Avant la cérémonie de son couronnemertt le nouvel empereur avait distribué à ses compagnons
(i) La ceremonie des étoupes allumées a lieu encore à l’exaltation des papes ; on leur répète ces paroles : Sit transit gloria muncli! V illehardouin se borne à dire : « Le jour du couronnement arrivé, l’empereur Baudouin fust couronné à grande joie et magnificence, l’an de l’incarnation de Notre -Sauveur mccv. De là fut mené à grande ptfinpe dk palais de Bucaljon ; puis quand ^ces leste:, furent passées cfu commença à vaquer aux affaires, » (Lib. v;)
jSC * HISTOIRE DES CROISADES.
ia<>4 l^armes ^es principales dignités de l’empire. Lo maréchal de Champagne , Villehardouin , obtint le titre de maréchal de Romanie ; le comte de Saint-Paul, la dignité de connétable ; la charge de provestiaire ( grand-maître de la garde-robe ) , celles de grand échanson et de bouteillier, furent données à Conon de Béthune , à Macaire de Saint e-Ménéhould , à Miles de Brabant. Le doge de Venise , créé despote ou prince de Romanie , eut le droit de porter des brodequins de pourpre , privilège réservé, chez les Grecs, aux princes de la famille impériale. Henri Dandolo représentait à Constantinople la république vénitienne ; la moitié de la ville était son domaine et reconnaissait ses lois ; il s’élevait par sa dignité , autant que par ses exploits , au-dessus de tous les princes, de tous les grands de la cour de Baudouin ; lui seul était exempt de rendre foi et hommage à l’empereur pour les terres qu’il devait posséder (i).
Cependant les seigneurs et les barons *se montraient impatiens de partager les villes et les pro- . vinces de l’empire. Dans un conseil composé do douze patriciens de Venise et de douze chevaliers
(i) Tour le gouvernement des Latins , voyez Ducange , Histoire de Const., pag. 37 , du lignage d’oulre-mcr, et ses notes savantes sur Villehardouin. Dans les épîtres * d’innocent III on trouve l'institution civile et ecclésiastique de l’fenpii'e 'latin de Conlantinople. ( Muralori , .Rer. Ital. scriptor., tonv. ni, art. 1 , pip. 94 à io5 des Gestes dJ innocent. )
français, toutes les terres conquises furent divi- i»<>4 sees entre les deux nations. La Bithynie, la Romanie ou la Thracc , Tlicssalonique , tçute la Grèce , depuis les Tliermopyles jusqu’au cap Suuium, les plus grandes îles de l’Archipel, tombèrent dans le partage et spus la domination des Français. Les Vénitiens obtinrent les Cyclades et les Sporades dans l’ Archipel , les îles et la côte orientale du golfe Adriatique , les côtes de la Propontide et celles du Pont-Euxin , les riv^ps de l’Hèbre et du Yardas , les villes de Cypsèdes, de Didymotique, d’Andrinople, les contrées maritimes de la Tbessalie , etc. ; telle fut d’abord la distribution des terres de l’empire. Mais des circonstances qu’on n’avait point prévues , la diversité des intérêts , les rivalités de l’ainbilion, toutes les chances de la fortune et de la guerre , apportèrent bientôt des changemens à cette division du territoire. L’histoire entreprendrait en vain de suivre les conquéfans dans les provinces tombées en leur pouvoir ; il serait plus facile de marquer le cours d’un torrent débordé, et de retracer le chemin des tempêtes , que de fixer l’état des possessions incertaines et passagères des vainqueurs de Bysance (1).
(1) Dans le traite' de partage , l’ignorance des copistes a défigure presque tous les noms. Une carte de l’empire de Constantinople , serait un travail extrêmement utile. Nous, avons cherché à réunir toutes les notions connues sjir les états fondes par les Latins dans l’empire de Bysance , dans
j88 HISTOIRE DES CROISADES.
ao4 Les terres situées au-delà du Bosphore avaient été érigées en royaume , et données avec l’île de Candie au marquis de Montferrat. Boniface les écliangea contre la province de Tbessalonique , et vendit l’ile de Candie à la république de Venise pour trente livres pesant d’or (t). Les provinces d’Asie furent abant^nnées au comte de Blois, qui prit le titre de duc de Nicée et de Bithynie. Dr ns la distribution des villes et des terre%de l’empire , cliacuu des seigneurs et des barons avait obtenu des domaines dont l’étendue et la richesse étaient proportionnées au rang et aux services-, du nouveau possesseur. Lorsqu’ils entendaient parler de tant de pays dont ils ne connaissaient qu'à peine les „ noms , les guerriers de l’Occident s’étonnaient de leurs conquêtes, et croyaient que la plus grande partie de l’univers était promise à leur ambition." Dans l’ivresse de leur joie , ils se déclaraient les maîtres de toutes les provinces qui avaient formé l’empire de Constantin. Ou, tira au sort les pays des Mèdes et des Parthes , les royaumes qui étaient sous la domination des Turcs et des Sarrasins (2).^ plusieurs
un Éclaicissement spécial à la fin du volume. Ce traité de partage est en eulier dans Muratori, loc. citât. Nicetas est entré dans beaucoup de détails sur le traité* de partage. ( Biblioth. des Croisades , tom. 11. )
(1) Cette vente est du mois d’août 1204. Sanuli la rapporte en entier, pag. 533.
(2) Nicetas gémit surfe déplorable orgueil des Francs et
barons voulaient régner à Alexandrie ; d’autres se i-io4 disputaient le palais des sultans d’Iconium. -, quelques chevaliers échangeaient ce que le sort leur avait donné contre des possessions nouvelles ; d’autres se plaignaient de leur partage , et demandaient une augmentation de territoire. Avec les trésors qui provenaient du pillage de la capitale , les vainqueurs achetaient les provinces de l’empire; on vendait, on jouait aux dés les cités • ' et leurs habitans. Constantinople fut pendant quelques jours un marelté où l’on trafiquait de la mer et de ses îles , des peuples et de leurs richesses; où l’univers romain était mis à l’enchère , et trouvait des acheteurs dans la foule obscure des croisés. •
Tandis que les barons et les chevaliers se dis- 1 ' trdwiaient ainsi les villes et les royaumes ,1’ambmon' du clergé latin ne demeurait point oisive., et s’occupait d’ènvajiir les dépouilles de l’église grecque. Toutes les églises de Constantinople furent partagées entre les Français et lès Vénitiens; on nomma des prêtres des deux nations pour desservir les temples enlevés aux yafucus', et Constantinople ne vit plus dans ses murs que les cérémonies religieuses de l'Occident. Les chefs de la croisade avaient décidé entr’eux , que si l’erp pereur de Constantinople était choisi parmi les Fran-
snr les malheurs de sa patrie, partagée par des hommes Lai bai es qui ne comprenaient pas Homère. (Chap. 4-}
TOM. lit. XQ
aqo HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 çais , on prendrait le patriarche parmi les Vénitiens. D’après cette convention , qui avait précédé la conquête, Thomas Morosini (i) fut élevé sur la chaire de Sainte-Sophie ; des prêtres et des évêques latins furent envoyés en même temps dans les autres villes conquises , et prirent possession des biens et des dignités du clergé grec. Ainsi le culte de Rome s’associait aux victoires des croisés, et faisait reconnaître son empire partout où flottaient les étendards des vainqueurs (a).
Rien ne résistait plus aux armes des croisés ; tout tremblait devant eux ; la renommée publiait partout leurs exploits et leur puissance -, mais , en jgtant leurs regards dans l’avenir , les chefs de-
( i) Le pape ne voulut pas d’abord reconnaître cette élec-, lion, qui lui semblait une usurpation des droits du Sie'gc ; mais comme Morosini était un ecclesiastique d’un graud mérite, Innocent craignit d’en choisir un autre. Morosini fut envoyé à Constantinople, non 'pas comme l’élu des croisés, mais comme l’élu du pape. Les Vénitiens exigèrent que le nouveau patriarche fit serment de ne choisir pour chanoines électeurs de l’église Sainte-Sophie que des Vénitiens qui auraient habité Venise au moins pendant dix ans; le clergé s'opposa à cette prétention, et on ne compte de patriarches vénitiens que le premier et le dernier de ceux dont l’histoire nous a conservé le nom.
(a) Villehardouin ne parle que très légèrement des institutions fondées par les croisés dans l’empire. Les chroniqueurs de ce temps s’occupaient peu des institutions publiques, et ces choses se faisaient sans qu’ils s’en aperçussent. Nicolas entre dans des détails plus satisfaisant , cliap. 4 et suiv. ( Bibliolh . des Crois., tom. 11.)
valent craindre que la retraite ou la mort de leurs iao+ guerriers ne laissât sans défenseurs l’empire qu’ils venaient de fonder* Déjà la capitale et les provinces manquaient d’irabitans. La population , affaiblie et dispersée-, ne pouvait sulïire ni à la culture des terres , ni aux travaux dés villes. Dans cette conjoncture, les comtes et les barons , qui attendaient toujours avec crainte les jugemens du chef de l’Eglise, redoublèrent dé soumission pour le souverain pontife , et recherchèrent son appui, dans l’espoir que le Saint-Siège ferait déclarer l’Occide«t pour leur' cause, et qu’à la voix du père des fidèles un grand nombre dé Français , d’Italiens et d’Allemands viendraient peupler et défendre le nouvel empire (1).
Après son couronnement , Baudouin écrivit au pape pour lui annoncer les victoires extraordinaires par lesquelles il avait plu à Dieu de couronner le zèle des soldats de la croix (2). Le nou-
(ï) Il existe, sous la date de i2o5, une lettre du pape Innocent à l’archevêque de Reims pour l’inviter à envoyer des piètres et des élèves pourenseiguer les bonnes doctrines à Constantinople. ( Batonius, ad ann. i‘io5. )
(2) Laletlre de Baudouin, curieusepar les détails que le nouveau, souverain donne au Saint-Père sur la prise *do Constantinople; est rapportée dans Barohius, ad artn. i2o/tt En vàici la suscription t Au très Saint-Père , au très cher seigneur Innocent , souverain pontife par la grâce de Dieu Baudouin , empereur de Constantinople , et toujours auguste comte de Flandre et de llaînauV, son chevalier toujours fidèle. ' -< *
If)..
»2o4 tcI empereur, qui prenait le litre de clievalicf du Saint-Siège , rappelait au souverain pontife les perfidies et la longue révolte des Grecs. «• Nous » avons soumis à vos lois, disait-il , cette ville , » qui , en haine du Saint-Siège, pouvait à peine » entendre le nom du prince des apôtres ^ et » n’accordait pas une seule église à celui qui a » reçu dü Seigneur la suprématie sur toutes les » églises. » Baudouin invitait dans sa lettre le . vicaire de Jésus-Christ à imiter l’exemple de ses prédécesseurs, Jean, Agapet et Léon , qui avaient visité en personne l’église de Bysance. Pour achever la justification des pèlerins devenus maîtres de l’empire grec, l'empereur latin invoquait le témoignage de tous les chrétiens d’Orient. « Lors- « que nous sommes entrés dans cette capitale , » ajoutait-il, plusieurs habitans de la Terre-Saiute, » qui se trouvaient au milieu de nous , faisaient » éclater leur joie au-dessus de tous les autres, et » répétaient hautement qu’on avait rendu à Dieu » un service plus agréable que si l’on avait repris » Jérusalem. »
Le marquis de Montferrat adressait en même temps au souverain pontife une lettre, dans laquelle il protestait de son humble obéissance à toutes les décisions du Saint-Siège (i). « Pour moi, » disait le roi dp Thessalonique , qui n’ai pris la » croix qne pour l’expiation de mes péchés , et
(i) Gesta Innocent. , lib. 8, rj>.
-v'Sa?
Qigitized by Goi
IJVRE XL *)3
» non pour pécher avec plus de licence, sous pré- 1304 » texte de religion , je me soumets aveuglément à » votre volonté. Jugez-vous que ma présence soit » utile en Romanie, j’y mourrai en combattant » vos ennemiset ceux de Jésus- Christ; pensez-vous » au contraire que je doive abandonner ces riches » contrées , n’ayez égard ni aux biens ni aux di- » gnilés que j’y possède, je suis prêt à retourner » en Oçcidqiit; car je ne veux rien faire de ce » qui peut attirer sur moi la colère du souverain » juge. » '
Le doge de Venise, qui jusqu’alors avait bravé avec tant de fierté les menaces et les foudres de l’église , reconnut la souveraine autorité du pape, et joignit ses protestations et scs prières à celles de Bouifàce et de Baudouin. Pour désarmer la colère d’innocent , il lui représentait que la conquête de ' Constantinople avait préparé la délivrance de Jérusalem , et vantait les richesses d’un pays que les croisés i venaient enfin de soumettre aux lois du Saint-Siège (i). Dans toutes leurs lettres au sou-
(r) Baron ius, ad ann. iao5, a rapporté une lettre assez eurieuse d’innocent à Dandolo sur lesarlicles du ira ilé de partage qui concernent les biens du cierge'. Le pape est plus sévère envers les croisés que Nicctas lui-même ; l’indignation que lui avait donnée la désobéissance des croisés, le portait à exagérer leurs torts. Les expressions de la lettre prouvent qu’il y avait plus d’amertume que de vérité dans les réponses d’innocent. ( Gest. Innocent., Muratori, Sc/iplor. rer. ital. , tom. m , pn£. i, cap. q4‘io5.)
ag4 HISTOIRE DES CROISADES,
vorain pontife el aux fidèles de l'Occident, les conquérans de Bysatiee parlaient de l'empire grec comme d’une nouvelleTerre-Pi omise qui attendait les serviteurs de Dieu et les soldats de Jésus- Christ.
fci* * . 'J
Innocent avait été long-temps irrité de la désobéissance des croisés j dans sa réponse, il reprochait avec amertume à l’armée victorieuse des Latins , d’avoir préféré les richesses fle la terre à celles du ciel ; il réprimandait les chefs d’avoir exposé aux insultes des soldats et des valets de farinée l'honneur des femmes et des filles celui des vierges consacrées au Seigneur; d’avoir ruiné.Constantinople , pillé les grands et les petits , violé le sanctuaire , et porté une main sacrilège sur les trésors des églises. Cependant le père des fidèles n’osait sonder la profondeur des jugemens de Diou ; il se plaisait à croire que les Grecg avaient été justement punis de leurs fautes, et que les croisés étaient récompensés comme les instrumetis de la Providence , comme les vengeurs de la justice divine. « Redoutez , disait-il aux Latins , la colère » du Seigneur ; espérez avec crainte qu’il vous » pardonnera le passé , si vous gouvernez les peu- » pies avec équité , si vous êtes fidèles au Saint- » Siqge , et , slir toute chose , si vous avez une » ferme résolution d’accomplir votée vœu pour la » délivrance delà Terre-Sainte. » "
Cependant le souverain pontife était louché au fond du cœur des prières et de l’humble soumission des héros et des princes dont les exploits fai-
saient trembler l'Orient. Le cardinal Pierre de Capoue avait donne l’absolution aux Vénitiens excommuniés depuis le siège de Zara. Innocent blâma d’abord l’indulgence de son légat, et finit par confirmer le pardon accordé à Dandolo et à ses compatriotes. Le pape approuva l’élection de Baudouin, qui prenait le titre de chevalier du Saint- Siège (1) , et consentit à reconnaître un empire auquel il devait donner des lois. Plus les croisés se montraient soumis à son autorité , plus il lui semblait que leurs conquêtes devaient intéresser la gloire de Dieu et celle du vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Il écrivit aux évêques de France , et leur dit que le Seigneur avait voulu consoler l’église par la conversion des hérétiques j que la Providence avait humilié les Grecs , peuple impie , superbe et rebelle , et remis l’empire entre les mains des Latins , nation pieuse , humble et soumise. Le souverain pontife invitait, au nom de l’empereur Baudouin , les Français de tout sexe et de toute condition , à se rendre dans la Grèce (2) pour y recevoir des terres et des richesses selon leur mérite et leur qualité. Il promettait les indulgences de la ci'oisade à tous les fidèles qui , partageant la gloire des croisés, iraient défendre et faire tleurir le nouvel empire d’Orient (3).
(1) Voyez les notes de la page 291.
(2) Baronius, ad ann. i2oâ.
(3) Voyez d’ailleurs les lettres du cardinal Benoît de
ayf> HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 Cependant le pape ne perdait point de vue l’expédition de Syrie , et paraissait persuadé que les secours envoyés à Constantinople devaient contribuer à la délivrance des saints lieux. Le roi de Jérusalem implorait plus que jamais, par ses lettres et ses ambassadeurs , la protection efficace du Saint- Siège et celle des princes de l’Orient.
Le nouvel empereur de Bysance ne renonçait point à l’espoir de secourir les colonies chrétiennes de Syrie, et pour relever le courage de ses frères tle la Terre-Sainte, il envoya à Ptolémaïs la chaîne du port et les portes de Constantinople (i). Lorsque ces trophées de la victoire arrivèrent dans la Palestine , la disette , la famine , tous les fléaux d’une guerre malheureuse ravageaient les villes et les campagnes. A la nouvelle d’un prochain secours, le peuple de Ptolémaïs passa bientôt de l’excès de la douleur à tous les transports de la joie. La renommée , en publiant les conquêtes miraculeuses des compagnons de Baudouin et, de Boniface, porta l'espérance et la sécurité dans lotîtes les villes chrétiennes de Syrie , et répandit la terreur parmi les Musulmans. Le sultan ^lalek-Adel venait de conclure une trêve avec les chrétiens , et tremblait qu’elle ne fut rompue (2) , lorsque
Sainte-Suzane au marquis de Namur, aux archevêques de Reims, de Lyon et de Bourges. (Barouius, ad anu. 1204.) (1) Nicetas, chap. 4-
(a) Innocent, qui avait si violemment censuré l’enUe-»
tout-à-coup il dut son salut à l’événement mémo? 1304 (jui avait causé ses alarmes.
? É;1 plupart des défenseurs de la Terre-Sainte, qui n avaient connu que les maux de la guerre, voulurent partager la gloire et la fortune des Français et des Vénitiens. Ceux-mèmes qui avaient quitté 1 armée victorieuse à Zara, qui avaient blâmé l’expédiiion de Constantinople, crurent que la volonté du ciel les appelait sur les rives du Bosphore; ils • abandonnèrent la Terre-Sainte : le légat du pape,
Pierre de Capoue, fut entraîné par l’exemple des autres croisés, et vint animer par sa présence le 7.ele du cierge latin qui travaillait à là conversion «les Grecs (1); les chevaliers de Saint-Jean et du Temple accoururent aussi dans la Grèce, où la gloire et de riches domaines étaient promis à leur valeur; le roi de Jérusalem était resté à Ptolémaïs presque seul^, et sans aucun moyen de faire respecter la treve qu’il venait de conclure avec les infidèles.
Baudouin s’empressa d’accueillir les défenseurs de la Terre-Sainte ; mais la joie que lui causa leur arrivée fut troublée par la nouvelle qu’il reçut de
prise des croisés sur Constantinople, dans ses lettres d’exhortation aux évêquesde France pour la croisade d’outre-mer, déclare que la pvise de Constantinople a plus afflige le sultan d Égypte *IU® la prise de Jérusalem même. ( Ad aun. 1306.)
(1) Le pape écrit h ce sujet une lettre h son légat, où il 1 accuse de s etre rendu à Constantinople par cupidité, et d avoir abandonné l’église de Jémsalem. (Baronius, ibid. )
HISTOIRE DES CROISADIS.
la mort de sa femme Marguerite de Flandre; cette princesse, embarquée sur la flotte de Jean de Nesle, croyait trouver son mari dans la Palestine; succombant à la fatigue , et peut-être au cliagrin d’une longue absence, elle tomba malade à Ptolémaïs, et mourut en apprenant que Baudouin venait d’être nommé empereur de Constantinople. Le vaisseau destinéà ramener sur les rives du Bosphore la nouvelle impératrice, ne rapporta que sa dépouille mortelle. Baudouin, au milieu de ses chevaliers, pleura la mort d’une princesse qu’il aimait tendrement, et qui , par ses vertus et les grâces de sa jeunesse, devait être l’ornement et l’exemple de la cour de Bysance. Il la fit ensevelir avec une grande pompe dans l’église de Sainte-Sophie, où, peu de jours auparavant, il avajt reçu la couronne impériale (i). Ainsi le peuple de Constantinople vil presque en même temps le couronnement d’un empereur et les funérailles d’une impératrice; les jours de triomphe et de joie furent mêlés à des jours de deuil. Ce contraste des fêtes de la mort et des pompes de la victoire et du tronc, semblait offrir une fidèle image de la gloire des conquérans et des destinées futures du nouvel empire.
L’empereur et ses barons , avec les secours qu’ils
(1) Pour la mort de l’épouse de Baudouin, on peut lire le lib. iv, §. a, de l’ouvrage du P. d’Oulremau, Conslantinop. Delgic. L’historien s’est particulièrement occupéde la famille des Baudouin.
venaient de recevoir, avaient à peine vingt mille iao{ hommes pour défendre leurs conquêtes et contenir le peuple de la capitale et des provinces. Le sultan d’Iconium et le roi des Bulgares (i) menaçaient depuis long-temps d’envahir les terres voisines de leurs états j l'ébranlement et la chute de l’empire grec offraient à leur ambition et à leur jalousie une occasion favorable d’éclater. Les peuples de la Grèce étaient vaincus sans être soumis. Comme dans le désordre qui accompagna la conquête de Bysancc, on ne reconnaissait plus d’autre droit que la force et l’épée, tous les Grecs qui avaient encore les armes à la main, voulurent se faire une principauté ou un rojaume. Partout des états et des empires nouveaux s’élevaient du sein des ruines et menaçaient déjà celui que les croisés venaient d’établir. ♦ '
Un petit-fils d’Andronic fondait dans une pro:vince grecque de l’Asie mineure la principauté de Trébisonde (a); Léon Sgurrc, maître de la petite
(1) Voyez la lettre d’innocent au roi des Bulgares, vassal immédiat du Saiut-Siege. ( Gest . Intioc., Muratori, Script, rer. Italie. , tom. m, pag. 1, cap. g4.-io5.)
(2) Le nom de Trebisonde se trouve presque dans tous les romanciers des xive. et xvc. siècles; nous indiquerons dans l’Eclaircissement sur la fondation et le partage des principautés franques de Constantinople, la cause présumable de cet engouement de nos romanciers pour le nom sonore de Trébisonfle. (Voyez l’Eclaircissement à la fin de ce volume. )
3oo HISTOIRE UES CROISADES,
iaoif ville de Napoli , avait étendu ses domaines par l’injuslice et la violence ; et pour nous servir d’une comparaison de Nicetas, il s’était agrandi comme le torrent qui s’enfle dans l’orage et se grossit des eaux de la tempête. Conquérant barbare, tyran farouche et cruel, il régnait, ou plutôt il répandait la terreur dans l’Argolide et l'isthme de Corinthe. Michel-Lange Comnène, employant les armes de la trahison, relevait slc royaume d’Epire et retenait sous ses lois un peuple sauvage et belliqueux. Théodore Lascaris qui, comme Éuée, avait fui sa patrie livrée aux flammes , rassemblait des troupes dans la Bithynie, et se faisait proclamer empereur à JNicée, d’où sa famille devait un jour revenir en triomphe dans Constantinople (i).
Si le désespoir avait donné quelque courage aux deux empereurs fugitifs , ils auraient pu entrer en partage de leurs propres dépouilles et conserver
(i) M. Buclionvientdepublier tout récemment la traduction d’une chronique en vers grecs, qui, après avoir rapporté avec rapidité toutes les autres croisades, s’occupe principalement du partageet de la conquête des Francs dans l’empire de Constantinople. Nous en avions donné un extraitdanslespièces justilicativesd’une précédente édition. M. Buchon, en la publiant tout entière, a rendu un service véritable à l’histoire des saintes expéditions. Les chroniques de la %millc des "Villehardouin, qu’il y a ajoutées, sont abondantes en faits, et nous en ferons un ample usage dans notre Éclaircissement sur les royaumes francs de Constantinople. La collection de M. Buchon porte ce titre : Collection des Chroniques natio* nedes françaises du xnr^. au xrr c. siècle. (Voy. le t.tv.)
Un reste de puissance ; mais ils n’avaient point pro- 1204 iite des leçons du malheur. Murai (lie , qui avait achevé tous les crimes commencés par Alexis , ne craignit point de se livrer à son malheureux rival , dont il avait épousé la fille : les médians se chargent quelquefois du soin de se punir entr’eux. Alexis, après avoir accablé Murzufïle de caresses , l’attira dans sa maison , et lui fit arracher les yeux.
En cet état, Murzulïle, abandonné des siens, pour lesquels il n’était plus qu’un objet d’horreur, allait cacher en Asie sa vie et sa misère, lorsqu’il tomba au pouvoir des La,tins. Conduit à Constantinople, et condamné à expier ses crimes par une mort ignominieuse, il fut précipité du haut d’une colonne élevée par l’empereur Théodose sur la place du Taurus. La multitude des Grecs, qui avait offert la pourpre à Murzulïle , assista à sa fin tragique , et parut effrayée d’un supplice plus nouveau pour elle que le crime que l’on voulait punir (1). Après l’exécution, la foule contempla avec surprise, sur la colonne de Théodose (a) , un bas-relief qui re-
(1) Voyez la mort de MurzufPe dans Nicetas ,’pag. 3q3.
Villehardouin, dit : « Il y avoit une colonne des
plus haultes qu’on eût vues , et les barons pensèrent qu’il fulloit lui faire faire le sault de haut en bas. » Gunther, cap. 20 et 21 , rapporte aussi la mort de l’usurpateur.
(2) Q uelques écrivains modernes ont dit qu’on voyait encore de nos jours, h Constantinople , la colonne du sommet de laquelle Mur2u{llc fut précipité; il existait dans celte ville deux colonnes, l’une de Théodose, l’autre
,1oa HISTOIRE DES CROISADES.
'présentait un roi tombant d’un lieu élevé, et une ville escaladée du côté de la mer. Dans ces temps de troubles et de calamités, on voyait partout des présages. Tout, jusqu’au marbre et à la pierre, semblait avoir parlé des malheurs de Constantinople. K i ce tas s’étonnait que de si grandes infortunes n’eussent pas été annoncées par une pluie de sang et quelques prodiges sinistres ; les Grecs les plus éclairés expliquaient la chute de l’empire de Constantin par les vers des poètes et des sibylles, ou par les prophéties de l’Ecriture ; le peuple lisait la mort de ses tyrans et ses propres misères dans les regards des statues et sur les colonnes restées debout au milieu de. la capitale (i).
La perfidie et la cruauté d’Alexis no demeurèrent pas impunies; l’usurpateur fut obligé d’errer de ville en ville , et de cacher quelquefois la
d’Arcadius. La première a été détruite par Bajazet; il ne reste de l’autre que le piédestal, qui se trouvedans V Avrel- Baras (te marché aux femmes). Voyez le T'oyage de la Propontide , par M. I.eclievalier, qui a éclairci te fait sur les lieux. On trouve des renseignemens curieux dans les ouvragesyle Cyllius, lopog. 11-17. (Banduri, Antiq. Constantinop ., pag. 507.)
(1) Guntlier raconte des prédictions à l’occasion du supplice de Murzuffle; mais ce qu’il y a de curieux , c’est que cinquante ans avant la conquête des Latins le poète Tzctzcr, Chiliod , /x-17, ait raconté le songe d’une matrone qui avait aperçu une multitude armée dans la place publique, et un homme jetant des cris perçans au haut do la colonne de Théodose.