LIVRE XL S 3o
pourpre impériale sous l’habit d’uu mendiant. ]1 duttpendant quelque temps son salut au mépris qu’il inspirait aux vainqueurs. Après avoir erré long-temps , il fut livré au marquis de Montferrat et conduit en Italie ; échappé de sa prison , il repassa en Asie , et trouva un asile chez le sultan d’Iconium. Alexis ne put se résoudre, à vivre en paix dans sa retraite , et se réunit aux Turcs pour attaquer son gendre Lascar is , auquel il ne np uvait pardonner d’avoir sauvé quelques débris de l’empire , et de régner sur la Bithynie. Comme les Turcs furent battus, le prince fugitif tomba cnGn dans les mains de l’empereur de JNicée , qui le fit jeter dans un monastère , où il mourut oublié des Grecs et des Latins.
Ainsi quatre empereurs de Constantinople (r) furent immolés à l’ambition et à la vengeance , spectacle déplorable et bien digne de pitié ! Au milieu des débris d’un empire, on vit des princes de la même famille se disputer un fantôme d’autorité, s’arracher tour-à-tour le sceptre et la vie, surpasser le peuple en ses fureurs , et ne lui laisser aucun crime , aucun parricide à commettre.
Si l’on pouvait en croire Kicelas , Alexis était rempli de douceur et de modération -, il ne fit porter à aucune femme le deuil de son époux ; il ne fit
(i) Ducai ge, dans scs Familia Bisantin., a suivi l’histoire de tontes les dynasties grecques ; on y trouvera des renseiguemens précis autant sur les princes latins q> e sur les empereurs grecs.
»a<>4 pleurer à aucun citoyen la perte de sa fortune. Cet éloge de Nicetas est plus propre à faire connaître la nature du gouvernement absolu que les qualités du monarque. S’il est vrai qu’on doive remercier le despotisme du mal qu’il n’a point fait , il ne faut pas oublier qu’ Alexis n'était monté sur le trône que par un attentat ; qu’il ne racheta son parricide par aucune vertu politique , et que le crime de son usurpation , enfantant mille autres crimes , fit éclater une horrible révolution et causa la ruine de tout un peuple. Nicetas traite Murzufïïc avec beaucoup plus de sévérité ; mais quelques historiens modernes , éblouis par des actions de bravoure , ont entrepris de justifier un prince qui sacrifia tout à l’envie de régner. Ils n’ont pas craint de nous montrer dans un tyran cruel et farouche le modèle et le martyr des vertus patriotiques , comme si l'amour de la patrie était la même chose que l’amour effréné de la puissance , et pouvait s’allier avec la trahison et le parricide (i).
‘ * Tandis que les princes grecs se faisaient ainsi la guerre et se disputaient les débris du pouvoir , les comtes et les barons français quittaient la capitale pour aller prendre possession des villes et des provinces qu’ils avaient reçues en partage. Plusieurs d’entr’eux furent obligés de conquérir , les armes
(i) Au reste, il ne faut pas oublier que Murzuffle futambilieux pour pouvoir se défendre. Dans les révolutions, l’on désire quelquefois la puissance pour s’assurer l’impunité.
• LIVRE XI. * * * 3o5
à la main , les terres qu’on leur avait données. Le i marquis de Montferrat se mit en marche pour visiter le royaume de Theâsalonique , et recevoir rixommage de ses nouveaux sujets. L’empereur Baudouin , suivi de son frère Henri de Hainaîit et d’un grand nombre de chevaliers , parcourut la Thrace et la Romanie, et partout, sur son passage, entendit les bruyantes acclamations d’un peuple , toujours plus habile à flatter ses vainqueurs qu’à combattre ses ennemis. Arrivé à Andrinople, où il fut reçu en triomphe , le nouvel empereur annonça le projet de poursuivre sa marche jusqu’à Thessalonique. Cette résolution inattendue surprit le marquis de Montferrat , qui témoigna le désir d’aller seul dans son royaume (i). Boniface promettait d’être soumis à l’empereur , d’employer toutes ses forces contre les ennemis de l’empire ; mais il craignait la présence de l’armée de Baudouin dans ses villes déjà épuisées par la guerre. Une vive querelle s’éleva entre les deux princes. Le marquis de Montferrat accusait l’empereur de vouloir s’emparer de ses états ; Baudouin croyait apercevoir dans la résistance de Boniface le secret dessein de méconnaître la souveraineté du chef de l’empire (2). Tous les deux ils aimaient la justice,
(1) Villehardouin, lib. vi.
(a) Villehardouin, lib. vi, a longuement raconté les dissensions de l’empereur de Constantinople et de son vassal; le traducteur Vigenère intitule ce chapitre: Commence-
TOM. III
3o6 HISTOIRE DES CROISADES,
et ne manquaient point de modération; mais depuis qu’iis étaient devenus , l’un roi de Thessaloniquc , l’autre empereur de Constantinople , ils avaient des courtisans qui s'efforcaient d’aigrir leur querelle et d’enflammer leur animosité (i). Les uns disaient à Bouifacc que Baudouin avait tous les torts, et qu’il abusait d’une puissance qui aurait dû être le prix d’une autre vertu que la sienne. Les autres reprochaient à l’empereur d’être trop généreux avec ses ennemis; et dans l’excès de leur flatterie, ils ne lui trouvaient qu’uu seul tort , celui d’avoir épargné trop long-temps un vassal infidèle. Malgré toutes les représentations du marquis de Montferrat , Baudouin conduisit son armée dans le royaume de Thessaloniquc. Boniface regarda celle obstination de l’empereur comme un sanglant outrage , et jura d’en tirer vengeance le glaive à la main. Poussé par la colère , il s’éloigna brusquement avec quelques chevaliers qui s’étaient déclarés pour sa cause , et courut s’emparer de Didyinotique , ville de l’empereur (2).
ment des piques entre V empereur Bauldouin et le marquis de Montferrat . » (Pag. 100.)
(1) a Ainsi, (lit Villeliardouin, sc despartirent en mauvais mesnage l’empereur Bauldouin et le marquis de Boniface , le tout à la suscitation de certains flagorneurs. » ( Lit», vi. )
(2) « Or le premier lieu où il s’adressa fut Didymotiquo, une bonne ville cl forte d’assiette, laquelle lui fut rendue p.ir un Grec y habitué.» ( Lib. vj.)
Le marquis de Montferrat emmenait avec lui sa 1204 femme, Marie de Hongrie, Veuve d’Isaac; la présence de cette princesse, et l’espoir d’entretenir la division parmi les Latins, attiraient les Grecs sous les drapeaux deBouiface. Il leur déclara qu’il combattait pour leur cause, et fit revêtir de la pourpre impériale un jeune prince, fils d’Isaac et de Marie de Hongrie, Traînant à sa suite ce fantôme d’empereur, auquel venaient de toutes parts se rallier les principaux liabilans de la Romanie, il reprit le chemin d’Andrinopie,, et fit des préparatifs pour assiéger cette ville (i). Bonifa'ce, toujours plus irrité, n’écoutait ni les conseils, ni les prières de ses compagnons d’armes; la discorde allait faire couler le sang des Latins , si le doge de Venise , le comte de Blois, et les barons restés à Constantinople , n’avaient employé leur autorité et leur crédit pour prévenir les malheurs dont le nouvel empire était menacé. Vivement affligés de tout ce qu’ils avaient appris, ils envoyèrent des députés à l’empereur et au marquis de Montferrat. Le maréchal de Champagne, envoyé auprès de Boniface, lui reprocha sans ménagement d’avoir oublié la gloire et l’honneur des croisés, dont il avait été le chef (2); de
(1) Voyez toujours Villehardouin sur ccttc expédition du marquis de Montferrat ; il est impossible de suivre la géographie de Villehardouin , et son vieux traducteur avoue qu’on n’y peut asseoir jugement , pag. 101.
(2) « Si fut de la part du duc (Dandolo) et du comte de Blois , prié Geoffroy de Villehardouin d’aller au siège
3o8 HISTOIRE DES CROISADES.
i2o/{ compromettre, par un vain orgueil, la cause de Jésus-Clirist et le salut de l’empire ; de préparer «les jours de triomphe et de joie pour les Grecs, les Bulgares et les Sarrasins. Le marquis de Montferrat fut touché des reproches de Villohardouin , qui était son ami, et qui parlait au nom de tous les croisés. 11 promit de faire cesser la guerre, et de soumettre sa querelle avec Baudouin au jugement des comtes et des barons ( i).
Cependant Baudouin avait pris possession de Thessalonique. Aussitôt qu’il apprit les hostilités du marquis de Montferral, il se hâta «le revenir avec son armée vers Audrinople ; il roulait dans son âme des projets de vengeance , et menaçait de repousser la force par la force, d’opposer la guerre à la guerre, lorsqu’il rencontra plusieurs députés qui venaient, au nom des chefs de la croisade, lui parler de la paix, et rappeler, dans son cœur, des senliinens de justice et d’iiumauité. Un chevalier du comte de Blois adressa à l’empereur un discours que Yillehardouin nous a conservé (2), et dans lequel nos lecteurs aimeront sans doute à retrouver la noble franchise des vainqueurs de Bysance.
« Sire, lui dit-il, le «loge de Venise, le comte » Louis de Blois , mon très houoré seigneur , et
d’Andrinoplepour apaiser ce divorce. Gcoffroi le maréchal tança assurément le marquis. »
(1) Villehardouiu fut spécialement choisi, parce qu’il « savoù bien tout ce qui touchoU leurs conventions. »
Lib. vi.
»> tous les barons qui sont à Constantinople, vous I20ij » saluent comme leur souverain , et se plaignent à » Dieu et à vous de ceux qui , par leurs mauvais » conseils , ont excité de funestes discordes. Vous » fîtes , certes , très mal de prêter l’oreille à ces » conseillers perfides, car ils sont nos ennemis et » les vôtres. Vous saurez, que le marquis Bouiface » a soumis sa querelle au jugement des barons; les » seigneurs et les princes espèrent que vous ferez » comme lui , et que vous ne résisterez point à la » justice. Ils ont juré , et nous sommes chargés de » vous le déclarer en leur noirt, de ne point souf- » frir plus long-temps le scandale d’une guerre al- » lumée entre des croisés. »
Baudouin ne répondit point d’abord à ce discours, et parut surpris d’un tel langage; mais on lui parlait ainsi au nom du doge de Venise, dont il respectait la vieillesse et qu’il aimait tendrement; au nom des comtes et des barons , sans le secours desquels il ne pouvait conserver l’empire : il écouta enfin la voix dé la raison et celle de l’amitié. 11 promit de déposer les armes, et de se rendre à Constantinople pour terminer la querelle élevée entre lui et le marquis de Monlferrat(i). À son arrivée.
(i) « Or, l’empereur cogneut spécialement qu’on lui avoit donné un mauvais conseil d’entrer en querelle avec le marquis. » (Lib. vi.) Nicolas parle très légèrement de ccs querelles; il ne s’agit plus des empereurs grecs , et l’historien de Bysance dédaigne sans doute de s’occuper des querelles de quelques barbares.
3io HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 les comtes et les barons ne lui épargnèrent ni tes' plaintes, ni les prières, et le trouvèrent docile à tous leurs conseils. Le*marquis de Montferrat, cpii ne tarda pas à Je suivre, revenait avec crainte dans la capitale; il était accompagné de cent chevaliers avec leurs hommes d’armes; l’accueil qu’il reçut de Baudouin et des autres chefs , acheva d’apaiser tous ses ressentimens et de dissiper toutes ses défiances. Dès- lors on ne parla plus que de rétablir la paix et l’harmonie parmi les croisés. Le doge de Venise, les comtes et les barons, les plus sages des chevaliers , qui rappelaient aux maîtres du nouvel empire l’institution redoutable des pairs de l’Occident, jugèrent la querelle qui leur était soumise, et prononcèrent sans appel entre le roi de Thessalonique et l’émpereur de Constantinople (i). Les deux princes jurèrent de ne plus écouter les perfides conseils, et s’embrassèrent en présence de l’armée, qui se réjouit du retour de la concorde comme d’une grande victoire remportée sur les ennemis de l’empire. « Grand mal pouvoient faire, » dit Villeliardouin , ceux qui ce discords avoient n suscité; car si Dieu n’eût pris pitié des croisés, » ils étoient en danger de perdre leurs conquêtes, » et la chrétienté en aventure de périr. »
(1) Baudouin et ces chevaliers avaient adopté la coutume judiciaire du royaume de Jérusalem. ( Voyez le» Eclaircissemcns sur les états fondes par les Francs dans l’empire grec, à la fin du volume. )
Aussitôt que la paix fut rétablie, les chevaliers ri04 et les barons quittèrent de nouveau la capitale pour parcourir et soumettre les provinces. Le comte de Blois, qui avait obtenu la Bithyuie, envoya ses chevaliers au-delà du Bosphore; les croisés remportèrent plusieurs avantages sur les troupes de Lascaris (i). Pénamène, Lopade, Nicomédie, et plusieurs autres villes ouvrirent leurs portes aux vainqueurs après une faible résistance. Les Latins soumirent à leurs armes toutes les côtes de la Propontide et du Bosphore , jusqu’à l’ancienne Eolide. Henri de Hainaut ne demeura point oisif dans cette nouvelle guerre, et tandis que les guerriers du comte de Blois poussaient leurs conquêtes vers Nicée, il conduisit ses hommes d’armes dans la Plirygie, montra ses étendards triomphons dans les champs où fut Troie , combattit à-la-fois les Grecs et les Turcs dans les plaines qui «raient vu les armées de Xercès et celles d’Alexandre, et s’empara de tout le pays qui s’étend depuis l’Hellespont jusqu’au mont Ida (2).
(1) C’est à l’occasion de Lascaris que le traducteur Vigen ère s’écrie : « C’est ce Théodore Lascarisqui depuis tailla tant de besogne à l’empereur Henri. » (Pag. tog.)
(a) Sur cette expédition des chevaliers chrétiens , voyez Villehardouin, n°. 159-177. Nicetas , pag. 387-394* H pourrait être curieux de comparer , pour les faits et fa géographie , l’histoire de la guerre actuelle de la Grèce cl l’expédition des Francs.
Claudicn a fait, dans ses panégyriques de Stilicon, un
3ia HISTOIRE DES CROISADES.
1 2o.{ Dans le même temps , le marquis de Montferrat ,
paisible possesseur de Thessalonique , entreprit de faire la conquête de la Grèce ; il s’avança dans la Thessalie , dépassa la chaîne des montagnes d’Olimpe et d’Ossa, et s’empara de Larisse. Boniface et ses chevaliers traversèrent sans crainte et sans danger le détroit des Thermopyles, et pénétrèrent dans la Be'otie et dans l’Atlique -, ils mirent en fuite Léon Sgurre, fléau d’une vaste province, et leurs exploits purent rappeler aux Grecs ces héros des premiers âges qui parcouraient le monde en combattant les monstres et les tyrans. Comme tous les Grecs, long-temps opprimés, soupiraient après un changement, les héros de la croisade furent partout reçus comme des libérateurs. Pendant que Boniface prenait possession des plus belles contrées de la Grèce, Geoffroi de Villehardouin, neveu du maréchal de Champagjje , faisait reconnaître l’autorité des Latins dans le Péloponnèse (i). Après avoir repoussé jusque dans les montagnes d’Epire les troupes de Michel Comnène, il s’empara sans
tableau remarquable de l’invasion des Goths dans les provinces de la Grèce. Ces belles contrées n’avaient pas été envahies depuis le mc. siècle. Les Francs ne surent guère, mieux garder leurs conquêtes que les Barbares qui les avaient précédés. ( Voyez l’Éclaircissement à la (in du volume. )
(1) Voyez la chronique de Villehardouin, dans la collection déjà citée de M. Buchon, en la comparant avec la chronique grecque de la Moréc. (Tom. îv de la Collection.)
combat de Coron, de Patras,et ne trouva de résis- iao4 tance que dans le canton de Lacédémone. Les terres et les villes conquises furent données aux barons, qui rendirent foi et hommage au roi de Tliessalouique et à l’empereur de Constantinople. La Grèce vit alors des seigneurs d’Argos, de Corinthe , des grands sires de Thèbes, des ducs d’Athènes , des princes d’ A chaïe. Des chevaliers français dictèrent des lois dans la ville d’Agamemnon, dans la cité de Minerve (i ) , dans la patrie de Lycurgue, dans celle d’Epaminondas. Etrange destinée des guerriers de cette croisade , qui avaient quitté l’Occident pour conquérir la ville et la terre de Jésus- Christ, et que la fortune conduisait dans des lieux remplis du souvenir des dieux d’Homère et de la gloire profane de l’antiquité.
Les croisés n’eurent pas long-temps à se féliciter iao5 de leurs conquêtes ; possesseurs d’un empire plus difficile à conserver qu’à envahir, ils ne surent point maîtriser la fortune , qui leur ôta bientôt ce que la victoire leur avait donné. Ils exercèrent leur pouvoir avec violence, et ne ménagèrent ni leurs sujets ni leurs voisins. Le roi des Bulgares, Joanice, avait envoyé à Baudouin une ambassade
(i) Les lettres d’innocent parlent de la ville d’Athènes , dédiée à la sainte Vierge. (Voyez lib. xv, epist. 6, Idem.) Pour tous ces détails, nous nous sommes servi des huit livres que Ducange a donnes comme supplément à l’histoire de Villehardouin, sous ce titre : Hist. Constantin, sub dominât. Francor.
3i4 HISTOIRE DES CROISADES.
mo5 pour lui offrir son amitié ; Baudouin répondit arec hauteur , et menaça de faire descendre Joanice de son trône usurpé (i). En dépouillant les Grecs de leurs biens, les croisés se fermèrent toute source
• de prospérité, et réduisirent au désespoir des hommes auxquels ils n’avaient laissé que la vie. Pour comble d’imprudence, ils refusèrent de recevoir , dans leurs armées , les Grecs qu’ils accablaient de leur mépris , et qui devinrent pour eux des ennemis implacables (2). Non contens de régner dans les villes, ils voulurent asservir les cœurs, et réveillèrent le fanatisme. D’injustes persécutions aigrirent l’esprit des prêtres grecs, qui déclamèrent avec fureur contre la tyrannie , et qui, réduits à la misère , furent écoutés comme des oracles et révérés comme des martyrs.
Le nouvel empire des Latins, dans lequel on • avait introduit les lois féodales , se trouvait partagé en mille principautés ou seigneuries, et n’était plus qu’une espèce de république, difficile à gouverner (3). Les Vénitiens avaient leur juridiction
(1) Il existe deux lettres, l’une du pape Innocent à Joanice, l'autre la réponse de Joanice au pape Innocent. ( Gesla , pag. 108-109.) Gibbon fait observer qu’on chérissait à la cour de Rome le roi des Bulgares comme un enfant prodigue.
(7) Voyez à cet égard les plaintes de Nicetas, extraites de cet historien, dans la Biblioth. des Crois., 1. 11.
(3) Voyez l'Eclaircissement déjà indiqué à la fu du volume.
particulière , et la plupart des villes étaient régies vxo5 tour-à-tour par la législation de Venise et le code de la féodalité. Les seigneurs et les barons avaient entr’eux des intérêts opposés et des rivalités qui, chaque jour, pouvaient faire éclater la discorde et la guerre civile. Les ecclésiastiques latins , qui avaient partagé les dépouilles de l’église grecque , n’invitaient point à la paix par leur exemple , et portaient le scandale de leurs dissensions jusque dans le sanctuaire. Ils voulaient sans cesse faire prévaloir les lois et l’autorité de la cour de Rome sur celles des empereurs. Plusieurs d’entr’eux avaient usurpé les fiefs sur les barons, et comme les fiefs qu’ils possédaient étaient exempts du service militaire, l’empire se trouvait ainsi privé de ses défenseurs naturels (i).
Le climat et les richesses de la Grèce, le séjour de Bysance , avaient énervé le courage des vainqueurs et porté la corruption parmi les soldats de la croix. Les peuples méprisèrent enfin la puissance et les lois de ceux dont ils méprisaient les mœurs. Comme les Latins s’étaient séparés, pour se rendre les uns dans la Grèce, les autres dans P Asie-Mi -
(i) Dans un gouvernement tout-à-fait militaire, tel que le royaume de Jérusalem , les Jiefs d’ Eglise ne furent point toujours dispensés du service militaire; le possesseur clerC n’était point tenu à des services personnels , mais il devait des rcmplacemens ; on peut voir, à cet égard, la liste des fiefs à la suite de l’Éclaircissement sur les assises, tom. i de cette histoire.
3i6 HISTOÎHE DES CROISADES.
i2o5 neure, les Grecs , qui ne voyaient plus de grandes armées , et qui avaient quelquefois résisté à leurs ennemis avec avantage, commencèrent à croire que les guerriers de FOccident n’étaient point invincibles.
Dans leur désespoir , les vaincus résolurent de courir aux armes; et, cherchant partout des ennemis aux croisés, ils implorèrent l’alliance et la protection des Bulgares ; il se forma und! vaste conjuration , dans laquelle entrèrent tous ceux qui ne pouvaient plus supporter la servitude. Tout-à-coup l’orage éclata par le massacre des Latins; un cri de guerre se fit entendre depuis le mont Hémus jusqu’à l’Hellespont ; les croisés, dispersés dans les les villes et (Jans les campagnes , furent surpris par un ennemi furieux et sans pitié. Les Vénitiens et les Français, qui gardaient Andrinople’et Didymotique, ne purent résister à la multitude des Grecs ; les uns furent égorgés dans les rues; les autres se retirèrent en désordre ; et, dans leur fuite, ils virent avec douleur leurs drapeaux arrachés du sommet des tours , et remplacés par les étendards des Bulgares. Les chemins étaient couverts de guerriers fugitifs, qui ne trouvaient point d’asile dans un pays qui naguère tremblait au bruit de leurs armes (i).
(i) Voyez le récit deNicelas , cliap. v, nos. 6 cl 7. L’historien grec confond dans sa haine et les Bulgares et les Francs; il décrit, avec toutes les impressions de la crainte,
Chaque ville , assiégée par les Grecs, ignorait le 1 i05 sort des autres villes confiées à la garde des Latins; les communications étaient interrompues J de sinistres runleurs se répandaient dans les provinces, et représentaient la capitale en feu, toutes les cités livrées au pillage , toutes les armées des Francs dispersées et anéanties. Les vieilles chroniques, en parlant de la barbarie des Grecs, parlent aussi de l’effroi qui s’était emparé de quelques-uns des chevaliers et des barons ; la vue du danger semblait avoir étouffé dans leurs cœurs tous les senti mens; on voyait des croisés abandonner leurs compagnons, des frères abandonner leurs frères au moment du péril. Un vieux chevalier , Robert de Trit, qui, malg^ ses cheveux blancs, avait suivi scs fils à la croisade , se trouvait assiégé par les Grecs dans Philippopolis : la ville était entourée d’ennemis; Robert n’avait presque plus d’espoir de salut. Dans un si pressant danger, ses larmes et ses prières ne purent retenir auprès de lui, ni son gendre ni son fils. Villeliardoüin nous apprend que ces lâches guerriers furent égorgés dans leur fuite, etque Dieu ne voulut point sauver ceux qui avaient refusé de secourir leur père (i).< •
cette révolte subite des Grecs, et paraît redouter les vengeances des Francs. ( Bibliotli . des Croisades , tom. 11. )
Vigenère intitule ce chapitre de l’histoire de Villehardouin : Grand trouble cl re'bcllion des Grecs conte ? les Français. « Ainsi, dit-il, qu’ordinairement il advient en tontes nouvelles conquesles. »
(1) « Ce roi de Bulgares leur fit couper la teste, dont ils
3i8 HISTOIRE DES CROLS.VDES.
i2o5 Lorsque le bruit de ces désastres parvint à Constantinople, Baudouin assembla les comtes et les barons; on résolut de porter un prompt remède à tant de maux , et de déployer toutes les forces de l’empire pour arrêter les progrès de la révolte. Les croisés qui faisaient la guerre au-delà du Bosphore , reçurent l’ordre d’abandonner leurs conquêtes et de revenir sous les drapeaux de l’armée. Baudouin les attendit pendant plusieurs jours; mais comme il était impatient de commencer la guerre, et qu’il voulait étonner l’ennemi par la promptitude de sa marche, il partit à la tête des chevaliers qui se trouvaient dans la capitale; et, cinq jours après son départ, parut devant les murs d’Andrinople(i). ^
Les chefs des croisés, accoutumés à braver tous les obstacles, n’étaient jamais retenus ni par le petit nombre de leurs soldats , ni par la multitude de leurs ennemis. La capitale delà Tlirace, environnée d'inexpugnables remparts, était défendue' par cent mille Grecs, à qui l’ardeur de la vengeance tenait lieu de courage; Baudouin comptait à peine huit mille hommes sous ses drapeaux. Le doge de Venise arriva bientôt avec sept à huit mille Vénitiens. Les Latins fugitifs vinrent de
ne furent guère plaints ni regrettés pour s’estre ainsi déloyalement portés envers celui qu’ils ne dévoient pas délaisser. » (Lib. vu. )
(i) Nice tas est toujours tout plein de craiute de la vengeance des Francs. (Cliap. vt. )
toutes parts se réunir à cette petite armée. Les croi- tuo5 ses dressèrent leurs lentes, et se préparèrent à faire le siège de la ville. Leurs préparatifs se poursuivaient lentement, et les vivres commençaient à leur manquer, lorsque la renommée annonça la marche du roi des Bulgares (1). Joanice , chef d’un peuple barbare, et plus barbare lui -même que ses sujets, s’avgnçait âvcc une armée formidable ; il cachait les projets de son ambition et de sa vengeance sous les apparences du zèle religieux , et faisait porter devant lui un étendard de saint Pierre , qu’il avait reçu du pape. Le nouvel allié des Grecs se vantait d’êlre le chef d’une sainte entreprise , et menaçait d’exterminer les Francs , qu’il accusait d’avoir pris la croix pour ravager les provinces et piller les villes des chrétiens.
Le roi des Bulgares était précédé , dans sa marche , d’une troupe nombreuse de Tartarcs ou Gomans (2), que l’espoir du pillage avait fait sortir
(1) Voyez Villehardouin , lib. vu.
(a) Les Gomans étaient une horde de Tartares qui campaient, dans les xiic et xme. siècles, sur les frontières de la Moldavie; ils furent convertis au christianisme par le roi de Hongrie en 1270. Vigenère, dans une note sur Villehardouin , en parle en ces termes : « Par les Cumains , il entend sans doute les Scythes ou Tartares, comme l’exprime Ni ce tas Choniaie, auteur grec, lequel es toit du temps de celui-ci , et a escrit fort exactement ceste histoire; et quant à l’occasion de ce mot, Pline , lih. vi, cap. 2, appelle Cumanie un chasteau qui est au-dessus des portes Caucasiennes ou portes de fer, édifié par Alexandre- le -Grand, ruaintc-
3ao HISTOIRE DES CROISADES.
iao5 (l°s montagnes et des forêts voisines du Danube et du Borysthène. Les Comans, plus féroces que les peuples du mont Hémus , buvaient, dit-on, le sang de leurs captifs, et sacrifiaient les chrétiens sur les autels de leurs idoles. Accoutumés, comme les guerriers de la Scythie, à combattre en fuyaut, les cavaliers tartarcs avaient reçu de Joanice l’ordre de provoquer l’ennemi jusque dans son camp , et d’attirer dans une embuscade la pesante cavalerie des Francs. Les comtes et les barons avaient prévu le danger ; ils défendirent aux croisés de quitter leurs tentes , et de sortir de leurs retranchemens. Mais tel était le caractère des guerriers français , qu’à leurs yeux la prudence ôtait à la bravoure tout son éclat, et qu’il leur paraissait honteux de supporter sans combat les menaces et la présence de l’ennemi.
A peine les Tartares ont-ils paru à l’approche du camp, que leur vue fait oublier aux chefs mêmes #des croisés l’ordre qu’ils ont donné la veille. Le comte de Blois, le comte de Flandre volent à la rencontre de l’ennemi , le mettent en fuite , et le poursuivent pendant l’espace de deux lieues. Mais tout-à-coup les Tartares se rallient et
nant Desbcnt sur la nier Caspie, ainsi que le tesmoigne frère Hayton, arménien, au 3ae. chapitre de son histoire j mais plus particulièrement JosaphaBarbaro en la relation de son voyage. Dclatour montre que ces Cuniains sont les Tartares de Prccops, anciennement la Tanrique Chcrsonèsé. »
( Vigenère, pag. 139.)
fondent à leur tour sur les croisés. Ceux-ci , qui croyaient avoir remporté une victoire, se trouvent obligés de se défendre au milieu d’un pays inconnu ; leurs escadrons, accablés de fatigue, sont surpris, entourés par l’armée de Joanice : enfoncés de toutes parts , ils font de vains efforts pour reprendre leur ordre de bataille, et ne peuvent ni fuir , ni résisle.r aux Barbares (i).
Le comte de Blois s’efforce de réparer sa funeste imprudence par des prodiges de valeur j couvert de blessures, il est renversé de son cheval au milieu des rangs ennemis ; un de ses chevaliers lo relève et veut le retirer de la mêlée : « Non (2), » s’écrie ce brave prince, laissez-moi combattre et » mourir. A Dieu ne plaise qu’il me soit jamais » reproché d’avoir fui du combat. » En achevant ces paroles, le comte de Blois tombe percé de coups , et son chevalier fidèle expire à ses côtés.
L’empereur Baudouin disputait encore la victoire; les plus braves des chevaliers et des barons le suivaient dans la mêlée ; un carnage horrible marquait partout leur passage à travers les rangs des Barbares. Pierrej évêque de Bethléem , Etienne, comte du Perche, Renaud de Montmirail, Mathieu de Valincourt, Robert de Ronçai , une foule de seigneurs et de vaillans guerriers, perdent la vie en
(1) Villehardouin , lib. vu. «Témérité des Français, dit le vieux traducteur , procédant d’une trop chaulde hardiesse. » ( Pag. 1 3o. )
(a) Voyez Lebeau , 'Histoire du Bas-Empire , lib. xiv. TOM. III. 21
3ia HISTOIRE DES CROISADES.
iao5 défendant leur prince. Baudouin restait presque seul sur le champ de bataille et combattait encore; mais il est enfin accable par le nombre, et tombe entre les mains des Bulgares, qui le chargent de fers. Les débris de l’aripée se retirent dans le plus grand désordre, et ne doivent leur salut qu’à la sage bravoure du doge de Venise et du maréchal de Champagne et de Romanie, restés à la garde du camp (i). «*
Dans la nuit même qui suivit le combat, les croisés lèvent le siège d’Andrinople, et reprennent, à travers mille dangers, le chemin de la capitale* Les Bulgares et les Gomans , fiers de leur victoire, poursuivaient sans relâche l’armée qu’ils avaient vaincue; cette armée, qui avait perdu la moitié de ses soldats, manquait de vivres, et traînait avec peine ses bagages et ses blessés. Les croisés étaient plongés dans un morne silence; leur désespoir se montrait dans leur contenance et sur leurs visages; ils rencontrèrent , à Rœdoste, Henri de Hainaut et plusieurs chevaliers qui revenaient des provinces d’Asie pour rejoindre l’armée d’Andriuople ; ils racontent en gémissant leur défaite et la captivité de Baudouin. Tous ces guerriers, qui n’avaient jamais été vaincus, expriment ensemble leur sur-
(i) Nicetas commence -ici à exprimer ses véritables senti mens , et accable d’injures Dandolo, le principal auteur de tous les maux , le plus subtil des ennemis de l’empire. ( Voir Biblioth. des Crois., tom. H. )
Diaitized t
prise et leur douleur, confondent leurs sanglots et iao5 leurs larmes, élèvent les yeux et les mains vers le ciel pour implorer la miséricorde divine. Les croisés, qui revenaient des rives du Bosphore, s’adressent au maréchal de Romanie, et lui disent en pleurant : « Envoyez-nous au plus fort du péril,
» car nous n’avons plus besoin de la vie : ne som- » mes-nous pas assez malheureux de n'élre pas » venus assez tôt pour secourir notre empereur? » Ainsi les chevaliers de la croix , poursuivis par un ennemi vi ctorieux, ne connaissaient point la crainte ; et la douleur que leur donnait le souvenir de leur défaite, leur permettait à peine de voir les périls dont ils étaient menacés.
Cependant tous les croisés ne montraient pas ce noble courage ; plusieurs chevaliers , que Villchardouin (i) ne veut point nommer, pour ne pas déshonorer leur mémoire, avaient abandonné les drapeaux de l’armée, et s’étaient enfuis jusqu'à Constantinople; ils racontèrent les désastres des
(i) Villehârdouin, üb, vu. On nous reprochera peut-
être d’avoir cité trop souvent l’histoire du maréchal de
Champagne, et d’avoir donné ainsi de la monotonie à notre
récit. Nous répondrons, que la relation et les paroles naïves d’un pareil historien, qui raconte ce qu’il a vu et ce qu’il a éprouvé, nous ont paru au-dessus de tout ce que le talent et l’art d’écrire pourraient mettre à la place : nous aimons à croire que si notre récit a pu intéresser nos lecteurs , nous devons une grande partie de cet intérêt aux citations multipliées de Yillehardonin et des autres historiens con-
temporains.
iao5 croisés, et pour excuser leur désertion, ils firent un tableau lamentable des maux qui menaçaient ' l’empire. Tous les Fraucs furent saisis de douleur et d’effroi en apprenant qu’ils n’avaient plus d’empereur. Les Grecs, qui habitaient la capitale, applaudissaient eu secretau triomphe des Bulgares; et leur joie , qu’ils savaient mal dissimuler, augmentait encore les alarmes des Latins. Un grand nombre de chevaliers, accablés de tant de revers , ne virent plus leur salut que dans la fuite, et s’embarquèrent à la hâte sur des vaisseaux vénitiens. En vain le légat du pape et plusieurs chefs de l’armée cherchèrent à les retenir, en les menaçant de la colère de Dieu et du mépris des hommes : ils renoncèrent à leur propre gloire ; ils abandonnèrent un empire fondé par leurs armes, et vinrent annoncer la captivité de Baudouin dans les jvilles de l’Occident, où l’on faisait encore des réjouissances publiques pour les premières victoires des croisés (i).
Cependant Joanice était à la poursuite de l’armée vaincue. Les Grecs, réunis aux Bulgares, s’emparaient de toutes les provinces et ne laissaient point de repos aux Latins. Parmi les désastres dont l’histoire contemporaine nous a transmis le déplorable récit, nous ne devons pas oublier le massacre de vingt mille Arméniens. Cette peu-
(i) « Ils partirent, dit Villehardouin, nonobstant toutes les remonlrauces qui leur furent faites à chaudes larmes, battant des mains. » ( Lib. vui. )
pladc nombreuse avait quitté les bords de l’Eu- »ao5 phrate, çt s’était établie dans la province de Natolie. Après la conquête de Constantinople , elle se déclara pour les croisés ; et lorsque les Latins éprouvèrent des revers , se voyant menacée et poursuivie par les Grecs , elle traversa le Bosphore , et suivit Henri de Hainaut qui marchait vers Andrinople. Ces Arméniens conduisaient avec eux leurs troupeaux et leurs familles; ils traînaient sur des chariots tout ce qu’ils avaient pu emporter de plus précieux , et dans leur marche à travers les montagnes de la Thrace, ne suivaient qu’avec peine l’ar^ mée des croisés. Ce malheureux peuple fut surpris par les Tartares, et périt tout entier sous le glaive d’un impitoyable vainqueur (i). Les Francs pleurèrent la défaite et la destruction des Arméniens, sans pouvoir les venger; ils n’avaient plus que des ennemis dans les vastes provinces de l’empire ; ils ne conservaient au-delà du Bosphore que le château de Péges ; du côté de l’Europe, quo Rcedoste(a)
(i) Nicetas parle de ces paysans arméniens, chap. x. Villehardouin s’exprime en ces termés : « Sur ces entrefaites, il advint un desastre à ces pauvres Arme'niens qui venoient après lui , car les gens du pays s’étant assembles et jetés dessus , en taillèrent en pièces la plus grande partie. » ( Lib. vm.)
(a) Villchardouin place ce château de Rœdostc à trois journées d’Andrinople. Son traducteur Vigenère substitue trois heures. Ducange n’a point corrigé cette erreur géographique , que d’autres après lui ont copiée.
3j6 HISTOIRE DES CROISADES.
iao5 et Sélimbrie. Leurs conquêtes dans l'ancienne Grèce n’étaient pas encore menacées par les Bulgares , mais ces conquêtes éloignées ne servaient qu’à diviser leurs forces. Henri de Iiainaut, qui prit le titre de régent , fit des prodiges de valeur pour reprendre quelques-unes des villes de la Thrace , et perdit dans des combats sans gloire un grand nombre des guerriers qui restaientsous ses drapeaux.
L’évêque de Soissons, et plusieurs croisés, tristes iao6 messagers d’un empire en deuil, furent envoyés en Italie, en France et dans le comté de Flandre , pour solliciter les secours des chevaliers et des barons ; mais les secours que l’on espérait ne pouvaient arriver que lentement, et l’ennemi faisait de rapides progrès. L’armée des Bulgares, comme un violent orage, s’avançait de tous côtés; elle désolait les campagnes de la Romanie, étendait ses ravages dans le royaume de Thessalonique, repassait le mont Ilémus, et revenait plus nombreuse et plus formidable jusque sur les bords de l’Hèbre, menaçant les rives de l’Hellespont. L’empire latin n’avait plus de défenseurs qu’un petit nombre de guerriers répandus dans les villes et les forteresses ; chaque jour la guerre et la désertion diminuaient le nombre et les forces des malheureux vainqueurs de Bysance. Cinq .cents chevaliers, l’élite de l’armée des croisés, furent attaqués devant les murs de Rusium, et taillés en pièces par la multitude innombrable des Comans et des Bulgares (i). Cette défaite ne fut
(i) Y illchardouin , lib. vin. On peut lire dans Nicctas ,
pas moins funeste que la bataille d’Andrinople ; les 1106 hordes du mont Iiémus et du Boristhène n’eurent plus d’ennemisà combattre. Sur leur passage les campagnes étaient en flammes, les villes n’avaient point de refuge , point de moyens de défense. La terre était couverte de soldats qui égorgeaient tout ce qui s'offrait à leurs coups; la mer couverte de pirates qui menaçaient toutes les côtes de leurs brigandages. Constantinople s’attendait chaque jour à voir sous ses remparts les étendards victorieux de Joanice , et ne dut son salut qu’à l’excès des maux qui désolaient toutes les provinces de l’empire.
Le roi des Bulgares n’épargnait pas plus ses alliés que ses ennemis; toutes les villes tombées en son pouvoir ne présentaient qu’un amas de ruines ; il dépouillait les habitans, les traînait à sa suite comme des captifs, et leur faisait éprouver, avec toutes les calamités de la guerre , tous les excès d’une tyrannie jalouseel barbare (i). Les Grecs qui avaient sollicité son secours, furent enfin réduits à implorer l'appui
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cliap. vi du règne de Baudouin, le tableau de l’invasion des Barbares.
(i) « Ce ne furent pas seulement les villes voisines de la mer qui furent ainsi maltraitées par ces cruelles nations, les plus éloignées des côtes souffrirent la môme disgrâce. Ces impitoyables vainqueurs ne savoient pas que c’est faire 'injure à la nature que de sacrifier à la vengeance après qu’on a remporté la victoire ; ils moissonnèrent les jeunes créatures comme des fleurs qui n’étoient point encore épanouies.» ( Nicetas , chap. ix. )
3 j8 HISTOIRE DES .CROISADES.
iaoO des Latins contre leurs féroces alliés. Les croisés acceptèrent avec joie l’alliance des Grecs, qu’ils n’auraient jamais dù repousser, et rentrèrent dans Andrinople. Didymotique , et la plupart des viDes de la Romanie, secouèrent le joug insupportable des Bulgares et se soumirent aux Latins. Les Grecs que Joanice avait poussés au désespoir, montrèrent quelque bravoure , et devinrent pour les croisés d’utiles auxiliaires $ mais que pouvait la valeur dans des villes désertes , dans des provinces ravagées, dans un empire détruit! Les bordes de la Bulgarie, victorieuses ou vaincues , poursuivaient ïeurs ravagcs ; leur chef renouvelait chaque jour scs invasions , et ne laissait point de repos aux Francs. Abandonné par les Grecs de la Romanie , ii invoqua les armes des Grecs de Nicée, et fit une alliance avec Lascaris, implacable ennemi des Latins (i). *
Le pape avait en vain exhorté les peuples de France et d’Italie à s’armer pour secourir les vainqueurs de Bysance; il ne put réveiller leur enthousiasme pour une cause qui n’offrait plus à ses . défenseurs que des malheurs certains et des dangers sans gloire.
(i) La chronique de la Morée dit que Baudouiu mourut à la bataille d’ Andrinople. Nicetas, pag. 98, dit que Baudouin fut fait prisonnier et conduit à Terenove, capitale de la Mysie ou Valachiej qu’on lui lit couper les pieds et les mains, et qu’on l’exposa ensuite dans une vallée pour devenu; la proie des loups. (Nicolas, chap. x.)
LTVJEUE XI. 3*)
Au milieu des périls qui se multipliaient chaque tao6 jour, les croisés ignoraient encore le sort de Baudouin; tantôt on racontait qu’il avait brisé ses fers, et qu’on l’avait vu erraut dans les forets de la Servie (i) ; tantôt qu’il était mort de douleur dans sa prison; tantôt e’nfin qu’il avait été massacré, au milieu d’un festin, par le roi des Bulgares; que ses membres mutilés avaient été jetés sur des rochers sauvages, et que son crâne , enchâssé dans de l’or, servait de coupe à son barbare vainqueur (a). Plusieurs messagers, envoyés par Henri de Iiainaut, parcoururent les villes de la Bulgarie pour connaître le sort de Baudouin, et revinrent à Constan-
(i) Parmi les bruits romanesques qui se répandirent sur Baudouin , on doit remarquer celui-ci , rapporté par Albéric des Trois-Fontaiues. « L’empereur latiu était renfermé . dans une étroite prison à Tcrenove ; la femme de Joanice en devint éperdument amoureuse, et lui proposa de s’eufuir avec elle. Baudouin rejeta cette proposition , et la femme de Joanice, indignée de son dédain et de son refus, l’accusa auprès de son mari d’avoir brûlé pour elle d’un amour adultère. Le barbare Joanice fit massacrer, au milieu d’un festin, son malheureux prisonnier, dont le corps fut exposé, sur des rochers, aux vautours et aux bêtes sauvages. » Vigenère annote ainsi 'Villehardouin : « Les Barbares, après avoir longuement détenu Baudouin, lui firent enfin couper bras et jambes et jeter le tronc en une vallée, où il demeura trois jours à combattre la mort. Les bestes et oiseaux le mangeant tout eu vie; puis de son leste fit faire un gobelet où il buvoit. » (Pag. 1 58. ) \ -
(a) C’est le témoignage de Georges Acropolite, chap. xit.
33o HISTOIRE DES CROISADES.
iao6 linopie sans avoir rien appris. Un an après la bataille d’Andrinople, le pape, sollicité par les croisés, avait conjuré Joanice de rendre aux Latins de Bysance le chef de leur nouvel empire. Le roi des Bulgares se contenta de répondre que Baudouin avait payé le tribut à la nàture, et que sa délivrance n’était plus au pouvoir des mortels (i). Cette réponse fit perdre toute espérance de revoir le monarque prisonnier, et les Latins ne doutèrent plus de la mort de leur empèreur (2). Henri de Hainaut recueillit le déplorable héritage de son frère, et lui succéda à Pempire au milieu de la douleur publique. Pour comble de malheurs , les
(1) Quia debitum camis exsolverat cum carcere teneretur. ( Gest. Innocent. III, cap. 109.)
(2) On ne pouvait croire à la mort de Baudouin; un ermite s’e'tait retiré dans la forêt de Glançon , du côté de Hainaut. Le peuple du voisinage se persuada que cet ermite était le comte Baudouin; le solitaire répondit d’abord avec franchise, et se refusa aux hommages qu’on voulait lui rendre ; on insista ; enfin il fut tenté de jouer un rôle, et se donna pour Baudouin : il eut d’abord un grand nombre de partisans; mais le roi de France, Louis VIII, l’ayant invité à se rendre auprès de sa personne , il fut confondu par les questions qui lui furent faites; il prit la fuite, et fut arrêté en Bourgogne par Erard de Chastenai , gentilhomme bourguignon , dont la famille existe encore de nos jours. Jeanne, comtesse de Flandre , fit pendre cet imposteur sur la place de Lille. ( Voy. aussi Ducange, Histoire de Cons-
■r tantinople , liv. 111 et îx , et les récits de Mathieu Paris , Ifist. ma j. , pag. 271 et 272.)
Latins eurent à pleurer la perte de Dandolo (i) , qui venait de termjner à Constantinople sa glorieuse carrière , et dont les derniers regards virent la rapide décadence d’un empire qu’il avait fondé. La plupart des chefs de la croisade avaient péri dans les combats, ou s’étaient retirés en Occident. Boniface, dans une expédition contre les Bulgares du Rliodope, reçut une blessure mortelle , et sa tête fut portée en triomjfhe au farouche Joanice, qui avait déjà immolé un monarque à son ambition et à sa vengeance. La succession de Boniface lit naître de vives dissensions parmi les croisés , et le royaume de Tliessaloniqne , qui avait jeté quelque éclat pendant sa courte durée, disparut dans le bruit et les orages d’une guerre civile et d’une guerre étrangère. Le frère et le successeur de Baudouin réunissait les vertus civiles aux vertus militaires; mais il ne pouvait relever une puissance de toutes parts ébranlée (2).
(1) Dandolo fut magnifiquement inhume dans Sainte- Sophie, et son mausolée subsista jusqu’à la destruction de l’empire. Mahomet II le fil démolir lorsqu’il chaugea l’église de Ste.-Sophie en mosquée , un peintre vénitien , qui avait travaillé plusieurs années à la cour de Mahomet, retournant dans sa patrie, obtint de ce sultan la cuirasse , le casque, les éperons et la toge de Dandolo, dont il fit présent à la famille de ce grand homme.
(2) Voyez dans la Biblioth. des Croisades, l’extrait des chroniques grecques qui continuent l’ Histoire de C Empire des Latins h Constantinople , tom. 11, et l’Eclaircissement à
33a HISTOIRE DES CROISADES.
1206 Je n’ai pas le courage de poursuivre cette histoire , et de montrer les Latins dans l’excès de leur abaissement et de leur misère. En commençant mon récit, je disais : Malheur aux vaincus ! en le terminant, je ne puis m’empêcher de dire : Mal-* heur aux vainqueurs [
t Jn vieil empire qui s’écroule , un empiré nouveau tout près de tomber en ruines, tels sont les tableaux que nous présente cette croisade; jamais aucune époque n’offrit de plus grands exploits à l’admiration , et de plus grands malheurs à déplorer. Au milieu de ces scènes glorieuses et tragiques, l’imagination est vivement émue et marche sans cesse de surprise en surprise. On s’étonne d’abord de voir une armée de trente mille hommes s’embarquer pour conquérir un pays qui pouvait compter plusieurs millions de défenseurs; une tempête, une maladie épidémique, le manque de vivres , la division parmi les chefs , une bataille indécise , tout pouvait perdre l’armée des croisés et faire échouer leur entreprise. Par un bonheur inouï, rien de ce qu’ils avaient à craindre ne leur arrive. Ils triomphent de tous les dangers; ils surmontent tous les obstacles ; sans avoir aucun parti parmi les Grecs, ils s’emparent de la capitale et
la fin de ce volume. Nous y avons suppléé à tout ce qui manque à notre récit; nous ne devons pas oublier que la fondation de l’empire latin de Constantinople n’est qu’un épisode aux expéditions saintes.
des provinces; et lorsqu’on voit partout leurs étcn- iao6 dards triomplians , c’est alors que la fortune les abandonne et que leur ruine commence. Grande leçon donne'e aux peuples par la Providence , qui se sert quelquefois des conquérans pour châtier les nations et les princes, et se plaît à briser ensuite les inslrumens de sa justice ! Sans doute que cette Providence, qui protège les empires, ne permet point que de grands états soient impunément renversés j et, pour effrayer ceux qui veulent tout soumettre à leurs armes , elle a voulu que la victoire ne portât que des fruits amers.
Les Grecs, nation dégénérée, n’honorèrent leurs malheurs par aucune vertu ; ils n’eurent ni assez de courage pour prévenir les revers de la guerre , ni assez de résignation pour les supporter. Quand ils furent réduits au désespoir , ils montrèrent quelque valeur j mais cette valeur fut imprudente et aveugle ; elle les précipita dans de nouvelles calamités, et leur donna des maîtres plus barbares que ceux dont ils voulaient secouer le joug. Ils n’avaient point de chef qui put les conduire (i), point de sentiment patriotique qui pût les rallier :
(i) Il ne faut pas se laisser séduire par les éloges exagérés que donnent les historiens de Bysance à quelques généraux grecs ; le correctif est dans les actions qu’ils racontent; elles sont si au-dessous des éloges, que les éloges ne sont plus que ridicules. Théodore Lascaris est le seul qui pourrait un peu ressortir dans le tableau.
iaoG déplorable exemple d’une nation abandonnée à elle-même, quia perdu ses mœurs, et n’a point de confiance ni dans ses lois ni dans son gouvernement.
Les Francs avaient sur leurs ennemis tous les avantages que les barbares du nord avaient eus sur les Romains du Bas-Empire. Dans cette lutte terrible, la simplicité des mœurs, l’énergie d’un peuple nouveau pour la civilisktion , l’ardeur du pillage et l’orgueil de la victoire , .durent Remporter sur l’amour du luxe , sur les habitudes formées au milieu de la corruption , sur la vanité qui met du prix aux choses frivoles , et ne Conserve qu’un vain souvenir de la véritable grandeur.
Les événemens que nous venons de raconter suffisent sans doute pour faire connaître les mœurs et l’esprit des Grecs et des Latins. Deux historiens qui nous ont servi de guides dans cette histoire, peuvent ajouter, par le style même et le caractère de leurs ouvrages , à l’idée que nous avons du génie des deux peuples.
Le grec Nicetas fait de longues lamentations sur l’infortune des vaincus ; il déplore avec amertume la perte des monumens, des statues, des richesses qui entretenaient le luxe de ses compatriotes. Ses récits, remplis d’exagération et d’hyperboles, semés partout de passages tirés de l’Ecriture et des auteurs profanes , s’éloignent presque toujours de la noble simplicité de l’histoire, et ne montrent qu’une vaine affectation de savoir. Nicetas , dans l’ex-
cca de sa vanité, hésite à prononcer le nom des i Francs (r) , et croit les punir en gardant le silence sur leurs exploits ; lorsqu’il décrit les malheurs de l’empire, il ne sait que pleurer et gémir; mais en gémissant, il veut encore plaire, et parait plus occupé de son livre que de sa patrie.
Le maréchal de Champagne ne se pique point d’érudition , et parait fier de son ignorance. On a dit qu’il ne savait point écrire; il avoue lui-même qu’il a dicté son histoire : sa narration, dépouillée de tout esprit de recherche, mais vive et animée, rappelle partout le langage et la noble franchise d’un preux chevalier. Yillehardouin excelle surtout à faire parler les héros, et se plaît à louer Ja bravoure de ses compagnons : s’il ne nomme jamais les guerriers de la Grèce , c’est parce qu’il ne les connaît point et qu’il ne veut point les connaître. Le maréchal de Champagne ne s’attendrit point sur les maux de la guerre , et ne trouve des phrases que pour peindre des traits d’héroïsme ; l’enthousiasme de la victoire peut seul lui arracher des larmes. Quand les Latins ont éprouvé de grands revers, il
(i) Nicetas ne savait s’il devait donner place en son histoire aux Latins, qui n’étaient, pour lui , que des barbares; mais il se décide à poursuivre : « Lorsque Dieu , qui confond la sagesse des politiques, et qui abaisse l’orgueil des superbes , a chargé de confusion ceux qui avoient outragé les Grecs, et les a livrés à d’autres peuples encore plus mécbans qu’eux. » (Voyez 1 ’Hist. de ce qui arriva depuis la prise de Constantinople , chap. 1. )
iao6 ne sait point pleurer; il se tait , et l’on voit qu’il a quitté son livre pour aller combattre (i).
Il est. un autre historien contemporain dont le caractère peut aussi nous faire juger le siècle où il a vécu et les événemens qu’il raconte. Gunther, moine de l’ordre deCîteaux, qui écrivait sous la dictée de Martiu-Litz, s’étend beaucoup sur la prédication de la croisade et sur les vertus de son abbé, qui se mit à la tête des croisés du diocèse de Bâle. Lorsque la république de Venise entraîne les pèlerins au siège de Zara, il se rappelle les ordres du pape, et garde le silence. Les prières et les infortunes du fils d’Isaac, la conquête de l’empire d’Orient, ne le touchent point. Toujours préoccupé de la Terre-Sainte , il ne sait point comment des chevaliers .chrétiens peuvent avoir d’autre pensée et faire d’autre promesse que celle de délivrer le tombeau de Jésus-Christ. Mettant peu de prix à des victoires profanes , il ne s'arrête pas long-temps à décrire le siège de Constanti-
(i) Ducange a plutôt étudié Villehardouin eu érudit qu’en observateur ; Gibbon a fait assez bien ressortir son caractère. La naïveté du traducteur Vigenère est bien propre à nous rapprocher du temps , des pensées et de l’esprit du chroniqueur. On a quelque temps disputé sur l’époque de la mort de Villehardouin ; ce qu’il y a de positif, c’est que l’historien vivait encore en 1212, et qu’il ne retourna plus en France. Il s’établit dans son fief de Messinople (l’ancienne Maximianopolis ) , qu’il tenait du marquis de Montferrat. Ses petits neveux nous ont laissé des chroniques qui ont été publiées par M. Buchon, tora. iv de sa Collection.
nople ; et lorsque la ville est prise, il ne voit iîog plus dans la foule des conquérans • d’un grand empire que l’abbé de son monastère, chargé des pieuses dépouilles de la Grèce (1).
En lisant les trois histoires contemporaines de l'expédition de Constantinople, on voit que la première appartient à un Grec élevé à la cour de Bysance, la seconde à un chevalier français, la troisième à un moine. Si les deux premiers historiens, par leur manière d’écrire et les sentimens qu’ils expriment, nous donnent une idée juste de la nation grecque et des héros de l’Occident , le dernier peut aussi nous expliquer les opinions et le caractère de la plupart de ces croisés, qui parlaient sans cesse de quitter l’armée partie de Venise; que les menaces de la cour de Rome remplissaient de crainte , et qu’une ardente dévotion , bien plus que l’amour des conquêtes , conduisait en Orient.
Au reste , ces pèlerins qui n’avaient pour mobile que la piété , n’étaient qu’en très petit nombre dans l’armée chrétienne , et furent entraînés par l’esprit général qui animait les chevaliers et les barons; les autres guerres saintes avaient été prêchées daps les
(1) Le texte de Gunihcr a été publié avec beaucoup de soins par Canisius , lom. iv. Basnagc, qui l’a aussi publié avec des notes , a étalé tout le scepticisme de la réforme. Gibbon se moque perpétuellement du pauvre abbé Martin et de son historien. Nous avons préféré faire ressortir l’esprit du temps et du chroniqueur. *
TOM. III. U 2
îaofi conciles; cette croisade fut proclamée dans les tournois ; aussi la plupart des croisés se montrèrent-ils plus fidèles aux vertus et aipt lois de la chevalerie qu’aux volontés du Saint-Siège. Ces guerriers, si fiers et si braves, étaient pleins de respect pour l'autorité et les jugemens du pape ; mais , entraînés par l'honneur, placés entre leurs premiers sermens et leur parole donnée aux Vénitiens, ils jurèrent souvent de délivrer Jérusalem, et furent conduits , sans y songer , sous les murs de Constantinople; armés pour venger la cause de Jésus-Christ, ils servirent l’ambition de Venise, à laquelle ils se croyaient liés par la reconnaissance, et' renversèrent le trône de Constantinople pour payer cinquante mille marcs d’argent qu’ils devaient à la république. •
L’esprit chevaleresque, un des caractères particuliers de cette guerre et du siècle où elle fut entreprise, entretenait dans le cœur des croisés l’ambition et l’amour de la gloire. Dans les premiers temps de la chevalerie, les chevaliers s’é- Utient déclarés les champions de la beauté et de l’inuocence ; d’abord ou leur demandait justice coûtée les injures et les brigandages;, bientôt des princes et des princesses, dépouillés par la violence, vinrent leur demander des provinces et des royaumes. Les champions du malheur et de la beauté devinrent alors d’illustres libérateurs et de véritables conquérans (i).
(i) Les romans de chevalerie peigneut mieux les mœurs
En même temps qu’un jeune prince venait im- 120O plorer le secours des croisés pour faire remonter son père sur le trône de Constantinople, une jeune princesse, fille d’Isaac,roi de Chypre, dépouillée par Richard Cœur-de-Lion, se rendait à Marseille pour solliciter l’appui des guerriers qui s’embarquaient pour la Palestine. Elle épousa un chevalier flamand, et le chargea de reconquérir le royaume de son père.
Ce chevalier flamand^ ue l’histoire nenommepoint, et qui appartenait à la famille du comte Baudouin, lorsqu’il arriva en Orient , s’adressa au roi de Jérusalem, et lui demanda le royaume de Chypre; il fut appuyé, dans sa demande, par le châtelain de Bruges , et la plupart de ses compatriotes qui avaient pris la croix. Amaury , qui avait reçu du pape et de l’empereur d’Allemagne, le titre de roi de Chypre, loin de céder à de pareilles prétentions, ordonna au chevalier flamand, à Jean de Nesles et à leurs compagnons, de quitter ses états. Les che-
dc cetle chevalerie qui conquérait Jes royaumes et vengeait les injures des princesses dépouillées , que de cette chevalerie des grands chemins encore informe et qui offre peu de couleurs poétiques : c’est ainsi que les romans de la Table- Ronde, de Lancelot du Lac, de la conquête de Trébisotjde, parlent sans cesse d’usurpateurs renversés , de chevaliers qui font estât ou royaume, et qui épousent à la fin les filles des rois dont ils ont vengé la cause. Le spirituel Cervantes ne fait pas tenir d’autre langage à Don Quichotte , et on sait qu’il avait bien étudié les romans de chevalerie.
34o • HISTOIRE DES CROISADES.
' iaoG yalicrs , qui avaient embrassé la cause de la fille d’Isaac, ne songèrent plus à reprendre le royaume de Chypre, et, sans s’arrêter dans la Terre-Sainte, qu’ils avaient juré de défendre , ils allèrent sur les bords de l’Euphrataet de l’Oronté, chercher d’autres pays à conquérir".
Avant qu’il ne fût question d’attaquer Constantinople, nous avons vu une fille de Tancrède , dernier roi de Sicile, épouser un chevalier français, et lui remettre le soin de venger sa famille, de faire valoir ses droits sur le royaume fondé par les chevaliers normands. Gauthier de Brienne, après son mariage, était parti pour l’Italie avec mille livres tournois et soixante chevaliers. Ayaut reçu à Rome là bénédiction du pape , il avait déclaré la guerre aux Allemands,* maîtres de la Pouille et de la Sicile , s’était emparé des principales forteresses (i) , et pouvait jouir en paix du fruit de ses victoires , lorsqu’il fut surpris dans sa tente, et tomba, couvert de blessures, entre les mains de ses ennemis. On lui promit de briser
ses fers s’il renonçait à la couronne de Sicile ; »
(t) Innocent, pour se debarrasser du voisinage de l’empereur , avait imaginé de demander à Philippe - Auguste un chevalier qui épousât une fille de Tancrède et pût reconquérir la Sicile. Les aventures et les guerres de Gauthier de Brienne sont racontées par Conrad, abbé d’Usperg, Robert, moine, Albéric, et, comme nous l’avons déjà dit précédemment, par l’auteur des actes d’innocent. ( Gest. Innocent , Muratori, tom. ni.) i
IIVRE XI. 34i
niais il préféra le titre de roi à la liberté , et se n»oG laissa mourir de faiin plutôt que d'abandonner ses droits sur un royaume que lui avait donné la victoire.
Cet esprit de conquête^ qui semblait général parmi les chevaliers, put favoriser l’expédition de Constantinople, mais il nuisit à la guerre sainte, en détournant les croisés de l’objet essentiel de la cr oisade. Les héros de celte guerre ne lurent rien pour la délivrance de Jérusalem, dont ils parlaient sans cesse dans leurs lettres adressées au pape. La conquête de Bysance, bien loin d’être, comme le croyaient les chevaliers, le chemin de la terre de Jésus-Christ, ne fut qu’un nouvel obstacle à la conquête de la Sainte-Cité; leurs imprudens exploits mirent les colonies chrétiennes dans le plus grand -péril , et n’aboutirent qu’à, renverser de fond en comble , sans la remplacer , une puissance qui pouvait opposer une barrière aux Sarrasins. t \~
• Les Vénitiens profitèrent habilement de cette disposition des chevaliers français; Venise parvint à étouffer la voix du souverain pontife, qui souvent donnait aux croisés des conseils dictés par l’esprit de l’Évangile (1). La république eut la plus grande
(1) Il serait curieux de suivre l’histoire du pouvoir des papes dans le moyeu âge, et celle de son influence sur les sociétés chrétiennes. On ne peut se fier ni aux historiens ror plains, tels que Barouius, Pagi, etc., ni aux historiens de poire époque, qui presque tous ont été entraînés par des»
is»o6
l\% HISTOIRE DES CROISADES,
influence sur les événemens de cette guerre, et sur l’esprit des barons et des chevaliers, qui se laissèrent tour-à-tour entraîner par le sentiment de l’honneur , par le besoin d’acquérir de riches domaines, et montrèrent ainsi dans toute leur conduite, un bizarre mélange de générosité et d’avarice.
L’envie de s’enrichir par la victoire n’eut surtout plus de bornes, lorsque les croisés eurent vu Constantinople ; l’ambition remplaça dans leurs cœurs tous les sentimens généreux , et ne laissa plus rien à cet enthousiasme, premier mobile des croisades. Aucun prodige, aucune apparition miraculeuse ne vinrent seconder la valeur des chevaliers, auxquels il snflisait de montrer les richesses de la Grèce. Dans les croisades précédentes , les évêques et les ecclésiastiques promettaient les indulgences de l’Eglise et la vie éternelle aux coinbattans j mais dans cette guerre, comme les croisés avaient encouru la disgrâce du chef des fidèles, ils ne pouvaient être soutenus dans les périls par l’espoir du martyre; et les chefs, qfti connaissaient l’esprit des guerriers, se contentèrent de promettre une somme d’argent à celui des soldats qui monterait le premier sur les remparts de Constantinople. Lorsqu’on eut pillé la ville , les chevaliers et les barons s’écrièrent dans l’ivresse de leur joie : Qu’on n’avait ja-.
opinions et des préjugés peu favorables à la vérité bfstori-» que. Nous consacrerons un Eclaircissement à ce sujet dans fit dernier volume de ccttc histoire.
mais vu un si riche butin depuis la création- du iao6 monde (1).
Nous avons remarqué que, dans la conquête des provinces, chaque chevalier voulut obtenir une principauté; chaque comte, chaque seigneur voulut avoir utf'royaume ; le clergé lui-même ne fut point exempt d’ambition , et sS plaignit plusieurs fois au pape de n’avoir pas été favorisé dans le partage des dépouilles de l’empire grec.
Pour résumer en peu de mots notre opinion sur les événemens et les suites de cette croisade, nous devons dir» que l’esprit de chevalerie , que l’esprit de conquête, enfantèrent d’abord des merveilles , mais qu’ils ne purent suffire à maintenir les croisés dans leurs possessions. Cet esprit conquérant , porté jusqu’aux plus aveugles excès , ne leur permit pas de penser qu’au milieu des plus grands triomphes, il est un terme où la victoire et la force elle-même sont impuissantes , si Ut prudence et la sagesse ne viennent au secours de la valeur.
Les Francs, leurs ancêtres, qui étaient partis du Nord pour envahir les plus riches provinces dé l’empire romain, avaient été mieux secondés parla fortune et surtout par leur propre génie. Respectant les usages des pays soumis à leurs armes , ils ne virent dans les vaiucus que des concitoyens et des
(1) Villeliardoum a décrit ce butin avec enthousiasme. Yigenère,son traducteur, ajoute: « Mais peu de chose pour Constantinople. »
laoô soutiens de leur propre puissance; ils ne formèrent point une nation étrangère au milieu des nations qu’ils avaient désolées par leurs victoires. Les croisés , au contraire, lorsqu’ils furent maîtres de Constantinople , montrèrent un profond mépris pour les Grecs, dont ils auraient dù rechercher l'alliance et l’appui ; ils voulurent reformer les mœurs et les opinions , entreprise plus difficile que la conquête d’un empire, et ne trouvèrent que des ennemis dans un pays qui pouvait leur donner d’utiles auxiliaires (x).
ÎSous devons ajouter que la politique du Saint- Siège , qui d’abord entreprit de détourner les guerriers latins de l’expédition de Constantinople, devint par la suite un des plus grands obstacles à la conservation de leurs conquêtes. Les comtes et les barons, qui se reprochaient d’avoir manqué d’obéissance au souverain pontife, suivirent enfin avec scrupule les instructions du père des fidèles, qui demandait à leurs armes la soumission de l’église grecque, et ne leur pardonnait, qu’à ce prix, une guerre fixité contre sa volonté. Pour obtenir leur pardon et l’approbation du Saint- Siège, ils employèrent la violence contre le schisme et l’hérésie , et perdirent leur conquête à force de
(i) Ce qui blesse le plus Nicetas , ce n’est pas la soumission et la conquête de Constantinople , mais la brutale ignorance des barbares qui voulaient soumettre les mœurs polies de la Grèce à leurs coutumes grossières. ( Voy. ch. vin, Règne d’Alexis. )
vouloir la justifier aux yeux du souverain pontife. i20g Le pape lui-même 11’oblint point ce qu’il désirait ardemment. La réunion de l’église grecque à l’église romaine ne pouvait s’opérer au milieu des menaces de la victoire et des malheurs de la guerre; les armes des vainqueurs n’eurent pas plus de pouvoir que les anathèmes de l’Eglise pour ramener les Grecs au culte des Latins. La violence ne fit qu’irriter les esprits, et consomma la rupture au lieu de la faire cesser. Le souvenir des persécutions et des outrages, un mépris réciproque, une liaine implacable , vinrent se placer entre les deux croyances et les séparèrent pour jamais.
L’histoire ne peut affirmer que cette croisade ait fait faire de grands progrès à la civilisation de l’Europe. Les Grecs avaient conservé la jurisprudence de Justinien ; l’empire avait de sages règlemens sur la levée des impôts et de l’administration des deniers publics ; mais les Latins dédaignèrent ces monumens de la sagesse humaine et de l’expérience de plusieurs siècles ; ils n’envièrent aux vaincus que leur territoire et leurs trésors. La plupart des chevaliers s’applaudissaient de leur ignorance, et parmi les richesses de Constantinople, ils ne recherchèrent point les ingénieuses productions de la Grèce. Au milieu des incendies qui embrasaient les maisons et les palais de la capitale, ils virent avec indifférence les bibliothèques livrées aux flammes. Il faut avouer cependant que , dans ces grands désastres , les muses n’eurent à pleurer la perte d’aucun des chefs-d’œuvre qu’elles avaient Il II! 22 *
,aoG inspirés. Si les vainqueurs ne surent point apprécier les trésors du génie, ce riche dépôt ne devait pas être perdu pour leurs descendans. Presque tous leslivres de l’antiquité, qui étaient connus au temps d’Eustathe, et dont ce savant philologue avait fait la nomenclature quelques années avant la cinquième croisade, enrichirent la France et l’Italie à la renaissance des lettres.
Nous devons ajouter que la nécessité, pour les vaincus et les vainqueurs, de communiquer entre eux , dut contribuer à répandre la langue latine parmi les Grecs, et la langue grecque parmi les Latins (i). Les peuples de la Grèce furent obligés
(0 Nous cjroyons devoir citer ici un passage curieux d’un mémoire de M. Jourdain , intitulé : Recherches sur les anciennes versions latines dC Aristote , employées par les scolastiques du xme. siècle.
« Deux circonstances contribuèrent singulièrement à répandre en Occident, au xme. siècle, la connaissance de la langue grecque. Baudouin , placé sur le trône de Constantinople, écrivit au pape Innocent III , pour le prier de lui envoyer des hommes distingués par leur piété et par leurs lumières , choisis dans les ordres religieux et l’Université de Paris, afiu d’instruire son nouveau peuple dans la religion catholique et les lettres latines. Le pape écrivit à divers ordres monastiques et à l’Université de Paris. Vers le môme temps, Philippe-Auguste fonda, à Paris, près la montagne Sainte-Geneviève, un collège constanlinopolitain, destiné à recevoir les jeunes Grecs des familles les plus distinguées de Constantinople. L’intention de ce prince était d’éteindre dans le cœur de ces jeunes gens la haine qu’on leur avait iuspirée contre les Latins, en leur faisant éprouver toutes
d'apprendre l’idiome du clergé do Rome, pour 1306 faire entendre leurs réclamations et leurs plaintes; les ecclésiastiques chargés par le pape de convertir les Grecs , ne parent se dispenser d’étudier la langue de Platon et de Démostliènes , pour enseigner aux disciples de Ph. itius les vérités de la religion catholique et romaine.
Nous avons parlé de la destruction des chefsd’œuvre de la sculpture ; nous devons dire néanmoins que plusieurs de ces chefs-d’œuvre échappèrent à la barbarie des vainqueurs. Les Vénitiens, plus éclairés que les autres croisés, et nés dans une ville construite et embellie par les arts, firent transporter en Italie quelques-uns des monuinens de Bysance. Quatre chevaux de bronze (1) qui, au
sortes do bous traitemens , et peut-être aussi de s’assurer d’otages contre la légèreté et la mauvaise foi des Grecs. Ou peut croire que celte circonstance contribua puissamment à répandre la connaissance du grec, non seulement en France, mais dans tout l’Occident; car Paris était alors l’école la plus célèbre , et presque tous les hommes auxquels on attribue des traductions latines faites du grec , avaient étudié dans celte ville t il faut aussi attribuer à la même cause les versions latines d’Aristote faites du grec et publiées avant saint Thomas. Cependant si les Arabes n’eussent point répandu précédemment en Occident le goût de la philosophie péripatéticienne, il est douteux qu’on eût Songé à tirer parti des relations établies entre l’Occident et Constantinople, par Finauguration de Baudouin, pour la puiser dans les sources les plus pures. »
(1) Depuis leur retour à Venise, Fliistoire de cos chevaux
1206 milieu des révolutions des empires, avaient passé de la Grèce à Rome, et.de Rome à Constantinople, vinrent décorer la place de Saint-Marc : plusieurs siècles après cette croisade, ils devaient être enlevés à Venise, envahie à son tour par des armées victorieuses, et retourner de nouveau sur les bords de l’Adriatique , comme les éternels trophées de la guerre et les fidèles compagnons de la victoire.
Les croisés profitèrent encore do quelques inventions utiles, et les transmirent à leurs compatriotes; les champs et les jardins de l’Italie et de la France s’enrichirent de quelques plantes inconnues dans l’Occident. Boniface envoya , dans son marquisat, la semence du maïs qu’on n’y connaissait point; un procès-verbal, parvenu jusqu’à nous , atteste la reconnaissance du peuple de Mont-
cclèbrcs a fait naître' trois dissertations. Dans l’une, Narrazione storica dei quntro ccivalli di bronzo , etc. M. le comte Cicogti3ra , président de l’academie royale des beauxarts de Venise, prétend que ce monument fut fondu k Rome sous le règne de Néron , en mc'moir.e de la victoire sur Tïridate. M. Sclilegel ( Lettcra ai signori compilcilorl délia liblioteca italiana ) rejette l’opinion de M. le comte de Ciéognara , et pensé que les quatre chevaux de bronze ont pour auteur un statuaire grec, de l’âge d' Alexandre ( Dei quntro cavalli délia basilica di S. Marco'). M. André Mustoxidi', jeune grec très savant, fait venir ce superbe quadrige de Chio, ville féconde eft sculpteurs habiles , et croit qu’ils ont pu être transportés à Rome au temps de Verrès, à Constanlinpple sous Théodosc-le-Grand.
ferrât (1). Les magistrats reçurent avec solennité 1206 les dons innocens de la victoire, et firent bénir sur les autels une production de la Grèce qui devait faire un jour la richesse des campagnes de l’ lia lie.
La Flandre, la Champagne, et la plupart des provinces de France qui avaient envoyé leurs plus braves guerriers à la croisade , prodiguèrent , sans fruit, leur population et leurs trésors dans la conquête de Bysance. On peut dire que nos intrépides aïeux ne gagnèrent à celte guerre merveilleuse , que la gloire d’avoir donné , pour un moment , des maîtres à Constantinople et des seigneurs à la /
Grèce. Cependant cps conquêtes lointaines, et cet empire nouveau, qui retenaient loin de la France des princes ambitieux et turbiilens, durent ctre favorables à la monarchie française. Philippe-Au-
(1) On trouve, dans le tome I d’un ouvrage italien intitulé : Sloria il Incisa e dcl già ceicbrc suo Mardi csato , publie i» Asti, 1810, un monument précieux; c’est une cliarte qui constate l’envoi de la semence de maïs h une ville du Montfcrrat. Elle est dans les pièces justificatives. On nous a fait observer que le maïs était indigène en Amérique, et qu’il ne venait point d’Orient. Nous ne nious' point que cette plante ne soit indigène dans le Nouveau-Monde; mais elle l'était aussi dans plusieurs provinces de l’empire grec. Mirkhond, historien persan qui écrivait quelques années avant la découverte de l’Amérique , fait mention du maïs comme étant cultivé dans les environs de la mer Caspienne. Voyez la Bibliothèque orientale de d' Herbelk , au mot Rous. Ce qu’il y a de certain , c’est que le maïs a été d'abord cultivé dans le Piémont et la Lombardie , ainsi que dans toutes les provinces voisines du Rliôue, où il est encore appelé blé de Turquie.
lit. 22 *
35o HISTOIRE DES CROISADES.
iao6 guste eut à s’applaudir de l’absence des grands vassaux de la couronne, et dut apprendre avec joie <jue le comte de Flandre, voisin incommode et vassal peu soumis, possédait un empire en Orient. Notre monarchie trouva donc quelque avantage à celte croisade , mais elle en profita beaucoup moins que la république de Venise.
Celte république, qui ne comptait pas deux cent mille citoyens , et ne pouvait faire respecter son autorité sur le continent, se servit d’abord des armes des croisés pour soumettre des villes qu’elle ne serait point parvenue , 6ans leur secours, à faire rentrer sous sa domination. Dans la conquête de Constantinople , elle étendit son crédit et son commerce en Orient , et vit sous ses lois les plus riches possessions des empereurs grecs. Elle augmenta la réputation de sa marine, et s’éleva au-dessus de tous les peuples maritimes de l’Europe. Les croisés vénitiens, sous les étendards de la croix, ne cessaient jamais de combattre pour les intérêts et la gloiue de leur patrie, tandis que les chevaliers français ne combattaient guère que pour leur gloire personnelle et leur propre ambition. La république de Venise, accoutumée à calculer les avantages et les dépenses do la guerre, se hâta de renoncer à toutes les conquêtes dont la conservation pouvait lui devenir onéreuse, et ne garda de ses nouvelles possessions en Orient que celles qu’elle jugea nécessaire à la prospérité de son commerce , à l’entretien de sa marine. Trois ans après la prise de Constantinople,
le sénat de Venise publia un édit, par lequel il 110O permettait à tous les citoyens de conquérir les îles de l’Archipel , et leur cédait la propriété des pays conquis. On vit bientôt des princes de Naxos, des ducs de Paros, des sires de Mycone, comme on avait vu des ducs d’Athènes, des sires de Tliébes, des princes d’Achaïej mais les ducs et les princes de l’Archipel n’étaieutque des vassaux de la république. Ainsi Veuisc, plus heureuse que la France, faisait servir à ses intérêts la valeur et l’ambition de ses citoyens et de ses guerriers.
FIN DU LIVRE xi.
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laoo Dans les livres précédens, nous avons eu sous les yeux l’imposant spectacle d’un vieil empire qui tombe, d’un nouvel empire qui s’élève et s’écroule à son tour. L’imagination de l’homme aime à s’arrêter sur des ruines, et les plus sanglantes catastrophes lui présentent toujours des tableaux altachans. Nous devons nous attendre que notre récit • inspirera moins d’intérêt, éveillera moins la curiosité, lorsqu’après les grandes révolutions que nous venons de raconter, nous reporterons nos regards . sur les petits états que les chrétiens avaient fondés en Syrie, et pour le salut desquels l’Occident ne cessait point de prendre les armes.
On a quelque peine à comprendre aujourd'hui cet enthousiasme qui animait tous les peuples pour la délivrance des saints lieux, et ce puissant intérêt qui dirigeait toutes les pensées vers des contrées presque oubliées de l’Europe moderne. Dans la ferveur des croisades, la prise d’une ville ou d’un bourg de la Judée, causait plus de joie que la conquête de Bysance, et Jérusalem était plus chère
Dji
aux chrétiens de l’Occident que leur propre pa- , i0o trie. Get enthousiasme, dont notre indifférence peut à peine se faire une idée , rend difficile la tâche de l’historien , et le fait souvent hésiter dans le choix des événement que l’histoire doit rappeler : lorsque les opinions ont changé, tout a changé avec elles ; la gloire elle-méine a perdu de son éclat ; ce qui paraissait grand aux yeux des hommes, ne leur semble plus que bizarre et vulgaire pies époques héroïques de nos annales sont devenues l’objet de nos superbes mépris -, et lorsque , sans nous reporter aux siècles des guerres saintes, nous voulons soumettre aux calculs de la raison ces entreprises extraordinaires, nous ressemblons à ces modernes voyageurs qui n’ont trouvé qu’un faible ruisseau à la place de ce fameux Scamandre , •dont l’imagination des anciens, et surtout la muse d’Homère, avaient fait un fleuve majestueux.
Au reste, si nous n’avons plus à raconter les révolutions et la chute des empires, l’époque dont nous retraçons le tableau ne nous offrira que trop encore de ces grandes calamités qui donnent la vie à l’histoire ; tandis que la Grèce était en proie à tous les ravages de la guerre, des fléaux plus cruels désolaient l’Égypte et la Syrie.
Le Nil, suspendant son cours accoutumé, cessa d’inonder ses rivages et de fertiliser les moissons.
La dernière année de ce siècle s’annonça, dit un auteur arabe, comme un monstre dont la fureur allait tout dévorer. Quand la famine eut commencé à se faire sentir, le peuple fut condamné à se tom. iii. a3
nourrir de l’herbe des champs et de la fiente des animaux (i). On voyait les pauvres fouiller les cimetières el disputer aux vers les dépouilles des cercueils. Quand le fléau devint plus général, la population des villes et des campagnes, comme si elle eût été poursuivie paruu ennemi impitoyable, fuyait en désordre, errait au hasard de cité en cité, de village en village, et trouvait partout le mai qu’elle voulait éviter. Dans tous les lieux habités, on ne pouvait faire un pas sans être frappé de la vue d’un cadavre, ou de quelque malheureux sur le point d’expirer. i
Ce qu’il y avait de plus affreux dans, cette calamité universelle , c’est que le besoin de vivre faisait commettre les plus grands crimes, et rendait tous les liommes ennemis les uns des autres. Dans les premiers temps, on voyait avec horreur ceux qui se nourrissaient de chair humaine ; mais le» exemple» d’un si grand scandale se multiplièrent tellement qu’on n’en parla plus qu’avec indifférence. Les hommes, aux prises avec la faim, qui n’épargnait pas plus les riches que les pauvres, ne connurent plus ni la pitié, ni ladionte, ni le remords, et ne
(i) La relation de cette famine et des désastres dont elle fut suivie , se trouve avec de grands détails dans les Relations de l’Egypte, par Abdallatif, ouvrage traduk en français par M. Silvcstre de Sacy. Cet auteur arabe était un médecin habile, un homme éclairé, et son récit , qui renferme beaucoup de faits extraordinaires, porte tous les caractères de la vérité. (Voy. surtout aux pag. 36o et suiv.)
♦ Furent retenus nf par le respect des lois, ni par la iaoo crainte des supplices. Us en vinrent enfin à se dévorer entr’eux comme des bêtes féroces. Au Caire, trente femmes, en un seul jour , périrent sur un bûcher, convaincues d’avoir tué et mangé des enfans. L’historien Abdallatif raconte una foule de traits barbares et monstrueux, dont le récit fait frémir d’horreur, et que nous ne rapporterons point dans cette histoire , de peur d’être accusés de calomnier la nature humaine (i).
Bientôt la peste, vint ajouter ses ravages à Ceux noi de la famine. Dieu seul, dit l’histoire contemporaine, connaît le nombre de ceux qui moururent de faim et de maladie. La capitale de l’Egypte, dans l’espace de quelques mois, compta cent onze mille funérailles (2). A la fin, on ne pouvait suffire à enterrer les morts ; on sfe contentait de les jeter hors des remparts. La même mortalité se fit sentir dans les villes de Damiette, de Kous , d’Alexandrie. Ce fut à l’époque des semailles que la peste redoubla ses ravages; ceux qui ensemencèrent ne furent pas les mêmes que ceux qui avaient labouré , et ceux qui avaient ensemencé, moururent avant d’avoir fait la moissofl. Les villages étaient déserts, et rappelaient aux voyageurs ces expressions de l’alco-
(1) Traduction de M. de Sacy , pag. 36 1 et suiv.
(a) Dans la seule ville d’Acre , au rapport du chroniqueur Gunther , contemporain , la peste enleva plus de deux mille personnes dans un jour. ( Voyez le recueil de Canisius, tom. iv, page 9, et Abdallatif, pag. 370.)
35fl » mSTOmt DES CROISAEftS.
r;in : Nous les avons tous moissonnés et exterminés} un cri s’est fait entendre , et ils ont tous périt Des cadavres flottaient sur le fifil, aussi nombreux queles plantes bulbeuses qui, dansun certain temps, couvrent les eaux du fleuve. Un pêcheur en vit passer sous ses yeux plus de quatre cents dans une seule journée; dn n’apercevait de toutes parts que des amas d’ossemens humains; les chemins, pouf nous servir de l’expression des auteurs arabes, étaient comme un champ ensemencé, de corps morts t et les provinces les plus peuplées comme une salle de festin pour les oiseaux de proie L’Egypte perdit plus d’un million de ses habitans ; la famine et la peste se firent sentir jusqu’en Syrie, et n’épargnèrent pas plus les villes chrétiennes que les cités musulmanes. Depuis les bords de la Mer-Rouge, jusqu’aux rives de l’Oronte et de l’Euphrate , toutes les contrées s’offraient que des scènes de deuil et de désolation. Comme si la colère du ciel n’eût pas été satisfaite, çlle ne tarda pas à se manifester par un troisième fléau, non moins terrible que tous les autres. t»
Un violent tremblement de terre dévasta les villes et les provinces que la famine (1) et la peste
(i) Les circonstances de ce tremblement de terre sont rapportées par Abdallatif (voyez aux pag. 4 1 4 et suiv. ) ; les historiens latins indiquent à peine un si grand désastre. Cependant saint Ântonin rapporte que le 3o mai, avant l’Ascension , on entendit en Syrie un bruit terrible; une paitie delà ville d’Acre et le palais du roi s’écroulèrent;
' LIVRE Itl. Kq
avaient épargnées ; les sAousscs ressemblaient au 1202 mouvement d’un crible , ou à celui que fait un oiseau lorsqu’il relève et abaisse ses ailes. Le soulèvement de la mer et l’agitation des flots présentaient un aspect horrible : les navires se trouvèrent toul-à-coup portés sur la terre; une grande quantité de poissons furent jetés sur le rivage; les hau~ teurs du Liban s’entr’ouvrirent et s’abaissèrent en plusieurs endroits. Les peuples de la Syrie et île l’Egypte crurent voir le tremblement de terre qui doit précéder le jugement dernier. Beaucoup de lieux habités disparurent totalement; une multitude d’hommes périrent ; les forteresses de Iiainah, de Bar in ; de Balbec, furent renversées : il ne resta debout, dans la ville de Naplouse, que la rue des Samaritains; Damas vit s’écrouler ses plus superbes édifices; la ville de Tyr ne conserva que quelques maisons; les remparts do Ptolémaïs et de Tripoli n’étaient plus qu’un amas de ruines. Les secousses se firent sentir avec moins de violence sur le territoire de Jérusalem ; et dans la calamité générale, les chrétiens et les Musulmans 6e réunirent pour
Tyr fut couvert de ruines. La forteresse que les chroniques nomment Acra,' fut renversée , et les habitans ensevelis sous ses ruines ;l’île d’Anterados, où, suivant la chronique» saint Picrre'avait dédié la première église à la Sainle- Vierge, resta intacte. *Saint Antonin ajoute que ces calamités furent suivies de maladies épidémiques. Le récit de «aint Antonin est rapporté dans Burouius, Annales certes. ^ ad ana. 1202. '
iaoa remercier le ciel d’avoir épargné dans sa colère le ville des prophètes et des miracles (t).
De si grands désastres auraient dû faire respecter les traités conclus entre les barons de la Palestine et les infidèles. Dans. la cinquième croisade, le souverain pontife engageait les guerriers chrétiens, à profiter de .ces jours désastreux pour envahir les provinces musulmanes de la Syrie et de l'Egypte (a)j mais si l’avis du papo eût été suivi; si l’armée chrétienne, sortie de Venise, eût dirigé sa marche vers des contrées ravagées par la peste et la famine, il est probable que, vainqueurs et vaincus, tout aurait péri. La mort, comme une sentinelle formidable, veillait alors sur toutes les frontières des chrétiens et des Musulmans. Tous les fléaux de la nature étaient devenus les terribles gardiens des provinces, et défendaient l’approche et l’entrée des villes, mieux que n’auraient pu le faire de grandes armées.
iao3 Cependant les colonies chrétiennes commençaient, non pas à réparer leurs pertes, Riais à oublier les maux qu'elles avaient soufferts. Le roi de Jérusalem, Amaury, donnait à ses barons l’exemple de la sagesse et de la résignation évangéliques. Les’ trois ordres militaires, qui avaient épuieé leurs trésors pour nourrir leurs soldats et leurs chevaliers dans le temps de la famine , invoquaient, par leurs
(i) Voyez, sur tous ces désastres, Abdallalif, pag. 4 J 5 et suiv.
* (î) Gesta Innocent III , apud Muratori, tome m, p. i v
• . ' LIVRE xn. 35g
lettres et leurs envoyés, la charité des fidèles de iao3 l’Occident. On s’occupa de rebâtir les villes chrétiennes qui avaient été ébranlées par Je tremblement dfe terre j les soinmps amassées par Foulque de Neuilly, prédicateur de la dernière, croisade , furent employées à relever les murailles de Ptolémaïs. Comme les chrétiens manquaient d’ouvriers, ils firent travailler les prisonniers musulmans. Parmi les prisonniers condamnés à ces sortes da travaux, l’histoire n’oubliera pas \e célèbre poète persan, Saadi, tombé entre .les mains, des Francs, lorsqu’il se rendait en pèlerinage à Jérusalem (1). L’auteur du Jardin des roses ret de plusieurs autres ouvrages qui devaient faire}ua jour l’admiration de l’Orient et de l’Occident, fut chargé de fers, conduit à Tripoli, qt confondu avac la foule des captifs qui travaillaient aux fortifications de cette, vijle. ** •*
La trêve qu’on avait k conclue avec les inïi- 1204 dèles, subsistait encore? mais il s’élevait chaque jour des- prétentions et des querelles suivies le plus souvent de quelques hostilités. Les chrétiens étaient toujours sous les armes, et la paix olfr^it
(1) Saadi a raconte lui-même son aventure dans son Gulistan , chap. 2, n°. 3i j il ajputc qu’un marchand d’Adep le racheta de. sa captivité en payant aux chrétiens une somme de dix écus d’or, et lui en donua cent autres pour la dot de sa fille qu’il lui fit épouser; mais cette femme fut pour lui une source de contrariétés , et il se vit à la fin obligé de chercher sa liberté dans la fuite.
SOt» HISTOIRE DES CROISADES.
iao4 quelquefois plus de troubles et de périls qu'une guerre ouverte et déclarée. Il régnait d’ailleurs à cette époquç, une grande confusion parmi les colonies clirétieunes, et mçnie parmi les puissances musulmanes. Le priuce d’Alep était en paix avec le roi de Jérusalem, tandis que le comte de Tripoli, le prince d’Autiocbe, les Templiers, les Hospitaliers, faisaient la guerre aux princes de Hamah, d’Emesse (i), ou à quelques émirs de la Syrie. Chacun à son gré prenait ou quittait les armes, sans qu’aucune puissance pût faire respecter les traités,
iao5 Qu ne lirait point de grandes batailles, mais on tentait des incursions sur le territoire ennemi; un surprenait des villes, on pillait les campagnes, on revenait chargé de butiu. Au milieu de ces désordres, qu’on appelait les Jours de la trêve , les chrétiens de la Palestine eurent à pleurer la mort ‘ de leur roi. Amauiy, suivant l’usage des fidèles,
(i) L’histoire ne peut qu’à peine 6uivre les événemens, de cette époque à travers l’espèce d’anarchie qui régnait partout. Ce qui ajoute à la difficulté, c’est que les auteurs de nos vieilles chroniques , ne connaissaient guère que le royaume de Jérusalem , et ne savaient rien de ce qui se ‘ passait dans l’intérieur des terres. Les historiens arabes, au contraire, s’occupaient plus des expéditions de l’intérieur des terres que des événemens de Ptolémaïs, située sur le bord de la mer, et isolée en quelque sorte du reste de la Syrie. Nous renvoyons à cet égard aux extraits que M. Reinaud a donnés de leurs écrits. ( Bibliothèque des Croisa-
rfélaït rendu à Caïfa , pendant la semaine sainte , iio5 pour y cueillir des palmes.'1 * 3 Ce prince tomba malade dans son pèlerinage, et revint mourir à Ptolémaïs. Ainsi le sceptre du royaume de Jéru-> salem resta de nouveau entre les mains d’Isabelle , qui n’avait ni le pouvoir, ni l’habileté nécessaires *, pour gouverner les états chrétiens (i). Dans le' même temps, un dès fils de Bohémônd, prince d’Antioche, expira dans les accès d’une violente frénésie. JBohémond Illjïdans un âge très avancé, vit , avant de mourh*y* la guerre allumée entre son second fils Raymond , comte., de Tripoli , et Livon, prince d’Arménie (2). L’ordx-e des Templiers et celui des Hospitaliers avaient pris parti dans cette- guerre , et s’étaient armés l’un contre l’autre. Le prince d’Alep , les Turcs venus de l’Asie Mineure (3) , se mêlaient aux querelles des chrétiens, et profitaient de leurs divisions pour ravager le territoire d’Antioche. Les états chrétiens de Syrie ne recevaient plus aucun , ■ . v . . fe
(1) Sanuti , liv. x, chap. 3, ann. I2o5. Amaury laissait un enfant qui ne lui survécut que de quelques jours.
(a) Raynaldi, dan 5 les Annales ecclésiast. , a parle assez longuement des démêlés qui s’élevèrent entre le roi d’Arménie et le prince d’Antioche ; le pape les termina de son autorité. (Baronius, ad ann. 1198 et iaoi.) Nous avons consacré un Éclaircissement aux princes d’Arménie à la fin du cinquième volume. ■ ‘ ' « * .
(3) Ou trouve le peu de détailsqui nous restent sur celte époque , dans le continuateur de Guillaume de Tyr. Cet historien a et* extrait dans la Biblioth. des Crois., tout. 1.
36a HISTOIRE DES CROISADES.
iao3 secours (le l’Occident. Le souvenir des fléaux qui avaient ravagé les contrées d’outre-mer , devait refroidir le zèle et l’ardeur des pèlerins ; les guerriers de l’Europe, accoutumés à voir de sang-lroid tous les périls de la guerre, ne se sentaient point assez de .courage pour braver la peste et la famine. Un grand nombre de barons et de chevaliers de la Palestine avaient eux-mêmes abandonné une terre trop long-temps désolée, pour se rendre, les uns à Constantinople, et les autres dans les prqjdnces de l’Occident.
iao6 Innocent , qui avait fait jusque-là de vains efforts pour la délivrance des saints lieux, et qui ne se cousolaiL pas d’avoir vu se dissiper sans Iruit de grandes armées chrétiennes dans la conquête de la Grèce , ne renonçait point à l’exécution de ses vastes desseins ; depuis le commencement de son règne, le souverain pontife montrait aux peuples chrétiens la Terre-Sainte comme le chemin et la voie du salut (i). A l’exemple de scs prédécesseurs, il n’appelait pas seulement à la*défensc des colonies chrétiennes, la piété cl la vertu , mais le remords et le repentir. Tous ceux qui venaient lui confesser de grands péchés, ne pouvaient expier leurs crimes qu'en traversant la mer pour combattre les inlidcles.
(i) Dans les Gesta Innocent., publiés par Muratori , tome ni , page i , l’on entrevoit à chaque page l’intention du souverain pontife de délivrer les saiuts lieux. (Yoy. aussi les lettres de ce poulil'e.) .4
Parnu les pécheurs condamnés à co genre de pé- iao6 nileuce, 1 histoire cite les meurtriers de Conrad (i), évêque de Wurlzbourg et chancelier de 1 empire. Les coupables s’élant présentés devant le pape , nu-pieds , en caleçons, la cordc au cou, ju- /* rerent en présence des cardinaux, de passer leur vie dans les plus austères mortifications, et de porter les armes pendant quatre ans contre les Sarrasins. Un chevalier , nommé Robert, avait scandalisé toute la cour de Rome cn^onfessant à haute voix , (ju étant captif en Egypte pendant la faniiue, il a\ait tué sa femme et sa fille jxmr se nourrir de leur chair. Le pape imposa à Robert les péuitences les jdus rigoureuses, et lui ordonna, pour achever l’expiation d’un si grand forfait, de passer trois années a visiter les lieux saints.
(i) Cette pénitence et celle qui sait sont rapportées par Fleury : les coupables furent en outre condamnés à ne porter ni vaîr, ni petit-gris, ni hermine , ni étoffe de couleur; à n’assister jamais aux jeux publics ÿ à ne point se remarier étant veut, à marcher nu-pieds et vêtus de laine , à jeûner au pain et à l’eau les mercredis et vendredis , les Quatre-Temps et les Vigiles, à faire trois carêmes dans l’année, à réciter cent fois le Pater, à faire ccut génuflexions par jour. Lorsqu’ils seraient dans une ville, ils devaient aller à la grande église, pieds nus, en caleçons, la liai t an cou , des verges à la main , et recevoir des chanoines la discipline, etc., etc. Le même historien a consacré un discours aux pénitences ecclésiastiques; ou peut y puiser de curieux reuseignemens sur les peines infligées aux coupables.
Innocent cherchait ainsi à entretenir dans ies cœurs la dévotion des pèlerinages qui avaient donné naissance aux croisades, et pouvaient encore ranimer le zèle et l’ardeur des guerres sacrées. D’après l’opinion quele souverain pontife cherchait à répandre parmi les fidèles, et dont il semblait péuétré lui-même , ce inonde corrompu n’avait point de crimes pour lesquels Dieu n’ouvrît les Irésors de sa miséricorde, lorsqu’on courait les dangers du voyaj^? d’oulre-mer. Cependant les peuples restaient persuadés que les péchés cl les erreurs d’un siècle perverti avaient irrité le Dieu des chrétiens, et que la gloire de conquérir la Terre-Sainte était réservée à un siècle meilleur, à une génération plus digue d’attirer les regards et les bénédictions du ciel.
Cette opinion des peuples de l’Occident était peu favorable aux états chrétiens de la Syrie, qui marchaient chaque jour vers leur décadence. Isabelle, qui ne régnait plus que sur des villes dépeuplées, mourut peu de mois après son époux. Un fils, qu’elle avait eu d’Àmaury , l’avait précédée au tombeau (i). Le royaume de Jérusalem devenait l’héritage d’une jeune princesse, fille d’Isabelle et de Conrad, marquis de Tyr. Les barous et les seigneurs restés en Syrie, sentirent plus que jamais la nécessité d’avoir à leur tète un prince qui put les gouverner, et s’occupèrent de choisir un époux pour la jeune reine de Jérusalem.
(i) Continuateur de Guillaume de Tyr, lib. Vi.
Leur choix aurait pu tomber sur Pund’entr’cux; iao8 mais ils craignirent que la jalousie ne Ht naître de nouvelles discordes, et que l’esprit de rivalité et de faction n’affaiblît l’autorité de celui qui serait appelé à gouverner le royaume. L’assemblée des baroné résolut de demander un roi à l’Occident, et de s’adresser à la patrie des Godefroi et des Baudouin, à cette nation qui avait fourni tant de héros aux croisades, tant d’illustres défenseurs à la Terre- Sainte. ‘ ■ .
Cette résolution des seigneurs et des barons de la Palestine, avait non seulement l’avantage de conserver la paix dans le royaume de Jésus-Christ, mais aussi celui de réveiller en Europe l’esprit de la chevalerie, et de l’intéresser à la cause des chrétiens en Orient. Aimar, seigneur de Çésarée, et l’évêque de Ptolémaïs , traversèrent la mer, et vinrent solliciter Philippe-Auguste, au nom des
^chrétiens de la Terre-Sainte, de leur d'onner un
' . ,r chevalier ou un baron qui pût sauver ce qui restait
du malheureux royaume de Jérusalem (i). La main
d’une jeune reine, une couronne et les bénédictions
du- ciel, devaient récompenser la bravoure et le
dévouement de celui qui viendrait combattre pour
l’héritage du fils de Lieu. Les députés furent reçus *
avec de grands honneurs à la cour du roi deFrance :
quoique la couronne qu’ils venaient offrir, ne fût
(1) Sanuti, Secret. Jtdel. , lome ni, partie xi, chap. 4, pag. ao5. Math. Pâris, pag. i5g.
208 plus qu’un vain titre, elle n’eri eblcfe.it |fcs moins les chevaliers français; leur valeureuse ambition était séduite par l’espoir d’acquérir une grande renommée, et de relever le trône, qu’avait fondé la bravoure de Godefroy de Bouillon. *
Parmi les seigneurs de sa cour, Philippe distingua Jean de Brienne (i), frère de Gauthier, qui était mort (2) dans la Pouille avec la réputation d’un héros et le titre de roi. Dans sa jeunesse, Jean de Brienne avait été destiné à l’état ecclésiastique; mais élevé dans une famille de guerriers, et moins sensible aux charmes de la piété qu’ébloui par ceux de la gloire, il refusa d’obéir à la volonté de ses parens; comme son père .voulut employer la force pour l’y contraindre, il alla chercher dans le monastère de Cîteaux un asile contre la colère paternelle. Dans cette retraite, Jean de Brienne fut confondu avec la foule des cénobites, et se livra comme eux au jeûne et à la mortification. Cependant les austérités du cloître ne pouvaient s’allier avec son * ardeur, avecsa passion naissante pour le métier des '
* (1) Fils d’Erard II, comte de Brienne en Champagne, et, d’Agnès de Montbéliard. Rex igitur Francice, dit Sanuti, deliberatione habita respondit mmciis se daturum hominem S^riœ partibus aptum , in armis probum , in bellis securum, in agendis providwn tJohanem Co/n item Brennensem. (Lib. ni, pag. 11.)
(2) Le continuateur de Guillaume de Tyr rapporte que les barons de la Palestine avaient eux-mdmes demandé Jean de Brienne au roi de France. Nous 11e trouvons ce fait dans aucun autre historien.
armes ; souvent, au milieu de la prière et des céré- iao8 monics religieuses, les images des tournois et des combats venaient distraire sa pensée et troubler son esprit. Un de ses oncles l’ayant trouvé à la porte du monastère, dans nti état peu convenable k un gentilhomme,* prit pitié de ses pleurs, l’emmena chez lui, encouragea ses dispositions naturelles; dès-lors Jean de Brienne ne fut plus occupé que de la gloire des combats, et celui qu’on des-' tinait au service 'de Dieu, à la paix des autels, ne tarda pas à se faire une grande renommée par sa bravoure et ses exploits.
A l’époque de la dernière croisade, Jeaji de Brienne suivit son frère dans la conquête du royaume de Naples (i), elle vit périr en combattant pour un trône qui devait être le prix de la victoire.
Il avait la même fortune à espérer et les mêmes dangers à courir, lorsqu’il épousait l’héritière du royaumede Jérusalem. Il accepta avec joie la main d’une jeune reine , avec un état qu’il fallait disputer aux Sarrasins; il chargea les ambassadeurs de la Palestine d’aller annoncer .sa prochaine arrivée, et, plein de confiance dans la cause qu’il allait défendre, leur promit de les suivre à la tête d’une armée.
Lorsqu’Aymar de Césarée et l’évêque de Ptolémaïs furent de retour dams la Terre-Sainte, les *■ • ' <■
( 0 II existe une Vie «de Jean de Brienne. Paris un volume in-ia. Gibbon a tracé son portrait avec assez d’exactitude, Décadence de l'Empire rom., chap. 5i. Voyez aussi Gianone, Ilist. civil. , lom. 11, liv. xvi.
1109 promesses de Jean de Brien ne relevèrent le cou*» rage abattu des chrétiens, et, comme il arrive souvent dans des temps malheureux , on passa du désespoir à de folles espérances. *
On publia dans la Palestine qu’une croisade se préparait, commandée par les plus puissans mo- ' uarques de l’Occident. Le bruit d’un armement extraordinaire en Europe, jeta un moment l’effroi parmi les infidèles. Malek-Àdel, qui, depuis la mort de Malek-Àziz, régnait sur la Syrie et sur l’Egypte, craignit les entreprises des chrétiens (1), et comme la trêve faite avec les Francs était sur le point d’expirer, il proposa de la renouveler, offrant de livrer dix châteaux ou forteresses pour gage de sa foi et de son amour de la paix (2). Cette proposition aurait dû être accueillie par les chrétiens de la Palestine ; mais l’espoir des secours de l’Occident avait banni du conseil des barons et des
chevaliers tout esprit de modération et de prévoyance. Les plus sages des guerriers chrétiens ,
(1) Richard de Saint-Germain a donné deqx lettres qui
furent apportées au pape , et qui peignent tout l'effroi des Sarrasins; ceux-ci offraient même une redevance au patriarche de Jérusalem à titre dé cens. Richard de Saint- Germain a été traduit , Dibliot. des Croisad. , tom'.' 1. Ces lettres ont été copiées dan3 les Annales de Baronius, ad ann. 1214. - * »'
(2) Pour l’état de l’Orient , comparez les extraits des historiens arabes, tom. n, Biblioth. des Crois., ann. 1199, 5. 7 1 ; fit le continuateur de Guillaume de Tyr.
LITRE XII. 3<Vj
parmi lesquels on remarquait le grand-maître do iaog l’ordre de St, -Jean, étaient d’avis qu’on prolongeât la trêve. Ils se rappelaient que plusieurs fois l’Occident avait promis des secours à la Terre-Sainte, et que ces secours n’étaient point arrivés; que dans la dernière croisade, une grande armée, attendue en Palestine, avait dirigé sa marche vers Constantinople. Ils ajoutaient qu’il était prudent de ne point tenter la fortune des combats sur la foi d’une vaine promesse, et qu’on devait attendre les événemens avant de prendre une détermination dont pouvait dépendre le salut ou la ruine des chrétiens en Orient. Ces discours étaient pleins de sagesse et de raison ; mais comme les Hospitaliers parlaient en faveur de la trêve , les Templiers se déclarèrent avec chaleur pour la guerre : tel était d’ailleurs l’esprit des guerriers chrétiens, que la prudence, la modération, et toutes les vertus de la paix, leur inspiraient une sorte de dédain ; que pour eux la raison était toujours du côté des périls, et qu’il suffisait de leur parler de courir aux armes pour réunir tous les suffrages. L’assemblée des chevaliers et des barons refusa de prolonger la trêve faite avec les Sarrasins (i).
Cette détermination devait être d’autant plus funeste, que la situation de la France et de l’Europe ne permettait guère à Jean de Brienne de remplir
(i) Continuateur de Guillaume de Tyr , Bibliotli. des Crois. , tom. i.
TOM. lit. 24
37o IiTSTOIRE DES CROISADES.
1209 ses promesses et de lever uue armée pour la Terre- Sainte. *
L’Allemagno était toujours troublée par les prétentions d’Othon et de Philippe de Souabej le roi Jean était sous le poids d’une excommunication, et le royaume d’Angleterre en interdit. Philippe- Auguste cherchait à profiter des troubles élevés de toutes parts autour de lui, soit pour étendre son influence en Allemagne, soit pour affaiblir la puissance des Anglais, maîtres de plusieurs provinces du royaume. Jean de Brienne arriva à Ptolémaïs avec le cortège d’un roi; mais il n’amenait que trois cents chevaliers pour défendre son royaume (1); ses nouveaux sujets, toujours remplis d’espérance, ne le reçurent pas moins comme un libérateur. Son mariage fut célébré avec une grande pompe, en présence des barons, des princes et des- évêques de la Palestine. Comme la trêve allait expirer, les Sarrasins prirent les armes et vinrent troubler les fêtes du couronnement. Malek-Adel entra dans la Palestine à la tête d’une armée; lesinfidèles assiégèrent Tripoli et menacèrent Ptolémaïs (a).
(1) Jean de Brienne n’emporta pour toute ressource pécuniaire que quarante mille livres que le roi de France lui avait données. Les Romains, à la sollicitation du pape, lui en prêtèrent quarante mille autres, affectées sur le comté de Brienne. (Sanuti, lib. ni.)
(2) Malek-Adel fit élever à cette époque une forteresse sur le Mont-Thabor ; c’est de là que des partis de Sarrasins se répandaient jusqu’aux portes de Ptolémais. Quelques
Le nouveau roi, à la tête d’un petit nombre de «aog fidèles, fit admirer sa valeur sur le champ de bataille; mais il ne put délivrer les provinces chrétiennes de la présence d’un ennemi formidable.
Les guerriers de la Palestine, en comparant leur petit nombre à la multitude de leurs ennemis, tombèrent tout-à-coup dans le découragement ; ceux qui naguère ne voulaient point de paix avec les infidèles, ne se sentaient ni la force ni le courage de braver leurs attaques. La plupart des chevaliers français qui avaient accompagné le nouveau roi, quittèrent un royaume qu’ils étaient venus secourir, et retournèrent en Europe. Jean de Brienne n’avait plus que la ville de Ptolémaïs, et point d’armée pour la défendre ; il s’aperçut alors qu’il avait entrepris une tâche difficile et périlleuse, et qu’il ne pouvait long-temps résister aux forces réunies des Sarrasins. Des ambassadeurs furent envoyés à Rome pour faire connaître au pape les dangers des états chrétiens en Asie, -et pour implorer de nouveau l’appui des princes de l’Europe, et surtout des chevaliers français (1).
Ces nouveaux cris d’alarme furent à peine entendus des peuples de l’Occident. Les troubles qui agitaient l’Europe au départ de Jean de Brienne
années plus tard , le roi de Hongrie assiégea cette forteresse du Thabor. (Sanuti , ibid.)
(1) Baronius, ad ann. 121a , donne quelques détails sur cette ambassade.
37a HISTOIRE DES CROISADES.
ia»9 pour la Palestine, étaient loin d’étre calmé, et ne permettaient point à la France surtout de secourir . les colonies chrétiennes de l’Orient. Le Languedoc et la plupart des provinces méridionales du royaume étaient alors désolées par des guerres religieuses qui occupaient la bravoure des barons et des chevaliers.
Un esprit de raisonnement et d’indocilité, qui s’était élevé au milieu des fidèles, et que saint Bernard avait reproché à son siècle, faisait chaque jour des progrès funestes. Les plus saints des docteurs avaient déjà plusieurs fois exprimé leur douleur sur l’avilissement de la parole divine, dont chacun s’établissait le juge et l’arbitre , et qui était traitée, disait Etienne de Tournay dans ses lettres au pape, avec aussi peu de discernement que les choses saintes données aux chiens , et les perles foulées aux pieds des pourceaux. Cet çsprit d’indépendance et d’orgueil, joint à l’amour du paradoxe et de la pouveauté, à la décadence des bonnes études, au relâchement de la discipline ecclésiastique, avaient enfanté les hérésies qui déchiraient alors le sein de l’église.
La plus dangereuse de toutes les sectes nouvelles était celle des Albigeois , qui tiraient leur nom de la ville d’Albi(i), dans laquelle ils avaient tenu
(i) L’hc'résie des Albigeois avait son origine primitive dans les opinions des Gnostiques , agrandies et plus profondément corrompues par Manichée. 11 serait à désirer qu’un érudit , dans une histoire rapide , présentât la
leurs premières assemblées. Ces nouveaux sectaires, ne pouvant s’expliquer l’existence du mal sous un Dieu juste et bon, adoptèrent deux principes comme les Manichéens. Selon leur croyance, Dieu avait d’abord créé Lucifer et ses anges ; Lucifer s’étant révolté contre Dieu, fut banni du ciel, et produisit le monde visible sur lequel il régnait. Dieu, pour rétablir l’ordre, créa un second fils, Jésus-Christ, qui devait être le génie du bien , comme Lucifer était le génie du mal (1).
Plusieurs écrivains contemporains nous représententles Albigeois sous les couleurs les plus odieuses , et nous les montrent livrés à tous les genres de scandale. Cette opinion ne saurait être adoptée daris toute sa rigueur par l’histoire impartiale. Nous devons dire ici , à l’honneur de l’espèce humaine, que jamais une 6ecte religieuse n’osa se présenter au monde en donnant l’exemple des mauvaises mœurs; et que dans aucun siècle, chez aucun peuple , une fausse doctrine ne put jamais séduire et entraîner un grand nombre d’hommes ,
succession des doctrines religieuses, depuis les hérésies de l’église primitive, jusqu’à celles des Bulgares et des Albigeois.
(t) On sent qu'avec de telles opinions, les sectaires ne pouvaient recevoir le vieux testament et la création d’après le système de Moïse ; aussi les rejetaient-ils. Beaucoln , historien du Manichéisme, tom. 1, a donné un catalogue des livres particulier» *ux secte» manichéennes.
lauç) sans être recommandée au moins par les apparences de la vertu (i).
Les plus 6ages des chrétiens désiraient alors une réforme dans le clergé. « Mais il y avait , dit Bos- » suet , des esprits superbes (a) , pleins d’aigreur, » qui , frappés des désordres qui régnaient dans » l’église, et principalement parmi ses ministres, » ne croyaient pas que lès promesses de son éter- » nelle durée pussent subsister parmi ces abus. >j Ceux-ci, devenus superbes, et par-là devenus » faibles, succombèrent à la tentation qui porte à » liaïr la chaire en haine de ceux qui y président ; » et comme si la malice de l’homme pouvait n anéantir l’œuvre de Dieu, l'aversion qu’ils avaient » conçue pour les docteurs leur faisait haïr tout » ensemble, et la doctrine qu’ils enseignaient, et » l’autorité qu’ils avaient reçue de Dieu. »
(i) Une lecture attentive de saint Épiphane et de saint Augustin de Manicheis peut cependant nous faire connaître toute la perversité morale des sectes qui eurent leur origine dans les opinions des Gnostiques. Saint Épiphane avait été initié dans les mystères des Gnostiques en Égypte , et saint Augustin avait long-temps professé le manichéisme. Sur les sectes des Prissillianites et des Pauliciens, consultez Simon de Vrig, Dissert , critic. de Prissillian.it. ; Utrecht, 174^* , Gcrves.fran. histor. Prissilianit. chronologie.) Rome, 1 y5o, et l’Éclaircissement à la fin du volume.
(a) Bossuet , Histoire des Variât., vol. n. L’abbé Pliv quet, dans son Dictionnaire des hérésies, et Fleury, dans son Histoire ecclésiastique , li^re y 6e., expriment la mémo opinion.