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Cette disposition des esprits donna aux apôtres 1209 de l’erreur le plus déplorable ascendant , et multiplia le nombre de leurs disciples. On distinguait dans la foule des nouveaux sectaires , les Kaudois ou pauvres de Lyon , qui se vouaient aune pauvreté oisive et méprisaient le clergé,, qu’ils accusaient de vivre dans le luxe et dans la mollesse ; les Apostoliques, qui se vantaient d’étre le seul corps mystique de Jésus-Christ; les Popelicains , qui délestaient l’Eucharistie, le mariage et les autres sacremens ; les Aymeiistes , dont les chefs annonçaient au monde l’établissement futur d’un culte purement spirituel, et niaient l’existence de l’enfer et du paradis, persuadés que le péché trouvait en soi sa punition, et la vertu sa récompense (1 ).
Comme la plupart de ces hérétiques montraient un grand mépris pour l’autorité de l’église , qui était alors la première de toutes les autorités , tous ceux qui voulaient secouer le joug des lois divines , ceux-mémes à qui leurs passions rendaient insupportable le frein des lois humaines , vinrent à la fin se ranger sous les bannières des novateurs , et furent accueillis par une secte avide de s’agrandir, de se fortifier, et toujours disposée à regarder, comme ses partisans et ses défenseurs, les hommes que la société rejetait de son sein , qui redoutaient
(1) Pluquet, Diclionn. des he'resies, aux mots indiquas. Pour plus grand éclaircissement, consultez Ducange, Gloss-, v°. Àlbigens et Bulgares; Bolgus, Patariui Ga?ari, Cathari, Muwrtori, tom. v, pa^. &2,
jaog la justice et ne pouvaient supporter l’ordre étabîn Ainsi les prétendus réformateurs du xme. siècle , en affectant eux-mêmes des mœurs austères , eu proclamant le triomphe de la vérité et de la vertu , admettaient dans leur sein la corruption et la licence, détruisaient toute espèce de règle et d’autorité, abandonnaient tout au caprice des passions, ne laissaient aucun lien à la société , aucune force à la morale, aucun frein à la multitude.
,3I0 Les hérésies nouvelles avaient été condamnées dans plusieurs conciles ; mais comme on employa quelquefois la violence pour faire exécuter les décisions de l’église, la persécution ne fit qu’aigrir les esprits au lieu de les ramener à la vérité. Des missionnaires , des légats du pape furent envoyés en Languedoc pour convertir les hommes égarés ; leurs prédications restèrent sans fruit, et la voix du mensonge prévalut sur la parole de Dieu. Les. prédicateurs de la foi , à qui les hérétiques reprochaient leur ignorance , leur luxe , le relâchement des mœurs, n’eurent ni assez de résignation , ni assez d’humilité pour supporter de pareils outrages, et les offrir à Jésus-Christ dont ils étaient les apôtres (1). En butte aux railleries des sectaires.
(1) Les chroniques les plus curieuses sur les guerres des Albigeois , viennent d’être publiées dans la grande collection des chroniques de M. Guizot. A l’aide de ces chroniques, il sera désormais possible d’écrire l’histoire des Albigeois, qu’on n’a jusqu’ici qu’essayée; ce qu’il y a déplu* essentiel, c’est que non seulement on pourra cou-
ne recueillant des travaux de leur mission que des humiliations et des mépris, ils s’accoutumèrent à voir des ennemis personnels dans ceux qu’ils étaient chargés de convertir; un esprit de vengeance et d’orgueil , qui ne venait point du ciel , leur fit croire qu’on devait ramener , par la force des armes, ceux qui avaient méconnu leur pouvoir et résisté à leur éloquence. Le souverain pontife , qui s’occupait sans cesse de la guerre d’outre-mer, hésitait à faire prêcher une croisade contre les Albigeois ; mais il fut entraîné par l’opinion du clergé , peut-être aussi par celle de son siècle , et promit enfin à tous les chrétiens qui prendraient les armes contre les Albigeois, les privilèges réservés aux croisades contre les Sarrasins. Simon de Montfort, le duc de Bourgogne, le duc de Nevers, obéirentaux ordresdu Saint-Siège ; la hainequ’inspirait la secte nouvelle, et surtout la facilité de gagner les indulgences du souve.’ain pontife sans quitter l’Europe, firent accourir un grand nombre de guerriers sous les drapeaux de celle croisade, dans laquelle naquit l’inquisition, qui fut à-la-fois funeste à l’humanité, à la religion et à la patrie (1).
sut ter les historiens orthodoxes, mais encore une chronique favorable aux Albigeois, qui aidera les critiques; le père Vaissctte, dans sa grande Histoire du Languedoc , a e'erit avec candeur et impartialité l’histoire de la guerre des Albigeois, tom. 1.
(1) L’armée des croisés se rassembla à Lyon vers la Suint- Jean-Baptiste. Toute cette armée fut employée à l’expédition. Simon, comte de Leicestre et de Montfort, obtint du
iiio De tontes parts s’élevèrent des bûchers j des villes furent prises d’assaut, leurs habitans passés au fil de l’épée. Les violences et les cruautés qui accompagnèrent cette guerre malheureuse, ont été racontées par ceux-mêmes qui y prirent la part la ' plus active ( i) ; leurs récits, qu’on a peine à croire,
ressemblent quelquefois au langage du mensonge et de l’exagération. Dans les temps de vertige et de fureur, lorsque les passions violentes viennent égarer l’opinion et la conscience des peuples , il n’est pas rare de rencontrer des hommes qui exagèrent les excès auxquels ils se sont livrés , et se Vantent du mal qu’ils n’ont pas fait.
pape la seigneurie de toutes les conquêtes, ce qui porta Raymond VI, comte de Toulouse, à protéger les hérétiques. Une multitude de prêtres , d’évêques , de prélats , étaient dans l’armée des croisés. Les conquêtes furent rapides. Simon de Montfort obtint ces seigneuries suivant la promesse du pape , comme on le voit dans les lettres du pontife. ( Epislol. ia3-i36, liv. xii. ) Voyez aussi les autorités déjà citées.
(i) L’abbé de Vaux-dc-Cernai, qui s’était signalé dans la croisade des Albigeois, nous a laissé une histoire de celte époque, dans laquelle il raconte, avec un air de triomphe , des faits qui se sont passés sous ses yeux, et dont la religion comme l’humanité doit rougir. Quand on a lu son récit, on est persuadé de deux choses : la première qu’il était de bonne foi dans l’excès de son zèle fanatique ; la seconde , que son siècle pénsait comme lui , et ne réprouvait point les violences, les persécutions dont on lui exposait si naïvement l’histoire.
Le père Langlois, jésuite, a fait en franÿiis une histoire des croisades contre le* Albigeois.
Au reste, la guerre désastreuse des Albigeois 1*12 î/entre point dans le plan de cette histoire, et si nous en parlons ici , c’est pour faire connaître la situation de la France à cette époque , et les obstacles qui s’opposaient alors aux entreprises d’outremer. Au milieu de ces obstacles sans cesse renaissans , Innocent III s’affligeait de ne pouvoir envoyer des secours aux chrétiens de la Palestine.
Son affliction fut d’autant plus vive, que, dans le temps même où l’on combattait les Albigeois et le comte de Toulouse , les Sarrasins devenaient plus formidables en Espagne ; le roi de Castille, menacé par une armée innombrable, venait d’appeler à son secours tous les Français en état de porter les armes. Le pape lui-même avait écrit à tous les évêques de France, leur recommandant d’exhorter les fidèles de leurs diocèses à se trouver à une grande bataille qui devait se livrer entre les Espagnols et les Maures, vers l’octave de la Pentecôte. Innocent promettaitaux guerriers qui se rendraient en Espagne, les indulgences des guei’res sain-, tes(i); on fit à Rome une procession solennelle pour demander à Dieu la destruction des Maures et des Sarrasins. Les archevêques de Narbonne etde Bordeaux, l’évêque de Nantes, un grand nombre de seigneurs français, traversèrent les Pyrénées suivis de deux mille chevaliers avec leurs écuyers et leurs
(1) Iîegest. d’Innooent, liv. xvj, epist. 180, et liv. xiv , rpwt.
38o HISTOIRE DES CROISADES,
iaia sergens d’armes. L’armée chrétienne rencontra les Maures dans les plaines deLas-Navas de Tolosa, et leur livra un combat dans lequel plus de deux cent mille infidèles perdirent la vie ou la liberté. Lesvainqueurs, chargés de dépouilles, entourés de morts, chantèrent le Te Deum sur le champ de bataille ; l’étendard du chef des Almoades fut envoyé à Rome comme un trophée de la victoire accordée aux prières de l’église chrétienne (i).
En apprenant la bataille de Tolosa , le souverain pontife, au milieu de tout le peuple romain, remercia Dieu d’avoir dispersé l$s ennemis de son peuple, et fit des prières pour que le ciel, dans sa miséricorde, délivrât enfin les chrétiens de Syrie, comme il venait de délivrer les chrétiens de l’Espagne.
Le chef de l’église renouvela ses exhortations aux fidèles, pour la défense du royaume de Jésus- Christ. Mais, au milieu des troubles et des guerres civiles qu’il avait lui-même allumées, il ne put faire entendre les plaintes de Jérusalem, et versa des larmes de désespoir sur l’indifférence des peuples de l’Occident. On vit alors ce qu’on n’avait point encore vu dans ces temps si féconds en prodiges et en événemens extraordinaires. Cinquante mille enfans , en France et en Allemagne, bravant l’autorité paternelle, s’attroupèrent et parcoururent les villes et les campagnes, en chantant ces paroles:
(i) Voyez l’Éclaircissemeutsur les croisades en Espagne, en Portugal et chez les Prussiens , à la fin de oe volume.
Seigneur Jésus, rendez-nous votre sainte croix (i). Lorsqu’on leur demandait où ils allaient et ce qu’ils voulaient faire, ils repondaient : JYous allons à Jérusalem pour délivrer le sépulcre du Sauveur. Quelques ecclésiastiques, aveuglés par un faux zèle, avaient prêché cette singulière croisade ; la plupart des fidèles n’y voyaient qu’une inspiration du ciel, et pensaient que Jésus-Christ, pour faire éclatera puissance divine, pour confondre l’orgueil des plus grands capitaines, des puissans et des sages de la terre , avait remis sa causo aux mains de la simple et timide enfance (2).
Des femmes de mauvaise vie et quelques hommes pervers se mêlèrent dans la foule des nouveaux soldats de la croix , pour les séduire ; une grande partie de celte jeune milice traversa les Alpes pour s’embarquer dans les ports de l’Italie. Ceux qui venaient des provinces de France, se rendirent à Marseille.- Sur la foi d’une révélation miraculeuse, on leur avait fait croire que, celte année, la sécheresse serait si grande , que le soleil dissiperait les eaux de la mer, et qu’un chemin facile conduirait les pèlerins, à travers le lit de la
(1) Vidimus , anno ab incarnations 121a, injinitatem ' puerorum multitudinem spiritus deccptionis corrcptos cum signaculo crucis iterlerosolimitanum agressant fuisse. Thomas de Champré, de Apibus , lib. 2, ch. 3. L’époque de cette croisade est de 1212 à 121 3.
(a) Albert de Trois-Fontaines, Chronic., pag. 4^9, et Mathieu Paris, entrent dans beaucoup de détails sur celte croisade. (Voyez aussi Bibl. des Crois. , t. u.)
ara
3fta HISTOIRE DES CROISADES.
iai3 Méditerranée r jusque sur les côtes de Syrie (r). Plusieurs de ces jeunes croisés s’égarèrent dans les forêts, périrent de chaleur, de faim , de soif et de fatigue; d’autres revinrent dans leurs foyers, honteux de leur imprudence, et disant qu’ils ne savaient pas pourquoi ils étaient partis. Parmi ceux qui s’embarquèrent, quelques-uns firent naufrage, otf furent livrés aux Sarrasins qu’ils allaient combattre (2) ; plusieurs, disent les vieilles chroniques, recueillirent les palmes du martyre, et donnèrent aux infidèles le spectacle édifiant de la fermeté et du courage que la religion chrétienne peut inspirer à l’âge le plus tendre comme à l’âge mûr.
Ceux de ces enfans qui parvinrent jusqu’à Ptolémaïs, durent y porter l’elFroi, et faire croire aux chrétiens d’Orient que l’Europe n’avait plus de gouvernement, plus de lois , plus d’hommes sages, ni dans les conseils des princes, ni dans ceux de l’église. Rien ne caractérise mieux l’esprit de ces temps-là, que l’indifférence avec laquelle on vit de pareils désordres. Aucune autorité n’entreprit de les prévenir ou de les arrêter ; et lorsqu’on vint annoncer au pape que la mort avait moissonné la fleur de la jeunesse de France et d’Allemagne, il se contenta de dire : Ces enfans nous font un repro -
(1) Jacob de Vorag , Chronic. Genue., apud Muratori, tom. îx, pag. 46.
(2) Periisse in diversis locis et maximamex eis multitudinem per malijicos quosdam Sarrasinios in mari venditos extitisse. (Thomas de Champré, lib. 2 , ch. 3, de Àpibus.)
LFVBE xn. m
che de nous endormir , lorsqu’ils volent au secours m3 de la Terre-Sainte (i).
Le souverain pontife , pour accomplir ses desseins et réchauffer l’enthousiasme des fidèles, avait besoin de frapper vivement l’imagination des peuples, et d’offrir un grand spectacle au monde chrétien. Innocent résolut d’assembler à Rome un concile général , pour y délibérer sur l’état de l’église et sur le sort des chrétiens en Orient (2). « La m nécessité de secourir la Terre-Sainte , disait-il « dans ses lettres de convocation , l’espérance de
(1) Cette croisade d’enfans est rapportée par un si grand nombre d’historiens contemporains, qu’on ne peut la révoquer en doute. M. Jourdain a donné, à la fin de ce volume, une lettre en forme d’éclaircissement sur cette croisade extraordinaire ; nous avons découvert quelques textes nouveaux depuis sa mort; on les trouvera Biblioth. des Croisades , tom. 1 , dans les extraits d’Albert de Stade, do Mathieu Paris et du moine Godefroy.
(2) Au commencement de 12 13 , Innocent indiqua un synode général pour une nouvelle croisade; il adressa à tous les princes chrétiens des lettres encycliques, et ordonna des prières et des aumônes pour cet objet. Il envoya des légats en France et à Venise; il adressa des lettres en Allemagne; il exhorta aussi le roi de Hongrie à accomplir le vœu qu’il avait fait depuis trois ans d’aller à la Terre-Sainte ; et pour que rien ne retardât cette expédition, il manda au patriarche de Jérusalem de presser le Soudan de Damas et du Caire de rendre la Terre-Sainte ; il lui disait que lui-méme envoyait à ce prince des légats et des lettres pour le solliciter de le faire. Raynaldi copie ces lettres, que Richard de Saint- Germain a données sous la date de 1214. Voyez aussi les Rcgist. d'Innoc. , fji. 20 , 2 3 , 3o.
iai3 » vaincre les Sarrasins est plus grande que jamais; » nous renouvelons nos cris et nos prières pour » vous exciter à cette noble entreprise. Sans » doute, ajoutait Innocent, que Dieu n’a pas be- » soin de vos armes pour délivrer Jérusalem ; » mais il vous offre une occasion de faire pénitence » et de montrer votre amour pour lui. O mes » frères, combien d’avantages l’église chrétienne » n’a-t-elle pas déjà retirés de tous les fléaux qui -» font désolée et qui la désolent encore! Que de » crimes expiés par le repentir! Que de vertus se » raniment au feu de la charité! Que de conver- » sions faites parmi les pécheurs , à la voix gémis- » santé de Jérusalem! Bénissez donc l’ingénieuse » miséricorde (1), le générèux artifice de Jésus- » Christ, qui cherche à toucher vos cœurs, à sé- » duire votre piété, et veut devoir à ses disciples » égarés une victoire qu’il Lient dans sa main toute » puissante. »
Le pape compare ensuite Jésus-Christ banni de son héritage, à l’un des rois de la terre qui serait chassé de ses états: «Quels sont les vas- » saux, ajoutait-il, qui n’exposeront pas leur for- » lune et leur vie pour faire rentrer leur souve- » rain dans son royaume? Ceux des sujets et des » serviteurs du monarque qui 11’auront rieu fait
(1) Vêtus est hoc arlificium J esus-Christi , quod ad suorum salutem ftdelium diebtis istis dignalus est innovare . ( Epis toi. Innocent., p. 38-29-30.)
» pour ea cause, ne doivent-ils pas être rangés ( u 1 3 » parmi les rebelles , et subir la peine réservée » à la révolte et à la trahison ? C’est ainsi que •> Jésus-Christ traitera ceux qui resteront indif- » f’érens à scs outrages, et ne prendront point les »' armes pour combattre scs ennemis. »
Pour relever les espérances et le courage des chrétiens, le Saint-Père terminait son exhortation aux fidèles , en disant que « la puissance de » Mahomet touchait à sa fin; car celte puis- » sance ri était autre chose que ta bête de l'Apo- » calypse , qui ne devait pas passer le nombre » de six cent soixante-six années , et déjà six » siècles étaient accomplis (i). » Ces dernières paroles du pape étaient appuyées sur des prédictions populaires qui se répandaient dans l’Occident , et faisaient croire à la destruction prochaine des Sarrasins.
Comme on l’avait vu dans les autres croisades, le souverain pontife promettait à tous ceux qui prendraient les armes contre les infidèles, la rémission des péchés et la protection spéciale de l’église. Dans une occasion si importante le
(i) On pourra voir cetto circulaire du pape dans les pièces justificatives. C’e'tait alors une opinion généralement i répandue, tantchez les chrétiens orientaux que chez les occidentaux, que Mahomet n’est autre chose que la bête de l’A-* pocaljpse. Onen voilla preuve dans ces paroles du pape; on trouve un passage analogue dans une circulaire arabe qui est attribuée , ruais à tort , à un évêque égyptien. ("Voyez TOM. III. 20
ni 3 chef des chrétiens ouvrait le trésor des miséricordes divines à tous les fidèles , en proportion de leur zèle et de leurs libéralités. Tous les prélats et les ecclésiastiques, les habitans des villes et des campagnes , étaient invités à fournir un certain nombre de guerriers , 'et à les entretenir pendant trois ans selon leurs facultés. Le pape exhortait les princes et les seigneurs qui ne prendraient pas la croix , à seconder le zèle des croisés par tous les moyens en leur pouvoir; le chef de l’église demandait à tous les fidèles leurs prières, aux riches des aumônes et des tributs, aux chevaliers l’exemple du courage, aux villes maritimes des vaisseaux ; il s’engageait lui-mème à faire les plus grands sacrifices. Des processions devaient être faites chaque mois dans toutes les paroisses afin d’obtenir les bénédictions du ciel ; tous les efforts , tous les vœux , toutes les pensées des chrétiens devaient se porter vers l’objet de la guerre sainte. Pour que rien ne pût détourner les fidèles de l’expédition contre les Sarrasins , le Saint-Siège révoquait les indulgences accordées à ceux qui abandonnaient leurs foyers pour aller combattre les Albigeois en Languedoc , et les Maures au-delà des Pyrénées.
On voit que le souverain pontife ne négligeait rien pour assurer le succès de la sainte entreprise.
les Mémoires de M. Quatrcmcrc sur l" Egypte , totu.i, pag. 3/,4- )
Un historien moderne remarque avec raison qu’il I2 employa tous les moyens , même ceux qui ne devaient pas réussir; car il écrivit au sultan de Damas et du Caire (1) , pour l’inviter à remettre la ville sainte entre les mains des serviteurs du vrai Dieu. Innocent disait dans sa lettre , que Dieu avait choisi les infidèles pour les instrumens de sa vengeance; qu’il avait permis à Saladin de s’emparer de Jérusalem, afin de châtier les péchés des chrétiens; mais que le jour de la délivrance était venu, et que le Seigneur , désarmé par les prières de son peuple, allait lui rendre l’héritage de Jésus- Christ. Le souverain pontife conseillait au sultan d’éviter l’effusion du sang et de prévenir la désolation de son empire. t
Ce n’était pas la première fois que le chef ^ de l’église adressait des prières et des avertissemens aux puissances musulmanes. Deux ans auparavant il avait écrit au prince d’Alep, dans l’espoir qu’il le ramènerait à la vérité évangélique, et qu’il en ferait un fidèle auxiliaire des chrétiens (a). Toutes
(1) Il s’agit ici du fameux Malek- Adel. La lettre que lui écrivit le pape se trouve dans les pièces justificatives à la fin de ce volume ; les expressions du pape et se? exhortations pieuses, données à ce prince infidèle, peignent bien les mœurs du temps.Le père Mainbourg dit que le prince ne fut pas fort touché des lettres du pape, pour lequel il n’avait pas de grands égards. ( Lib. ix. )
(a) On peut lire dans les pièces justificatives la lett.re du
m HISTOIRE DES CROISADES.
iai3 ccs tentatives qui n’aboutirent à rien, prouvent assez que le pape ne connaissait point l’esprit et le caractère des Musulmans. Le souverain pontife ne fut pas plus heureux , lorsque, clans ses lettres, il engagea le patriarche de Jérusalem à faire tous ses efforts pour arrêter les progrès de la licence et de la corruption parmi les chrétiens de la Palestine (i). Les chrétiens de la Syrie ne changèrent point leurs mœurs, et toutes. les passions continuèrent à régner au milieu d’eux. Les Musulmans fortifièrent Jérusalem, qu’on leur demandait, et ne songèrent qu’à prendre les armes pour résister aux ennemis de l’islamisme.
Rien n’égalait l’ardeur et l’activité du souverain pontife. L’histoire peut à peine le suivre, cherchant partout des ennemis aux Musulmans, et s’adressant tour-à-tour au patriarche d’Alexandrie , à celui d’Antioche, à tous les princes de l’Arménie et de la Syrie. Ses regards embrassaient à-la-fois l’Orient et l’Occident. Ses lettres et scs ambassadeurs allaient sans ccsso remuer l’Europe et l’Asie. Innocent envoya la convocation pour lo concile et la bulle de la croisade clans toutes les provinces de la chrétienté, et ses exhortations apostoliques retentireut depuis les bords du Danube et de la
papo an prince d’Alcp. Ce prince se nommait Malck- Daber-Gaiateddin-gazi, et il était (ils de Saladin. (Voyez à ce sujet les extraits des auteurs arabes, §. 71.)
(1) hptHoi. Innocent., lib. riv, cip. i4üet 147.
IJTRE XII. 38g
Vislulc jusqu’aux rives du Tage et de la Tamise ([).
Des commissaires ftirent choisis pour faire con- l2l / naître à tous les chrétiens les décisions du Sl.- Siége ; ils avaient la mission de prêcher la guerre sainte et la réforme des mœurs , d’invoquer à-lafois les .lumières des docteurs et le courage des guerriers. Dans plusieurs provinces, la mission de prêcher la croisade fut confiée à des évêques; le cardinal Pierre Robert de Courçon, qui se trouvait alors en France comme légat du pape, reçut de grands pouvoirs du St. -Siège, et parcourut le royaume en exhortant les chrétiens à prendre la croix et les armes.
Le cardinal de Courçon (2) avait été dans sa jeunesse le disciple de Foulque de Neuilly, et s’était fait une grande renommée par son éloquence. Partout la multitude accourait pour entendre un orateur célèbre dans l’art de la parole , et revêtu do tout l’éclat de la puissance romaine. « Le légat ,
(1) Une histoire du pontificat d’innocent III , serait un ouvrage curieux; il a été essayé dans les Gcsta Innocent. III , publiés dans un volume des Script, rer. liai, de Muratori.
(2) Le cardinal de Gourçon était anglais d’origine. Il avait étudié à l’université de Paris, et s’élail lié dès-lors avec Lothaire, qui devint pape sous le nom d’Innoccut 111. C’est à cette liaison que Pierre Robert de Courçon dut son élévation. On peut lire , sur ce personnage , une fort longue notice de fou M. Du Theil , dans les ffotUKS dçt jUttnuscrils , tum. vi.
21 4 » dit Fleury, avait le pouvoir de régler tout ce qui r> concernait les tournois , et, ce qui paraîtra plus » singulier, la faculté d’accorder une certaine in- » dulgence à ceux qui assistaient aux sermons dans » lesquels il prêchait la croisade (i). » Fidèle â l’esprit de la religion de Jésus-Christ, le cardinal de Courçon donna la croix à tous les chréliens qui la demandaient, sans songer que les femmes, les enfans, les vieillards, les sourds, les aveugles, les boiteux, ne pouvaient faire la guerre aux Sarrasins , et qu’on ne formait point une armée comme l’Évangile compose le festin du père de famille. Aussi cette liberté d’entrer dans la sainte milice, accordée sans distinction et sans choix, ne fit que scandaliser les chevaliers et les barons et refroidir le zèle des guerriers (a).
Parmi les orateurs que le pape avait associés au cardinal de Courçon, on remarquait Jacques de Vilri, que l’église plaçait déjà au rang de ses plus célèbres docteurs. Tandis qu’il prêchait la croisade dans les différentes provinces de France, la renommée (3) de ses talens et de ses vertus s’était ré-
(1) Histoire cccle'siast.
(2) M. Du Theil , Notices des Manusc. , t. vi.
(3) Le continuateur de Guillaume de Tyr s’exprime ainsi : « Il ot en France un clerc qui prescha de la croix , qui avoit nom maistre Jacques de Vitri j cil en croisa mull , là où il étoit en la prédication; l’eslurcnt les chanoines d'Acrc, et mandèrent à l’Apostollc (le pape), qu’il lor envoyas! pour eslrc évesque d’Acre ; et sachiez s’il n’en
panel ue jusqu’en Orient. Les chanoines de Ploie- iai'4 inaïs l’avaient demandé au pape pour leur pasteur et leur évêque. Les vœux des chrétiens de la Palestine ne tardèrent pas à être remplis ; Jacques de Vitri, après avoir excité les guerriers de l’Occident à prendre les armes, fut dans la suite témoin de leurs travaux, et les raconta dans une histoire qui est parvenue jusqu’à nous.
Les prédications de la guerre sainte réveillèrent la charité des fidèles. Philippe-Auguste abandonna le quarantième de ses revenus domaniaux (1) pour' les dépenses de la croisade; un grand nombre de seigneurs et de prélats suivirent l’exemple du roi de France. Comme des troncs avaient été placés dans
cust le commandement l’apostollc, il ne l’eust mie reçu, mais toutes voies passa-t-il outre-mer, et fust évesque ' grand pièce, et fist mult de biens en terre; mais puis resigna-t-il, et retorna en France, et puis fut-il cardinal de Rome. » (Voyez l'extrait du continuateur dans la lîiblioth. des Crois., tom. 1, et celui de Jacques de Vitri, ainsi que la Notice sur ce chroniqueur, en tête de l’extrait. (Ibid.)
(1) Philippe accorda ce quarantième sans tirer conséquence pour l’avenir, absque consuetudine , et à condition que ce don volontaire serait employé là où le roi d’Angleterre et les barons des deux royaumes le jugeraient ■convenable. (Voyez le Rec. des Ord., tom. 1, pag. 3i.) Il faut remarquer que ces mots absque consuetudine , et postérieurement sans tirer à coutume , furent une formule en usage soit dans les ordonnances émanées de la libre volonté des rois de France, soit de celles qui furent rendues sur les délibératiens des états-généraux.
3fp HISTOIRE DES CROISADES.
iai4 toutes les églises pour recevoir les aumônes des fidèles, ces aumônes mirent des sommes immenses entre les mains du cardinal do Courçon, qui fut accusé d’avoir détourné les dons offerts à Jésus- Clirist. Ces accusations furent d’autant mieux accueillies que le légat du pape exerçait , an nom du Saint-Siège, une autorité qui déplaisait au monarque et aux peuples du royaume. Le cardinal , san/ l’approbation du roi, levait des tributs, enrôlait des guerriers, abolissait les dettes, prodiguait les peines et les récompenses, usurpait, en un mot, toutes les prérogatives de la souveraineté. L’exercice d’un si grand pouvoir portait le trouble dans les provinces (t). Pour prévenir les désordres.
(1) Dans le règlement royal de Philippe- Auguste, on trouve une disposition relative aux dettes que les croises v avaient contractées comme "membres d’une commune. Nos lecteurs ne seront pas fâchés de connaître cette disposition r
« Quant aux croisés, membres de quelques communes , » nous ordonnons, dit le roi, que si la commune elle- » même est chargée de quelque redevance , soit pour lost » et la clicvauchce , soit pour la clôture de la ville, soit » pour sa défense en cas de siège, soit pour quelque dette » h terrqe contractée avant qu’ils aient pris la croix, ils » serout tenus, comme les autres habitons non croises, de » payer .leur contingent; mais pour les dettes contractées » postérieurement à l’époque où ils auraient pris la croix, » les croisés en demeurent exempts jusqu’à leur prochain » départ et jusqu’à leur retour. » (Voyez le Recueil des Ordonnances , Dacliery, et le vjc. volume des Notices des Manuscrits , Dùsscrtàlioti de 2 il. Du Theil, sur Robert dç
LITRE XII. - SÿJ
Philippe-Auguste crut devoir faire un règlement iai4 qui statuait, jusqu’au concile œcuménique, sur le sort pcuÉOimcl des croisés, et sur les exemptions et les privilèges dont ils devaient jouir.
Tandis que le cardinal de Courçon continuait à prêcher la cmûsade dans les différentes provinces de France, l'archevêque de Canlorbéry exhortait aussi les peuples d’Angleterre à prendre les armes contre les infidèles. Depuis long-temps le royaume d’Angleterre était troublé par l’opposition violente des communes, des barons et même du clergé, qui avaient profité des excommunications (i) lancées par le pape contre le roi Jean, pour obtenir la confirmation de leurs libertés. Le monarque anglais, en souscrivant aux conditions qui lui étaient faites, avait cédé à la nécessité et à la force, bien plus qu’à sa propre inclination ,• il voulut revenir sur ce qu’il avait accordé ; et pour mettre sa couronne sous la protection de l’église , il prit la croix
Courçon.) On retrouve encore cette disposition dans l’ordonnance de saint Louis sur le même objet; nous avons réuni dans nos notes du ier. volume tous les privilèges des croisés.
(1) Dans la charte accordée .par le roi Jean, ce monarque dit expressément qu’il accord^ celte charte par le conseil de l’archevêque de Cantorbéry , de sept évêques et du nonce du pape. (Voyez les actes de Rymer.) Les progrès de la constitution et des libertés communales et' parlementaires de l’Angleterre, ont été indiqués et suivis avec une érudition profonde et impartiale dans le chapitre d ' JIullan\. f i cw oj Europe itt ike middle âge.
3y4 HISTOIRE DES CROISADES.
I2I j et fit serment d’aller combattre les Sarrasins. Le souverain pontife crut à la soumission et aux promesses du roi d'Angleterre. Après avoir prêché une croisade contre ce prince, qu’il accusait d’être l’ennemi de l’église, il employa pour le défendre toute l’autorité du Saint-Siège et tou|£ les foudres de la religion (r).
Le roi Jean, en prenant la croix, n’avait d’autre intention que de tromper le pape et d’obtenir la protection de l’église ; le signe des croisés n’était , pour lui, qu’un moyen de conserver sa puissance : politique fausse et mensongère qui n’accrut poiut son autorité , et contribua sans doute à affaiblir dans l’esprit des peuples, l’enthousiasme de la guerre sainte. Les barons d’Angleterre , excommuniés à leur tour par le Saint-Siège, s’occupèrent de défendre leurs libertés, et n’écoutèrent point les saints orateurs qui les appelaient à combattre en Asie (2).
(1) Gest. Innocent., ad ann. (Voyez sur toutes ces contestations entre le pape et l’Angleterre, les pièces publiées par Rymcr , vol. m, pag. 139-143-197; Mathieu Pâris, pag. i55-i65. )
(2) C’est au règne du ro*Jean que l’on rapporte la première charte des libertés de l’Angleterre, magna caria ; elle lut signée par le roi Jean, le i5 juin *212, entre Vindsor cl Statues : la liberté des élections fut assurée au clergé, ainsi que les appels àlacour de Rome; les barons étendirent
• leurs privilèges féodaux; la justice des scliérifs, des comtes, ainsi que les immunités des villes, y trouvèrent une large
L’empire d’Allemagne n’e'lait pas moins troublé 1214 que le royaume d’Angleterre. Otlion de Saxe, après avoir été , pendant dix ans, l’objet de toutes les prédilections du St.-Siége, s’attira tout-à-coup la haine implacable d’innocent, pour avoir porté une vue ambitieuse sur quelques domaines de l’église et sur le royaume de Naples et de Sicile. Non-seulement il fut excommunié, mais les villes mêmes qui lui restaient fidèles furent frappées de l’excommunication et de l’interdit. Le souverain pontife opposa Frédéric II, fils de Henri VI , à Olhon, comme il avait opposé Otlion à Philippe de Souabe (1). L’Allemagne et l’Italie furent remplies d’agitation et de troubles. Frédéric, qui fut alors couronné roi des Romains à Aix-la-Chapelle , prit la croix , conduit par un sentiment de reconnaissance, et dans l’espoir de conserver l’appui du Saint-Siège pour parvenir au trône impérial (2).
consécration. Rymcr rapporte la charte, vol. 1, pag. 201; la Chronique de Dunstad , vol. 1 , pag. "3, et Mathieu Paris , sont curieux pour les événemens.
(1) C’est dans ces querelles que prirent naissance les factions des Guelfes et des Gibelins. Henri IV, delà maison de Souabe, était le chef naturel de la première de ces factions qui avaient encore quelque force même à l’époque de l'invasion de Charles VIII en Italie. Consultez la 5ie. dissertation de Muratori, tom. 111, pag. i45.
(2) Les écrivains de la cour de Iloine ont lour-à-lour vanté et censuré la conduite de Frédéric. Edraboschi, tom. îv, pag. 7, a fait l’éloge de ce prince; Muratori 11’ose se prononcer. {Annal-, 17e. vol. iu-8°. )
3y6 HISTOIRE DES CROISADES,
a 4 Cependant Olhon ne négligeait rien pou» con-
server l’empire et pour résister aux entreprises et aux poursuites de la cour de Home. Il fit la guerre au pape, et s’allia à tous les ennemis de Philippe- Auguste, qui s’était déclaré pour Frédéric. Une ligue formidable, dans laquelle étaient entrés le roi d’Angleterre , les comtes de Flandre , de Hollande, de Boulogne, menaçait la France d’une invasion. La capitale et les provinces du royaume étaient déjà partagées entre les chefs de la ligue , lorsque Philippe remporta la victoire de Bouvines. Cette victoire mémorable sauva l’indépendance et l'honneur de la monarchie française , et rendit la paix à l’Europe. Othon, vaincu, perdit scs alliés, et succomba sous les foudres de l’église (i).
Le moment était venu où le concile convoqué par le pape , devait se réunir. De toutes les parties de l’Europe , les ecclésiastiques , les seigneurs, les princes et leurs ambassadeurs se rendirent dans la capitale du monde chrétien. On vit alors arriver à ltome les députés d’Antioche et d’Alexandrie (2),
(1) Nous n’avous pas besoin d’indiquer, sur labataille de Bouvines, de tc'moignage de la plupart des historiens du règne de Philippe-Auguste, et Guillaume-le-lirelon particulièrement, qui l’a célébrée en vers latins.
(‘2) L’cvêquc d’Antioche ne put venir en personne au concile pour cause de maladie; il y envoya l'évêque d’Autdon ; l’excuse de l’évêque d’Alexandrie, fut que la citéétait s au pouvoir des Sarrasins. (Ruyuald., Annulais ecçlôsiast. , ad. aua. îaïf). )
les patriarches de Constantinople et de Jérusalem , IS,5 qui venaient implorer l’appui des peuples do la chrétienté; les ambassadeurs de Frédéric, de Philippe-Auguste, des rois d’Angleterre et de Hongrie, venaient, au nom de leurs souverains, prendre place dans le concile. Cette assemblée, qui représentait l’églitic universelle , et dans laquelle on comptait près de cinq cents évêques et archevêques, plus de cent abbés et prélats venus de toutes les provinces de l’Orient et dé l’Occident, se réunit dans l’église de Latran (i) , et fut présidée par le souverain pontife. Innocent fît l’ouverture du concile par un sermon , dans lequel il déplora les erreurs de son siècle et les malheurs de l’église. Après avoir exhorté le clergé et les fidèles à sanctifier par leurs moeurs les mesures qu’on allait prendre contre les hérétiques et les Sarrasins, il représenta Jérusalem couverte de deuil, montrant les fers de sa captivité, et faisant parler tous ses prophètes pour toucher le cœur des chrétiens.
« O vous, qui passez dans les chemins, disait » Jérusalem par la bouche du pontife, regardez » et voyez si jamais il y eut une douleur semblable » à la mienne 1 Accourez doue tous, ô vous qui
(i) On peut consulter, sur la tenue de ce concile, sous la date de iüi5, la chronique d’Uspcrg, le moine Godefroi , Mathieu lYtri#, Albert de Stade , la chronique de Fosse-Neuve, et surtout la collection des conciles. Fleury N entre dans beaucoup de détails.
5 » me chérissez , pour me délivrer de l’excès de » mes misères ! Moi , qui étais la reine de toutes » les nations, je suis maintenant asservie au tribut; » moi , qui étais remplie de peuple, je suis restée » presque seule. Les chemins de Sion sont en » deuil, parce que personne ne vient à mes golen- » nités. Mes ennemis ont écrasé ma t^té ; tous les » lieux saints sont profanés ; le saint sépulcre , na- » guère si rempli d’éclat, est maintenant couvert » d’opprobre; on adore le fds de la perdition et de » l’enfer là où les fidèles adoraient le fils de Dieu. » Les enfans de l’étranger m’accablent d’outrages , » et montrant la croix de Jésus , ils me disent : » Tu as mis toute ta confiance dans un bois vil ; » nous verrons si ce bois te sauvera ait jour du » danger (i). »
Innocent, après avoir fait parler ainsi Jérusalem,, conjurait les fidèles de prendre pitié de ses maux et de s’armer pour sa délivrance. 11 terminait son exhortation par ces paroles , où respiraient sa douleur et son zèle ardent : w Mes chers frères, je me » livre tout entier à vous; si vous le jugez à propos, » je promets d’aller en personne chez les rois, les » princes et les peuples; vous verrez si, par la » force de mes cris et de mes prières, je pourrai » les exciter à combattre pour le Seigneur, à
(i) Le discours du pape est tout ÿitier dans le grand recueil des conciles. Baronius l’a aussi rapporte' en entier , Annules ecelcsiast., ad. ann. i2i5.
» venger l’injure du crucifié, que nos péchés ont 121 s » banni de celte terre arrosée de son sang, et sanc- » lifiée par le mystère de notre rédemption. »
Le discours du pontife fut écouté dans un silence religieux; mais comme Innocent y parlait de plusieurs objets à-la-fois, et que ses paroles étaient remplies d’allégories, il n’enflamma point l’enthousiasme de l’assemblée. Les pères du concile ne paraissaient pas moins frappés des abus qui s’introduisaient dans l’église que des revers des chrétiens en Orient; mais l’assemblée s’occupa d’abord des moyens de réformer la discipline ecclésiastique et d’arrêter les progrès dej’hérésie.
Dans une déclaration de foi, le concile exposa la doctrine des chrétiens , et leur rappela le symbole de la croyance évangélique. Il opposa la vérité à l’erreur, la persuasion à la violence, les vertus de l’Évangile aux passions des sectaires et des novateurs ; heureuse alors l’église chrétienne, si le pape eût suivi cet exqmple de modération , et si , en défendant les droits de la religion, il n’eût méconnu les droits des souverains. Par une décision apostolicpie, proclamée au milieu du concile , Innocent déposa le comte de Toulouse , qu’on regardait comme le protecteur de l’hérésie, et donna ses états à Simon de Montfort , qui avait combattu les Albigeois (1).
(i) Decret, concil. lateran.', dans la grande collection des conciles.
4«0 mSTOrnE DES CROISADES.
iai5 Innocent ne pouvait pardonner au comte do Toulouse d’avoirexcité une guerre qui avait trouble la chrétienté, et suspendu l’exécution de ses desseins pour la croisade d’outre-mer. La politique violente du souverain pontife avait pour but d’effrayer les hérétiques, cl d’encourager tous les chrétiens à prendre les armes pour la cause de Jésus- Christ et celle de son vicaire sur la terre.
Après avoir condamné les erreurs nouvelles et prononcé les/mathêmes de l’église contre tous ceux qui s’écartaient de la foi, le souverain pontife et les pères du concile s’occupèrent du sort des chrétiens en Orient, et des moyens de secourir promptement la Terre-Sainte. Toutes les dispositions exprimées dans la bulle de convocation , furent confirmées ; on arrêta que les ecclésiastiques paieraient, pour les dépenses de la croisade, le vingtième de leurs revenus, le pape et les cardinaux le dixième, et qu’il y aurait une trêve de quatre ans entre tous les princes eltréfieris. Le concile lança les foudres de l’excomniuriicalioïl' contre les pirates qui troublaient, la marche des pèlerins, et contre tous ceux qui fourniraient des vivres et des armes aux infidèles j le souverain pontife promit de diriger les préparatifs de la guerre , de fournir trçis mille marcs d’argent , et d’armer à ses frais plusieurs vaisseaux pour le transport des croisés (i).
Les décisions du concile et les discours du
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pape firent une profonde impression sur l’esprit i des chrétiens. Tous les prédicateurs de la guerre sainte étaient formellement invités à rappeler les fidèles à la pénitence, à interdire les danses, les tournois , les jeux publics ; à réformer les mœurs , à faire revivre dans tous les cœurs l’amour de la religion et de la vertu. Ils devaient, à l’exemple du souverain pontife , faire retentir les plaintes de Jérusalem dans les palais des princes, et solliciter les monarques et les grands de prendre la croix , afin que le peuple fût entraîné par leur exemple.
Les décrets sur la guerre sainte furent proclamés dans toutes les églises de l’Occident ; dans plusieurs provinces, et surtout dans le nord de l’Europe, on revit les prodiges, les apparitions miraculeuses qui avaient excité l’enthousiasme des chrétiens à l’époque des premières croisades ; des croix lumineuses parurent dans le ciel , et firent croire aux habitans de Cologne et des villes voisines du Rhin, que Dieu favorisait la sainte entreprise, et que la puissance divine promettait aux armes des croisés la défaite et la ruine des infidèles (i).
Les saints orateurs redoublèrent d’ardeur et de zèle pour engager les fidèles à prendre part à la guerre saijite. Partout la chaire évangéliquq retentissait d’imprécations contre les Sarrasins; partout on répétait ces paroles de Jésus-Christ : Je suis venu pour
(i) Chronic. d’Usperg, Biblioth. des Crois., tom. i. Le moine Godefroj , ibid. , t. n. Albert de Stade , ibid., t. n.
aG*
TOM. XII
4oa HISTOIRE DES CROISADES.
iai5 établir. la guerre . Les prélats, les évêques , tous les pasteurs n’avaient plus d’éloquence que pour appeler aux armes les guerriers chrétiens. La voix des orateurs ne fut point la seule qui se fit entendre ; la poésie elle-même, qui venait de renaître dans nos provinces méridionales, choisit les saintes expéditions pour le sujet de ses chants, et la muse profane des troubadours mêla ses accens à ceux de l’éloquence sacrée. Les Pierre d’Auvergne , les Ponce de Capdouil,les Folquet de Romans, cessèrent de chanter l’amour des dames et la courtoisie des chevaliers, pour célébrer dans leurs vers les souffrances de Jésus-Christ et la captivité de Jérusalem (i). « Il est venu le temps , disaient-ils , » où l’on verra quels sont les hommes dignes de » servir l’Éternel. Dieu appelle aujourd’hui les » Vaillans et«les preux ; ceux-là seront à jamais les » siens , qui , sachant souffrir pour leur foi , se » dévouer et combattre pour lôûr Dieu, se mon- » treront pleins de franchise et de générosité , » de loyauté et de bravoure ; qu’ils restent ici
(i) M. Raynouard , qui a fait les plus savantes recherches sur la langue et les poésies des troubadours , nous a communiqué cette pièce de Pierre d'Auvergne; nous réunirons , dans un Eclaircissement à la iiuîlu volume suivant, les poésies des troubadours relatives h la croisade ; nous y joindrons quelques sirventes ou trouvères, poètes du nord de la France. L’enthousiasme des guerres saintes avait inspiré également les poètes de la Langucdoil et de la Languedoc.
» ceux qui aiment la vie , ceux qui aiment l’or, i » Dieu ne veut que les bons et les braves ; il veut » aujourd’hui que scs fidèles serviteurs fassent leur » salut par de hauts faits d’armes, et que la gloire » des combats leur ouvre les portes du ciel. » L’un des chantres de la guerre sainte célébrait dans ses vers le zèle, la prudence, le courage du chef de l’Eglise; et pour déterminer les fidèles à prendre la croix, il leur disait : JYous avons un guide sûr et valeureux y le souverain pontife Innocent.
On espérait alors voir le père des chrétiens conduire lui-même les croisés, et sanctifier par sa présence l’expédition d’outre-mer. Le pape, dans le concile de Latran, avait exprimé le désir de prendre la croix, et d’aller en personne se mettre en possession de l’héritage de Jésus-Christ; mais l'élat où se trouvait l’Europe, les progrès de l’hérésie, et sans doute aussi les conseils des évêques et des cardinaux, l’empêchèrent d’accomplir son dessein (i).
Comme des germes de division subsistaient entre plusieurs états de l’Europe, ces discordes pouvaient nuire aux succès de la guerre sainte; le pape envoya partout des députés conciliateurs et des anges de paix; il se transporta lui-même en Toscane pour apaiser les discordes élevées entre les Pisans et les Génois : scs exhortations avaient réuni tous les cœurs; à sa voix, les ennemis les plus impla-
(i) Geste Innocent. (Muratori , t. ni , p. 4o-5o et suiy,}
aG.,
4o4 HISTOIRE DES CROISADES.
laiG cables juraient d’oublier leurs querelles pour combaltre les Sarrasins;' ses vœux les plus ardcns allaient être remplis, et tout l’Occident, docile à ses volontés souveraines, était prêt à s’ébranler pour se précipiter sur l’Asie, lorsqu’il tomba malade et mourut, laissant à ses successeurs le soin et l’honneur d’achever une si grande entreprise (i).
Comme tous les hommes qui ont exercé une grande puissance au milieu des orages politiques, Innocent, après sa mort, fut blâmé et loué tour-àtour avec l’exagération de l’amour et de la haine. Les uns disaient qu’il avait été rappelé par la Jérusalem céleste, et que Dieu voulait récompenser son zèle pour la délivrance des saints lieux; les antres eurent recours à de miraculeuscsapparitions, et firent parler les saints pour condamner sa mémoire; tantôt on l’avait vu poursuivi par un dragon qui demandait justice contre lui; tantôt il s’était montré environné des flammes du purgatoire. L’Europe fut sans cesse troublée sous son pontificat; il n’était point de royaume sur lequel la colère du pontife n’eût éclaté; tant d’excès tant de malheurs avaient aigri Fesprit des peuples, et Ton dut prendre quelque plaisir à croire que le vicaire de Jésus-Christ sur la terre allait être puni
(i) Innocent mourut , en iai6, au mois de juillet, dans la ville de Pérouse, lorsqu’il allait travailler à la paix entre les Pisans, les Génois et les Lombards. Raynaidi a discuté le temps et les circonstances de sa mort. ( Annales ; Rammus, ad. ann. iai6.)
dans une autre vie. Innocent était cependant irré- îaiG prochable dans ses mœurs; il avait d’abord montré quelque modération; il aimait la vérité et la justice; mais l’état malheureux où se trouvait l’église, les obstacles de toute espèce qu’il rencontra dans son gouvernement spirituel (x) , irritèrent son caractère et le jetèrent dans tous les excès d’une politique violente ; à la fin , ne gardant plus aucun ménagement , il en vint jusqu’à prononcer ces paroles terribles : glaive , glaive, sors du fourreau , et aiguise-toi pour tuer (2). Comme il avait voulu trop entreprendre, il laissa de grands embarras à ceux qui devaient lui succéder : telle était la situalion où sa politique avait placé le Saint-Siège, que ses successeurs furent obligés de suivre ses maximes et d’achever le bien et le mal qu’il avait commencé. Désormais l’histoire des croisades sera sans cesse interrompue par les querelles des papes et des princes , et nous ne suivrons
(1) Dans sa dissertation sur te cardinal de Courçon, M. Du Theil a entrepris l’apologie d’innocent III. Nous avons le plus grand respect pour l’opinion de ce savant, mais il montre trop l’envie de justifier Innocent sur tous les points.
(2) Innocent prononçait ces paroles contre Louis, (ils de Philippe- Auguste, qu’il avait d’a bord exhorté à faire la guerre au roi d’Angleterre, et qu’il voulut ensuite excommunier , parce que ce prince persistait à poursuivre une guerre commencée d’après les ordres et les conseils du Saint-Siège.
4o6 HISTOIRE Ï>ES CROISADES.
16 plus les pèlerins dans la Terre-Sainte qu’au bruit dos foudres lancées par les chefs de l’église.
Gensius Savelli, cardinal de Ste.-Luce, fut choisi par le conclave pour succéder à Innocent, et gouverna l’église sous le nom d’Houoré III. Le lendemain de son couronnement, le nouveau pape écrivit au roi de Jérusalem pour lui annoncer sou élévation et ranimer l’espérance des chrétiens de Syrie (i). « Que La mort d’innocent, disait-il, ne » vous abatte point le courage,- quoique je sois » loin d’égaler son mérite, je montrerai le meme » zèle pour délivrer la Terre-Sainte, et je ferai » tous mes efforts pour vous secourir quand le » temps sera venu. » Une lettre du pontife, adressée à tous les évêques , les exhorta à poursuivre la prédication de la croisade.
Pour assurer les succès de l’expédition d’Orient , Innocent avait d’abord cherché à rétablir la paix en Europe; la nécessité où se trouvaient .-dors les papes, de rappeler les peuples à la concorde, était sans doute un des plus grauds bienfaits des guerres saintes. Honoré suivit l’exemple de son prédécesseur et voulut calmer toutes les discordes, même
(i) Raynaldi a rapporté les lettres d’Honoré III pendant les premières années de son pontificat; elles ont été publiées dans le recueil des lettres du souverain pontife, liv. i. Les principales, par rapport à la croisade, sont celles qu’il adressa à l'archevêque de Païenne, aux rois de France et «l’Angleterre , à l’empereur de Constantinople et aux villes libres d’Italie.
celles qui devaient leur origine «ux prétentions de 1217 la cour de Rome. Louis VIII, fils de Philippe- Auguste, à la sollicitation du St. -Siège, avait pris les armes contre l’Angleterre , et ne renonçait pointeur projet d’envahir un royaume long-temps accablé par les foudres de l’église. Le souverain pontife s’abaissa jusqu’aux supplications, pour désarmer le redoutable ennemi du monarque anglais. Il espérait que l’Angleterre et la France, après avoir suspendu les hostilités, réuniraient leurs efforts pour la délivrance des saints lieux : ses espérances ne furent point remplies. Henri III, monté sur le trône d’Angleterre après la mort du roi Jean, prit la croix pour s’attirer la faveur du souverain pontife; mais il ne' songea point à quitter son royaume.
Le roi de France, toujours occupé de la guerre des Albigeois, et peut-être aussi des secrets desseins de son ambition, se contenta de montrer un grand respect pour l’autorité du St.-Siége, et ne prit aucune part à la croisade (1).
La plupart des évêques et des prélats du royaume, à qui le souverain pontife avait recommandé de donner l’exemple du dévouement, montrèrent, en cette occasion , plus d’empressement et de zèle que les barons et les chevaliers : un grand nombre d’entre eux prirent la croix et se disposèrent à partir pour l’Orient. Frédéric, qui devait
(1) Comparez, sur ces événemens , les lettres d’Honorélllet de Louis VIII, Recueil de6 Historien* de France ,
t. XVITI.
4oS HISTOIRE DES CROISADES
iaiC la couronne impériale à la protection de l’église, renouvela, dans deux assemblées solennelles, le serment de faire la guerre aux Sarrasins. L’exemple et les promesses de l’empereur, quoiqu’on pût douter de leur sincérité , entraînèrent les princes et les peuples de l’Allemagne; les habitans des bords du Rhin (i), ceux de la Frise, de la Bavière, de la Saxe, de la Norvège; les ducs d’Autriche, de Moravie, de Brabant, de Liinbourg; les comtes de Juliers, de Hollande, de Wil, de Loos; l'archevêque de Maïencc, les évêques de Bamlrerg, de Passau, de Strasbourg, de Munster, d’Ulrecht, se rangèrent à l’envi sous les bannières de la croix , et se préparèrent^ quitter l’Occident pour se rendre en Asie (a).
Parmi les princes qui jurèrent de traverser la mer pour combattre les Musulmans , ou remarquait André II, roi de Hongrie. Bêla, père du monarque hongrois, avait fait le vœu d’aller dans la
(i) Il existe une lettre du pape, dans laquelle il félicité les habitans de Cologne de leur zèle pour la guerre sainte ; de concert avec les habitans de la Frise, ils avaient armé trois cents navires et fait de nombreux préparatifs •• ils y avaient été excités pardes apparitions dans le ciel, qui . ont rapportées par Mathieu Paris, le nfoine Godeiioi et Richard de Saint-Germain, analysés dans la Dibliolhccfiie des Croisades, t. i et n.
(2) Raynaldi expose avec beaucoup d'érudition et assez d'impartialité les causes qui excitèrent et arrêtèrent tour-à-tour l’enthoudasme des pèlerins. (Voyez Annules ecclësiast., ad. ann. 1317.)
Terre-Sainte, et n’ayant pu entreprendre le saint m6 pèlerinage, il avait, au lit de mort, fait jurer à son fils de remplir son serment. André, après avoir pris la croix fut long-temps retenu dans ses états par des troubles que son ambition avait fait naître et qu’il ne sut point apaiser. Gertrude , qu’il àvait épousée avant la cinquième oroisade, arma contre elle la cour et la noblesse par son orgueil et ses intrigues. Celle princesse impérieuse (i) fit aux grands du royaume de si sanglans outrages, elle leur inspira une haine si violente, qu’on forma des complots contre sa vie , et qu’elle trouva des meurtriers jusque dans sa propre cour. Des désordres, des malheurs sans nombre, suivirent cet attentat, et le plus grand de tous fut sans doute l’impunité des coupables.
En de pareilles circonstances, la politique faisait peut-être un devoir au roi de Hongrie île rester dans ses états ; mais le spectacle de tant de crimes impunis, effraya sans doute sa faiblesse, et lui inspira le désir de s’éloigner d’une cour remplie de
(i) L’historien de Hongrie, Bonfinius, rapporte que Gertrude livra à la passion de son frère la femme de Bauc , chancelier du royaume. 11 ajoute que Banc tua la reine pour venger son outrage : cette asserliou est contredite par tous les historiens. Le meme auteur dit encore que la femme d'André fut assassinée pendant le voyage du roi de Hongrie dans la Terre-Sainte : cette assertion est aussi fausse que la première. Gertrude périt assassinée le 18 septembre iuij. (Voy. Palma, Notitia rcr. Hung. , tom. i.)
4 io HISTOIRE DES CROISADES.
iai(i ses ennemis. Comme sa mère, la veuve de Bela(i), il croyait trouver aux lieux consacrés par les souffrances de Jésus-Christ, un asile contre les chagrins qui poursuivaient sa vie; le monarque hongrois pouvait penser aussi que le saint pèlerinage le ferait respecter de ses sujets ; et que l’église , toujours armée en faveur des princes croisés, défendrait mieux que lui-même les droits de sa couronne (a). Il résolut enfin de remplir le vœu qu’il avait fait devant son père mourant, et s’occupa des prép aralifs de son départ pour la Syrie.
André régnait alors sur un vaste royaume; la Hongrie, la Dalmatie , la Croatie, la Bosnie, la Galicie et la province du Lodomire, obéissaient à ses lois et lui payaient des tributs (3) ; dans toutes ces provinces, naguère ennemies des chrétiens.
(i) Marguerite, reine de Hongrie, était partie pour la Palestine après la mort de Bêla, son epoux. (Voyez le ix°. livre de celte histoire.)
(a) On a dû voir plusieurs fois que telle était la coutume du Saint-Siège, de prendre sous sa protection les royaumes des princes qui s’armaient pour le tombeau de J.-C. Dans cette croisade, Honoré mit aussi sous la protection du Saint-Siège le royaume de Norwège, dont le souverain avait envoyé des soldats contre les infidèles. ( Epistol. Honor., pages 200 ,201 et 206.
(3) Gibbon a décrit les mœurs des Hongro's et le pays f|u’ils habitaient. Nous avons fait le même travail, mais plus rapidement, dans le livre 1 de cette histoire; la religion chrétienne avait depuis cette époque bien adouci les mœurs. '
on prêcha la croisade. Des peuplades errantes dans mü les forets entendirent les plaintes de Sion, et jurèrent de combattre les infidèles. Parmi les peuples de Hongrie qui , un siècle auparavant, avaient été la terreur des pèlerins, compagnons de Pierre l’Hermile , une foule de guerriers s’empressèrent de « prendre la croix, et promirent de suivre leur monarque à la Terre-Sainte. -
Dans tous les ports de la Baltique , de l’Océan et de la Méditerranée, on équipait des vaisseaux et des flottes pour le transport des croisés. Cependant une autre croisade était prcchée dans le même temps contre les habitans de la Prusse , restés dans les ténèbres de l'idolâtrie. La Pologne, la Saxe, la ÎSorwège, la Livonie, armaient leurs guerriers pour renverser, sur les rives de l’Odèr et de la Vistule , les idoles du paganisme -, taudis que les autres nations de l’Occident se préparaient à faire la guerre aux Sarrasins dans les plaines de la Judée et de la Syrie.
Les peuples encore sauvages de la Prusse, séparés parleur croyance et leurs usages des autres peuples de l’Europe, offraient alors au milieu de la chrétienté une image vivante de l’antiquité païenne et de la superstition des vieilles nations du Nord (t). Leur caractère et leurs mœurs méritent
(i) 11 pourrait être curieux de faire un rapprochement entre la religion, les mœurs et les institutions des Scandinaves, adorateurs d’Odin, et de la mythologie des Pvus-
4 1 j HISTOIRE DES CROISADES.
iai6 de fixer l’attention de l’historien et celle des lecteurs , fatigués peut-être de voir toujours sous leurs yeux le tableau des prédications de la guerre sainte et des expéditions lointaines des croisés.
t On a beaucoup discuté sur l’origine des anciens peuples de la Prusse ; nous n’avons sur ce point que des conjectures et des systèmes; les Prussiens avaient- l’extérieur semblable à celui des Germains (i) : les yeux bleus, le regard vif, les joues vermeilles, une taille élevée , le corps robuste, la chevelure blonde : cette ressemblance, avec les
siens ; l’histoire des mœurs des peuples Scandinaves a fait l’objet de la première partie de l’ouvrage de M. Capefigue sur les invasions des Normands en France. Paris, i8'i4.
(i) On peut lire, sur les mœurs et la religion desanciens Prussiens, la chronique de Pierre Durburg , prêtre de l’ordre teutouique ; cette chronique, dont le but est de raconter les conquêtes des chevaliers leutoniques, renferme plusieurs dissertations historiques qui nous ont paru d’un grand intérêt; les plus curieuses sont : Dissertatio de\liis veterum Prussorùm ; Dissertatio de sacerdotibus veteruni Pntssorum ; Dissertatio de ciillu deorum , de nuptiis , de Jiineris , de locis divino cnltui dicalis, etc. , etc. On peut consulter une dissertation latine, De moribus Tarlarorum , Lilhuanorum et Moschorum, Cet ouvrage renferme des détails curieux sur le culte et les mœurs de la Lithuanie et de la Samogitie, qui avaient de la ressemblance avec le culte et les mœurs des Prussiens. M. Kotzbue, dans son Histoire des chevaliers tcutoniques , a jeté beaucoup de lumière sur l’origine de la législation, les usages , la religion des anciens peuples de la Prusse.
autres Allemands , était produite par le climat et m6 non par le mélange des nations (1); les habitans de la Prusse avaient plus de rapport avec les Lithuaniens, dont ils parlaient la langue et qu’ils imitaient dans leurs vêteraens. Ils se nourrissaient de la chasse, de la pèche, de la ■chair des troupeaux; l’agriculture ne leur était point inconnue; les cavalles leur fournissaient du lait, les brebis de la laine, les abeilles du miel; dans les relations du commerce , ils faisaient peu de cas de l’argent : apprêter du lin et du cuir, fendre des pierres, aiguiser des armes, façonner l’ambre jaune (a); c’était là toute leur industrie. Ils marquaient le temps par des noeuds sur des courroies, et les heures par les mots de crépuscule , de lueur , d'aurore , de lever du soleil , du soir , de premier
(1) Comparez les conjectures de Tacite, De moribus Gcrman. , n°. iv. César n’avait point pénétré aussi avant dans la Germanie; mais ses observations sont pleines de sagacité, et peuvent fournir beaucoup de lumières. (De bello Gallic. , lib. iv , §. 1. )
(2) Sed et mare scnitantur ac soli omnium succinum quod Ipsi ^lesum vocant. (Tacite, Germania , 45.) Les barbares s’étonnaient, ajoute le grand historien, du prix que notre luxe avait mis à une production de si peu d’utilité. Pline, Ilist. nat. 28-11 , remarque ironiquement que la mode 11’avait pu encore apprendre l’utilité de l’ambre. Néron envoya un chevalier romain pour acheter de l’ambre afin de le prodiguer aux dames romaines, suivant l’expression de Tacite.
12.G sommeil, etc. L’apparition des pléiades les dirigeait dans leurs travaux.
Les mois de l’année portaient les noms des productions de la terre et des objets qui s’offraient à leurs yeux dans chaque saison; ils avaient le mois des corneilles ,• le mois des pigeons, celui des coucous, des bouleaux verts, des tilleuls, du blé, du départ des oiseaux , de la chute des feuilles (i), etc. Les guerres, l’incendie des grandes forêts, les ouragans, les inondations, formaient les principales époques de leur histoire.
Le peuple habitait des huttes bâties de terre; les riches, des maisons construites en bois de chêne; la Prusse n’avait point de villes, quelques châteaux forts s’élevaient sur les collines. Cette nation, encore sauvage, reconnaissait des princes et des nobles; celui qui avaitvaincu les ennemis, celui qui excellait à dompter les chevaux, parvenait à la noblesse. Les seigneurs avaient droit de vie et de m@rt sur leurs vassaux (2); les Prussiens ne faisaient point la guerre pour conquérir un pays ennemi, mais pour défendre leurs foyers et leurs dieux. Leurs armes étaient la lance et le javelot, qu’ils maniaient avec beaucoup d’adresse. Les guerriers nommaient
(1) Cette coutume n’a pas été sans exemple dans les temps modernes et philosophiques.
(2) En ceci , comme on le voit, le rasselagc des Prussiens différait essentiellement du vasselage plus généreux cl tout-à-fait libre des Germains. (Voyez Tacite, German. xm-xvi. )
leur chef (i), qui était béni par lo grand-prêtre; m6 avant d’aller au combat, les Prussiens choisissaient un de leurs prisonniers de guerre, l’attachaient à un arbre et le perçaient de flèches (a). Ils croyaiout aux présages; l’aigle, le pigeon blanc, le corbeau , la grue, l’outarde, promettaient la victoire; le cerf, le loup , le linx , la souris , la vue d’un mai lade ou bien d’une vieille femme, annonçaient des revers (3); en présentant leur main, ils offraient la paix; pour jurer les traités, ils posaient une main sur leur poitrine , et l’autre sur le chcne sacré. Victorieux, ils jugeaient les prisonniers de guerre; le plus distingué d’entre les captifs, immolé aux dieux du pays , expirait sur un bûcher.
Au milieu de leurs usages barbares, les sauvages habitans de la Prusse avaient la réputation de respecter les lois de l’hospitalité. Les étrangers , les naufragés étaient sûrs de trouver chez eux un
(i) Rcx ex nobililate y duces ex virtule sumunl , dit Tacite, Germania , §. vi.
(a) Une lotir! du pape Honoré à l’archevêque de Mayence, dit qu’il y a en Prusse un peuple de barbares, dont on rapporte qu’ils tuent toutes les filles qui naissent, hors une seule de chaque mère; qu’ils prostituent leurs filles et leurs femmes, immolent les captifs à leurs dieux, trempent dans le sang de ces victimes leurs épées et leurs lances pour leur porter bonheur dans les combats. ( Voyez Raynaldi, iai8.) Nous renvoyons aux pièces justificatives quelques détajls sur les mœurs des Prussiens.
(3) On pourrait trouver dans l’ouvrage de César quclqw’analogie avoc oes préjugés et ces présages.
4ifl HISTOIRE DES CB OISA DES.
aiC asile et des secours; intrépides à la guerre, simples et doux au milieu de la paix , reconnaissans et vindicatifs , respectant le malheur , ils avaient plus de vertus que de vices , et n’étaient corrompus que par l’excès de leur superstition.
Les Prussiens croyaient à une autre vie ; ils appelaient l’enfer P chia; des chaînes, d’épaisses • ténèbres, des eaux fétides, faisaient le supplice des médians. Dans les Champs-Elysées, qu’on appela jt Rogus, de belles femmes, des festins, une boisson choisie, des danses, des couches molles, de beaux vêternens étaient la récompense delà vertu (i).
Dans un lieu appelé Romové, s’élevait un chêne verdoyant qui avait vu cent générations, et dont le tronc colossal renfermait trois images des dieux principaux; le feuillage dégouttait du sang des victimes immolées chaque jour ; c’est là que le grand-prêtre avait établi sa demeure et rendait la justice. Les prêtres seuls osaient approcher de ce lieu sacré; le coupable s’en éloignait en tremblant. Perhunas, dieu du tonnerre et du feu , était le premier parmi les dieux des Prussiçns; il avait le visage d’un homme courroucé, la barbe crépue et la tête environnée de flammes. Le peuple appelait les éclats de la foudre, la marche et les pas de
(i) Comparez ces traditions avec les chants d’Odin et des guerriers du Nord , recueillis dans l’Edda, ou mythologie Scandinave; il y a des analogies frappantes. Mallet; dans son Histoire du Dunemarck , a rendu populaiie» les traditions historiques des peuples du Nord.
Perkunas. Près du bosquet de Romové, aux borfls i d’une source sulfureuse , un feu éternel brûlait en Pilonnent' du dieu du tonnelle.
Auprès de Perkunas , Potrimpus paraissait sons la forme d’un adolescent, portant une couronne d'épis; on l’adorait comme le dieu des eaux et 4es fleuves ; il préservait les liomfnes du fléau de la guerre et présidait aux plaisirs de la paix. Par un étrange contraste, on offrait à cette divinité pacifique le sang des animaux et des captifs égorgés au pied du chêne ; quelquefois on lui sacrifiait des enfans; les prêtres lui avaient consacré un serpent, symbole de la fortune.
< Sous l’ombrage de l’arbre sacré on voyait encore Pycollos , 4icu des morts ; il avait la forme d’un vieillard, les cheveux gris, les yeux gris, le visage pâle et la tête enveloppée d’un drap mortuaire; scs autels étaient des amas d’ossemens; les divinités infernales obéissaient à ses lois; il inspirait la tristesse et la terreur (i).
Une quatrième divinité, Curko , dont l’image ornait les branches du chêne -de Romové, procurait aux hommes les choses nécessaires à la vie. Chaque année, on renouvelait aux semailles d’automne son image, qui consistait en une peau de chèvre élevée sur une perche de huit pieds , et couronnée de gerbes de blé; pendant que la jeu-
(1) Tous ces dieux , sous les dénominations différentes d’Odin, deThor, de Frigga, etc., etc., se trouvent dans FEdda des Scandinaves.
TOU. III
\ 1 8 Ii ISTOIRE DES CROISADES.
1216 ntjgse entourait l’idole, le prêtre sacrifiait, sur une pierre, du miel, du lait et les fruits des champs.
Les Prussiens célébraient, en l’honneur du même dieu, plusieurs autres fêtes dans le printemps et dans l’été ; à la fête du printemps, qui avait liep le 22 mars, on adressait à Curko ces paroles: « C’est toi qui as chassé l’hiver et qui ramènes, les » beaux jours; par toi les jardins et les champs re- » fleurissent.; par toi les forêts et les bois reprennent » leur verdure. » Les habitans de la Prusse avaient une foule d’autres dieux qu’ils invoquaient pour les troupeaux , pour les abeilles , pour les forêts , - pour les eaux, les moissons, le commerce, la paix des familles et le bonheur conjugal ; une divinité aux cent yeux veillait sur le seuil des maisons; un dieu, gardait la bàsse-cour, un autre l’étable; le chasseur entendait bruire l’esprit de la forêt sur le sommet des arbres ; le marin se recommandait au dieu de la mer (x). Laimelé était invoquée par la femme en couche , et filait la vie des hommes. Des divinités tutélaires arrêtaient les incendies, faisaient découler le bouleau, gardaient les chemins, éveillaient avant l’aube les ouvriers et les laboureurs. L’air, la terre et les eaux étaient peuplés de gnomes ou petits dieux, de spectres, de lutins
fi) Comparez tons ces rites et toutes ces pompes religieuses avec les fêtes presque semblables des Danois et des Nonvégiens.(Torfeus, Histor. Norxyeg. ; Wormins, Anliq. Dan. )
qu’on nommait ylivans. Partout on croyait que le ,aiG chêne était un arbre cher aux dieux ; son ombrage offrait un asile contre la violence des hommes et les coups du sort. Outre le chêne de Romové , les Prussiens avaient plusieurs chênes qu’ils regardaient comme le sanctuaire de leurs -divinités. On consacrait aussi des tilleuls, des sapins, do$ érables, des forêts entières; on consacrait des fontaines, des lacs, des montagnes; on adorait des serpens, des hibous, des cigognes et d’autres animaux; enfin, dans les contrées habitées par les Prussiens, toute -la nature était remplie de divinités, et jusque dans le quatorzième siècle de l’ère chrétienne, on pouvait dire d’un peuple de l’Europe ce que Bossuet disait de Fancicn paganisme : T oui y était Dieu, excepté Dieu lui-même .
Long -temps avant les croisades, saint Adalbert avait quitté- la Bohême sa patrie pour parcourir les forêts de la Prusse , et convertir les Prussiens au christianisme; son éloquence, sa modération, sa charité, ne purent désarmer la fureur des prêtres de Perkunas. Adalbert mourut percé de flèches, et reçut la palme du martyre (1) ; d’autres mission-
(1) Voyez, sur ce pieux missionnaire, les Annales de Baronius, ad ann. 1216. Dons le ixc. siècle, saint Anschaire avait parcouru, par l’ordre de Louis-le-Debonnaire, toutes les provinces païennes de la Saxe, de la Prusse, du Danemarck et de la Norvège, afin de les retirer de i’idolâtrie et de les dclairer sur le •christianisme. Saint A.nschaire remplit sa pieuse mission avec plus de zèle que de
»6 naires eurent le même sort; Jeu r sang s’élevw contre leurs meurtriers, et le bruit de leur mort, le récit des cruautés d’un peuple barbare , allèrent partout solliciter la vengeance des chrétiens du Nord. Cite* tous les peuples voisiné, on parlait sans cesse de prendre les armes contre les idolâtres delà Prusse. Un abbé du monastère d’Oliva , plus habile et sur»* tout pins heureux que. ses prédécesseurs, entreprit la- conversion des païens de l’Oder et de la Vistule , et parvint, avec le secours du Saint-Siège, à former une : croisade contre les adorateurs des faux dieux (l); un grand nombre de chrétiens prirent la croix, à la voix de Christian, qui leur promit la vie éternelle s’ils succombaient dans les combats; des terres et des trésors, s'ils triomphaient des $n- • nemis de Jésus-Christ. Bientôt les chevaliers du Christ et les chevaliers de l'épée, institués pour combattre les païens de la Livonie; les chevaliers teu toniques, qui, dans la Palestine-, rivalisaient de puissance et de, gloire avec les deuï ordres des Templiers et des Hospitaliers, vinrent grossir les armées rassemblées pour envahir la Prusse et convertir ses liabitans : cette guerre dura près de deux
bonheur. La relation curieuse de son voyage existe encore sous cfe titre : Fi ta S. À nscharii ; elle a été rédigée par un de scs diacres et compagnons; on la trouve dans le recueil de Langebeck, t. i.
(t) Voyez les exhortations du Saint-Père, à l’occasion de celte guerre, dans les Épîtres d’Honoré. (Epis toi. 47, 48, 4y, 5o, 5i, 54; et dans Baronius , ad. ann. 1230.)
siècles. Dans celte lutte sanglante, si la religion isiO chrétienne inspira quelquefois ses vertus aux fconwbattans, le plus souvent les chefs de cette longue croisade furent conduits par la vengeance, l’ambition et l’avarice. Les chevaliers de l’ordre teutonique, qui, portèrent presque toujours la bravoure jusqu’à i’héroïstne, restèrent les maîtres du pays conquis par leurs armes; ces moines conquérans n’édifièrent jamais les vaincus ni par leur modération, ni par leur charité, et furent souvent acciisés , au tribunal du chef de l’église, d’avoir converti les Prussiens, non pour en 'faire des serviteurs de Jésus-Christ, mais pour augmenter le nombre de leurs sujets et de leurs esclaves (i).
Nous n’avons parlé des peuples de la Prusse et de la guerre suscitée contr’eux , que pogr faire connaître une nation et des usages presque ignorés des savans modernes, et pour montrer combien l’ambition et la soif des conquêtes pouvaient abuser de l’esprit des croisades; nous nous hâtons de revenir à l’expédition qui se préparait contre les
sarrasins.
L’Allemagne regardait Frédéric II comme le iai^ chef de la guerre qu’on allait faire eu Asie; mais le nouvel empereur, assis sur un trône longtemps ébranlé par les guerre^ci viles, redoutant les * entreprises des républiques d’Italie (a), et peut-.
(i) Voyez sur l'ordre teutonique, l’Éclaircisscinaut sur k» ordres do chevalerie à la fin du ier. volume.
(a) Gianone, Rek’olut. d‘ Italie, a longuement <ÿar!« de
4aa HISTOIRE DES CROISADES.
r*in être celles des papes ses protecteurs, crut devoir <Aift‘érçr son départ pour la Palestine.
Cependant le zèle des croisés n’était point ralenti , et, dans leur impatience , ils jetèrent les yeux sur le roi dp Hongrie pour les conduire dans la guerre sainte. André, accompagné du duc de Bavière, du duc d’Autriche et des seigneurs allemands qui avaient pris la Croix, partit pour FOricnt à la tête d’une nombreuse armée, et se rendit * d’abord à Spolatro, où des vaisseaux de Venise, de Zara, d’Ancône et des autres villes de l’Adriatique, attendaient les croisés pour les transporter
dans la Palestine.
Dans tous les pays qu’il traversa , le roi de Hongrie lut accompagné des bénédictions du peuple.
, Lorsqu’il s’approcha de la ville de Spalatro, les habitans et le clergé vinrent en procession au-devant de lui, et le conduisirent dans leur principale église, où tous les fidèles rassemblés invoquèrent la miséricorde du ciel pour les guerriers chrétiens. Peu de jours après, la flotte des croisés sortit du port (i) et fit voile pour l’ile de Chypre, où s’é-
ces guerres dé Frédéric corttre les républiques d’Italiç.
( L'ib. xyi. ) * #
(i) Le P. Maimbourg , et la plupart des historiens iouV 4 embarquer le roi de Hongrie à Venise j ils ne connaissaient pas la ebrouique de Thomas, diacre de Spalatro, qui donne les plus grands details sur le passage d’André II, sur, son voyage à la Terre-Sainte et son retour dans sCs états. Gctté chronique renferme, il est vrai, beaucoup de choses hasar-
taient rendus les députés du rt>i et du patriarche 1217 de Jérusalem, des ordres du Temple, de Saint- Jean et des chevaliers teutoniques.
Une foule de croisés, embarqués à Blindes, à Gènes et à Marseilles, avaient précédé le roi de Hongrie et son armée. Le roi de Chypre, Lusignan , et la plupart de ses barons, entraînés par l'exemple de tant d’illustres princes, prirent la croix et promirent de les accompagner dans la Terre-Sainte. Bientôt tous les croisés partirent ensemble du port de Liniisso, et débarquèrent en triomphe à Ptolémaïs.
Un historien arabe dit que, depuis le temps de Saladin, les chrétiens n’avaient point eu d’armée aussi nombreuse dans la Syrie (1). Dans toutes les églises on remercia le ciel du puissant secours qu’il envoyait à la Terre-Sainte; mais la joie des chrétiens de la Palestine ne tarda pas à être troublée par
dées sur la croisade et sur le royaume de Hongrie au retour d'André; mais elle doit inspirer toute confiance pour ce qui se passait à Spalatro. Celte chronique a été publiée par Muratori.
(1) « En cette année 6i4 de l’hégire, dit Ibn-Alatir, auteur arabe contemporain, les Francs reçurent par mer des secours de Rome la grande, et autres lieux du pays des Francs, au couchant et au uord. C’était le chef de Rome, prélat très révéré parmi les chrétiens, qui les dirigeait ; il envoya, de son propre pays, des troupes sous la conduite de plusieurs commaudaus, et il ordonna aux autres rois faines, ôte de marcher en personne, ou d’envoyer leurs troupes.» (Voyez aux Extraits des auteurs arabes, §. 73.)
la difficulté de trouver des vivres pour une aussi grande multitude de pèlerins.
Cette année avait été stérile dans les plus riches contrées de la Syrie (i) j les vaisseaux qui arrivaient (l’Occident n’avaient apporté en Palestine que des machines de guerre, des armes çt des bagages. Bientôt la disette se fil sentir parmi les croisés, et porta les soldats à la licence et au brigandage; les Bavarois commirent les plus grands désordres, pilr lurent les maisons et les monastères, dévastèrent les campagnes; les chefs ne purent rétablir l’ordre et la paix dans l’armée qu’eu donnant le signal de la guerre contre les Sarrasins; et pour sauver les terres et les maisons des chrétiens , ils proposèrent à leurs soldats de ravager les campagnes et les villes des infidèles (2).
Toute l’armée, commandée par les rois de Jérusalem, de Chypre et de Hongrie, alla camper siales bords du torrent de Cison. I^e patriarche de la
(1) Une leltredu maître delà milice du Temple, adressée li Honore' ni, entre dans quelques de'tails sur la situation de la Terre-Sainte à cctie époque. Cette lettre parle de la disette qui se faisait sentir en Syrie; le maître de la milice du Temple ajoute qu’on ne pouvait plus trouver de chevaux. « C’est pourquoi, disait-il au pape, exhortez ceux qui ont pris ou doivent prendre la croix à se munir des objets qu’ils 11e pourraient se procurer ici.'» Cette lettre a été publiée par Baroniufc,- ad. ann. 1217.
(2) Voyez sur ces désordi es, et en général pour les événements de cette croisade , les articles de Richard Saint-Germain et de Mathieu PAris. (Tom. 1, Billioth. des Crois. f
ville sainte, pour frapper l'imagination des croisés 1317 et leur rappeler l’objet de leur entreprise, se rendit au camp des chrétiens, portant une partie du bois de la vraie croix , qu’on prétendait avoir été sauvée à la bataille de Tibériade. Les rois et les princes vinrent au-devant de lui les pieds nus, et reçurent avec respect le signe de la rédemption. Cette cérémonie enflamma le zèle et l’enthousiasme des croisés, qui ne songèrent plus qu’à combattre pour Jésus-Christ. L’armée traversa le torrent, s’avança vers la vallée de Jesraël, entre le mont Hcrmon et le mont Gelboé , sans rencontrer un ennemi. Les chefs etles soldats se baignèrent dans les eauxdu Jourdain, parcoururent la plaine de Jéricho et les rives du grand lac de Génézareth. L’armée chrétienne marchait en chantant des cantiques ; la religion et ses souvenirs avaient ramené la discipline et la paix parmi les soldats. Tout ce qu’ils voyaient autour d’eux les remplissait d’une pieuse vénération pour la Terre-Sainte (1). Dans cette campagne, qui fut un véritable pèlerinage, ils firent un grand nombre de prisonniers sans livrer de combats, et revinrent à Ptolémaïs’ chargés de butin (a).
(1) Raynaldi a réuni sur cette époque le témoignage de tous les auteurs. Jacques de Vitri, le moine Gortefroï , Mathieu Pàris, Satmli, Baronius, Annal, ecclhiast. , ad aun. 1217.
(a) Ce fut par la crainte qu’inspirait le voisinage de Gorradin que le* croisés se retirèrent aussi promptement à
4u6 HISTOIRE DES CROISADES.
i u 1 7 A l’époque de celte croisade, Malek- Adel ne
régnait plus ni sur la Syrie, ni sur l’Egypte. Après avoir monté sur le trône de Saladiu par l’injustice et la violence , il en était descendu volontairement. Vainqueur de tous les obstacles, et n’ayant plus de vœux à former, il sentit le vide des grandeurs humaines, et quitta les rênes d’un empire que personne ne pouvait lui disputer. Malek-Hamel , l’hîué de ses fils, était sultan du Caire; Corradin (i), son second fils, souverain de Damas. Ses autres fils avaient reçu en partage les principautés de Bosra, de Baalbec,dela Mésopotamie, etc. Malek-Adel, libre des soins de l’empire, visitait tour-à-tour ses enfans, et maintenait la paix au milieu d’eux. 11 n’avait conservé de son pouvoir passé que l’ascendant d’une grande renommée et d’une gloire acquise par de nombreux exploits ; mais cet ascendant subjuguait les princes, le peuple et l’armée. Dans les momens de péril , ses conseils étaient des lois ; les soldats le regardaient comme leur chef, ses (ils comme leur arbitre souverain, tous les Musulmans comme leur défenseur et leur appui.
lia nouvelle croisade avait jeté l’épouvante parmi les infidèles. Malek-Adel calma leurs alarmes , en disant que les chrétiens seraient bientôt divisés, et que leur formidable expédition ressemblait aux
Ptolémaïs’', et ce fut par, la crainte du voisinage de» chrétiens que le sultan n’osa s’avancer. (Ibid.)
(i) Ce prince se nommait Clierf-eddin-Malefc-Moadliam- Iss*. (Voyez lo* Extraits des auteurs arabes, §. •j'i.)
orages qui grondent sur le Liban crt qui se dissipent d’eux-mêmes : ni les armées de Syrie, ni les armées d’Egypte ne parurent dans la J udéej et les croisés, rassemblés à Ptolémaïs, s’étonnaient de n’avoir point d’ennemis à combattre. Les chefs de l’armée chrétienne avaient résolu de porter leurs armes sur les bords du Nil ; mais l’hiver, qui venait de commencer, ne permettait pas d’entreprendre une expédition lointaine. Pour occuper les soldats, que l’oisiveté portait toujours à la licence, on fornfa Je projet d’attaquer la montagne du Thabor, où s’étaient fortifiés les Musulmans.
Le mont Thabor, si célèbre dans l’Ancien et le
Nouveau - Testament , s’élève comme un dôme superbe au iÿilicu de la vaste plaine de la Galilée. Le penchant de la montagne est couvert en été de fleurs , de verdure et d’arbres odoriférans; de là cime du Thabor , qui forme un plateau d’une lieue d’étendue, on aperçoit, disent les voyageurs, toutes' les rives du Jourdain, le lac de Tibériade, la mer de Syrie, et la plupart des lieux où Jésus-Christ’ opéra ses miracles.
Une église, qu’on devait à la piété de sainte Hélène, élevée au lieu même où le Sauveur s’était transfiguré en présence de ses disciples, avait longtemps attiré la foule des pèlerins ( i ) ; deux mu nas-
(i) Voyez le premier volume de cette histoire. I.e moût Thabor est célèbre dans l'église chrétienne , et saint Chrisostôme en a donne' une curieuse description dans scs Homélies.
4'J 8 IHSTQIRE DES CROISADES,
lai •) tères, bâtis au sommet du Thabor, rappelèrent pendant plusieurs siècles la mémoire d’Élie et de Moïse , dont ils portaient le nom ; mais depuis le règne de Saladin , l’étendard de Mahomet flottait sur cette montagne sainte. JL’église de Sainte- Hélène, les monastères d’Elie et de Moïse avaient été démolis, et sur leurs ruines s’élevait une forteresse d’où les Musulmans menaçaient le territoire, de Ptolémaïs (i). .
Qp ne pouvait arriver sur le Thabor sans affronter mille dangers, liien n’intimida les guerriers chrétiens; le patriarche de Jérusalem , qui marchait à la tête des croisés , leur'moulrait le signe de la rédemption et les animait par son exemple et ses discours. D’énormes pierres roulaient des hauteurs occupées parles infidèles. L’ennemi faisait pleuvoir une grêle de javelots sur tous les chemins qui conduisaient à la cime de la montagne. La valeur des soldats de la croix bfava tous les efforts des Sarrasins ; le roi de Jérusalem se signala par des prodiges de
bravoure, et tua de sa main deux émirs. Parvenus } 7
ausortimet du Thabor, les croisés dispersèrent les Musulmans, les poursuivirent jusqu’aux portes de la forteresse: rien ne pouvait résister à leurs armes'. Mais tout-à-coup quelques-uns des chefs redoutè-
(i) Cetle forteresse avait cl? bâtie , comme nous l’avons va, par les soins de Malek- Adcl ; elle était entourée de dix -sept tours , et les Musulmans y entretenaient uuc l’orie garnison. ( Voyez l’extrait du moitié Godofroi, Bibliothèque des Croisades , loin, i.)
tTnt les entreprises du prince de Damas , et la 1*17 crainte d’une surprise agit d’autant pins vivement sur les esprits, que personne n’avait rien prévu. Tandis que les Musulmans se retiraient pleins . d’effroi derrière leurs remparts, une terreur subite s’empara des vainqueurs; les croisés renoncèrent à l’attaque de la forteresse , et l’armée chrétienne se retira sans rien entreprendre, comme si elle ne fût venue sur le mont Thabor que pour y contempler le lieu consacré par la transfiguration du Sauveur.
On ne pourrait croire 4 cette fuite précipitée sans le témoignage des historiens contemporains (1)$ les anciennes chroniques, selon leur usage , ne manquent pas d’expliquer par la trahison un événement qu’elles ne peuvent comprendre ; il nous paraît cependant plus naturel d’attribuer la retraite dès croisés à l’esprit de discorde et d’im-
(1) Nous croyons devoir citer ici ce qu’on trouve dans l’auteur arabe Ibn-Alatir : « Les chrétiens entreprirent d’assiéger le château de Thour (Thabor) et parvinrent jusqu'au haut de la montagne, au pied des murailles. Peu s’en fallut qu’ils ne s’en rendissent maîtres; mais un de leurs princes étant mort, ils se retirèrent après avoir resté dix-sept jours devant le fort. » Ce récit est tout-à-fait contraire à celui des historiens occidentaux , et ne porte d’ailleurs avec, lui aucune marque de vraisemblance. Il est vrai que le roi de Chypre mourut dans cette campagne des croisés ; mais il mourut à Tripoli, et plus d’un mois après l’expédition du Thabor. Nous renvoyons du reste aux extraits des auteurs arabes, §. 7a, en le comparant avec les extraits de Jacques do Vitri. ( Bibliothèque des C/vrsacles, 1. 1.)
43o HISTOIRE DES CROISADES,
la 1 7 prévoyance qu’ils portaient dans toutes leurs expéditions (i).
Cette retraite eut les suites les plus funestes ; tandis que les chefs se reprochaient entr’eux la honte de l’armée et la faute qu’ils avaient faite, les chevaliers et les soldats étaient tombés dans le découragement. Le patriarche' de Jérusalem refusa de porter désormais devant les croisés la croix de Jésus-Christ, dont la vue ne pouvait ranimer ni leur piéjfj ni leur courage ; les princes et les rois qui dirigeaient la croisade, voulant réparer un revers si honteux avant de rentrer dans Ptolémaïs, conduisirent l’armée vers la Phénicie. JDans cette nou-* velle campagne aucun exploit ne signala leurs armes; comme on était en hiver, un grand nombre de soldats, surpris par le froid, restèrent abandonnés sur les chemins; d’autres tombèrent entre les mains des Arabes bédouins ; la veille de Noël , les croisés qui campaient entre Tyr et Sarepta , furent surpris par une violente tempête ; les vents , la pluie, la grêle, les tourbillons, les coups redoublés du tonnerre, tuèrent leurs chevaux, enlevèrent leurs tentes, dispersèrent leurs hagagéfc. Ce désastre acheva de les décourager , et leur lit croire que le ciel leur refusait son appui.
(i) D’après les chroniques du temps, et le rapport des voyageurs , on ne trouve point d’eau sur le mont Thabor.
Il est probable que le manque d’eau empêcha les croisés d’entreprendre le siège de la forteresse.
Comme ils manquaient de vivres, et que toute 1218 l’année ne pouvait subsister dans le même lieu , ils résolurent de se séparer en quatre corps différens jusqu’à la fin de l’hiver. Celte séparation, qui se fit au milieu des plaintes mutuelles, parut être l’ouvrage de la discorde , bien plus que celui de la nécessité. Le roi de Jérusalem, le duc d’Autriche, le grand-maître de Saint-Jean, allèrent camper, dans les plaines de Césarée ; le roi de Hongrie, le roi de Chypre , Raymond , fils du prince d’Antioclie, se retirèrent à Tripoli (i). Le grand-maître du Temple, celui des chevaliers teutoniques, André d’Avesnes, avec les croisés Flamands , allèrent fortifier un château bâti au pied du mont Carmel ; les autres croisés se retirèrent à Ptolémaïs avec le dessein de retourner en Europe.
Le roi de Chypre tomba malade , et mourut lorsqu’il était sur le point de retourner dans son rQyaume. Le roi de Hongrie était découragé, et commençait à désespérer du succès d’une guerre si malheureusement commencée. Ce prince, après un séjour de trois mois dans la Palestine, crut que son vœu était accompli, et résolut tout-à-coup de retourner dans ses états (2).
(1) Les details peuimportansde cette époque se trouvent dans le continuateur de Guillaume de Tyr et dans Jacques de Vitri, qui était alors évêque de Ptolémaïs. Ils ont été traduits dans la Biblioth. des Croisades, tom. 1.
(2) Voyez, sur le retour du roi de Hongrie et la situation de son royaume, Bonfini, décade a, et la lettre du roi André à Honoré, «pudSpond. •
43a HISTOIRE DES CROISADES.
iai8 L’Occident avait été surpris sans doute de voir André abandonner son royaume, déchiré par les factions, pour se rendre dans la Syrie ; on ne s’étonna pas moins, en Orient, de voir ce prince abandonner la Palestine, sans avoir rien fait pour la délivrance des saints lieux. Le patriarche de Jérusalem accusa son inconstance, et s’efforça de le retenir sous les drapeaux de la croisade; comme André ne se rendait point aux prières du patriarche, celui-ci recourut aux menaces, et déploya le formidable appareil des foudres de l’église. Rien ne put ébranler la résolution du roi de Hongrie , qui se contenta , pour ne pas paraître déserter la cause de Jésus-Christ, de laisser la moitié de ses troupes au roi de Jérusalem (t).
Après avoir quitté la Palestine, André s’arrêta long-temps en Arménie, et parut oublier ses propres ennemis comme il oubliait ceux de J.-C. Il revint en Occident par l’Asie mineure, et vit, en passant à Constantinople, les tristes débris de l’empire latin , qui auraient dû émouvoir son indolente légèreté, et lui rappeler la ruine qui menaçait son propre royaume. Le monarque hongrois, qui avait laissé son armée en Syrie, rapportait avec lui plusieurs reliques, telles que la tête de saint Pierre, la main droite de l’apôtre Thomas, un des sept vases dans lesquels Jésus-Christ changea l’eau en vin aux noces de
(i ) Raynaldi dans les Annales ecclésiastiques deBaronius, ad ann. 1218. #
Gana : sa confiance dans ces objets révéras, lui fit m8 négliger les moyens de la prudence humaine. Si l’on en croit une chronique contemporaine (1), lorsqu’il fut de retour en Hongrie, les reliques qu’il 1 apporta t delà Terre-Sainte suffirent pour apaiser les troubles de ses états , et faire fleurir dans toutes les provinces, la paix, les lois et la justice. La plupart des historiens hongrois tiennent un autre langage (2) , et reprochent à leur monarque d’avoir dissipé ses trésors et ses armées dans une expédition imprudente et malheureuse; la noblesse et le peuple profitèrent de Sa longue absence pour lui imposer des lois , et pour obtenir des libertés et des privilèges qui affaiblirent la puissance royale, et jetèrent dans le royaume de Hongrie les germes d’une rapide décadence.
Après le départ du roi de Hongrie , on vit arriver à Ptolémaïs un grand nombre de croisés, partis des ports de la Hollande, de la France, de fltalie.
(1) L’archidiacre Thomas rapporte naïvement les miracles opérés par les reliques du roi de Hongrie.
(2) Un de ces historiens, Palma, s’exprime ainsi : « Hœc eadem expeditio Hierosolymitana adeo nervos omnes monarchies Hungaricœ absumpsit , ut unius propemodum seculi spatio ad pristinam opulentiam viresque redire nequiverit. » Un autre historien ajoute que la longue absence d’André, et l’imbécillité de son fils, lui avaient tellement aliéné les esprits , que son retour ue fut l’objet d’aucune joie , et qu’on obtint avec peine de quelques prélats qu’ils allassent à sa rencontre. Les historiens hongrois, sur les croisades, ont trouvé place dans le tom. 11 de la Diblioth. des Crois.
TOM. III. 28
,3,8 Les croises de la Frise, ceux de Cologne et tirs bords du Rhin, s’étaient arrêtés sur les côtes de Portugal ; ils avaient vaincu les Maures dans plusieurs grandes batailles, tué deux princes sarrasins, et fait flotter les drapeaux de la croix sur les murs d’Alcaçar; ils racontaient les miracles par lesquels le ciel avait secondé leur valeur , et l’apparition des anges revêtus d’armes étincelantes , qui avaient combattu sur les rives du Tage avec les soldats de Jésus-Christ (i). L’arrivée de ces guerriers, le récit de leurs victoires, ranimèrent le courage des croisés restés en Palestine sous les ordres de Léopold, duc d’Autriche ; avec un si puissant renfort, on ne parla plus que de recommencer la guerre contre les Musulmans.
Le projet de conquérir les bords du Nil avait souvent occupé les chrétiens. Depuis que l’idée d’une guerre en Egypte avait été exprimée par le
(i) On peut voir, sur cette campagne contre les Maures , le registre d’IIonorius dans Raynaldi, adann. 1317, etsurtout la lettre écrite au pape par Guillaume de Hollande, traduite dans la Biblioth. des Croisades , tom. 1. Guillaume demandait au souverain pontife la permission de rester une année en Portugal; mais cette permission lui fut refusée par le Saint-Siège , qui ne s’occupait alors que de la croisade d’outre-mer. ( Epistol. honor. , Raynaldi, ad. ann. 1217.) On trouve quelques détails sur l’expédition des croisés en Portugal, dans Jacques de Vitri et dans le moine Godefroi. Consultez aussi l'Eclaircissement sur les croisades dans le nord de l’Europe , le Portugal et l’Espagne , à la fin de ce volume.
pape lui-même au milieu du concile de Latran, on ni8 la regardait comme une inspiration du ciel; on 11e songeait plus qu’aux avantages ’d’une riche conquête, et les périls d’une entreprise si dilCcilq ne se présentaient plus à la pensée des soldats de la croix.
L’Armée chrétienne, commandée par le roi de Jérusalem, le duc d’Autriche et Guillaume, comte de Hollande, partit du port de Ptolémaïs et vint débarquer à la vue de Damiette , sur la rive occidentale de la seconde embouchure du Nil (i). La
(1) On peut consulter, sur le siège de Damiette, le continuateur de Guillaume de Tyr, Marin Sanut ; quelques passages de Mathieu Pâris, de là correspondauce d’Honorius dans Raynaldi, de Godefroi , d’Albéric , ainsi que la Relation de Jacques de Vitri ou plutôt d’Olivier Scholastique, laquelle se retrouve presqu’en entier dans la chronique d’Auxerre , insérée dans le xvinB. volume du Recueil des Historiens de France , et celle du Mémorial des podestats de Reggio. La Relation du Mémorial et celle d’Olivier sont les plus détaillées et nous ont été fort utiles. Nous leur avons accordé d’autant plus de confiance qu’elles ont été écrites par des témoins oculaires. On en trouvera un extrait fort étendu dans notre Bihliot. des Crois. Nous avons aussi trouvé dans les auteurs arabes des- faits très importans et qui n’existent pas ailleurs ; les principaux de ces auteurs sont Ibn-Alatir, écrivain musulman contemporain, et l’auteur chrétien de Y Histoire des patriarches d‘ Alexandrie , qui se trouvait au Caire pendant le siége^ de Damiette et durant toute l’expédition. On peut encore citer Mikrizi; quoique venu beaucoup plus taid, il fait connaître quelques faits que les autres avaient négligés. Pour cette partie, nous avons profilé du travail de M. Rcinaud. (Voyez les
1218 ville do Damiette (i), située à un mille de la mer, avait un double rempart du côté du fleuve , une
extraits des auteurs arabes , Bibliothèque des Croisades , §§. 72 et suiv. ) Enfin , nous avons consulté avec fruit une savante dissertation publiée par M. Hamaker, professeur de langues orientales à l’université de Leyde, sous le titre de Commentatio de expeditionibus a gnœcis Francisque adversus Dirnyatham susceplis. Amsterdam, 1824. Cet ouvrage contient quelques fragmens de Makrizi, avec une version latine, deux cartes et des notes remplies d’érudition. On regrette néanmoins que M.IIamaker n’ait connu ni \e Mémorial de Reggio , ni Y. Histoire des patriarches d’Alexandrie, ni même Y Histoire d'Egypte de Makrizi. Les morceaux de Makrizi qu’il cite, se bornent à ce qui est dit dans la Description d'Egypte du même auteur, à l’article de Damiette.
(1) Savari a rectifié une erreur commise par plusieurs savans modernes, qui ont confondu la ville de Damiette, qui existait au temps des croisades, avec la ville de ce nom qui existe cucore aujourd’hui. Aboulféda nous apprend que l’ancienne Damiette fut embrasée et démolie apres la croisade de saint Louis, et qu’une autre ville, sous le même nom , fut construite à deux lieues de la mer. L’assertion d’ Aboulféda est d’accord sur ce point avec la description de Makrizi. On peut voir la carte qui accompagne cette histoire, et les extraits des historiens arabes, §. 88, l’an do l’hégire 65g. Il faudrait cependant se garder de mettre un trop grand intervalle entre l’ancienne Damiette et la nouvelle. Depuis les croisades, le Nil a charrié un limon considérable , et le sol de l’Egypte s’est avancé dans la mer. On peut conclure de-là qu’il existe maintenant beaucoup plus d’un mille entre l’emplacement de l’ancienne Damiette et l’embouchure du Nil. Voyez à ce sujet les Observations de M. Lcpèrc, dans l’ouvrage de la commission d’Egypte, et la Dissertation de M. llainakcr, déjà citée, pages 78 et 127.
triple* muraille du côté de la terre ; une tour s’élevait i218 au milieu du Nil(i);unc chaîne de fer, qui s’étendait de la ville à la tour , défendait le passage aux vaisseaux ; la ville renfermait une nombreuse garnison , des vivres et des munitions de guerre pour un long siège. Elle avait déjà résisté plusieurs fois aux formidables attaques des chrétiens. Roger, roi de Sicile, dans le siècle précédent, s’en était rendu maître, mais il n’avait pu la conserver et la défendre contre les forces réunies des Musulmans (2).
(1) D’après le rdcit des auteurs chrétiens et musulmans du temps, celte tour était placée dans le lit même du fleuve , mais un peu plus près de la Jrive occidentale. l>a chaîne s’étendait depuis la tour jusqu’à la rive orientale, au pied des murs de Damiette. L’espace qui régnait entre la tour et la rive occideutale, n’oflrait pas assez d’eau pour que les gros navires pussent y passer, et l’on avait juge inutile d’y élever aucun obstacle. (Voyez les extraits des auteurs arabes, §. 72. )' Cependant Makrisi parle d’une seconde tour , mais cette tour était sur la rive orientale et touchait à Damiette; c’était là qu’aboutissait la chaîne. M. Hamaker en a supposé une troisième, qu’il place sur la rive occidentale; mais aucun auteur n’en a fait mention, et les événemens s’expl iquent suffisamment, sans recourir à cette hypothèse invraisemblable.
(2) Il paraît que Saladin , peu de temps avant sa mort , prévit que les chrétiens, emportés par leur zèle, entreprendraient de nouvelles expéditions contre l’Egypte. L’exemple du passé lui fit même deviner que l’invasion commencerait par Damiette. En conséquence, au rapport de Makrizi, il ordonna de couper les arbres et les bosquets qui entouraient cette ville; il en fit réparer les fortifica-
a , 8 Les croisés arrivèrenl devant Damiette dans les derniers jours du mois de mai; ayant dressé leurs tentes dans une vaste plaine, ils avaient derrière eux des lacs et des étangs abondans en poissons de toute espèce (i); devant eux, le Nil couvert de leurs vaisseaux ; mille canaux couronnés de papyrus et de roseaux toujours verts, traversaient les terres et portaient partout la fraîcheur et la fertilité. Dans les campagnes qui naguère avaient été le théâtre de sanglans combats, on ne voyait plus les traces 1 de la guerre; des moissons de riz couvraient les plaines où des armées chrétiennes avaient péri par la famine; des bosquets d’orangers et de citronniers chargés de fleurs et de fruits, des bois de palmiers et de sycomores, des buissons de jasmins et d’arbustes odoriférans, une foule de plantes et de merveilles inconnues aux pèlerins, leur rappelaient les images du paradis terrestre, et leur faisaient croire que le territoire de Damiette avait été la première demeure de l’homme dans l’état d’innocence. L’aspect d’un beau ciel, d’un riche climat.
tions, et, par ses ordres , ou lendit sur les eaux du Nil uuo chaîne de fer qui fermait le passage aux flottes de l’Occident. (Voyez la Dissertation de M. Hamaker, p. 63. )
(i) Jacques de Vilri donne une description assez détaillée ' de l’Egypte et de ses productions; cette partie de son histoire n’est pas indigne d’être lue par les savans , et peut donner une juste idée des connaissances qu’on avait au xiii®. siècle , en géographie et en histoire naturelle. (Voyez, l'exlrait de Jacques de Vilri, Biblioth. des Crois., t. i.)
les enivrait de joie, entretenait l’espérance dans ia,8 leurs cœurs, et leur montrait l’accomplissement de
toutes les promesses divines. Dans leur enthousiasme religieux et guerrier, ils croyaient voir la Providence prodiguer ses miracles pour le succès de leurs armes; à peine venaient-ils d’établir leur camp sur la rive du Nil, qu’une éclipse de lune couvrit tout-à-coup l’horizon d’épaisses ténèbres : ce phénomène enflamma leur courage, et leur parut être le présage des plus grandes victoires (i).
Les premières attaques furent dirigées contre ' la tour bâtie au milieu du Nil; des navires sur lesquels on avait placé des tours, des échelles, des ponts-levis, s’approchèrent des murailles. Les soldats qui les montaient, bravant les traits et les machines meurtrières des Musulmans, livrèrent plusieurs assauts; les prodiges de la force, delà bravoure et de l’adresse, furent inutiles. Les plus intrépides des croisés, victimes de leur audace et de leur dévouement, périrent engloutis dans les flots sans pouvoir être secourus ni vengés par leurs compagnons (2). Dans toutes les attaques, rien n’égalait
(1) Nous suivons ici le récit d’Olivier Scholastique; mais les observations des astronomes reculent cette éclipse jusqu'au mois de juillet, plus d’uu mois après la descente des chrétiens en Égypte.
(2) Olivier Scholastique, qui entre dans de grands détails sur le siège de Damiette, et dont on peut lire l’extrait au tom. 11 de la Bibliothèque des Croisades , dit que les Sarrasins, à la vue de ce désastre des croisés, poussèrent de
44o HISTOIRE DES CROISADES.
1318 i’impclueuse valeur des guerriers de l’Occident; mais celte valeur n’était secondée ni par la pru- . deuce des cliefs, ni par la discipline des soldats : chaque nation avait son chef, ses machines de guerre, ses jours de combat; aucun ordre ne présidait jamais ni à l’attaque ni à la retraite; les soldats montés sur les vaisseaux voulaient diriger la manœuvre; les matelots voulaient combattre.
Cependant les échecs qu’ils venaient d’éprouver rendirent les chrétiens plus prudens : les plus légers de leurs navires remontèrent le Nil, et vinrent jeter l’ancre au-dessus de la tour bâtie au milieu du fleuve; on attaqua, on renversa le pont de bateaux qui communiquait de la tour à la ville : l’industrie vint bientôt seconder la bravoure des croisés; on inventa des machines dont la guerre n’avait point encore offert de modèle : un énorme château do bois , construit sur deux navires liés ensemble par des poutres et des solives, fut admiré comme une invention miraculeuse, et regardé comme un gage assuré de la victoire; sut1 le château flottant on avait placé un pont-levis qui pouvait s’abattre sur la tour des Sarrasins, et des galeries destinées à recevoir les soldats qui devaient attaquer les murailles. Un pauvre prêtre de l’église de Cologne, qui avait prêché la croisade sur les bords du Rhin
grands cris de joie , battirent leurs tambours, sonnèrent leurs trompettes, et que la consternation se répandit dans le camp des chrétiens. ( Oliveri kùioria Dumiatina , ch. 7 et 8.)
et suivi l’armée chrétienne en Égypte , s’était chargé i a 1 8 de diriger la construction de cct édifice redoutable (i). Gpmme les papes, dans leurs lettres, recommandaient toujours aux croisés de se faire (5) accompagner en Orient par des hommes exercés aux arts mécaniques, l’armée chrétienne ne manqua point d’ouvriers pour faire les travaux les plus difficiles; les aumônes des chefs et des soldats fournirent aux dépenses nécessaires.
Tous les croisés attendaient avec impatience le moment où l’énorme forteresse pourrait s’approcher de la tour du Nil (3); dans le camp des chrétiens, on fit des prières pour obtenir la protection du ciel; le patriarche et le roi de Jérusalem , le clergé et les soldats, se livrèrent pendant quelques jours aux austérités de la pénitence; toute l’armée, les pieds
(1) Il s’agit ici d’Olivier Scholastique ; cejflndant son récit le laisse à peine deviuer, et montre partout le sentiment de l’humilité chrétienne. (Voyez, Bibliothèque des Croisades, tom. u , la traduction de ce passage. )
(a) Gretzer, dans son traité De cruce, dit formellement que les papes engageaient les chefs des pèlerins à mener avec eux des agriculteurs et des ouvriers.
(3) Olivier Scholastique donne les plus grands détails sur cette attaque de la tour du Nil ; la Chronique des podestats de Rcggio s’étend aussi sur cet événement. (Voyez l’Extrait du Mémorial des podestats de Reggio, tom.i, et X Histoire du siège de Damiette , par Olivier, tom. 11, Biblioth. des Croisades.) On pourra comparer à ces deux relations celle de l’historien des patriarches d’Alexandrie , qui présente quelques circonstances curieuses. ( Voyez aux extraits des auteurs arabes , §. 72. )
iai8 nus, alla en procession jusqu’au bord de la mer. Les chefs avaient choisi, pour donner l’assaut, la fête de l’apôtre saint Barlhélemi; tous les croisés étaient remplis d’espérance et d’ardeur; tous enviaient la gloire de combattre; on prit l’élite des soldats de chaque nation ; et Léopold , duc d’Autriche, le modèle des chevaliers chrétiens, obtint rhonneur de commander une expédition à laquelle se trouvaient attachés les premiers succès de la croisade.
Au jour indiqué, les deux navires, surmontés du château de bois, reçurent le signal du départ. Ils portaient trois cents guerriers couverts de leurs armes; une multitude innombrable de Musulmans assemblés sur les remparts de la ville contemplaient ce spectacle avec une surprise mêlée d’effroi : les deux navires liés ensemble s’avançaient en silence au miliet#du fleuve ; tous les croisés, rangés en bataille sur la rive gauche du Nil, ou dispersés sur les collines du voisinage, saluèrent par de nombreuses acclamations la forteresse mobile qui portait la fortune et l’espoir de l’armée chrétienne. A l’approche des murailles, les deux vaisseaux jettent leurs ancres, les soldats se préparent à l’assaut; tandis que les chrétiens lancent leurs javelotè et so disposent à se servir de la lance et de l’épée, les Sarrasins font pleuvoir des torrens de feu grégeois, et réunissent tous leurs efforts pour livrer aux flammes le château de bois où combattaient leurs ennemis; les uns étaient animés parles applaiulissemeus de l’armée chrétienne, les autres encouragés
par les acclamations mille fois répétées des liabi- 1218 tans de Damiette. Au milieu du combat, tout-àcoup la machine des croisés paraît en feu; le pontlevis appliqué sur les murailles de la tour, chancelle; le porte-enseigne du duc d’Autriche tombe dans le Nil ; le drapeau des chrétiens reste au pouvoir des Musulmans. A celle vue, les Sarrasins poussent des cris de joie, et de longs gémisseinens se font entendre sur le rivage où campaient les croisés; le patriarche de Jérusalem, le clergé, l’armée tout entière était tombée à genoux et levait des mains suppliantes vers le ciel.
Bientôt, comme si Dieu eut voulu exaucer leurs prières, la flamme s’éteint, la machine est réparée, le pont-levis rétabli; les compagnons de Léopold renouvellent leur attaque avec plus d’ardeur; du haut de leur forteresse ils dominent sur les murailles de la tour, et combattent à grands coups de sabres, de piques, de haches d'armes et de massues de fer; deux soldais s’élancent sur la plate-forme où se défendaient les Sarrasins; ils portent l’épouvante parmi les assiégés, qui descendent en tumulte dans le premier étage do la tour (1) ; ceux-ci mettent le feu au plancher et cherchent à opposer un
(1) Olivier Scholastique , en racontant cette victoire subite, dit que les larmes des fidèles éteignirent le feu , extinxerunt igneni Jidelium lacrymce ; il ajoute qu’un jeune homme de Liège monta le premier dans la tour ; qu’un jeune Frison, tenant un fléau avec quoi on bat le blé, eu frappait à droite et à gauche, et renversant celui qui
iui8 rempart de flammes à leurs ennemis qui se précipitent à leur poursuite ; ces derniers efforts de la bravoure et du désespoir n’offrent aux soldats chrétiens qu’une vaine résistance; les Musulmans sont attaqués de toutes parts ; partout leurs murailles , ébranlées par les machines de guerre, s’écroulent autour d’eux et menacent de les ensevelir sous leurs ruines; bientôt ils mettent bas les armes et demandent la vie à leurs vainqueurs.
Les croisés restèrent ainsi maîtres de la tour du Nil, et la ville commença à être menacée (i). L’armée chrétienne , qui avait été témoin du combat, vit avec joie les prisonniers sarrasins promenés en triomphe dans le camp; conduits devant les princes et les chefs assemblés, les captifs racontèrent les prodiges de la bravoure chrétienne , et demandèrent à voir les hommes vêtus de blanc et couverts d’armes blanches qu’ils avaient^ eus à combattre. On leur présenta les guerriers qui les avaient vaincus; mais ils ne reconnurent point dans ceux-ci cet aspect terrible et cette vertu céleste dont le souvenir les remplissait encore de terreur.
portait l’elendard jaune du sultan , le lui culeva. (Oliv. , ibid. )
(i) Il est curieux de comparer, pour les combats qui eurent lieu devant Damiette, les historiens orientaux avec les historiens latins. L’historien des patriarches d'Alexandrie, qui s’éteud beaucoup sur ces combats, rapporte un grand nombre de faits qui méritent l’attention du lecteur éclairé. (Voyez les extraits des auteurs arabes, §. j3, Bibliothèque des Croisades, t. il.)
Alors, dit un témoin oculaire , les pèlerins ( 1 ) comprirent que Notre Seigneur Jésus- Christ avait envoyé ses anges pour attaquer la tour.
Vers le meme temps , Malek -Adel, qui s’était rendu si redoutable aux chrétiens , mourut en Syrie; avant sa mort, il avait appris Ja victoire que les croisés venaient de remporter devant Damiette ; les chrétiens ne manquèrent pas de dire qu’il avait succombé au désespoir, et qu’il emportait avec lui au tombeau la puissance et la gloire des Musulmans (a).
Les chrétiens, dans leurs histoires, ont représenté Malek-Adel comine un prince ambitieux, cruel et farouche; les auteurs orientaux célèbrent sa piété et sa douceur; un historien arabe vante son amour pour la justice et la vérité (3), et peint d’un seul trait la modération des monarques absolus de l’Asie , en disant que le frère de Saladin écoutait sans colère ce qui lui déplaisait.
Tous les historiens se réunissent pour louer la bravoure du prince musulman et l’habileté qu’il
(1) Voyez l’extrait de la Chronique des podestats de Reggio, Biblioth. des Croisades, totn. 1.
(a) Les auteurs musulmans font le même aveu. Makrizi dit que Malek-Adel, en apprenant la prise de la tour de la chaîne, se frappa la poitrine, et qu’il désespéra du salut de l’Egypte. (Voy. les extraits des auteurs arabes, §. 73.)
(3) Les auteurs arabes parlent avec étendue de la mort de Malek-Adel , de son caractère et de l’asccndaut qu’il avait conservé après avoir abdiqué l’empiie. (Vo\cz dans la Billioih. des Crois., tom. 11, §. 73.)
4i6 HISTOIRE DES CROISADES.
,8 mit clans l’exécution de tous ses desseins. Aucun prince ne sut mieux que lui se faire obéir, et donner au pouvoir suprême cet éclat extérieur qui frappe l'imagination des peuples et les dispose à la soumission. Dans sa cour, il paraissait toujours entouré du faste de l’Orient; son palais était comme un sanctuaire dont personne n’osait approcher; il paraissait rarement en public, et ne se montrait jamais que dans un appareil qui inspirait la crainte(r); comme il fut heureux dans toutes ses entreprises , les Musulmans n’eurent pas de peine à croire que le favori de la fortune était le favori du ciel : le calife de Bagdad lui avait envoyé des ambassadeurs pour le saluer roi des rois. Malek-Adel se plaisait à porter dans les camps le nom de Seïf-cddin (2) , Y Épée de la religion ; et ce nom glorieux , qu’il avait mérité en combattant les chrétiens, lui attirait la confiance et l’amour des soldais de l’islamisme. Par son abdication, il étonna l’Orient, comme il l’avait étonné par ses victoires; la surprise cju’il causa 11e lit qu’ajouter à sa gloire comme à sa puissance; et pour que sa destinée fût en tout point extraordinaire, la fortune voulut qu’en descendant du trône il restât toujours le maître. Ses quinze (ils , dont plusieurs étaient souverains , trem-
(1) Voy. le continuateur de Guillaume de Tyr, qui, au reste, traite Malek-Adel avec beaucoup de sévérité.
(2) C’est sous le nom de Seïf-cddin , et par corruption
Saphadin, que Malek-Adel est connu dans nos histoires des croisades. ’
Liaient encore devant lui; les peuples sc proster- mH naient sur son passage; jusqu’à l’heure où il ferma les yeux, sa présence, son nom seul maintint la1 paix dans sa famille et dans les provinces, l’ordre et la discipline dans les armées (i).
A sa mort , tout commença à changer de face : l’empire des aïouhiles, qu’il avait relevé par ses exploits, et dont il était le plus ferme appui, pencha vers sa décadence; l’ambition des émirs, long-temps contenue , éclata par des complots formés contre l’autorité suprême; un esprit de licence se répandit dans les armées musulmanes, et surtout parmi les troupes qui défendaient l’Égypte.
Les croisés auraient dû proiiter de la mort de Malek-Adel et des suites quelle devait entraîner , en attaquant sans relâche les Musulmans découragés. Mais au lieu de poursuivre leurs succès, soit * qu’ils manquassent de navires pour traverser le Nil , soit que la rive où était bâtie Damiette , fût défendue par des fortifications redoutables, ils res-
(i) On vit cependant à sa mort où aboutit ordinairement v cette souveraine puissance des monarques de l’Orient. Au rapport d’un historien arabe , comme on avait à craindre quelque révolution , l’on crut devoir cacher sa mort, et il fut enterré secrètement dans le château de Damas. Les funérailles se firent avec une telle précipitation, que les ofl'.ciers du sultan, manquant de linceul pour l’ensevelir, firent usage du bonnet et de la robe d’un homme de loi , et que , faute d’instrument pour creuser la fosse , ils dérobèrent la pioche d’un paysan. (Voyez la Dissertation de M. Hamaker, page 81 . )
iai8 tèrent dans leur camp et s’abandonnèrent à un funeste repos, oubliant tout-à-coup les travaux, les , périls, etl’objct de la guerre commencée. Un grand nombre d’entr’eux, persuadés qu’ils avaient assez fait pour la cause de Jésus-Christ, ne songeaient plus qu’à s’embarquer pour retourner en Europe. Chaque vaisseau qui sortait du port rappelait aux pèlerins les souvenirs de la patrie; et le beau ciel de Damiette, qui avait enflammé leur enthousiasme au commencement du siège, ne suffisait plus pour les retenir dans un pays qu’ils commençaient à regarder comme une terre d’exil.
Cependant le clergé censurait vivement la retraite ou la désertion des croisés, et conjurait le ciel de punir les lâches soldats qui abandonnaient ainsi les drapeaux de la croix (i). Six mille pèlerins de la * Drelagne, qui retournaient eu Europe, Creut naufrage et périrent presque tous sur les côtes d’Italie; les ecclésiastiques et les plus ardens des croisés ne manquèrent pas de voir, dans un si grand désastre, la manifestation de la colère divine (2)
(1) En parlant du départ des pèlerins, Olivier dit qu’ils * s’aimaient plus eux-mémes qu’ils n’avaient de compassion
pour leurs frères. (Voyez l’extrait d’Oliv. , Diblioth. des Crois., tom. 11.)
(2) Ces déserteurs, sous la conduite d’Honoré de Léon , gentilhomme bas-breton, que la mort de son beau-frère faisait retourner eu Bretagne pour s’emparer de ses terres , après avoir été long temps battus par une furieuse tempête vers les côtes de la Pouille, périrent à la vue de Blindes. Une partie des Frisons, qui abandonnèrent aussi leurs com-
Lorsque les croisés de la Frise, après avoir déserté I les drapeaux de la Terre-Sainte, furent de retour en Occident, l’Océan rompit tout-à-coup ses digues et franchit ses rivages; les plus riches provinces de la Hollande furent submergées; cent mille habitans et des villes entières disparurent sous les eaux. Un grand nombre de chrétiens attribuèrent cette calamité à la retraite coupable des croisés frisons et hollandais.
Le pape voyait avec douleur le retour des pèlerins déserteurs de la cause de Jésus-Christ. Honoré ne négligeait rien pour assurer le succès d’une guerre qu’il avait prèchée; chaque jour ses prières et ses menaces pressaient le départ de ceux qui, après avoir pris la croix, différaient d’accomplir leur serment.
D’après l’ancien usage des navigateurs, deux époques de l’année étaient fixées pour traverser la mer. Les pèlerins s’embarquaient presque toujours au mois de mars et au mois de septembre, soit pour se rendre en Orient, soit pour retourner eu Europe : ce qui les faisait comparer à ces oiseaux voyageurs qui changent de climat à l’approche de la saison nouvelle et vers la fin de l’été (i). A
parlions, ne furentpas plutôt de retouren Frise qu’ils furent misérablement engloutis par les Ilots de la mer, qui rompit ses digues et se re'pandit dans le pays, où plus de cent mille personnes furent abîmées. (Alberic de Trois Fontaines, ibid.)
(i) On peut lire à ce sujet une dissertation latine de Buo TOM. III. 29
45o HISTOIRE DES CROISADES.
iai8 chaque passage, la Méditerranée était couverte de vaisseaux qui transportaient tics croisés, les uns re-venant clans leurs foyers, les autres allant combattre les infidèles. Lorsque l’année chrétienne déplorait* encore la retraite des guerriers frisons et hollandais, on vit arriver au camp de Damiette des guerriers venus d’Allemagne, de l’ise, de Gènes, de Venise, eide plusieurs provinces dcFrance.
Parmi les guerriers français , l’histoire cite Hervé, comte de Nevers; Ilugue, comte de la Marche; Milès de Bar-su r-Scinc, les seigneurs Jean d’Artois et Ponce de Craucey, Ilhier de Thacy, Savary de Mauléon; ils étaient accompagnés de l’ar* chcvèquc de Bordeaux, des évêques d’Angers, d’Autun, de Beauvais, de Paris, de Meaux, de Noyon, etc. L’Angleterre envoyait aussi en Égyple les jilus braves de scs chevaliers. Henri III avait pris la croix après le concile de Lalran ; mais comme il ne pouvait quitter ses états, épuisés par la guerre, troublés par la discorde, les comtes d'Harcourt, de Chester, d’Arundel , et le prince Olivier, furent chargés d’acquitter, en son nom, le vœu qu’il avait fait d’aller combattre en Orient pour la cause de Jésus-Christ.
A la tête des pèlerins qui arrivèrent successivemeulen Egypte, se trouvaient deux cardinaux, que le pape envoyait auprès de l’armée chrétienne. Ro-
der , intitulée : De Passagiis. L’auteur est entré clans de curieux détails sur les temps, les lieux d’embarquement, et sur le prix des pâturages.
bert de Courçon , l’un des prédicateurs de la croisa- , a , 3 de, avait la mission de prcclier la morale de Jésus- Christ dans le camp des croisés, et de réchauffer, par son éloquence, le zèle et la dévotion des soldats delà croix. Le cardinal Pélage (1), évêque d’Albano, était revêtu de toute la confiance du Saint- Siège; il apportait avec lui des trésors destinés aux dépenses de la guerre; les croisés de Rome et de plusieurs autres villes d’Italie , marchaient *sous ses ordres et le reconnaissaient comme leur chef militaire.
Le cardinal Pélagc était appelé à exercer une grande autorité parmi les soldats de la croix, et sou caractère naturellement impérieux devait encore ajouter à la puissance qu’il avait reçue du Saint- Siège. En quelque mission qu’il fût employé, il ne reconnaissait point d’égal et ne pouvait souffrir de supérieur, ün l’avait vu résister au souverain pontife dans le sein du conclave; il aurait résisté aux plus puissans monarques dans leur conseil.
Le cardinal Pélage, persuadé que la Providence devait se servir de lui pour accomplir de grands desseins, se croyait propre à tous les travaux, appelé à tous les genres de gloire; lorsqu’il avait pris une détermination, il la soutenait avec une opi-
(1) Nous n’avons pu savoir avec précision l’époque où le légal l’élage arriva devant Damiette. Il est bien certain qu’il n’était pas à l’année chrétienne pendant que les croisés attaquaient la, tour du Nil, et qu’il arriva peu de temps après la reddilion de celte tour.
s'il 8
45a HISTOIRE DES CROISADES,
niâtrolë invincibla, et n’ëtait arrête ni par les obstacles, ni par les périls, ni par les leçons Je l’expérience. Si dans un conseil Pelage ouvrait un avis, il l’appuyait de toutes les menaces de la cour de Rome, et souvent on aurait pu croire que les foudres de l’église n’avaient été remises entre ses mains que pour faire triompher ses propres opinions.
A peine arrivé en Égypte, le légat du pape voulut prendre part à la guerre; dans un combat, qui se livra le ^our de St.-Denis, il marcha à ia lête de l’armée, tenant à la main une croix, adressant au ciel d’ardentes prières pour le triomphe des armes chrétiennes (i). La victoire se déclara pour les croisés; dès-lors Pélage voulut être le cliel de la croisade, et disputa le commandement de l’armée au roi do Jérusalem. Pour appuyer ses prétentions, il disait que les croisés avaient pris les armes à la voix du souverain pontife, et qu’ils étaient les soldats de l’Église. La multitude des pèlerins se soumit à ses lois, persuadée que Dieu le voulait ainsi ; mais cette prétention de diriger la guerre révolta les princes et les barons (2); dès-lors il fut aisé de
(1) Le Memorial de Reggio rapporte les prières que le légat faisait à la tète des bataillons chrétiens. Le même chroniqueur peiut avec beaucoup de vérité les transports de dévotion que faisaient éclater les croisés sur le champ de bataille. (Voy. l’extrait de cette chronique, Diblioth. des Croisades , loin. i. )
(a) Daus la lettre par laquelle Honoré ^annonçait aux
prévoir que la discorde viendrait par celui dont la 1218 mission était de rétablir la paix, et que l’envoyé du pape , chargé de prêcher l’humilité parmi les chrétiens, allait tout perdre par sa folle présomption.
Le cardinal de Courçon mourut peu de temps après son arrivée. Le continuateur de Guillaume de Tyr, en déplorant la mort de ce légat, qur s’était fait remarquer par sa modération, caractérise d’un seul mot la conduite de Pelage, et les suites qu’elle devait avoir, en disant: Alors mourut le cardinal Pierre (1), et Pelage vécut , dont ce fut grand dommage.
Cependant l’approche du danger avait réuni les princes musulmans; le calife de Bagdad, que Jacques de Vitri (9.) appelle le pape des infid'eles ,
chefs de l’armée chrétienne les pouvoirs qu’il avait donnés au cardinal Pelage, sa sainteté s’exprimait ainsi : Ut exerciturn domini curn humilitate prœcedens , concordes in concordid foveat , ci ad pacem revocet irnpacatos.
(1) Le chroniqueur ajoute « que mult i fit de mal, si comme vous oires dire en aucun tant. »
(2) Califes papa ipsorum. Le continuateur de Guillaume de Tyr appelle le calife 1 ’apostoille des mccrëans. Le même historien ajoute : « Après manda ( le Soudan du Caire) au calife de Baudac, qui apostoille étoit des Sarrasins, et par Mahomet qu’il le secourût , et s’il ne le secorroil , il perdroit la terre; car l’apostoille de Rome y envoyoit tant de gent, que ce n’étoit mie conté ne mesure, et qu’il fait prescliicr par payetmisnie ainsi comme faisoient par chrétienté, et envoyât au Soudan graut secors de gent par son preschejneut. »
iai8 exhorta les peuples à prendre les armes contre les chrétiens. Malek-Kamel envoya des ambassadeurs à tous les princes musulmans de la Syrie et de la Mésopotamie, pour les avertir du danger qui menaçait l’Égypte.
Le sultan du Caire campait toujours avec son armée dans le voisinage de Damiette, où il attendait les princes dè sa famille. La garnison de la ville recevait chaque joirr des vivres et des renforts, et pouvait résister long-temps à l’armée chrétienne. Les préparatifs et l’approche des Musulmans lirent enfin sortir i'es croisés de leur inaction. Animés par leurs chefs, surtout par la vue du danger, par la présence d’un ennemi formidable, les soldats chrétiens reprirent les travaux du siège, et livrèrent plusieurs assauts à la ville du côté du Nil.
Le fleuve fut le théâtre de plusieurs combats, où les croisés ne purent triompher de leurs ennemis(i) ;
(i) Nous aurions pu citer ici les nombreux details donnés sur ces combats par les auteurs du temps; mais nous aimons mieux renvoyer à ce qui a déjà c'té dit dans notre Bibliothèque des Crois. On fera bien de consulter surtout les auteurs arabes , beaucoup plus précis et plus circonstanciés que les Latins. M. Reinaud , dans Y Examen critique qu’il a fait de ces auteurs , nous semble avoir levé toutes les incertitudes qui régnaient sur ce sujet. ( Voyez au §. 7 3 déjà cite'. ) Ici nous nous contenterons de dire que de part et d’autre «ou mit en usage tout ce que le courage et l’enthousiasme religieux peuvent enfanter. Le sultan ne se sentaut pas en état de défendre la rive orientale du Nil, fit construire un pont sur le fleuve pour fer-
dans un de ces combats, un vaisseau desTempliers 1318 se trouva entraîné par le vent sous les murs de la ville; les ennemis accourant sur une foule de barques, s’en emparent; mais les Templiers, préférant la mort à l’esclavage, percèrent le fond du navire, et, tout-à-coup , les habitans de Damiette qui applaudissaient au triomphe des Sarrasins (1), ne virent plus sur les flots que la pointe d’an mût et l’étendard où brillait la croix de Jésus-Christ. Cependant les croisés commençaient à murmurer contre le légat du pape. « Pourquoi, s’écriaient- » ils, nous a-t-011 amenés sur ce sable désert ? b Notre pays manquait-il de sépulcres ? » Pelage mêla ses larmes à celles des pèlerins; il les exlnfMa à la patience, et pour obtenir l’appui et les conseils de la sagesse divine, il ordonna des prières, des processions, d*s jeunes. Les croisés, remplis d’ardeur , allaient recevoir le signal d’un nouveau combat; mais tout-à-coup une violente tempête s’élève , des torrens de pluie tombent du ciel, le
mer le passage. Le pont étant rompu , il embarrassa le lit du Nil par de grands bateaux coulé* à fond. Ce fut alors que les croisés, creusant le lit d’un ancien canal qui aboutissait à la mer , évitèrent l’embouchure du fleuve, et entrèrent avec leurs grands navires au milieu du Nil. La carte qui accompagne ce volume facilitera l’intelligence de ces événemens.
(1) La chronique de Reggio et celle d’Olivier comparent ^ples Templiers qui périrent avec les Sarrasins, à Simson, qui ébranla le temple où s’étaient assemblés les Philistins, pour les faire périr, et périt lui-même ayec eux.
lai S fleuve et la mer sortent de leur lit; la plaine où campaient les chrétiens est inondée; en un moment l’armée a perdu ses tentes (i) , ses bagages, ses vivres ; les pèlerins consternés tremblent que Dieu veuille punir une seconde fois les péchés des hommes par un déluge. Cet orage épouvantable se prolongea pendant trois jours. Le légat et le clergé étaient en prières ; les croisés invoquaient à genoux la miséricorde divine, lorsque le soleil reparut sur l’horizon , le ciel reprit sa sérénité , les eaux se retirèrent; les chrétiens crurent alors que Dieu les avait sauvés par un miracle, et cette persuasion ranima leur courage , leur donna la force de supporter lei#s maux. Rien n’e'gale la constance héroïque avec laquelle ils bravèrent pendant tout l’hiver, le froid, la pluie, la faim , les maladies, toutes les fatigues de la guerre. #
iai9 Toujours campés sur la rive occidentale du NH, ils ne pouvaient assiéger la ville du côté de- la terre qu’en traversant le fleuve : le passage était difficile et périlleux; le sultan du Caire avait placé son camp sur le rivage opposé; la plaine où les chrétiens voulaient établir leurs tentes, était couverte de soldats musulmans ; un événement inattendu vint iout-à-conp aplanir tous les obstacles.
Nous avons parlé de l’esprit séditieux des émirs.
(i) Olivier et la chronique de Reggio parlent de l’orage qui faillit submerger l’armée cliréiienuc. l.c récit d’Olivier^, esi plus étendu. ( Voy. les extraits de ces deux chroniques, Bibiiolh, des Croisades, tom. i et n.)
qui, depuis la mort de Malek-Adel, faisaient écla- 1 ter ouvertement leur ambition et cherchaient à jeter le trouble dans les armées musulmanes. On remarquait parmi ces émirs le chef d’une troupe de Curd es, nommé Ernad-eddin (i), qui était GL*dii Machloub devenu si fameux sousSaladin par la défense de Ptolémaïs contre toutes les forces de l’Occident. Associé aux destinées des fils d’AIoub , cet émir avait vu tomber et s’élever plusieurs dynasties musulmanes , et méprisait des puissances dont il connaissait la source et l’origine. Soldat intrépide, sujet peu fidèle , toujours prêt à servir ses souverains dans un combat , à les trahir dans un cornplot , Emad-cddin ne pouvait supporter un prince qui régnait par les lois de la paix , et reconnaître un pouvoir qui n’était point le fruit de scs intrigues ou d’une révolution. Comme la fortune avait toujours favorisé son audace , et qu’il avait reçu le prix de toutes ses trahisons , chaque révolte augmentait sou crédit et sa renommée; ennemi de toute autorité reconnue , l’appui de tous les inécontens , l’espoir de tous ceux qui aspiraient à l’empire, il était presque aussi redoutable que le
(i) La chronique d’Ibn-Férat, où nous avons puise le fait que nous racontons, dit que Emad-eddin descendait d’un guerrier surnomme Al Maschtoub ( le Sillonné ) , à cause d’une blessure qui lui sillonnait le visage. La même chronique ajoute que l'émir, (ils du Sillonné, méprisait les choses futiles des rois, et qu’on rapportait de lui des choses extraordinaires touchant ses révoltes contre les souverains.
121g vieux de la Montagne , dont les menaces faisaient trembler les monarques les plus puissans. Emadeddin résolut de changer le gouvernement de l’Egypte, et conçut le projet de détrôner le sultan dft Eaire pour mettre à sa place un autre fils de Malek-Adel.
Plusieurs émirs avaient été entraînés dans cette conspiration. Au jour indiqué, on devait entrer dans la tente de Malek-Kamel, et le contraindre, par la violence, à renoncer à l’autorité suprême. Le sultan fut averti de la conjuration tramée contre sa personne , et la veille du jour où le complot devait éclater, il sortit de son camp au milieu de la nuil(i). Cette fuite déconcerta les plus audacieux des conjurés,, et leur ôta tout espoir d’achever le crime commencé, qui ne leur offrait plus que des périls. Le lendemain, au lever du jour, des bruits sinistres se répandent, on s’interroge avec inquiétude; tandis que les chefs du complot restent immobiles.
(i) Nous renvoyons, pour les détails, aux auteurs arabes, §. 73. Bernard le Trésorier est le seul des auteurs latins qui ait parlé de cette circonstance; il en donne même une raison assez naturelle. Il rapporte que le sultan ayant commencé à craindre pour Damiette, résolut d’y nommer un gouverneur, et qu’il fit choix d’Emad-eddin. Mais l’émir, qui se souvenait de ce qui était arrivé sous le règne de Saladin à son père, lequel , après avoir défendu Ptolémaïs avec le plus grand courage , avait été laissé prisonnier entre les mains des chrétiens , craignit d’éprouver le même sort , et refusa de s’enfermer dans la - place. Les auteurs arabes n’ont rien dit de ce fait.
une foule agitée s’assemble devant la tente des 1119 principaux émirs ; aucun d’eux 11’ose prendre le commandement et donner des ordres : les chefs se déliaient des soldats, les soldats de leurs chefs.
Le plus grand tumulte régnait dans le camp; on craignait d’ètre attaqué et surpris parles chrétiens; enfin une terreur générale s’empare de l’armée, qui abandonne ses tentes, ses bagages, et se précipite en désordre sur les traces du sultan fugitif.
Tel est le récit des auteurs arabes; d’après celui des auteurs latins, la retraite des Musulmans fut l’effet d’un miracle (1). Saint George et des guerriers célestes, couverts d’armes et d^ robes blanches, apparurent dans le camp des Sarrasins ; ceux-ci avaient entendu pendant trois jours une voix terrible qui courait dans toute l’armée et leur criait : « Fuyez , sinon vous mourrez. » Après ces prodiges ( c’était le jour de sainte Agathe), une autre voix se fit entendre le long du fleuve, et s’adressant aux chrétiens, leur dit:
« Que faites-vous ? voilà tous les Sarrasins qui
(1) Olivier Scholastique, ainsi que l’auteur de la chronique de Reggio , qui ne savaient rien de la conspiration de l’émir , 11e peuvent s’empêcher de crier au miracle en annonçant la retraite inattendue de l’armée musulmane; selon le premier, ce fut un apostat qui eu apprit la nouvelle aux chrétiens; selon l’auteur italien, ce fut un personnage céleste. Le récit de la chronique de Reggio nous a paru ici très animé et très poétique. (Voy. la Biblioth. des Croisades , aux extraits d’Olivier et de la chronique de Reggio. )
46o HISTOIRE DES CROISADES.
1319 s’enfaient. » Alors l’armée chrétienne se hâta de traverser le Nil, s’empara du camp des Musulmans , fit un immense butin , et s’approcha des murailles de Damiette.
Cependant le sultan s’était enfui du côté du Caire sur les bords du canal d’Aschmoun. Quelques jours après, son frère le prince de Damas arriva avec toutes les forces de La Syrie. L’armée égyptienne, naguère dispersée, se rallia bientôt sous les drapeaux de Malek -Kamel. Emad-cddin et les autres chefs de la révolte furent arrêtés et conduits au-delà du désert. L’ordre et la discipline se rétablirent parmi les Sarrasins j l’armée chrétienne eut alors à combattre toutes les forces réunies des infidèles , impatiens de réparer leur échec et do reprendre les avantages qu’ils avaient perdus.
Le souverain de Damas , avant de prendre le chemin de l’Egypte , avait fait plusieurs incursions sur le territoire de Ptolémaïs ; ensuite , craignant que les chrétiens ne profitassent de son absence pour s’emparer de Jérusalem et s’y fortifier, il fit démolir les remparts de la ville sainte. Les tours et les murailles que Saladin avait réparées furent abattues ; il ne resta debout que la .tour de David. On détruisit aussi la forteresse de Thabor , et toutes celles que les Musulmans conservaient sur les côtes de la Palestine , mesure pleine de vigueur qui aflligea les infidèles (1) , et
(1) Vrycfc, à cc sujet, les lamentations des auteurs ara-' Res , tome 11 de la Diblioth . des Crois. , §. 73.
dut encore plus aflliger les chrétiens, en leur tllg montrant qu’ils avaient à combattre des ennemis animés par le désespoir et disposés à tout sacrifier pour leur défense.
Dans le même temps, le sultan du Caire écrivit de nouveau aux princes musulmans de Syrie et de Mésopotamie qui ne s’étaient pas encore mis en marche , pour les conjurer de presser leur départ. S’adressant à son frère le prince de Khclat , dans la grande Arménie : « O ma bonne étoile, lui écrivait-il, si tu veux me secourir, lève-toi sans retard ; si lu arrives bientôt, tu me trouveras au milieu de mes guerriers, armé de l’épée et de la lance ; si tu tardes à venir, nous ne nous verrons plus qu’au jour de la résurrection , dans la plaine du dernier jugement. » Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce message , c’est qu’il était écrit en vers , et que le langage de la poésie avait paru nécessaire au monarque égyptien pour exprimer les alarmes de son peuple et les périls de l’islamisme (i).
Les chrétiens avaient conservé leur camp sur la rive occidentale du Nil, et communiquaient entr’eux par un pont de bateaux. Ils avaient à combattre la garnison de la ville, et l’armée musulmane qui les menaçait à-la-fois sur les deux rivages du fleuve. Leur bravoure repoussait toutes les attaques, et dans les périls ils s’encourageaient les
(i) Cette lettre nous a etc conservée par Makrlzi : M. Reinaud l’a traduite en entier. (Voyez aux extraits des auteurs arabes, §. *3.)
i-jig uns les autres, en disant : « Si Dieu est pour nous , qui peut triompher de nous? » Les Sarrasins, pour combattre les croisés , choisissaient souvent les jours où ceux-ci s’occupaient de leurs solennités religieuses. Le dernier dimanche de carême, lorsque l’armée chrétienne se disposait à célébrer l’entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem , les Musulmans se rangèrent en bataille dans la plaine, et leur flotte s’avança sur le Nil. Le fleuve et le rivage furent tout-à-coup couverts de bataillons et de vaisseaux ennemis qui en même temps attaquèrent les ponts , les galères et le camp des croisés : le combat dura depuis l’aurore jusqu’à la nuit ; les Sarrasins perdirent cinq mille de leurs guerriers et trente de leurs navires. Les chroniques contemporaines, pour célébrer ce triomphe des chrétiens, disent qu’ils célébrèrent ainsi le dimanche des rameaux , et que leurs épées nues , leurs lances ensanglantées furent les seules palmes qu’ils portèrent dans cette sainte journée.
Cependant le siège n’avançait point, et les croisés continuaient à souffrir toutes sortes de privations et île misères j ils les avaient supportées pendant [tout l hiver avec une résignation évangélique ; mais la vue du printemps, l’aspect des vaisseaux qui arrivaient d’Europe, semblaient amollir leur courage. Peudaut l’octave de Pâque, le duc d’Autriche, qui les avait si souvent conduits à la victoire , résolut de retourner en Occident ; ccttc résolution plongea tous les pèlerins dans le deuil ; pour les retenir sous les drapeaux de
la croix , le légat du pape fut obligé de renouveler i5Iy et de multiplier les indulgences de l’église, qu’il étendit au père (i),à la mère, à l’épouse, aux frères et sœurs, aux enfans de chacun des croisés qui resteraient au camp. La promesse de ces trésors spirituels , l’arrivée de nouveaux pèlerins , quelques avantages remportés sur l’ennemi, soutinrent le courage de l’armée et la patience des soldats de Jésus-Clirist.
Comme rien n’était plus difficile que d’établir la discipline dans l’armée chrétienne , et de rallier dans la mêlée tant de guerriers qui parlaient des langues diverses, on construisit un carrocio .à la manière des Lombards , sur lequel on plaça l’étendard de la croisade. La vue de ce char, au rapport des chroniqueurs contemporains, elfraya les Musulmans, et donna une confiance nouvelle aux soldats chrétiens. Les croisés ne passaient-pas une semaine sans livrer un assaut à la ville, ou sans combattre l’armée musulmane ; les Sarrasins marchaient au combat en invoquant Mahomet ; les chrétiens, en invoquant le nom de Jésus-Christ et saint George ; plusieurs fois les Musulmans pénétrèrent dans les relrancliemens des croisés, sans pouvoir y arborer leur étendard; plusieurs fois les assiégeans parvinrent jusque sur les remparts de Damiette, cl leurs bataillons, disent les chroniques, seraient entrés dans la ville si la seule dévo-
(i) Voyez l’extrait du Mémorial de Reggio , Bibliolh . des Crois. , tome i.
i u i c) lion et non l’amour d’une vaine gloire avait dirigé leur bravoure.
Pendant qu’on se battait sur le Nil et sur les remparts , les chevaliers et tous ceux qui avaient coutume de combattre à cheval, restaient oisifs sons leurs tentes : la multitude des croisés qui combattaient à pied , et qui se mesuraient chaque jour avec un ennemi redoutable , firent entendre des murmures , et se plaignirent d’être abandonnés par ceux-là même qui les avaient conduits à la croisade. Aussitôt que ces plaintes commencent à se faire entendre, les barons,. les chefs et les soldats, tout s’émeut dans le camp; on donne le signal du combat. Dès le lever du jour, les cavaliers et les fantassins sortent des retranchemens pour aller chercher l’ennemi. Bientôt l’armée chrétienne arrive en présence des Musulmans , qui se hâtent de ployer leurs tentes et de prendre la fuite. Comme cette retraite subite paraît être une ruse de guerre , les chefs des croisés s’assemblent pour délibérer sur le parti qu’ils ont à prendre; les uns veulent qu’on poursuive l’ennemi, les autres qu’on reste sur la défensive. Pendant que les chefs délibèrent, l’armée s’impatiente, la confusion s’introduit dans les rangs , et lorsque le plus grand désordre règne parmi les croisés , l’ennemi revient sur ses pas et se dispose au combat. Les premiers bataillons qui se présentent devant lui sont saisis de Surprise et d’elfrpi ; les soldats de Chypre , ceux d’Italie, se retirent avec précipitation ; en vain le légat et le patriarche cher-
client à ranimer leur courage ; Fe'pouvante gagne toute l’armée. Le roi Jean avec ses soldats , les comtes de Hollande, de Witte, de Chester, secondés par les chevaliers de fflopital et du Temple, font des prodiges de valeur pour arrêter l’impétuosité des Musulmans, et pour sauver la multitude dispersée des chrétiens.
Un grand nombre de croisés perdirent la vie dans cette journée ; le lendemain le clergé déplora dans ses chants lugubres ce jour de colère et de calamité, et remercia le ciel de n’avoir pas épuisé toutes les flèches de son courroux contre une armée (pii avait cédé au démon de la jalousie et de l’orgueil. On était d’ailleurs persuadé dans tout le camp que les anges avaient consolé ceux qui venaient de tomber sous le glaive des Sar^sins. Comme ce désastre arriva le jour de la décolation de saint Jean-Baptisle(i),une chronique contemporaine remarque à ce sujet que St. Jcaoivoulut avoir ce jourlà des compagnons de son martyre. Pour proclamer son triomphe , le sultan du Caire envoya les têtes des martyrs de la croix dans toutes ses provinces, et des liéraults d’armes annoncèrent dans les cités musulmanes que ceux qui voulaient avoir des esclaves, n avaient qu’à venir au camp de Damiette.
(i) Les deux relations que nous avons du siège de Damiette, parlent de ce combat qui eut lieu le jour de la décolation de saint Jean-Baptiste. (Voyez les extraits que nous en avons donnés dans la Bill, des Croise, voyez aussi l’historien des patriarches d’Alexandrie, extraits des buteurs arabes, §. 74. ) ~ 1
TOM. XII. 30
(•2HJ
Dans ce temps -là on vit arriver à l’armée chrétienne un saint personnage, appelé François d’Assisc ; sa réputation de piété s’était répandue dans le monde chrétien , et l’avait précédé en Orient. Dès sa plus tendre jeunesse, François avait quitté la maison paternelle pour mener une vie d?édification. Ün jour qu’il assistait à la célébration de la messe dans une église d’Italie, il fut frappé du passage de l’Evangile, où Notre Seigneur dit à ses disciples : Àe portez ni or, ni argent, ni autre monnaie , ni sacs pour le voyage , ni sandales, ni bâtons. Dès-lors François avait Vu en pitié toutes les richesses de ce monde, et s’était voué à la pauvreté des apôtres ; il parcourait les villes en invitant les peuples à la pénitence. Les disciples qui le suivaient , Gravaient le mépris de la multitude, et s’en faisaient une gloire devant Dieu ; lorsqu’on leur demandait d’où ils venaient , ils avaient coutume de répondre : JSous sommes de pauvres pénitens venus d' Assise.
François fut. attiré en Égypte par le bruit de la croisade et par l’espoir d’y faire quelque grande conversion. Le jour qui précéda la dernière bataille, il avait eu un pressentiment miraculeux de la défaite des chrétiens; François fit part de sa prédiction aux chefs de l’armce, qui l’écoutèrent avec indifférence. Mécontent des croisés, et dévoré du zèle de la maison de Dieu, il conçut alors le projet de faire triompher la foi par son éloquence et par les.seulcs armes de l’Evangile; il s’avança vers le camp ennemi, et se fit prendre par les soldats
sarrasins, quile conduisirent devant, le sultan. Alors îaitj» François d’Assise s’adressa à Malek -Kamel (1) , v et lui dit : « C’est Dieu qui m’envoie vers vous » pour vous montrer la voie du salut. » Après ces paroles, le missionnaire exhorta le Soudan (a) 4 embrasser l’Évangile il défia en sa présence tous les docteurs de la loi , et proposa de se jeter dans un bûcher allumé pour confondre l’imposture, et prouver la vérité de la religion chrétienne. Le sultan, étonné, congédia le zélé prédicateur, qui n’obtint rien de ce qu’il souhaitait ardemment -, car il ne Convertit pas le chef des infidèles, etne cueillit point la palme du martyre.
(1) Le continuateur de Guillaume de Tyr parle longuement- de l’entrevue de saint François d’Assise et de son compagnon avec le sultan du Caire. Saint François proposa d’abord au sultan de renoncer à Mahomet, sous peine de damnation éternelle.
(•1) « Li Soudan, nous transcrivons notre vieil historien, disl qu’il avoit archevesqnes et évesques de sa loi, et sans eux ne poiivoit-il ouir ce qu’ils «liraient. Les clercs (saint François et son compagnon) lui répondirent : Mandez les querre, et ils vinrent à lui en sa tente.... Si leur conta ce que li clercs lui avqienl dist. Ils répondirent : Sire, tu es épée de la loi.... Nous te commandons, de par Mahomet, que tu lor fasse la teste couper. À tant prirent congé, si s’en allèrent. Li Soudan demora et li dist clercs, dont vint li
sondan, si lors dist : Seignors, ils m’ont commandé, de par Mahomet, et de par la loi, que je vous fasse les testes couper; mais j’irai en contre le commandement, etc.» L’historien ajoute que le sultan leur fit donner des présens qu’ils refusèrent; qu’il leur fit servir à manger, et les renvoya h lost des chrestiens.
4219 Après celte aventure, saint François d’Assise revint en Europe, où il fonda l’ordre religieux des Frères Mineurs, qui ne possédaient d’abord ni j > églises, ni monastères, ni terres, ni troupeaux, et qui , répandus dans les provinces de l’Occident , travaillaient à la conversion des pécheurs. Les disciples de saint François portèrent quelquefois la parole de Dieu jusque chez les peuples sauvages; quelques-uns allèrent'en Afrique et en Asie, cherchant, comme leur maître, des erreurs à courba Itre.et des maux à souffrir; ils plantèrent souvent la croix de Jésus-Christ sur les terres des infidèles ; dans leur innocente croisade, ils répétaient ces paroles évangéliques : que la paix soit avec vous ; iis n’étaient armés que de leurs prières et n’aspiraient qu’à la gloire de mourir pour la foi.
Le printemps et l’été s’étaient passés dans des combats continuels, ét les croisés, quoiqu’ils eussent essuyé uue défaite, conservaient encore une attitude formidable. Les Musulmans avaient perdu l’espoir de triompher d’un ennemi qui résistait à tous les fléaux de la guerre et du climat. Un grand nombre de pèlerins profitèrent du passage de septembre pour retourner eu Europe , mais chaque jour il en venait d’autres ; on annonçait l’arrivée prochaine de l’empereur d’Allemagne qui avait pris la croix; cette nouvelle soutenait le courage des chrétiens; les Musulmans tremblaient d’avoir à combattre le plus puissant des monarques de l’Occident. Le sultan du Caire, au nom de tous les princes de sa famille, envoya des ambassadeurs
au camp des croisés pour leur demander la paix ; il 1 319 proposait d’abandonner aux Francs le royaume et la ville de Jérusalem, et ne se réservait que les places de Karak et de Montréal, pour lesquelles il offrait de payer un tribut. Comme on venait de démolir les remparts et les tours de la ville sainte, les Musulmans s’engageaient à payer deux cent mille dinars pour les rebâtir; ils promettaient encore d,e rendre tous les prisonniers faits sur les chrétiens depuis lj mort de Saladin (1).
Les principaux chefs de l’armée chrétienne furent rassemblés pour délibérer sur les propositions des Musulmans; le roi de Jérusalem, les barons français, anglais et hollandais, allemands, furent d’avis d’accepter la paix ; le roi de Jérusalem .rentrait par-là dans son royaume; les barons de l’Occident voyaieut finir une guerre qui les retenait depuis trop long-temps loin de leur patrie.
« En acceptant la paix, on atteignait le but de la » croisade, la délivrance des saints lieux.... Jjes » guerriers chrétiens assiégeaient Damiette depuis » dix-sept mois ;'le siège pouvait se prolonger en-
» core Beaucoup de croisés retournaient cha-
» que jour en Europe; chaque jour une foule de
(1) Sur la proposition de paix faite par le sultan du Caire, et sur les événemeus qui la précédèrent et la suivirent, sur la terreur du peuple Egyptien et la persécution des chrétiens, voyez les extraits des auteurs arabes, §■ 74, Bibliolh. des Croisades , tome 11, et le Mémorial Dci lJo~ testait de Reggio.
1219 » guerriers musulmans accouraient sous les dra-
» peaux des sultans du Caire et de Damas
» Lorsqu'on aurait pris Damiette, on serait’ trop » heureux de l’échanger contre le royaume de Jé- » rusalem.... Les Musulmans offraient de donner,
» avant la victoire , tout ce qu’on pouvait obtenir
» et désirer après la conquête Il n’était pas sage
» de refuser ce que la fortune venait offrir sans » combats et sans périls.... On devait éviter l’effu- » sion du sang, et penser que les victoires achetées » par la mort des soldats de ^a croix, n’étaient » point celles qui plaisaient le pliis au Dieu des n chrétiens.... »
Le roi de Jérusalem et la plupart des barons parlaient ainsi, et cherchaient à ramener à leur opinion les seigneurs italiens, et, la plupart des prélats que le cardinal Pélage entraînait dans un sentiment contraire; le légat du pape se regardait comme le chef de cette guerre ; il voulait la continuer pour prolonger sa puissance et se faire une grande renommée, u II ne voyait dans les propo- » sitions de l’ennemi qu’un nouvel artifice pour » retarder la prise de Damiette et gagner du n temps.... Les Sarrasins 11’offraient que des cam- » pagnes désertes et des villes démolies, qui re- » tomberaient en leur pouvoir... Ils ne songeaient » qu’à désarmer les chrétiens, à leur fournir un » prétexte pour retourner en Occident.. . Les choses ' » étaient poussées trop loin pour qu’on put s’ar- >1 rêter sans déshonneur.... Il était honteux pour » les chrétiens de renoncer à la conquête d’une
» ville qu’ils assiégeaient depuis dix-sept mois et 1219 » qui ne pouvait plus se défendre.... Il fallait d’a- » bord s’en emparer , on saurait ensuite ce qu’on » aurait à faire r maîtres de Damiette , les croisés n pouvaient conclure une paix glorieuse et re- » cueillir tous les avantages de la victoire.... »
Les motifs allégués par le cardinal Pélage n’étaient point dépourvus de raison ; mais l’esprit de parti et de faction régnait dans le conseil des chefs de la croisade. Comme il arrive toujours en de semblables circonstances, chacun formait son opinion non sur ce qu’il croyait utile et juste, mais sur ce qui lui paraissait plus favorable au parti qu’il avait embrassé,- les uns voulaient qu’on poursuivit le siège, parce que le roi de Jérusalem avait soutenu un avis contraire; les autres voulaient accepter la capitulation proposée , parce que cette capitulation était rejetée *par le légat du pape. L’armée chrétienne présentait alors un étrange spectacle. D’un côté on voyait Jean de Brieune et les guerriers les plus renommés se déclarer pour la paix; de l’autre, le légat et la plupart des ecclésiastiques demander avec chaleur la continuation de la guerre: on délibéra pendant plusieurs jours, sans que les deux partis pussent se rapprocher; et tandis que la discussion s’échauffait dans le conseil, les hostilités recommencèrent : alors tous les croisés se réunirent pour poursuivre le siège de Damiette.
Le sultan du Caire , abandonné par plusieurs de ses alliés, lit tous ses efforts pour ranimer le
1219 courage de son armée. Quelques soldats musulmans (1), profitant des ténèbres do la nuit, tentèrent de se jeter dans la place. Quelques-uns purent atteindre et franchir les portes ; le plus grand nombre lut surpris et massacré par les* croisés, qui veillaient sans cesse autour des murailles.
Les nouvelles que le sultan Malek-Kamel recevait de Damiette, devenaient chaque jour plus alarmantes. Les Musulmans eurent recours à toutes sortes de stratagèmes pour faire arriver quelques vivres à la garnison : tantôt on remplissait de provisions quelques sacs de peau, qu’on abandonnait au cours du Nil , et qui venaient flotter sous les remparts de la ville,- tantôt on cachait des pains dans des linceuls qui enveloppaient des cadavres, et qui, portés par les eaux, étaient arrêtés au passage par les assiégés. Ces stratagèmes ne lardèrent pas à être découverts par les clirétieps; alors la famine fit d’horribles ravages : les soldats, accablés par la fatigue , poursuivis par la faim , n’avaient plus la force de combattre et de garder les tours et les remparts. Les habitans , livrés au désespoir, abandon-
(1) Le continuateur de Guillaume de Tyr parle d’une tentative que firent les Musulmans pour jeter des secours dans Damiette. Ils profitèrent du moment où les chrétiens étaient endormis; le côté par lequel ils pénétrèrent dans la ville était confié à la garde du duc de Nevcrs, lequel ol grand, blasme et banni en fut hors de l’ost.
n aient leurs maisons et fuyaient une cité remplie t defutlèbres images. Plusieurs vinrent implorer la compassion des croisés. Le commandant de Damiette adressa au sultan du Caire un message dans lequel il déplorait la profonde détresse du peuple et des soldats ; il faisait parler Damiette ellemétne, qui exprimait en vers plaintifs ses chagrins et ses alarmes ; « O souverain de l’Egypte , n s’écriait la cité en deuil, si tu tardes à me » secourir, c’en est fait de ma puissance, c’en est » fait de ma gloire ; bientôt la croix va se dé- » ployer sur mes édifices en ruiues, et la cloche n des infidèles proclamera dans mes remparts » désolés le triomphe de l’Évangile (i). » Damiette et son commandant ne rcçurent^aucunc réponse à leur message lamentable ; en vain des plongeurs musulmans , s’avançant sous les eaux du Nil , s’efforcaient de pénétrer jusqu’à la ville, ils se trouvaient pris dans des filets tendus sur leur chemin ; et ceux qui les surprenaient de la sorte, étaient appelés , dans l’armée chrétienne , des pêcheurs d’hommes. Enfin toute communication fut interrompue ,• ni le sultan du Caire ni les croisés ne purent plus savoir ce qui se passait dans la place assiégée, où régnait le silence de la mort, et qui , selon l’expression d’un auteur arabe , n’était plus qu’«« sépulcre fermé.
(i) Le message en question était en vers : Makrizi nous l’a conservé , et M. Reinaud l’a traduit tout entier. ( Vovez }es extraits des auteurs arabes, §. /
1219 Le cardinal Pelage, qui avait prêché la guerre dans le conseil des princes, la poursuivait avec toute l’énergie de son caractère ; sans cesse il ranimait les croisés par ses discours; le camp retentissait chaque jour de ses prières 'a dressées au Dieu des armées. L’histoire nous a conservé plusieurs des belliqueuses oraisons que le préi^t récilait'sur le champ de bataille pour enflammer • le zèle et l’ardeur des guerriers chrétiens. Il prodiguait tourà-tour les promesses et les menaces de l’église; il avait des indulgences pour les périls, il en avait pour les misères que souffraient les croisés, pour tous les travaux qu’il leur commandait.
Quelques pèlerins infidèles se retirèrent alors •parmi les Musulmans, oubliant leur religion et leur patrie. D’autres, plus pervers, entreprirent de livrer aux Sarrasins les postes qui leur étaient confiés; mais le Dieu qui voit tout, disent les chroniques, découvrit leurs complots, et confondit les' déserteurs et les traîtres. Le légat et les chefs de l’armée, pour maintenir l’ordre et la discipline, invoquèrent tour-à-tour la sévérité des lois humaines et celle des lois divines (1). Un chevalier qui s’éloignait du lieu du péril, perdait ses chevaux et ses armes, était chassé honteusement de l’armée; un fantassin qui abandonnait son poste, un marchand ou une femme qui se mêlait dans les rangs sans combattre, était condamné à perdre la main
(1) Voyez, sur lus ordonnances militaires, le Memorial de Rcggio, Bibliuth. des Crois. , tome 1.
droite et tout ce qu’il possédait. L’excomrauni- iaig caliou fut prononcée contre tout homme, ou femme, préposé à Ja garde des pavillons, qui serait trouvé sans armes. Toutes ces mesures répandirent une crainte salutaire parmi les pèlerins, et l’histoire ne parle pas d’une seule infraction aux lois qui furent alors promulguées; aussi tous les stratagèmes des ennemis , toutes les tentatives du désespoir vinrent-elles échouer contre la surveillance active des chefs et la bravoure docile des soldats. ' Dans les premiers jours de novembre, tout était prêt pour un dernier assaut, des liera ults-d’armcs parcoururent le camp et répétèrent ces paroles : aiu nom du Seigneur et de la Vierge, nous allons attaquer Damiette ; avec le secours de Dieu , nous la prendrons'. Tous les croisés répondirent : Que la volonté de Dieu soit faite. Le légat traversa les rangs en promettant la victoire aux pèlerins; on préparait les échelles; chaque soldat apprêtait ses armes. Pelage avait résolu de profiter des ténèbres de la nuit pour une entreprise décisive. Quand la nuit fut avancée, on donna le signal; un violent orage grondait, on n’entendait aucun bruit sur les remparts ni dans la ville; les croisés montèrent en silence sur les murailles, et tuèrent quelques Sarrasins qu’ils y trouvèrent : maîtres d’une tour, ils appelèrent à leur aide les guerriers qui les suivaient, et, ne trouvant plus d’ennemis à combattre, ils chantèrent à haute voix : Kyrie eleison. L’armée rangée eu bataille au pied des remparts, répondit par ces mots : Gloria in excelsis. Le légat qui
4t« histoire des croisades.
commandait l’attaque , se mit aussitôt à entonner le cantique de la victoire, te Deutn laudamus. Les clievaliérs, les Templiers, tous les croisés accoururent. Deux portes de la ville , brisées à coups de haclie et consumées par le feu, laissèrent un libre passage à la multitude des assiégeans. Ainsi, s'écrie le vieil historien dont nous suivons le récit , Damiette fut prise par la grâce de Dieu (i).
Au lever du jour , les soldats de la croix , l’épée nue à la main , se disposait à poursuivre les infidèles dans leurs derniers rctranchcmens ; mais lorsqu’ils pénètrent dans les rues , une odeur infecte empoisonne l’air qu’ils respirent,- un affreux spectacle les fait reculer d’horreur. Les places publiques, les maisons, les mosquées, toute la ville était remplie de cadavres (2); la vieillesse, l’enfance, l’âge mûr.
(1) La prise de Damiette est racontée plus en detail par le Mémorial de Rcggio. que par Olivier. Le dernier (ixe cette prise au g novembre; le Mémorial au 5 du meme mois. Tous deux s’accordent à peindre de la même manière les calamités desliabitans. Le récit d’Olivier est ici plus détaillé. (Voyez les deux extraits, Biblioth. des Crois.)
Olivier porte le nombre des morts à quatre-vingt mille ; les auteurs arabes à vingt mille. Il est vrai que ceux-ci semblent ne parler que des Musulmans qui périrent les armes à la main.
(2) Ingredienlibus nobis fœlor intolerabilis , aspectus miserabilis ; morlui vivos occiderunt ,- vir et uxor, dominus et servas, paler et filius, se maluis fœtoribus interernerunt. Non solurn platœ erant mortuis p tente, sed in domibus et cubiculis et lectis jacebant defuncti ; extincto viro mulier
tout avait péri dans les calamités du siège. Damiette comptait, à l’arrivée des croisés, soixante et dix mille kabilans ; il n’en restait que trois mille des plus robustes, qui étaient près d’expirer et se traînaient, comme de pâles ombres, au milieu des tombeaux et des ruines.
Cet horrible tableau toucha le cœur des croisés , et mèla'un sentiment de tristesse à la joie que leur donnait la victoire. Les vainqueurs trouvèrent dans Damiette d’immenses richesses en épiceries , en diamans, en étoffes précieuses. Quand ils eurent pillé la ville, on aurait pu croire, dit un historien, que les guerriers de l’Occident venaient de conquérir la Perse , l’Arabie et les Indes. Les ecclésiastiques lancèrent les foudres de l’excommunication contre tous ceux qui détourneraient quelque chose du buiin; mais ces menaces n’effrayèrent point la cupidité des soldats; toutes les richesses trouvées dans la ville ne produisirent que deux cent
impolens surgere, sublevancli carens subsidio velsolationet putritudinem non ferens expiravit. Filins juxt'a palrem, val a con verso ; ancilla juxtà dominant, velvice versa , languore dejicians jacebat cxtincta , parvuli petierunt', panem, et non erat qui frangeret eis.* Infantes ad ubera matrum pendantes , inter amplexus morientium vocitabant y dclicali divites , inter aceivos tridei interierunt famé; de- Jicienlibus cibis, in quibus erant nutriti , pepones et allia , cepas et altilia , pisces et volalilia , et fructus arborutn , et olcra frustra desiderantes. Multitudo vulgi contracta vel molestiis diutius fatigata deficicns aruit. (J. Vitr., Il ht. Or., lib. ni.) %
il 19
mille écus, qui furent distribués à d’armée victorieuse.
Damiette avait une célèbre mosquée, ornée de six vastes galeries et de cent cinquante colonnes de marbre , surmontée d’un dôme superbe qui s’élevait au-dessus de tous les édifices de la ville; celte mosquée, où la veille les Musulmans éplorés invoquaient encore Mahomet, fut consacrée à la vierge, mère de Jésus-Christ. Toute l’armée chrétienne vint y remercier le ciel du triomphe accordé aux armes des croisés. Le lendemain, les barons cl les prélats s’y rendirent encore pour délibérer sur leur conquête, et, par une résolution unanime, donnèrent la ville de Damiette au roi de Jérusalem. Ou s’occupa ensuite du sort des malheureux liabitans qui avait échappé à la peste et à la famine. Jacques de Vitry, en décrivant les désastres de Damiette, en montrant l’horrible faim moissonnant toutes les familles pendant le siège, donne surtout des larmes aux petits enfans qui demandaient du pain à leurs parons décédés; le sort de ces petits enfans, qu’on trouva encore en vie, toucha le vertueux évêque clc Ptolémaïs, qui en fit acheter plusieurs pour leur donner le baptême et les faire élever dans la religion chrétienne. La pieuse charité du prélat ne put leur procurer que la vie éternelle, car ils moururent presque tous après avoir été baptisés. Tous les Musulmans qui avaient assez de force pour travailler, reçurent la liberté et du pain , et furent employés à nettoyer la ville. Tandis que les chefs veillaient sur une cité en deuil et s’oc-
eupaient <lc prévenir des calamités nouvelles, le ,21^ spectacle que présentait Damiette, et l'air empoisonné qu’on v respirait, obligèrent l’armée chrétienne de retourner dans son camp, et d’attendre le moment où la ville conquise pourrait être habitée sans danger.
Lorsque la nouvelle de la prise de Damiette se répandit en Syrie et dans la Haute-Egypte, tous les Musulmans saisis d’effroi coururent dans leurs mosquées, implorer leur prophète contre les ennemis de l’islamisme. Le sultan du Caire et le prince de Damas envoyèrent des ambassadeurs au calife de Bagdad, et le conjurèrent d’exhorter tous les vrais croyans à prendre les armes pour défendre la religion de Mahomet; Le calife vit avec douleur les calamités qui allaient tomber sur les princes de la famille de Saladin , mais d’autres dangers le menaçaient lui-même. Les hordes des Tartares étaient sorties de leurs montagnes, et après avoir envahi plusieurs provinces de la Perse , s’avancaient vers les rives de l’Euphrate. Le calife , loin 'de pouvoir secourir, fpar ses exhortations et ses prières, les ' Musulmans de la Syrie et de l’Egypte, invoquait leur secours pour défendre sa capitale et pour arrêter l’orage prêt à fondre sur tout l’Orient. Quand les ambassadeurs musulmans revinrent à Damas et au
Caire , leurs récits ajoutèrent de nouvelles alarmes à celles qu’inspiraient déjà les conquêtes des chrétiens.
Cependant les princes aïoubites n’hésitèrent point à réunir tous leurs efforts contre les croisés,
48o HISTOIRE DES CROISADES,
a 19 et résolurent entr’eux d’attendre un moment plus favorable pour défendre le chef de l’islamisme. Les nations musulmanes redoutaient plus l’invasion des chrétiens que celle des hordes de la Tartarie (1). Les conquérans que les peuples craignent le plus, sont ceux qui veulent changer les lois et la religion du pays conquis. Les Tartares, qui n’avaient point de mœurs et d’habitudes formées , prenaient celles des peuples vaincus ; les chrétiens ne faisaient la guerre que pour tout détruire et tout asservir. Déjà de riches cités, de grandes provinces étaient en leur pouvoir : tout avait changé de forme sous leur domination. Ainsi les princes et les peuples musulmans, depuis l’Euphrate jusqu’à la Mer-Rouge, oublièrent l’orage qui grondait sur la Perse , qui s’avançait lentement vers la Syrie, et résolurent de prendre les armes contre’ les croisés maîtres des rives du Nil. t
Après la prise de Damiette, les soldats musulmans qui défendaient l’Égypte avaient (Sabord été frappés d’ufie si grande terreur, que pendant plusieurs jours aucun d’eux n’osa paraître d citent les soldats chrétiens. Les guerriers égyptiens qui gardaient la forteresse de Tannis (2) , bâtie au milieu du
(1) CeSréüexions se trouvent dans un autëur arabe. (Voy. les extraits , Biblioth. des Crois., loin, n, §• 7 5.)
(a) C’est à la prise de Tannis que finit la relation d’Olivier, telle que Bongars l’a publiée. Georges Eccard l’a donnJc tout entière, c’est-à-dire jusqu’à la reddition do Damiette aux Musulmans. îüous avons analyse la première
lac Menialeh, abandonnèrent leurs remparts à l’approche de quelques croisés, et l’un des plus fermes boulevards de l’empire musulman tomba sans défense au pouvoir des Francs. Dès- lors les chrétiens purent croire qu’ils n’avaient plus d’ennemis sur les bords du Nil ; au milieu des rigueurs de l’hiver, plusieurs des pèlerins étaient retournés en Europe. Ceux qui restaient sous les drapeaux de la croisade , oublièrent les travaux et les périls de la guerre , et se livrèrent à la mollesse , à la volupté, à tous les plaisirs que leur inspiraient l’approche du printemps, le climat et le beau ciel de Damiette.
Dans les loisirs de la paix , ôn vit bientôt renaître les divisions qui avaient éclaté pendant la guerre; la prise de Damiette avait enflé l’orgueil du cardinal Pélage , qui dans l’armée chrétienne parlait en vainqueur et commandait en maître. Le roi de Jérusalem, dit à cette occasion le continuateur de Guillaume de Tyr ,fut mult ennuyé , parce que le légat avoit seigneurie sur lui , et avoit dcffendu quon ne Jist rien pour lui en Vost. Ce prince, mécontent, abandonna l'armée dont il n’était plus
et la seconde partie de cette relation dans la Bibliothèque dçs Croisades , tom. n. Pour les événemens ultérieurs, on peut consulter avec fruit un fragment de la chronique de Tours, qui a été publié pour la première fois dans le 18e. volume'des Historiens de France. Nous avons donné la traduction de ce fragment dans les Pièces justificatives de notre ae. vol.
TOM. III. ' 3l
48a HISTOIRE DES CROISADES.
aao lç chef, et une ville qu’on lui avait donnée, mai» qu'il ne gouvernait point (l).D ès-lors Pelage ne trouva plus pour ses prétentions ni de résistance ni de rivalité, et resta, selon l’expression des chroniques du temps, le sû'e de l’ost . On ne pouvait venir à l’armée chrétienne, ni s’en éloigner, sans une permission revêtue de son sceau. Ce qui acheva de soulever tpus les esprits, ce fut l’ordre qu’il donna de retenir au profit de l’Église les dépouilles de tous ceux qui étaient morts dans la croisade. Il appelait sans cesse les censures ecclésiastiques au secours de son autorité , et la moindre désobéissance était punie par l’excommunication. Cependant on voyait arriver chaque jour de nouveaux croisés , impatiens de signaler leur bravoure contre les Musulmans. Ce duc de Bavière , et quatre cents barons et chevaliers allemands, envoyés par Frédéric II , débarquèrent sur les bords du Nil. Peu de temps après, l’armée chrétienne reçut dans ses rangs des croisés de Milan, de Pise, de Gènes; des prélats et des
(i) Le roi Jean avait des droits au royaume d’ Arménie par sa fille; quand il arriva à Acre, dit le continuateur de Guillaume de Tyr , « si li firent aucunes gens accroire que sa famé voloit empoisonner sa fille, dont il tenoit le royaume; le roi fut mult dolent; si bâti sa famé de ses éperons, si que l’on dit quelle fut morte de cette bateure. » Ce trait prouve que Jean de Brienne était plus vif et plus emporté que ssaconduite avec le légat ne semble le faire croire.
La chronique que nous venons de citer ajoute qu’il cuit accablé de dettes , et qu’il ne pouvait rester en l’art k cause . de ses créanciers.
archevêques conduisaient la foule des défenseurs 1220 de la croix qui arrivaient de toutes les provinces de l’Allemagne, de la France et de l’Italie. Le souverain pontife n’avait rien négligé pour le succès de la guerre sainte; il envoyait au cardinal Pelage des vivres pour l’armée, et des sommes considérables, les unes tirées de son propre trésor (1), les autres offertes par la charité des fidèles de l’Occident. Le légat voulut profiter de tous les secours qu’il venait do recevoir; il proposa de poursuivre la guerre et de marcher contre la capitale de l’Egypte: le clergé adopta l’avis de Pelage; mais les chevaliers et les barons, qui ne pouvaient supporter son autorité , ne voulurent point l’accompagner dans sa nouvelle expédition ; c’est en vain • qu’il invoqua la puissance et la volonté du Saint- Siège ; le plus grand nombre des croisés, même les Italiens, refusèrent de lui obéir; et comme on alléguait l’absence du roi de Jérusalem ? il fut obligé d’envoyer des députés à Jean de Brienne, pour le conjurer de revenir au camp, et de reprendre le commandement de l’armée chrétienne.
Tandis ,que les croisés Testaient ainsi dans uai l’inaction, les Musulmans volaient âùx armes; les souvdtains d’Emesse, de Damas et de l’Armé-
(1) Il nous reste deux lettres qu’écrivit Honoré au légat Pelage, en lui envoyant les sommes dont nous venons de parler; elles nous ont paru très curieuses , et mériter une place dans les pièces justificatives qui accompagnent ce volume. .
iaai nie, les princes de Jlamah, de Balbec, de l’Ara»
< bie, rassemblaient de nouvelles armées. A p rès la prise de Damiette , le sultafl du Caire s’était retiré, avec ses troupes, dans le lieu où se séparent les deux brandies orientales du Nil': c’est là qu’il voyait- arriver chaque jour, sous ses drapeaux, les princes et les guerriers musulmans; il avait fait construire un palais au milieu de son camp , entouré de murs. Les Musulmans y avaient bâti des maisons , des bains , des bazars ; le’ camp du sultan devint bientôt une ville, qu’on appela Munsoura ( la Victorieuse) , et qui devait être cé- , lèbre dans l’histoire par la défaite et la ruiue des armées chrétiennes.
• Dès que le roi de Jérusalem fut revenu à Damiette, les chefs des croisés se réunirent en conseil pour délibérer sur ce qu’ils avaient à faire; le légal du pape ouvrit le premier son avis, et proposa de marcher contre la capitale de l’Egypte.
« Il fallait attaquer le mal dans sa soutce, et, pour » vaincre les Sarrasins, détruire le fondement de
» leur puissance L’Egypte leur fournissait
» des soldats, des vivres et des armes. En s’empa- » rant de l’Egypte, on les privait de toutes leurs
» ressources Jamais les soldats de la «roix
» n’avaient eu plus de zèle; les infidèles plus de
» découragement C’était trahir la cause com-
w mune que de perdre une si belle occasion
» Lorsqu’on attaquait un puissant empire, la pru- » dence ordonnait de ne mettre bas les armes » qu’après l'avoir renversé ; eu s’arrêtant après
» la première victoire, ou montrait plus de fai- iaai|
» blesse que de modération . Le monde chré-
» tien avait les yeux sur l’armée des croisés; il n’at- » tendait pas seulement, de leur valeur la déli- » vrance des saints lieux, mais la mort de tous les » ennemis de Jésus-Christ, la destruction de tous » les peuples qui avaient imposé un joug sacrilège
» à la cité de Dieu (i). »
Les évêques, les prélats, la plupart des ecclésiastiques applaudirent au discours du légat. Jean de Brienne , qui ne partageait point leur opinion , se leva, et,protestant de son dévouementà la cause i
de Jésus-Christ, il déclara d’abord à l’assemblée que personne n’était plus intéressé aux conquêtes des chrétiens en Orient que celui qui avait l’honneur d’être roi de Jérusalem. On était alors au mois
(i) Olivier Scholastique dit que Jean de Brienne revint à l’armée la veille du jgur où les croisés devaient se mettre eu marche pour le Caire. Il u’est pas probable cependant qu’on eùtprissans lui une résolution aussi importante, et qu’on ne pouvait exécuter sans son concours. Ni Olivier, ni la chronique de Reggio, ne parlent de la délibération qui eut lieu dan» le conseil; l’auteur arabe de Y Histoire des 'Patriarches d‘ Alexandrie , et l’uuteur de la Chronique de Tours, déjà citée, sont les seuls historiens qui nous fournissent quel* ques détails sur cette discussion; l’auteur arabe cite même les paroles du légat et du roi de Jérusalem. En donnant quelque étendue' aux discours prononcés en pareille circonstance, j’ai moins eu pour büt de répéter des paroles qui auraient été dites, que de peindre au vrai l’état des esprit», et de présenter les avantages et les périls de i expédition proposée. ( Voy, au reste le récit des ailleurs arabes , $. 76. )
de juillet , temps où les pluies du tropique commencent à inonder tous les pays qui sont au midi de l’Égypte. Jean de Brienne montra combien il était imprudent de remonter le Nil dans un moment où ce fleuve commençait à croître , et pouvait inonder les chemins qui conduisaient au Caire: « Connaisse!, ajoutait-il,
» tous les périls de l’expédition qu’on nous propose.
» Nous allons marcher sur une terre incounue , au » milieu d’une nation ennemie : vaincus , il ne nous » restera plus d’asile; vainqueurs, nos victoires ne » feront qu’affaiblir notre armée. S’il nous est fa- » cile de conquérir des provinces, il nous sera d peut-être impossible de les défendre. Les croi- » sés , toujours prêts à retourner en Europe, va- » lent mieux pour gagner des batailles que pour
a assurer la possession du pays conquis Sans
» doute qu’avec les soldats chrétiens nous ne crai- » gnons point les armées musulmanes qui se ras- » semblent de toutes parts; mais pour assurer notre ■ » salut , il ne nous suffira pas de vaincre nos enne- » mis, il faudra les détruire....; nous n’aurons pas » affaire à une armée, mais à tout un peuple ani- » nié par le désespoir. Tous les Musulmans vont » devenir autant d’intrépides soldats, impatiens » de verser leur sang sur le ’• champ de bataille;
» mais que dis-je? nous aurons moins à redouter » leur courage que leur timide prudence. Ils ne »■ manqueront pas d’éviter le combat, et d’atten- » dre que les maladies, la disette, la fatigue, la » discorde, l’incdhstance des esprits , le déborde-i
» ment du Nil, la chaleur du climat , Tiennent iaxi » triompher dé nos efforts et faire échouer toutes » nos entreprises. »
Jean de J^rienne fondait son opinion snr beaucoup d’autres motifs que lui fournissaient ses connaissances dans l’art de la guerre ; il termina son discours en disant : « que Damiette et Tanis suffi- >» saient pour contenir les peuples de l’Egypte;
» qu’il fallait reprendre les villes qu'on avait périt dues avant de songer à conquérir les pays qu’on » n’avait jamais possédés; qu’enfin on ne s’était » point réuni sous les drapeaux de la croix pour » assiéger Thèbcs, Babylone et Memphis, mais » pour délivrer Jérusalem , qui ouvrait ses portes » aux chrétiens , et dans laquelle on pouvait se » fortifier contre toutes les attaques dessin fidèles.»
La plupart des barons français, anglais et allemands, se réunirent au roi de Jérusalem, et virent comme lui plus de périls que d’avantages pour les chrétiens, dans l’entreprise proposée. Pelage n’é-f coûta leurs discours qu’avec une vive impatience.
Il répondit que la faiblesse et la timidité se couvraient souvent du voile de la prudence at de la modération; que Jésus-Christ n’appelait point à sa défense des guerriers si sages et si prévoyans, mais des soldats qui cherchaient les combats plutôt que des raisons, et voyaient la gloire et non les périls d’une entreprise. Le légat ajouta plusieurs motifs à ceux qu’il avait déjà donnésjgpt les exprima avec «ne grande amertume; enfin, entraîné par la* chaleur de la discussion, il menaça de l’anathème tous
jaat ceux qui ne partageraient pas son avis. La plupart des chefs , et le roi de Jérusalem lui-même, craignant d’être excommuniés , redoutant plus encore de voir leur bravoure exposée au moindre soupçon, cédèrent à la volonté opiniâtre de Pelage^ le conseil des barons et des évêques décida que l’armée chrétienne partirait de Damiette pour marcher contre la capitale de l’Egypte.
Celte armée, composée de plus de soixante et dix mille hommes, s’avança sur les rives du Nil. Elle s’étendait sur un espace de seize stades en longueur et de huit stades de large. Une flotte nombreuse remontait en même temps le fleuve, chargée de vivres, d’armes, de machines de guerre (t). L’armée chrétienne traversa Farescour çt plusieurs villages abandonnés par leurs habitans; tout fuyait à l’aspect des croisés , qui croyaient ne trouver aucun obstacle à leurs victoires, et célébraient d’avance la conquête de Memphis et du Caire. Le légat du pape s’applaudissait de la résolution qu’il avait dictée aux chefs de l’armée ; plein de confiance dans une prédiction accréditée parmi les pé-
(1) Le continuateur de Guillaume de Tyr donne quelques de'tails sur la marche des chrétiens vers le Caire , et sur les malheurs qu’ils eurent à essuyer ; il nous apprend que les prisonniers chrétiens qui se trouvaient au Caire, essayèrent alors de briser leurs fers , et furent sur le point de s’em- . parer de la ville.- Les £tails qu’il donne sur les désastres de l’armée chrétienne, sont assez d’accord avec le récit d’Ol*. vier Scholastique et celui des auteurs arabes,
lerins, le présomptueux cardinal se flattait déjà qu’il 122 1 allait abaÿxe le culte de Mahomet et faire triompher dans tout l’Orient la religion de la croix (1).
, Sans livrer un seul combat, l’armée chrétienne arriva à l’extrémité du Delta, jusqu’à l’angle formé par le bras du fleuve qui descend vers Damiette et le canal d’Âschmoun , dont les eaux s’écoulent dans • la mer du côté de l’Orient. Les Sarrasins campaient sur la rive opposée du canal , dans la plaine de Mansoura ; .les croisés s’arrêtèrent en deçà du $ canal , et leur flotte jeta l’ancre dans le voisinage. , . ,
Le souverain de Damas, les princes d’Àlep, d’Emcsse, de Bosra, conduisant de nombreuses troupes , s’étaient mis en marche pour venir au secours de l’Egypte (2). Dans toutes les cités , des liéraults d’armes parcouraient les rues en répétant à haute voix ces paroles : Ordre d tout Musulman de prendre les armes sous peine de perdre la vie , et tous ceux qui ne couraient pas
(1) Les historiens latins parlent d’un livre qui fut trouvé dans Damiette, lequel prédisait la destruction de la loi de Mahotact par un homme venu d’Espagne. Le légat, qui était né dans ce pays, se flattait de remplir cette^prédiction. ( Yoy. la chronique de Tours, recueil des Iiist. de France,
. tom. xyiii.)
(2) Les auteurs arabes donnent des détails curieux sur les préparatifs des Musulmans et sur les' mesures que prit alors le sultan d’Egypte pour arrêter les progrès de l’invasion des croisés. (Voyez au tome n de la Bibhoth. des Croisades , §. •jS. )
4 go HISTOIRE DES CROISADES,
nai au-devant du glaive des chrétiens, tombaient sous le fer des bourreaux. Pour satisfaire aux besoins de la guerre, d’énormes, tributs étaient imposés auxhabitans, et la prison ou la mort punissait la résistancè des pauvres comme des riches. Tout ce que l’Egypte renfermait de vivres, d’armes, do munitions de guerre , tout ce qu’elle avait d’hommes capables de combattre prenait la route de Mansoura. Cependant Makk-Ktynel n’osait se mesurer avec les croisés , et redoutait leur audace accoutumée à se jouer de tous les périls. Le bruit de l’arrivée de Frédéric et de l’approche des Tartares, la multitude méiée de leurs défenseurs, donnaient aux princes musulmans de continuelles alarmes , et leur faisaient désirer de terminer une guerre qui épuisait leurs ressources , consumait leurs forces, et ne leur offrait pas même dans la victoire le dédommagement de tant d’efforts et de sacrifices.
Des ambassadeurs vinrent proposer la paix aux chefs de l’armée chrétienne : les Musulmans offraient à leurs ennemis, s’ils consentaient à déposer désarmés, de leur rendre tout le royaume de Jéru— * salem (i). Jean de Brieuneet la plupart des barons >
(i) Au sujet de la propositidn que fit le sultan du Caire de rendre le royaume de Jérusalem pour Damiette, le continuateur de Guillaume de Tyr rapporte l’opinion de Philippe-Auguste, auquel on racontait le refus des croisés. « Quant li roi Felippeoi dire qu’ils povoient avoirun royaume pour une cité* si les tint à fous et à muzars, quant ils ne 1«* faisoient. »
qui rayaient les difficultés et les périls de l’expédi- «aj tion commencée, écoutèrent avec autant de surprise que de joie les propositions des infidèles, et n’hésitèrent point à les accepter; mais ils n’avaient . plus aucun pouvoir dans l’armée. Le légat, qui exerçait une autorité absolue, et qui rêvait sans cesse des conquêtes , prit des dispositions pacifique^ pour un effet de la crainte, et ne songea ¥ ’à combattre un ennemi qui demandait grâce.
Les ambassadeurs revinrent au camp des Musulmans annoncer que les chrétiens refusaient la paix :
Jeur récit excita l’indignation, et l’indignation releva les courages. Le sultan du Caire ne songea plus qu’àse défendre; son camp prenait chaque jour un aspect plus formidable (i)^ bientôt un terrible auxiliaire, auquel Pelage ne songeait point , devait protéger les infidèles' contre leurs ennemis , et les faire triompher sans combats et sans périls. *
Tout le pays retentissait du bruit des clairons et des trompettes; en-deçà comme au-delà du canal, on ne voyait au loin que des casques, des boucliers et des lances. La chronique de Tours fait ici une description curieuse de l’armée chrétienne. « Les Romains, dit-elle , au milieu des- » quels se trouvait le légat , ne cessaient d’étaler » leur orgueil ; les Espagnols et les Gascons , de
(1) Ibn-Giouzi et Ibn-Férat donnent des details curieux sur la marche des princes de Syrie qui venaient au secours de l’Égypte. (Voy. les auteur* arabes, Biblioth. des Crois., tom. n, 5- 75. )
» faire entendre leur babil facétieux ; les Allemands, » de montrer l’entêtement de leur caractère ; la » milice des Français , qu’on reconnaissait à leur » modestie , à la simplicité de leurs mœurs et » à l’éclat de leurs armes , s’était réunie autour » du roi de> Jérusalem avec les Templiers et les » Hospitaliers, et se tenait loin du bruit et des » clameurs Jpnujours prête à repousser les atta- » ques des Sarrasins ; les Génois , les Pisans, les » Vénitiens, les croisés de la Pouille et de la Si- » cile , campaient sur le rivage , chargés de la » garde des vaisseaux. » Dans l’état d’inaction où restait l’armée , plusieurs se lassèrent d’une guerre où Ton ne livrait point de batailles; d’autres crurent qu’on n’avait^plus besoin de leurs secours; quelques-uns, plus prévoyans ; craignirent de prochains revers; plus de dix mille croisés abandonnèrent le camp et retournèrent à Damiette (1).
D’armée chrétienne était depuis plus d’un mois en présence de l’ennemi, attendant toujours le signal des victoires qu’on lui avait promises. Enfin l’accroissement des eaux du Nil vint troubler l’imprudente sécurité des soldats de la croix , et fournit à leurs ennemis les moyens de les attaquer avec succès. La flotte musulmane, qui n’avait pu remonter le Nil par Damiette ,
(1) Nous n'avons pour guides , dans cette partie de notre récit, que le continuateur de Guillaume de Tyr, Olivier Scholastique et la chronique de Tours. Les auteurs arabes nous fournissent quelques details interessans et véridiques.
tantôt transportée par terre, tantôt s’avançant dans des canaux , entra dans le fleuve en face de Baramoun (i). Dès - lors toute communication se trouva interrompue entre Damiette et le camp des croisés. La plupart des vaisseaux des chrétiens furent pris par les infidèles. L’armée chrétienne manquait de vivres et n’avait plus de moyen de s’en procurer. Elle ne pouvait plus marcher vers le Caire ; les chefs , s’étant assemblés en conseil, délibérèrent sur le parti qu’ils avaient à prendre. Après une longue délibération, on donna le signal de la retraite ;rmais tandis que 'l’ar- ! niée , à l’entrée de la nuit, se préparait à partir, la
(i) Pour tous les details de. localités , nous renvoyons à la carte qui accompagne cette histoire , et surtout au récit de* auteurs arabes, §. ’jG. M. Reinaud, par une étude suivie des écrivains du temps, est parvenu à lever le* nombreuses difficultés qui hérissaient cetle partie des croisades. Ou ne peut mieux se faire une idée de l’obscurité qui régnait a cct égard , qu’en considérant les erreurs de personnes qpi , telles que M. Hamaker, out le plus étudié la matière. Au sujet des canaux dont il est ici question, M. Hamaker , au lieu de les faire couler à l’occident du Nil , les a placés à l’orient. Que l’on songe aux cbangemens qui se sont opérés en Egypte depuis les croisades , aux côtes qui ont été englouties par les eaux de la mer, à celles qui se sont nouvellement formées par les alluvions du Nil, aux canaux qui sè sont comblés, à ceux qui ont été de nouveau ouverts par la main des hommes ; que l’o« songe surtout à l’imperfection de nos cartes géographiques, et l’on sera plus porté à apprécier l’utilité de ces auteurs arabes qu’on lisait si peu, et qui sont si exacts quand ils parlent de leur pays.
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liai multitude imprudente mit le leu aux pavillons, et les Sarrasins furent avertis par la lueur des flammes. Un grand nombre de pèlerins qui avaient bu le vin qu’on ne pouvait emporter, accablés par l'ivresse, se traînaient avec peine ou restaient endormis sur les chemins. La plupart des croisés, marchant au milieu des ténèbres, prenaient des routes différentes et s’égaraient dans des campagnes inconnues. Trois cents prêtres, après en avoir obtenu la permission du légat , se précipitèrent dans des navires , mais ils périrent presque tous ; ils reçurent , dit la chronique de Tours, la palme du martyre, et Dieu commença ainsi par son sanctuaire.
Au lever du jour, l’armée chrétienne vit accourir la cavalerie musulmane, qui la pressait sur l’aile droite et cherchait à la pousser dans le Nil. Sur les derrières de l’armée se précipitait une multitude d’Éthiopiens , à la couleur noire, et dont l’alïreuse nudité était un sujet d’effroi. La bravoure du roi Jean, des chevaliers du Temple et de J’Hôpital , arrêta l’impétuosité des Musulmans, et les soldats d’Ethiopie, pressés par le glaive, se jetèrent dans le fleuve, semblables , dit Olivier, à une troujffc de grenouilles qui sautent dans les marécages. Mais la nuit suivante, tandis que l’armée chrétienne prenait un peu de repos, le sultan du Caire fit lever toutes les écluses, et l’eau du Nil coula sur la tête de ceux qui dormaient. Bientôt on vit reparaître les Éthiopiens , avides du sang des croisés. Le désordre se met dans l’armée, qui ne peut se ranger en bataille ; la multitude des Sar-
« rasins occupait les lieux élevés; les soldats chré- iaat liens erraient au hasard cifcns la plaiue, poursuivis par les flots débordés , et par un ennemi auquel on venait de refuser la paix.
Dans cette extrémité, le roi de Jérusalem et les principaux chefs des croisés envoyèrent plusieurs de leurs chevaliers aux Sarrasins pour leur proposer le combat? mais ceux-ci ne furent ni assez importions ni assez généreux pour accepter une proposition inspirée par le désespoir. Les chrétiens étaient épuisés de faim et de fatigues; la cavalerie , enfoncée dans la vase, ne pouvait avancer ni reculer. Les fantassins avaient jeté leurs armes; les bagages de l’armée flottaient sûr les eaux; on n’entendait plus que des gémissemens et des plaintes.
« Lorsque les guerriers francs, dit un historien » arabe, ne virent plus dèvant eux que la mort,
» leurs âmes tombèrent dans l’avilissement, et » leurs dos se courbèrent sous la verge du Dieu à qui toute louange appartient. »
Pelage dut sentir alors toute l’étendue de sa faute ; on pouvait approuver son projet de marcher sur le Caire ; mais ce projet, pour être exécuté , avait besoin d’un chef habile qui méritât l’amour et la confiance des croisés. Le légat présomptueux dédaigna tous les conseils et ne prévit aucun des obstacles ; il conduisait une armée pleine de mécontens; il avait révolté tous les chefs par son orgueil, et ceux à qui il avait confié tous ses secrets le trahirent (i).
(i) Imbert, maréchal du Temple, confident du légat ,
tir/> HISTOIRE DES CROISADES.
,3ii Au milieu des cris et des plaintes de l’armée â laquelle il avait promit la victoire , Pelage fut obligé de négocier la paix , et sa fierté s’abaissa jusqu'à implorer la clémence des Sarrasins. Des V ambassadeurs chrétiens, parmi lesquels on remarquait l’évêque de Ptolémaïs, allèrent proposer aux: vainqueurs une capitulation; ils offraient de rendre la ville de Damiette, et demandaient, pour l’armée chrétienne, la liberté de retourner en Palestine. Les princes musulmans s’assemblèrent en' conseil • pour délibérer sur la proposition des croisés. Les uns étaient d’avis d’accepter la capitulation; les autres voulaient que tous les chrétiens fussent faits prisonniers de guerre. Parmi ceux qui proposaient les mesures les plus rigoureuses, se faisait remarquer le prince de Damas, implacable ennemi des Francs. « On ne pouvait faire un traité, disait-il, » avec des guerriers sans humanité et sans foi. On » devait se rappeler leur barbarie dans la guerre, » leurs trahisons dans la paix.... Ils étaient armés < » pour ravager les provinces , pour détruire les ci- » tés, pour renverser le culte de Mahomet.... » Puisque la fortune mettait entre les mains des ' » vrais croyons les plus cruels ennemis de l’isla-
» misme et les dévastateurs de l’Orient, on devait ' » les immoler au salut des nations musulmanes, et
» profiter de la victoire pour effrayer à jamais tous » les peuples de la croyance d’Issa. »
passa thcz les Sarrasins avec tous ceux qu’il puf entraîner dans sa désertion. (Voy. OUv., Biblioth. des Crois., t. n. )
La plupart des princes et des émirs, animés par 12a le fanatisme et la vengeance , applaudissaient à ces d'iscôùrs violens. Le sultan. du Caire, plus modéré, et sans doute aussi plus, prévoyant que les autres, chefs, redoutant toujours l'arrivée de Frédéric, l’invasion desTartares, et peut-être aussi l’abandon de ses alliés , celui de ses propres soldats , com*battit l’opinion du prince de Damas, et proposa d’accepter la capitulation des chrétiens. « Tous les » Francs n’étaient- point dans cette armée qu’on » pouvait retenir prisonnière; d’autres croisés » gardaient Damiette et pouvaient la défendre.
» Les Musulmans avaient soutenu un siège de dix- » huit mois; les chrétiens pouvaient résister aussi » long-temps.... Il était plus avantageux, pour les » princes de la famille de Saladin, de rentrer dans » leurs cités, que de retenir quelques-uns de leurs « ennemis dans les, fers.... Si l’on détruisait une » armée chrétienne, l’Occident, pour venger .la » honte et la défaite de ses guerriers , allait envoyer » en Orjent d’innombrables légions.... On ne de- > vait pas oublier que les provinces musulmanes h étaient épuisées ; qu’on avait employé toutes » sortes de violences pour se procurer de l’argent,
» pour lever des troupes.... D’autres ennemis que » les chrétiens piaintenant désarmés , d’autres pé- » rils que ceux auxquels on venait d’échapper, j» pouvaient bientôt menacer la Syrie et- l’Ên gypte,... Il était sage (i) de faire la paix dans le
(r) La chronique d’Ibn-Férat donne quelques détails sur TOM. ni. v 3a *
4yB HISTOIRE DES ÇROISAJÆS.
1^51 » moment même, pour ee préparer à (le? .combats » nouveaux , à des guerres plus cruelles geut- » être que celle qu’on venait de faire, et qui •» av{iit un terme si glorieiix pour les Musul- » mans. » . . . •
Le discourt de Malelo-Kamel ramena les princes de sa famille à des sentimens .de modération. La capitulation fpt' acceptée j le sultan du Caire en- \oy& son propre fils au camp des chrétiens , pour gage de sa parole. Le roi de Jérusalem, le duc de Bavière, le légat da pape et les principaux chefs de l’armée chrétienne, se rendirent au çamp des Sarrasins et restèrent en otage jusqu’à l’accomplis- , semeut du traité (ï).
Lorsque' les députés de 'l’armée prisonnière vinrent à Damiette, Ct qu’ils annoncèrent le désàstre et la captivité des chrétiens , leur récit arracha des larmes ù la foulé des croisés qui arrivaient
ce conseil des princes musulmans.' (Yoy. les extraits des auteurs arabes, §. 76.) Les historiens occidentaux .n’en parlent point. Il est fâcheux que Jacques de Vitri, qui fut envoyé ait camp des Musulmans pour proposer la capitulation, ait gardé le plus profond silence sur une circonstance si importante. Nous avons remarque plusieurs fois qjic les historiens arabes, lorsque les Musulmans éprouvaient des * revers, se contentaient de dire : D ieu est grand, que Dieu maudisse les chrétiens. On retrouve- le même inconvénient dans les historiens occidentaux, qui se taisent presque toujours lorsque les chrétiens sont vaincus.
(î) Ces détails se trouvent dans la chronique de Tours citée plus haut, et dans le récit des auteurs arabes.
« : livre xn. 4W
alors de J’Ocçident. Lorsque ces mêmes députés m annoncèrent que la ville devait être rendue aux infidèles; la plupart des Francs ne purent retenir leur indignation > et refusèrent de reconnaître un traité si honteux pour les soldats de la croix.
Les uns voulaient retourner en Europe, et se préparaient *à déserter les drapeaux dé la croisade; les autres couraient vers les remparts, s’emparaient des tours et juraient de les défendre (i).
Peu* de jours après, de nouveaux • députés vinrent annoncer que le roi' de Jérusajcm et les autres chefs- de l’armée allaient livrer ‘Ptolémaïs aux- Musulmans , si l’on refusait de rendre Da>mielte. Pour acheyer de vaincre l’opiniâtre résistance de ceux qui voulaient défendre la ville, et qui reprochaient à l’armée prisonnière la honte deé chrétiens, ils ajoutèrent que cette armée , dans sa déîaite;, avait obtenu un prix digne de ses premiers exploits, et que les Sarrasins s’éiaient en- . gagés à restituer la véritable croix du Sauveur, tombée au pouvoir de’Saladin à la bataille de Tibériade (a). Les plus ardens des pèlerins cédèrent enfin aux prières des députés*; alors le peuple et les
. (i) La chronique de Toursdécrit avec beaucoup de détails la confusion qui régnait alors dans Damiette. Les Italiens et les Allemands rie voulaient pas rendre la ville; les Grecs , les Syriens , les Français étaient d’un avis contraire. ( Voy. l’extrait de cette chronique dans les pièces justificatives de ce volume. )
(a) On a vu dans le livre précédent qiic les chrétiens ,
5oo HISTOIRE DES CROISADES.
,aat soldats se répandirent dans la ville, pour y enlever tout ce qu’elle renfermait de richesses , tandis que- le clergé, pousse par le désespoir , brisait dans les églises les autels et les images des saints , qui allaient être exposés aux outrage^ des infidèles. C’est au milieu de la douleur générale et des plus violons désordres que Damiette fut renA
due aux Sarrasins. •« • ■ •
Cependant l’armée 'chrétienne avait pèrdil ses tentes et ses bagages; elle avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits dans une plaine couverte des eaux du Nil. La faim, les maladies , l’inonckt- Uon, allaient la faire périr tout entière. Le roi de Jérusalem , qui se trouvait alors au camp des Sarrasins, informé de l’horrible détresse des chrétiens, alla conjurer Malek-Kamel de prendre pitié de ses ennemis désarmés. Le continuateur de Guillaume de Tyr, qui nous sert ici de guide dans notre récit-, rapporte, dans son vieux langage , l’entrevue touchante de Jean de Brienne et du sultan d’Égypte. « Le roi s’assit devant le- Soudan et se mist à » plorer ; le Soudan regarda le,.roi qui ploroit, et i) lui dist : Sire, pourquoi plocea-vous ? — Sire (l),
en prenant Constantinople, crurent y. trouver cette même croix enlevée -par les Musulmans à Tibériade. On a peine à suivre dans les chroniques du temps tout ce qui est dit sur la vraie croix : peut-être en existait-il divers morceaux de divers côtés. C’est ce que disent certains chroniqueurs, et ce qui expliquerait la variété des opinions à cet égard.
(i) Nous n’avons chargé, dans ce passage, que les ex-
• LIVRE XII. 5oi
» j’ai raison , répondit le roi, car je vois le peuple mi » dont Dieu- m’a chargé, périr au milieu de l’eau , » et mourir de faim. Le Soudan eut pitié de ce n qu’il vit le roi plorer ; si plora aussi ; lors envoya ?* trente mille, pains as pauvres et as riches ; ainsi » leur envoya quatre jours de suite. »’
. Malek-Kamel fit fermer les écluses, et la plaine çcssa bientôt d’être inondée. Lorsque Damiette eut été rendue aux Musulmans, l’armée chrétienne commença à faire sa retraite (t). Les croisés, qui devaient. la liberté et la vie aux Sarrasins, traverseront la ville qui leur avait coûté tant de combats
pressions qui ont vieilli et sont devenues inintelligibles, comme le mot de Dcx au lieu de Dieu, le mot de l’eee au lieu de 1 eau.
(r) Il nous reste une lettre qu’Olivier avait écrite au sultan, pour le convertir et l’engager à rendre aux direliens le royaume de Jérusalem. Dans cette lettre, Olivier remercie le sultau de l’humanité qu’il a montrée envers les croisés, enveloppés par les Sarrasins et par l’inondation du Nil. -a Vous avez, lui dit-il, comblé nos otages de. tous les » biens dont l’Égypte abonde ; vous nous avez envoyé » chaque jour vingt ou trente mijlc pains, avec des four- » rages; vous ave» préparé un pont, et fait sceller les che- » mins que l’eau avait rendus impraticables; vous nous » avez fait garder comme la prunelle de vos yeux ) lors- >v qu’une bête de .somme était égarée, vous donniez des » ordres pour qu’elle fût reconduite à son maître; vous » avez fait transporter à vos dépens les malades et les in- » firmes; .èt , ce qui est plus généreux encore , vous avez «•défendu, sous des peines terribles, qu’on insultât les » chrétiens par des paroles et même par des signes. »
by Cpoglç .
>a2, et do travaux, et quittèrent les rivages du Nil, où, quelques jours auparavant , ils juraient de faire . triompher la cause de Jésus-Christ. Ils emportaient tristement la vraie croix , dont ils auraient dû sus1pecler l'authenticité etla découverte, puisqu’elle n’or pérait plus de prodiges et qu’elle n’était plus, pour eux le signal do la victoire. Le sultan d’Égypte les avait fait accompagner par un de scs frères; chargé de pourvoir à tous leurs besoins; sur la route. Les chefs des Sarrasins étaient impatiens de voir partir une armée qui avait menacé leur empire; ils pouvaient ^ peine croire à leur trioin- • phe, et quelques alarmes se mêlaient sans doute à la pitié que leur inspiraient des ennemis Vaincus.
On avait fait a Ptolémaïs des réjouissances p6ur les victoires des chrétiens sur les bords du Nil; on croyait déjà voir les saints lieux délivrés ettl’cmpire des Sarrasins détruit. Le retour de l’armée fit succéder le deuil et la consternation à la sécurité et à la joie. Dans tputes les villes musulmanes, on célébra la délivrance de l’Égypte par des fêtes publiques; les chants des poètes comparaient le sultan du Caire au prophète Mahomet , dont la religion triomphante dominait sur de vastes contrées soumises autrefois aux lois de Moïse et do Jésus -Christ. Son frère le prince de Khelat, appelé Moussa ou Moïse, était comparé au législateur des Hébreux, dont la verge miraculeuse avait appelé les vengeances du Ciel sur les ennemis d’Israël, et suscité enfin contr’eux la colère des
. LIVRE XII. 5o3
flols (i). L’Égypte cependant, an milieu de ces hymnes de triomphe, était encore plongée dans la désolation. Les Arabes bédouins, par ordre du sultan, avaient ravagé toutes les provinces voisines du théâtre de la guerre. Tous cfiux qui se. livraient à l’iudùstrie, et qu’on soupçonnait d’avoir de l’or, avaient été persécutés et dépouillés; les terres les plus fécondes étaient devenues stériles; les riches étaient devenus pauvres ; dans celte calamité générale, les chrétiens ne devaient point être épargnés ; qn leur enleva leurs biens , on les précipita dans les cachots*, plusieurs perdirent la vie , et ce qui fut pour eux le plus grand sujet d’affliction , on ferma leurs oratoires , on démolit leurs églises.
Tels furent les premiers résultats d’une croisade décidée dans un concile, prêcliée au nom du Saint-Siège dans le monde chrétien, et dont les préparatifs avaient occupé l’Europe pendant plusieurs années.
Chacune des croisades précédentes avait un ob-
(i) Ces particularités, et beaucoup d’autres’ .que nous sommes obliges .d’omettre ici , se trouvent dans le récit des auteurs arabes. On y çite les cliauts des fav.orites des princes musulmans , et les vers des poètes. Le sultan du Caire se piquait de faire des vers; il écrivait lui - même ses lettres en vers ; ceux qui lui écrivaient croyaient devoir faire de mémo. Pour tous ces details , nous renvoyons uux traductions de. M. Iteioaud. ( Voyea les auteurs arabes, Bibliothèque Ses Croisades, tom. u ,
’5o4 HISTOIRE DES CROISADES.
, jet distinct, une marche facile à suivre, et .n’était remarquable que par de .grands exploits ^otr de grands revers. Celle dont nous parlons maintenant , • et qui doit embrasser encore un espace de vingt années, se mêle à*tant d’événemens divers, à tant d’intérêts opposés, à tant de passions étrangères aux guerres saintes, qu’elle ne présente d’abord qu’un tableau confus, et que l’historien, sans cesse occupé de faire connaître les révolutions de l’Orient et de l’Occident , peut avec raison être accusé d’avoir, comme l’Europe chrétienne, oublié Jérusalem et la cause de Jésus-Christ. ' .
En lisant le douzième livre de cette histoire, on s’aperçoit qu’on est déjà loin du- siècle qui vit naître les croisades et qui fut témoin de leurs progrès éclatans. Si onTapproche cette guerre de celles qui l’ont précédée, il est facile de voir qu’elle a un caractère différent non seulement dans la manière dont elle fut conduite, mais dans les moyens qu’on employa pour enflammer le zèle des chrétiens et leur faire prendre les armes.
Lorsqu’on a vu les incroyables efforts des papes pour armer les peuples de l’Occident, on s’étonne d’abord du peu de succès qu’obtinrent leurs exhortations , leurs menaces et leurs prières. On n’a qu’à comparer le concile de Clermont, tenu par Urbain, avec le concile de Latran, présidé par Innocent. Dans le premier, les plaintes de Jérusalem excitent les sanglots de tout l’auditoire ; dans le second , mille objets différens viennent occuper l'attention des pères de l’Eglise, qui s’expriment sans
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émotion et sans donléur sur les malheurs de la mi Terre Sainte. A la voix d’Urbain, les chevaliers, les barons, les ecclésiastiques jurèrent tous ensemble d’aller combattre les infidèles; le concile devint tout-à-coup une assemblée d’intrépides guerriers : il n’en fut pas de même du concile de Latfan , où personne ne prit la croix et ne fit éclater •ce vif enthousiasme que le pape voulait réveiller *dans tous les cœurs.
Nous avons fait- remarquer, dans notre récit,que' les prédicateurs de la guerre sainte permettaient aux pèlerins de se racheter de leur vœu en payant une somme d’argçnt; cette manière d’expier ses péchés parut une innovation scandaleuse ; et i’in- . dulgence des missionnaires de la croisade; qui dispensaient ainsi du pèlerinage ceux qui avaient pris la croix, leur fitperdre quelque chose de leur ascendant.
Ils n’éLaient plus, comme- auparavant, les envoyés du eiel ; la multitude ne leur prêtait plus le don des miracles ; quelquefois ils se trouvèrent obligés d’employer les menaces et les promesses de l’Eglise pour attirer des auditeurs à leurs sermons; souvent même le peuple cessa de les regarder comme les interprètes de l’Evangile, et ne vit, en eux , que les percepteurs des deniers du Saint-Siège. Ce trafic des privilèges de la croisade, achetés au poids de l’or , dut arrêter l’essor, des passions généreuses , et confondre, dans l’esprit des chrétiens, les choses de la terre avec les pensées qui viennent du ciel.
On trouve une autre différence remarquable dans la prédication de cette croisade : le refus d’ admet-
5o6 niSTOIRE DES CROISADES,
tre les grands coupables sous la bannière de la croix 3 l’étonnement que causait aux chevaliers chrétiens l’enrôlement de la foule obscure du peuple dans la sainte milice, suffisent pour marquer un changement dans les mœurs et dans les opinions des croisés. Lie sentiment de 1 honneur, qui tient à l’amour de la gloire, et tend à établir des distinctions parmi les hommes, semblaitavoir prévalu sur le sentiment purement religieux qui ins^pire l’humilité, reconnaît a tous les. chrétiens des droits égaux , et confond le repentir avec la vertu. La croisade, où l’on n’admeltait que les hommes dont on estimait la bravoure et' la conduite, cessait,'en quelque sorte, d’être une guerre véritablement religieuse , et commençait a ressembler aux guerres ordinaires, dans. lesquelles les eliels sont les maîtres de choisir leurs soldats»
• L’enthousiasme des guerres saintes ne se réveillait plus que par intervalles, comme un feu près de s’éteindre; les peuples avaient besoin d un grand événement, d’une circonstance extraordinaire, de l’exemple des princes pour s’armer contre les infidèles ; les subtilités des théologiens, qui voulurent tout soumettre ù leurs discussions , contribuèrent à refroidir ce qui restait de cette ardeur pieuse et guerrière que, jusqu’alors , il avait fallu modérer et contenir dans.de justes bornes. Un disputa > dans les écoles, sur la question de savoir dans quel cas un chrétien était exempt d’accomplir son vdeu; quelle somme il fallait payer pour se racheter d’une promesse faite -à Jésus-Christ; si certains exercices
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LITRE XII. Smj
de piété suffisaient pour remplacer le pèlerinage ; si un héritier devait remplir le serment d’un testateur; si le pèlerin qui mourait en allant à la croisade, avait plus de mérite, .aux yeux de Dieu, que celui qui mourait à son retour; si la femme pouvait so croiser saris- le consentement de son mari, et le • mari sans le consenteriicnt de sa femme, etc. (i) Du moment que toutes cés questions furent solennellement discutées-, que sur plusieurs points les avis furent partagés parmi les théologiens, l’enthousiasme, qui ne raisonne point, s’affaiblit devant la froide raison des docteurs', et les pèlerins parurent moins céder aux transports dHin sentiment généreux qu’à la nécessité do remplir un devoir et de. suivre une règle établie.
Au milieu des prédications et des préparatifs de cette croisade, l’Europe ôlfre un spectacle nouveau qui a dû vivement frapper l’attention des observateurs éclairés, c’est une croisade d’enfans. Ceux qui cherchent a expliquer- le cœur humain par les évéïlemcns historiques , ne trouvent aucun phénomène semblable dans l’histoire ancienne et moderne. On ne pouvait plus ranimer l’enthousiasme des croisades, et lout-à-poup la timide enfanoe est appelée à donner l’exemple. Ou a pu remarquer que loràqqe les passions et les opinions qui dominent les sociétés tendent à s’affaiblir, il
0) La plupart de ees questions se trouvent rapportées dans le chapitre de l’ouvrage' du jésuite Gretzer, qui a pour litre : De cruce. . *
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5o8 HISTOIRE DES CROISADES,
s y mole souvent quelque chose de singulier el de bizarrç, qui atteste leur discrédit ou leur décadence , et montre les vains efforts tentés pour leur rendre la force et la vie.
Dans cette sixième croisade, les chrétiens ne réunirent jamais tous leurs efforts contre les infidèles ; aucun esprit d’ordre ne présida û leurs • entreprises ; les croisés , qui ne tenaient leur n issiou que de leur zèle, ne partaient qu’au gré de leur volonté et de leur fantaisie ; les uns . revenaient en Europe sans avoir combattu les Sarrasins; les autres abandonnaient les drapeaux de la croisade après une victoire ou une défaite, et de nouveaux croisés étaient sans cesse appelés, pour défendre les conquêtes ou répaver les fautes de ceux qui les avaient précédés. Quoique dans cette croisade l’Occident eût compté plus de cinq cent mille guerriers partant pour la Palestine ou pour l’Égypte, les bords du Jourdain et du Nil virent rarement de grandes armées. Comme les croisés ne furent jamais réunis en grand nombre, ils n’eurent à éprouver ni la famine; ni les fléaux qui avaient moissonné les armées des premiers, défenseurs de la croix; mais s’ils éprouvèrent moins de revers , s’ils furent plus disciplinés, on peut dire aussi qu’ils ne montrèrent point cette ardeur et ces vives passions que les hommes se communiquent entr’eux, et qui prennent un nouveau.degrc’ de- force et d’activité au milieu d’une multitude assemblée pour la même cause et sous les mêmes drapeaux.
En plaçant le théâtre de la guerre eu Egypte ,
4 LIVRE XII. 5og
les chrétiens n’eurent phi s sous les yeux, comme , dans la Palestine, les monumens et les lieux révérés qui pouvaient leur rappeler la religion et le Dieu pour lequel ils allaient combattre; ils n’avaient plus devant eux et autour d’eux le lleuve du Jourdain , le Liban, le Thabor , la montagne de Sion , dont l’aspect frappait si vivement l’imagi nation des premiers crt)isés.
Dans les autres croisades, les papes s’élaient contentés d’exciter l’enthousiasme des pèlerins et d’adresser au ciel des prières pour les conquêtes des croisés; dans cette guerre, les chefs de l’église voulurent diriger toutes les expéditions, et conduire, parleurslégats, les opérations uiililairesdes armées chrétiennes. L’invasion de l’Égypte avait été décidée dans le concile de Latran, sans qu’on eût écouté les avis des plus habiles guerriers. Lorsque les hostilités eurent commencé, on vit les envoyés du pape présider à tous les événemens de la guerre ; par leurs ambitieuses prétentions, autant que par leur ignorance, ils affaiblirent la confiance et l’ardeur des soldats de la croix ; ils perdirent tous les fruits delà victoire, et firent naître une fâcheuse rivalité entre le pouvoir spirituel et le pouvoir tem-
Si dans la croisade précédente l’expédition des soldats chrétiens contre la Grèce , n’avait pas procuré à l’Occident de grands avantages, ello illustra du moins les .armes des Vénitiens et des Français. Dans la guerre que nous venbns de raconter, les chevaliers et les barons qui prirent la
5 io HISTOIRE DES CROISADES,
laai cro*x > «'ajoutèrent rien à4eur gloire et à leur renommée. Les croisés, qui purent revoir leur patrie , n’y rapportèrent que le souvenir des plus honteux désordres. Un grand nombre d’entr’eux, revenus en Europe, ne montrèrent à leurs compatriotes que les fers de leur captivité et les maladies contagieuses de l’Orient. , •
Les historiens que nous avons suivis ne parlent point des ravages de la lèpre parmi les peuples de l'Oc- , ' cidcut; mais le testament dc«Louis VIII (i), monument historique de cette époque, atteste l’existence de deux mille léproseries dans le seul royaume de Frauce -, ce spectacle douloureux dut être un sujet d’eflroi ppur les plus fervens des chrétiens , et désenchanter à leurs yeux ces régions de l’Orient où , jusque-là, leur imagination n’avait vu que des prodiges et des merveilles.
Le siège de Damiette ne fut point cependant sans gloire, et peut être comparé, pour sa durée et pour la, résistance qu’éprouvèrent les croisés, au siège si célèbre de Ptolémaïs. Toutefois l’Orient ne vit alors ni de grands princes ni de grands capitaines ; et comme le légat et les ecclésiastiques dirigeaient presque seuls la croisade, les combaltans montrèrent plus de" dévotion que d’enthousiasme belliqueux. En célébrant l’entreprise hardie, mais malheureuse, de quelques guerriers chrétiens qui attaquèrent Damiette du
(i) Louis VIII moürut en 1226, peu d’années après l’expédition dès chrétiens en Égyp4e,
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côte da fleuve, ua chroniqueur, témoin oculaire , ajoute que ces guerriers n’étaîïent pas de ceux dont le ciel devait p/otéger lés armes, car le seid.amour de la gloire 1rs portait à combattre. Cette réflexion de l’historien nous fait voir quds sentimens animaient la plupart des croisés (l).
lies miraoles, les visions célestes se mêlent sans cesse dans les chroniques contemporaines, au récit *-desévénemens du siégé. Les historiens n’oublient ni les jeunes ni les processions ordonnés par le clergé, ni les prières. prononcées à h^ute voix suç le champ dè bataille j leur relation, est $aqs cesse interrompue par dos maximes pieuses ou des citations de l’Écriture ) et lorsqu’arrivés au dérnier assaut livré à la ville , ils nous, montrent l’armée chrétienne précédée de ses prêtres et chantant sur les remparts . et' au pied des remparts le? cantiques de l’Église, leur récit semble bien moins nous oflïir la description d’un, combat que 'lo spectacle d’une cérémonie religieuse. ... ...
Parmi les peuples qui combattaient alors sous les drapeaux de la croix r l’histoire doit distinguer les pèlerins de Cologne et ceux.de la Frise et de la Hollande. En mémoire des glorieux travaux de cette guerre, Frédéric II , reçut chevalier Guillaume, comte de Hollande, et permit aux habitans de Harlem d’ajouter une épée d’argent aux quatre étoilés peintes sur leur étendard. Dans la capitale de la
(i) Celte réflexion est d’Olivier Scholastique, qui la ré- • pète souvent.
5 iu HISTOIRE J)E5 CROISADES,
isui Frise , l’usage s’était conservé jusqu’aux temps modernes, de porter en procession l'imagé du vaisseau qui avait rompu la chaîne du £ïil. Deux cloches, provenant du butin fait dans la ’croisada; et suspendues au haut d'urte tour, retentissaient chaque soir pour . rappeler les- exploits des Frisons et des Hollandais, pendant le siège de Damiette (1).
Un des traits caractéristiques du temps dont nous parlons, c’est l’esprit de prosélitismè poussé jusqu’à l’excès-, et l’extrême confiance des fidèles dans le don de persuasion accordé à l’Église'. Nous avons vu le pape* Innocent -envoyer dés ambassadeurs et des messages aux princes musulmans de la Syrie, persuadé que les infidèles eux-mêmes ne résisteraient point à ses exhortations apostoliques. Nos lecteurs ont remarqué avec quelle pieuse audace saint François d’ Assises avait bravé la présence et le -glaive des Sarrasins, n’ayant pour sauvegarde et pour appui que le bâton des pèlerins et les paroles de l’Évangile. Il nous reste -■-L *
(i) Jean de Leyde , qui rapporte ce fait , dit que les petits vaisseaux portés en procession étaient terminés eu scie, pour rappeler que la chaîne du Nil fut brisée par une scie attachée à un navire du comte de Hollande. M. Hamaker nous apprend , dans son mémoire sur le s.iége de Damiette, que les cloches dont nous parlons ici , ou d’autres qui les ont remplacées , sonnent tous, lc$ soirs , et que les navires avec une scie ornent encore aujourd’hui les voiftes dit principal temple de Harlem. Voyez pour plus de détails la dissertation de M.Jlamaker, page 8a et suivantes. ....
une lettre (i) fort curieuse, adressée au sultan du Caire , par Olivier Scholastique , après la reddition de Damiette et la défaite des chrétiens. Cet ecclésiastique , qui réunissait les lumières de son temps à une grande simplicité do cœur, avait plus de foi dans la puissance de ses raisonnemens que dans les prodiges de la bravoure. Cette ardeur de convertir les Musulmans , tenait sans doute à une conviction profonde des vérités de l’Evangile ; mais on peut dire qu’elle tenait aussi à cet orgueil né dans les controverses de l’école , pour qui les disputes théologiques étaient de véritables combats , et qui se persuadait chaque jour davantage que Dieu avait promis de soumettre le monde aux argumentations et aux subtilités des docteurs.
Une dernière réflexion achèvera de faire connaître l’époque que nous venons de décrire : parmi les abus qu’on fit alors de l’esprit des croisades, et les malheurs qu’elles entraînèrent après elles , on ne peut oublier les guerres civiles et religieuses dont la France et plusieurs contrées de l’Europe furent le théâtre. Le désir violent de réunir tous les hommes par les liens de la foi orthodoxe, dut souvent leur mettre les armes à la main. Dans leurs expéditions en Orient, les chrétiens s’étaient familiarisés avec l’idée d’employer la force et la violence pour changer les cœurs et les opinions.
(1) On peut lire cette lettre d’Olivier à la suite de sou Histoire du siégé de Damiette , dans la Collection de George Ekknrd.
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nai Comme on avait fait long-temps la guerre aux infidèles, on voulut aussi la faire aux hérétiques ; on s’arma d’abord contre les Albigeois , ensuite contre les païens de la Prusse, par la meme raison et de la même manière qu’on s’était armé contre les Musulmans.
Les écrivains modernes ont déclamé avec une véhémence éloquente contre ces guerres désastreu- , ses; mais long-^emps avantlesiècleoùnous sommes, l’église avait condamné les excès d’un aveugle fanatisme. Saint Augustin, saint. Ambroise, les pères des conciles avaient enseigné dès long-temps au monde chrétien qu’on ne détruit point l’erreur par le glaive, et qu’on ne doit point prêcher aux hommes les vérités de l’Evangile au milieu des menaces et des violences de la guerre. «
La croisade contre les Prussiens nous montre tout ce que l’ambition, l’avarice, la tyrannie ont de plus cruel et de plus barbare ; le tribunal de l’histoire ne saurait juger avec trop de sévérité les chefs de cette guerre, dont J es ravages et les fureurs se prolongèrent pendant plus d'un siècle ; mais, tout en condamnant les excès des conque rans de la Prusse, il faut convenir des avantages que l’Europe put retirer de leurs exploits et de leurs victoires. Une nation séparée de tousles autres peuples, par ses mœurs et ses usages, cessa d’être étrangère à la république chrétienne. L’indusLrie , les lois, la religion , qui marchaient à la suite des vainqueurs pour adoucir les maux de la guerre , répandirent leurs bienfaits parmi des hordes sauva-
g es. Plusieurs villes florissantes s’élevèrent du sein 1M, des forets, et le chêne de Romové (i) , à l’ombre duquel on Immolait des victimes humaines, fut remplacé par des églises où l’on prêcha la charité et les vertus de l’Evangile. Les conquêtes des Romains furent quelqüefois plus injustes, leurs guerres plus barbares; elles offraient moins d’avantages aumonde civilisé , et cependant elles n’ont point cessé d’être l’objet de l’admiration et des éloges de la postérité.
La guerre des Albigeois fut plus cruelle et plus malheureuse que la croisade dirigée contre les peuples de la Prusse ; les missionnaires et les guerriers outragèrent, par leur conduite, toutes les lois de la justice et de la religion qu’ils voulaient faire triompher. Les hérétiques usèrent souvent de représailles envers leurs ennemis ; de part et d’autre on s’arma du fer des meurtriers et des bourreaux ; de part et d’autre l’humanité eut à déplorer les plus coupables excès. . ,
En parcourant les sanglantes annales du moyen âge, on s’afflige surtout de voir des guerres entreprises et poursuivies au nom d’une religion de paix , tandis qu’on trouve à peine un exemple de guerres religieuses chez les anciens et sous les lois du paganisme (a). On doit croire que les peuples
(i) La ville de Tli orn fut bâtie à la place d’un chêne consacré par les Prussiens.
(a) On pourrait citer, parmi les Grecs, la guerre sacrée, entreprise pour les terres qui appartenaient au temple de Delphes; mais, en relisant l’histoire de cette guerre, il sera
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5,6 HISTOIRE DBS CROISADES,
modernes et ceux de l’antiquité ont eu les mêmes passions; mais, chez les anciens, la religion entrait moins avant dans le cœur de l’homme et dans l’esprit des institutions sociales. Le culte des faux dieux n’avait aucun dogme positif; il n ajoutait i ien à la morale, il ne prescrivait point de devoirs aux citoyens; il n’était point lié aux maximes de la législation, et se trouvait en quelque sorte en dehors de la société. Lorsqu’on attaquait le paganisme, ou qu’on changeait quelque chose au culte des feux dieux, on ne blessait point profondément les affections , les mœurs, les intérêts des sociétés païennes. Il n’en était pas de même du christianisme, qui , surtout au moyen âge, se mêlait à toutes les lois civiles, rappelait à l’homme tous ses devoirs envers la patrie, s’unissait à tous les principes de l’ordre social. Au milieu de la civilisation naissante de l’Europe , la religion chrétienne se trouvait confondue ave o, tous les interets des peuples; elle était en quelque sorte le fondement de toute société; elle était la société elle-même : on ne doit donc pas s’étonner que les hommes fussent disposés a se passionner pour sa défense. Alors tous ceux qui se séparaient de la religion chrétienne, se séparaient de la société ; et tous ceux qui rejetaient
facile de voir qu’on ne se battait point pour un dogme ou pour une opinion religieuse , comme dans les guerres qui , chez les modernes, ont eu la religion pour motif ou pour prétexte.
les lois de l’église, cessaient par-là de reconnaître ixsi les lois de la patrie. C’est sous ce point de vue qu’il faut considérer les croisades des Albigeois et des Prussiens, qui étaient oioins des guerres religieuses que des guerres sociales.