III. Du territoire des Vénitiens dans l’empire
Nous avons vu que les Vénitiens s’assurèrent une portion considérable des terres conquises; ils y établirent deux espèces de petites souverainetés , les unes dépendant immédiatement de la république, les autres confiées à des seigneurs italiens ou grecs , imitant dans les concessions les hiérarchies et les dépendances féodales , telles que les barons français les avaient adoptées ; Constantinople et les grandes villes maritimes vformèrent des exceptions, et les portions qui avaient été attribuées aux Vénitiens, changées en véritables factoreries , furent soumises à des bails qui géraient les affaires de la république.
Outre la portion de territoire tombée de plein droit entre les mains de la république, la première acquisition que firent les Vénitiens fut celle de l'île de Candie , qu’ils achetèrent du marquis de Monferrat; les Vénitiens la mirent dans les mains de Marc Sanudo et de Ravain Carcerio. On proclama dans Venise, à Constantinople, que
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tous les citoyen* qui voudraient armer à leurs frais et s’emparer de quelques-unes des îles de l’Archipel , la république les y autorisait, et qu’ils posséderaient ces petites souverainetés nouvelles comme des fiefs et des dépendances de la république; en conséquence de ces permissions de courre sur l’ennemi , la mer de la Grèce fut couverte de navires; Marc Dandolo et Jacques Viaro-se saisirent de Galipoli, dans le détroit des Dardanelles ; Marc Sanudo des îles de Naxos, de Paros et de Milo, que ses successeurs possédèrent long-temps sous le titre de ducs de Naxos. Marc Dandolo prit l’île d’Andros ; André et Jérôme Ghili celles de Théonon , Sciros et Micone ; Pierre Zustiani celle de Céa; Philreole Navagies celle de Lemnos.
En même temps, le nouveau duc de Venise, Pierre Zano , envoya une armée navale contre l’île de Corfou , alors habitée par des pirates pisans et génois ; l’île fut soumise. Le duc des Vénitiens la peupla d’une colonie de citoyens , et elle devint ainsi un des boulevards de la république. La flotte s’empara encore des îles de Céphalonie et deZante, qui furent confiées à un seigneur français, vassal de la république.
La situation particulière des terres qui appartenaient à la république , les mettait à l’abri des -vicissitudes de la fortune ; comme elles consistaient presque toutes en des îles ou des territoires maritimes , il s’ensuivait que les Grecs ayant peu de vaisseaux , ne pouvaient lutter avec la maîtresse des mers. Pendant la durée de l’empire de Bisance, les Vénitiens ne perdirent que Durazzo et une portion des terres de l’Esclavonie , que leur arracha Théodore Coranène, un des vaillans princes grecs qui défendaient l’indépendance- de leurs ancêtres.
Lors de la prise de Constantîtîople par les Grecs, la puissance des Vénitiens commença à décliner; ils per-
dirent leurs privilèges et leurs comptoirs dans cette cité. Les Pisans, et surtout les Génois , leurs rivaux , qui déjà s’étaient emparés de Pile de Rhodes , remplacèrent les factoreries vénitiennes dans la capitale et ses dépendances ; des guerres éclatèrent sur tous les points maritimes, et particulièrement dans Pile de Nègrepont. Les Génois, favorisés par les Grecs, s’emparèrent successivement des îles de Chio , Nègrepont , et de quelques autres petites villes de l’Archipel j mais les Vénitiens ne perdirent leurs importantes possessions dans les iles de la Grèce, que par suite des ravages des Turcs, qui emportèrent, dans des temps plus ou moins modernes , la plupart de ces positions maritimes.
Pour revenir maintenant à la forme de gouvernement de ces comptoirs , il est facile de s’en faire une idée par les statuts municipaux que les républiques de Pise , Venise et Florence , envoyaient à leurs colonies , et dont la plupart ont été imprimés vers le milieu du XV*. siècle ( 1 468- 1 475). Ces statuts confiaient presque tous les pouvoirs à l’élection, sauf le bail , désigne pat le doge , et qui représentait la république; l’administration de la justice était confiée à des magistrats dont les attributions ont servi de modèle aux juridictions plus perfectionnées des consuls dans l’étranger; les peines criminelles y sont en général d’une extrême sévérité ; les transactions commerciales excitent principalement l’attention du législateur ; c'est un code complet qui, comme le consulat de la mer des Catalans, n*a pas toujours été dédaigné par les rédacteurs de nos lois nouvelles sur les transactions maritimes et les opérations du commerce.
Les Vénitiens eurent quatre bails ou podestats à Constantinople , ce furent : Marin Zeno , Nicolas Tripolo, Marin Michiel , Marc Granidigo ; il eut aussi six générations de
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ducs de Naxo : Marc Sanudo , Guillaume Sanudo , Jean délia Carceri, Jacques Crespo, François Crespo; cinq comtes de Céphalonie : Léonard de Tocco , Charles de Tocco , Charles de Tocco II*. , Charles de Tocco III*., Léonard de Tocco II*. ; un seigneur de Nègrepont : Ravain délia Careci ; un seigneur de Corinthe : Reignier Acciaroli ; enfin, cinq citoyens de la même famille succédèrent aux Othon de Laroche dans le gouvernement d’Athènes.
Souveraineté et Achaïe et de Morée .
Tandis que l’empire des Francs à Constantinople s’agrandissait par la conquête , une expédition partie de l’Occident venait augmenter les possessions des Latins dans la Grèce. Les comtes de Champlitte et de Dijon , de la maison des comtes de Champagne, ayant appris que les croisés s'étaient établis dans la Romanie, fondant partout des seigneuries , résolurent d’agrandir leur patrimoine par l’acquisition de quelque terre. L'aîné, Hugues de Champlitte, resta A la tête de la famille; Guillaume, le plus jeune des frères, rassembla ses hommes d’armes et un petit nombre de guerriers qui offrirent de l’accompagner en qualité de bannerets , et à la condition que chacun d’eux pourrait se créer un fief de famille. On se réunit en un banquet ; et l’aîné des comtes de Champagne s’adressant à Guillaume, lui dit : « Cher frère, puisque je reste ici, prends tout l’argent qui est dans noire trésor et tout ce que nous avons en commun , et pars avec mes vœux et ceux de toute notre famille ; j’espère en la bonté de Dieu qu’il te fera réussir. »
Avant son départ, Guillaume de Champlitte avait signé de son scel la charte suivante : « Moi , Guillaume de CHam-
plitlc , vicomte de Dijon , je fais savoir à tous présens et à venir, que , prêt à entreprendre le voyage d’oufre-iner , je donne à Dieu et aux solitaires d’Hauterive , pour le rej>os de mon âme et de celle de mes ancêtres , les vingttrois sous et demi de Dijon qu’ils me doivent pour le cens des vignes qu’ils possèdent dans le territoire de Mirande; je donne en même temps aux mêmes solitaires le plein usage de toutes mes forêts. Les témoins de cette charte sont le frère Pons Cellier , de l’ordre de Cîteaux 5 Robert de Farsde, mon chapelain , et mes hommes d’armes. Fait l’an de l'incarnation du Sauveur mccii. »
Le Champenois et ses compagnons partirent donc; et après s’être pourvus à Venise des objets nécessaires à leur voyage , arrivèrent dans la Morée, à quinze lieues environ de Patrns , où ils établirent immédiatement un château fort bâti en brique.
De toutes les provinces de l’empire de Constantinople , la Morée avait le mieux conservé les mœurs antiques de la Grèce glorieuse ; les Moraïtes , et en général les habitans du Péloponèse, avaient gardé quelque chose de l’indépendance de leurs ancêtres ; et gouvernés par un système municipal , sorte de république morcelée, ils opposèrent une plus longue résistance aux guerriers francs. La Morée comptait alors douze places fortes ou villes considérables: Patras, Corinthe, Argos, Naplion, l’onlicos, Arcadia, Coron, Calamata , Modon , Nicli , Lacedemonia et Monobaria.
Les Francs dirigèrent d’abord leurs armes contre Patras. Après une longue résistance la ville leur ouvrit ses portes. Les guerriers du Champenois apprirent alors des Grecs qui connaissaient le pays, que la plus belle contrée de la Morée était du coté d’Andravida (l’emplacement de
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l’ancienne Cylcène (i). La ville d’Andriva était ouverte de tout» parts , sans être défendue ni par des tours ni par des murailles. Or, quand les liabitans virent s’approcher les Francs s’avançant bannières déployées , ils sortirent grands et petits, tenant dans les mains des croix et des saintes images, et ils se soumirent au chef champenois.
Maîtres d’Andravida wles Francs résolurent de marcher sur Corinthe. Tandis que les vaisseaux vénitiens côtoyaient le rivage, 1« Champenois (a)traversait Vostitza (3). Corinthe obéissait alors à Léon Sgure , né à Napoli de Rornanie , ctqui, snivant Nicétas-Choniates, dans sa Viede Baudouin, avait succède à son père dans la tyrannie de cette cité. Léon Sgure , maître d’Argos , de Corinthe et de Clube , avait épousé Eudoxie, fille de l’empereur Alexis et veuve de Murzuphe. Sgure résolut de se défendre contre les Francs. Ceux-ci dressèrent des trébucliets, lancèrent des flèches, et bientôt ils furent maîtres de la ville. Le tyran se retira dans la citadelle. Après la prise de la ville, aussitôt la trompette retentit dans les camps ; les héraults d’armes proclamèrent que tous les Grecs qui voudraient reconnaître le Champenois , obtiendraient des honneurs et des bienfaits ; que ceux qui résisteraient seraient traités comme des vaincus. Les communautés, les riches Grecs accoururent en toute hâte pour profiter de ces promesses ou éviter
(l) Le père Lequin, dans son Oriens chriatianua , nomme cette cité indifféremment Andravitza ou Andravilla. M. Pouquevillc a ru à Andravilla, des balles comme dans plusieurs villes des provinces en France.
(a) Dans la chronique grecque de Guillaume de Champlitte, on lit toujours 6 Kstfriravtez;.
(3) L’antiqne Ægium (suivant M. Pouquevillc, torn. ni, pag. 55i. et suiv.), où sc réunirent les chefs grecs pour l’expédition de Trojos. Elle devint ensuite la cité où se rassemblait la diète des Achéens.
ÊC t A1RCISSEMENS. 555
l’effet de ces menaces; ils jurèrent donc fidélité au Champenois , et celui-ci leur fit l'accueil le plus gracieux.
Pendant que ce Taillant prince poursuivait ses conquêtes, Geoffroi de Villeliardouin, neveu du sénéchal historien , était jeté par la tempête au port de Modon , et s’emparait de plusieurs places de la Morée, d'accord avec un Grec du pays ; mais après la mort de son nouvel allié, Geoffroy de Yilleliardouin , en mésintelligence avec son successeur , vint trouver le marquis de Montferrat à Napoli de Remanie. Ce prince lui offrit des fiefs moyennant l’honnnage ; mais Geoffroy préféra s’associer aux conquêtes de Guillaume de Cliamplitte. Ils marchèrent ensemble sur Argos. Cette cité considérable , qui , suivant le chroniqueur de la Morée (i), s’étend dans la plaine comme une tente déployée , ne résista que peu de jours; les Francs attaquèrent la ville , et les bannières des chevaliers champenois flottèrent bientôt sur les remparts. On y apprit une triste nouvelle : Léon Sgure , renfermé dans la citadelle de Corinthe , s’était précipité sur la ville après le départ des«chevaliers chrétiens ; il avait égorgé les malades et les blessés; l’étendard des Grecs avait remplacé le gonfanon des comtes de Cliamplitte. Les Francs retournèrent à Corinthe, oà ils trouvèrent le marquis de Montferrat. Le comte de Champlitte se déclara son vassal , et reçut en fief la manse d’Athènes (2) , c’est-à-dire les terres et la cité. Celui qui commandait alors dans Athènes avait le titre degrand sire ( megaskir). Boni face concéda encore au Champenois trois manses dans l’Epire. Le seigneur d’Athènes était de Bourgogne, comme nous l’avons dit; il s’ap-
(1) Pag. 117.
(a) I<> manie , dans la signification féodale , équivaut au manoir. (Y o j. DuoaDge , V°. Mania. )
Digiti
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pelait Othon de la Roche; plus tard il prit le titre de duc; les
trois seigneurs des ma uses de l’Epire étaient de Vérone en Lombardie ; on présume qu’ils étaient des familles Rabani et Millioni. Après ce pacte féodal , le marquisde Monlferrat prit congé de scs nobles vassaux j Geoffroy de Yilleliardouin demeura près du Champenois. Geoffroy dit alors aux chevaliers : « Vous pressez en vain les citadelles de Corinthe et d’Argos , mieux vaudrait s’emparer du pays plat et sans défense situé entre Fatras et Coron. » Les guerriers francs applaudirent à son avis et se mirent en marche dans les terres. Ils arrivèrent à Andravida , et le maréchal de Villehardouin fit aussitôt assembler les chefs de la cité et leur dit : «Archontes, mes amis, voyez ces troupes , voyez l’éclat extérieur dont leur chef est environné; vous, mes amis, vous n’avez aucun soldat , aucun chef qui puisse vous secourir ; venez, faisons donc un traité qui puisse sauver vos campagnes du pillage, vous qui êtes des hommes sensés et ne pouvez manquer d’avoir de l’influence sur les autres Grecs qui sont tous vos parens , vos amis ou vos compagnons , préparez leurs esprits , et engagez -les à se soumettre de bonne volonté. » Les Grecs saluèrent le sénéchal et l’envoyèrent dans les campagnes avec une charte de Guillaume de Champlitte, scellée de son sceau, et annonçant que tous ceux qui se soumettraient à lui , conserveraient leur patrimoine. De toutes parts on vint donc reconnaître le Champenois aux conditions suivantes : les fils de famille conserveront leurs droits héréditaires ; les hommages et les avantages militaires devaient être répartis dans la même proportion ; le surplus appartenait de droit aux Francs; quant aux habitans des campagnes, ils conservaient leurs propriétés; six des principaux Grecs et six des barons francs s’occupèrent du partage des terres, suivant les conventions. Au même temps on réso-
lut do diriger les soldats et les flottes du côté de Ponticos(i), Arcadia (a), Coron et Calamata (3). Toutes ces cités se rendirent aux guerriers francs; on conserva aux liubitans leurs privilèges et leurs propriétés. Sur ces entrefaites, arrivèrent des messagers de la Champagne; le comte demanda tout aussitôt des nouvelles de sa famille. Ceux-ci tout consternés lui dirent les larmes aux yeux : « Apprends, Seigneur, que le comte de Champagne, ton frère aîné , est mort ; tous les bannerets ainsi que toutes les communautés de cette contrée , qui est ton héritage , désirent vivement que tu retournes en toute hâte. » Le comte demanda avis, et tous les seigneurs lui conseillèrent de retourner en France. Alors le Champenois s’adressa au sire Geoffroy de Yillehardouinetlui dit: « Ce serait une ingratitude à moi , et je m’attirerais le blâme des hommes si je ne cherchais pas à vous récompenser de vos bons services; je vous donnedonc en toute propriété Calamata et Arcadia, et voilà l’anneau d’or de vassalité. Je vous prie en outre de tenir le pays que j’ai conquis dans la Morée, à titre de bail, sous cette condition que s’il me plaisait dans un an, à partir de ce jour, d’envoyer quelqu’un pour me remplacer dans la Morée, vous remettrez dans ses mains le pays et la souveraineté, et vous ne conserverez que vos propres terres. Passé l’année , je veux que vous restiez souverain de la Morée , avec le droit de transmettre la
(i) M. Pouqueville nomme ce lien PundicoCastron, château des rats. Les traditions du pays reportent l’origine d’un vieux château qui existe encore , à Geoffroy de VUJehardouin.
(a) Elle occupe l’emplacement de CyparisseU ou Cyperassia, et commande les chemins qui conduisent de l’Elide dans la Messénie.
(3) Elle est située à dix minutes de la mer, sur l’emplacement de l’ancien bourg de Calami.
souveraineté en héritage à vos descendans. » Geoffroy remercia respectueusement son suzerain ; les chartes furent dressées et scellées ; après les cérémonies d’hommage, le comte se mit en route pour l’Italie.
Le premier soin de Viliehardouin fut de faire vérifier le livre de partages des terres qu’on avait dressé du temps du Champenois (i). En voici quelques fragmens.
Le premier porté sur ce livre était messire Gaultier de Rouman; il avait vingt-quatre fiefs de chevaliers. Dans la suite il fit bâtir le château d’Acoba dans la Messénie, sur le Xérillo Potamo.
Le second était Hugues de Briennc ; il avait dans le défilé deScorta vingt-deux fiefs de cavaliers.
Messire Guillaume Alaman eut Patras dans son apanage.
On avait ensuite donné à messire Rémond le château de Véligosti avec un fief de quatre cavaliers; il devait porter bannière.
Messire Gui de Nesle avait six fiefs dans la Laconie et un château à l’embouchure de l’Eurotas.
On donna à messire Raoul de Tournay la petite ville de Calarita, située dans le bassin du Cérynite, avec douze fiefs.
A messire Hugues de Lille , 8 fiefs de cavaliers ; il changea son nom contre celui de Charbonnier.
A messire Jean de Neuilly , quatre fiefs et le droit de porter bannière ; il reçut aussi le titre transmissible dé maréchal de Romanie.
(i) Le système féodal se produisait partout avec les mêmes Francs* on ne doit pas oublier qu’après la conquête de l’Angleterre par le* Normands, Guillaume fit dresser le Doomsday book, ou livre des partages des terres des vaincus.
ÉCLAIRCISSEMENS. 55g
A rocssire Robert de la Trémduille , quatre fiefs et Cbalatrisa, l’ancienne Trytée (i).
Quatre autres fiefs furent donnés au Temple, quatre autres aux chevaliers teutoniques , sous condition de lever bannière; le métropolitain de Patras et son chapitre obtinrent huit fiefs de cavaliers ; l’évêque d’Oléon son suflragant , quatre fiefs de chevaliers que reçurent aussi les évêques de Modon et de Coron , de Lacédémonie et d’Ainielée.
Plusieurs chevaliers et sergens furent aussi gratifiés d’un fief par le Champenois avant son départ.
On régla ensuite l’ordre du service militaire ; tous les seigneurs qui avaient plusde quatre fiefs devaient lever bannière et conduire à la défense du territoire, deux sergens à cheval , et un chevalier par chaque fief ; ceux qui en avaient moins, devaient avoir sous leur bannière un chevalier et douze sergens ; ceux qui n’avaient qu’un fief, devaient servir en personne, ce qui leur fit donner le nom de sergent de la conquête.
Pour ce qui tiént à la police du pays, voici ce qu’on régla : pendant quatre mois le feudataire devait être sous les armes pour le service du prince du pays et dans l’endroit qu’il lui plairait de désigner. Quatre autres mois on devait être à la disposition de son seigneur particulier dans la hiérarchie féodale ; pendant les quatre autres mois, le feudataire était libre; lesfiefi de l’église étaient dispensés de toute garnison , sauf les cas d’invasion de l’ennemi ou de conquête; les jugcinens par cour furent confiés aux bannerets, chacun dans son fief particulier ; les évêques eurent aussi la juridiction féodale dans toute son éten-
(■) M. Pouqueville l’a retrouvée dans le nom de Chalauti&ta.
56o ÉCLAIRCISSEMENS.
due; on régla par convenance, qu’ils ne pourraient pa*
assister aux jugemens où la peine de mort serait prononcée.
Dans le règlement de ces fiefs, on avait compris un grand nombre de châteaux et : de terres qui n’étaient pas encore au pouvoir des Francs, de sorte que Geoffroy de Villehardouin, nouveau bail de Morée , convoqua les chevaliers et les barons pour marcher à la conquête de ces territoires grecs. On s’empara d’abord de Véligosti et de Nidi ; les Francs marchèrent ensuite sur Lacédémonia.
Lacédémonia est une ville bien garnie de tours et de murailles fabriquées de chaux. Les habitans étaient résolus à ne pas se rendre. Cependant, après un long carnage, ils se soumirent aux mêmes conditions que les autres habitans de la Morée. Geoffroy de Villehardouin fit rassembler les principaux Grecs , et leur demanda quelle place restait encore à soumettre. « Corinthe n’est plus à vous. — Argos, Anaplion , Monobaria, ne sont point encore entièrement soumises, répondirent-ils; promettez-nous , si vous voulez que nous vous aidions, que jamais auctin Franc ne forcera les Grecs à changer de religion, à devenir Latins. »
On le leur accorda et des chartes furent dressées ; alors on admira la sagesse de messire Godefroy, et on se dit : « Qui sait si le Champenois ne nous enverra pas de France quelque jeune étourdi qui viendra troubler nos affaires ; nous avons un bon souverain , pourquoi ne le garderionsnous pas? » Alors les barons vinrent trouver Geoffroy et lui dirent : a Gardez la souveraineté. » Geoffroy refusa d’abord; mais, prié de toutes parts , il accepta. On songea aux moyens d'accomplir cette résolution. Des messagers se dirigèrent vers Venise avec des présens; on sollicita le doge pour qu’il retînt dans sa marche celui que le Champenois désignerait pour la souveraineté de la Morée.
Pendant ce temps, le Champenois, de retour dans ses domaines de France , choisissait parmi les siens un cousin nommé Robert, à qui il confiait lu souveraineté delà Morée. Robert partit donc pour la Morée, et traversant l’Italie, vint à Venise pour solliciter un vaisseau de passage ; sous différens prétextes, le doge de Venise retint Robert pendant deux mois au milieu des plaisirs et de la bonne chère. Enfin, lors du départ, le doge recommanda au capitaine de la galère de débarquer Robert à Corfou , eide l’y retenir le plus long-temps qu'il pourrait. Lorsque lg capitaine arriva devant cette île, s’adressant à son passager , il lui dit : n Ma galère vient d etre percée dans la cale, et j’ai besoin de la calfater ; mon bon frère, faites donc retirer vos effets et débarquez un montent afin que je puisse tenir la mer. » Robert débarqua, et tandis qu’il dormait dans une hôtellerie , le coq de la galère donna le coup de sifflet de départ.
Quand Robert se fut aperçu de la perfidie du Vénitien , il loua un navire pour la Morée , et après une heureuse et courte navigation , il vint débarquer à Saint-Zacharias. Il demanda tout de suite où était Geoffroy , le bail de la Morée; on lui indiqua Andravida. Mais Geoffroy , qui savait son arrivée et se souvenait de la condition de son bail , se retira , et Robert courut vainement après lui dans toutes les cités, où il ne put le rencontrer qu’apr^Bnnée expirée, c’est-à-dire , qu’au moment où la soin^wneté appartenait de plein droit à Geoffroy de Villehan|jftn. Robert appela devant la cour des barons; on lut lés chartes de conventions scellées du sceau du comte de Champlitte, et la cour décida unanimement que, setant écoulé quinze jours après ce terme d’une année fixé pour le bail , Geoffroy de Villehardouin était devenu le prince légitime de la Morée. Alors Robert de Champagne s’adressant au prince., lui
tom. ut. 3G
56a ÉCLAlftCISSEMEiNS.
dit : «Je vois bien que je ne puis obtenir la souveraineté de ce pays; fais-inoidonc donner des chevaux et des coin (>agnons, afin que je me mette en route. » Geoffroy l’accabla de présens, et l’engagea à demander tout ce qui pouvait lui être utile. llo!>ert s’embarqua à bord d’une galère et retourna en France. Après son départ, messire Geoffroy prit le titre de souverain de la Morée ; il mourut presque aussitôt, laissant deux fils, le premier du nom de Geoffroy; le second du nom de Guillaume, qui était seigneur de Cala mata.
Geoffroi IL était plein de sagesse. Or, voilà qu’il lui survint une afiairc qui l'embarrassa.
Pierrede Courtenay (i) régnait sur Constantinople; il avait fait une convention de mariagë pour sa fille avec le roi d’Aragon et de Catalogne ; la fille de l’empereur s’était embarquée sur dix galères avec une suite brillante; elles s’arrêtèrent au château de Pontrin. dans la Morée; messire Geoffroy de Villehardouin était alors ù Ulisiri ; on vint lui annoncer l’arrivée des dix galères. Il se rendit immédiatement sur le rivage, et lorsque les grands eurent vu la belle princesse, ils dirent à leur suzerain : « A quoi vous serviraient toutes vos prouesses, si vous ne laissiez pas d’héritiers pour vous succéder? Puisque Dieu vous a amené cette belle fille, prenez-la pour votre épouse. Si l’empereur son papjkcnait d’abord à s’en lâcher, il finira par se raccommoder avec vous. Geoffroy ne fit pas grande difficulté. l.’évêque d’Oléon fut -chargé de porter la parole à la princes?, qui accepta. (On raconte une semblable aventure arrivée à une autre princesse grecque , Eudoxie , sœur de l’empereur Alexis II, fiancée à un roi d’Aragon,
(i) La chronique de Morle le nomme Robert.
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et qui épousa en route le jeune seigneur de Montpellier , Guillaume, fils de la duchesse Mathilde. )
Après la célébration du mariage et toutes les fêtes données à cette occasion , les galères retournèrent à Constantinople. L’empereur fut courroucé , car le roi d’Aragon lui avait promis des hommes d’armes pour soumettre les Grecs. Villehardouin s’excusa *; il fit connaître le besoin qu’il avait d’une épouse choisie parmi les Francs; il offrit de se faire l’homme-lige de l’empire, et d’en dépendre pour la souveraineté de la Morée ; enfin , de se réunir au prince pour soumettre les Grecs rebelles. L’empereur agréa ces offres. Après avoir pris l’avis de son conseil , il se rendit à Larisse, où il eut une entrevue avec messire Geoffroy. Voici quelles furent les conventions arrêtées : l’empereur donna à Geoffroy toute la Dodicanèse, c’est-à-dire les douze Cyclades(i); il ITionora du titre de ^ nptyxr^x (Prince) ; il le nomma Domestique (a) de toute la Romanie ; il lui conféra le droit de guerre , de battre des deniers et des sous d’argent à sa propre effigie, sous la condition de relever de lui pour toutes ses terres; enfin le nouveau prince de la Morée adopta les usages et assises de Jérusalem.
' 1 De retour à Modon , Geoffroy de Villehardouin résolut d’achever ses conquêtes. Les premiers de son conseil lui dirent : « Vous savez, Monseigneur, que les églises possèdent environ le tiers delà Morée; il faut donc les sommer de nous prêter des secours dans l’attaque des places
(1) Le» douze Cyclades étaient Cythnos , Parois, Amorgos, Délos , Ténos, Jos , Scriphos, Myconos, Cy ros , Cy phnos , Andros et Naxos. II y *ut ensuite un duc vénitien de la famille de Sanuto.
(a) h' Histoire de l’empire de Bjvance nous montre par plusieurs exemples quel était le caractère de cette dignité.
564 ÊCLAIRCISSEMENS.
ennemies. » Villehardouin les approuva , et comme le clergé lit quelques difficultés, il saisit tous les bénéfices ecclésiastiques, et leurs revenus servirent à bâtir Chcoumonzit ( 1). Les prélats excommunièrent le prince et les sujets. On appela à. Rome , et le pape envoya un pardon général à Geoffroy, qui fit appeler les évêques et les prêtres, leur disant : « Par Jésus-Christ ,-ce n’est pas moi qui ai tort ; car si les Grecs s’emparaient de la Morée, que deviendraient vos bénéfices? Je ne demande pas que vous fassiez garnison , aidez- moi seulement dans mes projets contre l’ennemi. » L.a réconciliation fut complète entre les évêques et le > prince de Morée -, mais celui-ci ne vécut pas long-temps; il mourut ne laissant point d enfans.
Guillaume son frère lui succéda; au moment où il prit les rênes du gouvernement , les Grecs occupaient encore les places de Monosia, de Corinthe et d’Anaplion tout près d’Atgos. Le prince crut qu’il ne mériterait pas le titre de souverain de la Morée , tant que ces villes seraient au pouvoir des Grecs. Il convint avec la république qu’elle lui fournirait deux galères pour la garde du pays , et quatre galères bien armées pour assiéger Monabaria et Anapüon ; en récompense , la communauté de Venise devait désormais posséder en toute propriété Modon et Coron , avec leurs villages et dépendances. On résolut avant tout d’assiéger Corinthe ; le seigneur d’Athènes , Marc Sanuto , duc de Naxos, Robert di Carcéri , seigneur de l'ile d’Euripe, André et Jérôme Ghisi, duc de Schiras et de Micon , Pierre Giustiani et Dominico Michieli , duc de Céos , Philippe Navarro, seigneur de Lemnos, Marin Dandolo, duc d’Andros, se rendirent au siège de Corinthe. La ville fut serrée de près , et l’on éleva une forteresse tout auprès ,
(i) Aujourd'hui Castcl-Tomezi!
à laquelle on donna le nom de Montesquiou (i). LesGrets capitulèrent enfin, sous la condition qu’on leur conserverait leurs privilèges municipaux. Anaplion et Monosia se rendi- • rent aux mêmes conditions; elles furent données au seigneur franc d’Atliènes , qui fixa alors sa résidence à Tbèbes. Les Mélinges et les Escrites firent aussi leurs soumissions (a) ; ; mais ils y mirent les conditions expresses de n’obéir qu’à leur propre chef , de ne sé réunir que pour le service militaire et les besoins du territoiré.
Lorsque la Morée fut entièrement arrachée à la domination des Grecs, comme il arrive toujours, les chevaliers se disputèrent entr’eux leur possession particulière. La chronique de la Morée dit que la première querelle qui s’éleva , naquit à l’occasion du refus d’hommage que fit le duc d’Athènes au prince Guillaume de Yillehardouin. On fit délibérer le conseil ; la guerre fut résolue; mais le duc de Caristéna, neveu de Yillehardouin, et plusieurs seigneurs bannerets s'unissant au seigneur d’Athènes, la guerre devint difficile. Cependant les armées d’Athènes et de Modon se rencontrèrent dans le défilé de Mégare ; le duc fut défait. On allait l’assiéger dans Thèbes, lorsque, sur l’intervention du patriarche , il promet la foi et hommage; et en effet, au milieu d’une cour brillante, le prince le baisa sur la bouche , et le duc d’Athènes mit sa * maindans celle de Guillaume, en signe de vassalité. De nouvelles discussions s’étant élevées , on en confia la décision au roi de France; le duc d'Athènes se présenta nue tête devant la cour plénière. La question était : si le duc avait perdu ses fiefs par félonie? On décida que l’hommage n’ayant pas été faft avant la guerre , il fie pouvait y avoir
(1) Msv/vTt ;zeü?J.
(2) Ils habitaient U contrée Jet Slave».
fçluaio.On le remit donc en possession légitime de son t
fie*-; .
rendant ce temps , Guillaume marchait du côté de là.: Pélagonie (i). Le. despote K.outtouli$, qui s'était révolté-, . contre l’empereur, l’avait appelé, et joignait ses troupes aux $jeope$; les deux armées se portèrent spe l’ancienne P^tras ^Sparte). A Patras, les princes alliés célébrèrent,, des {pompes, et des fêtes; on s’accorda sur les conquêtes, à faire. Les. nouveaux alliés se dirigèrent à travers la Vala- } clrie, olliant à tous ceux qui voudraient les suivre une forte solde. De leur côté , les Grecs approvisionnèrent les places de guerre , et tes mirent en état de défense. Le sé* haslocrator ordonna aux habilans de rentrer dans les, villes; tous ceux qui ne purent s’approvisionner s’enfuirent dans les montagnes. La jonction des troupes se fit à Arta; » les Francs prirent le chemin de Janina, la capitale de l’Epire ; les seigneurs de Thèbes et d’Athènes se réunirent^, aux alliés dans la plaine de Thessalina. -,
Théodore Ducas gouvernait alors la Valacbie; il Jève immédiatement une armée et s’avance contre les Francs. On., voyait dans cette multitude d’ennemis, deux mille Cùmaqs,,] cavaliers agiles etpromptsau combat, trois cents Allemands^ Lardés de fer, des Hongrois , des Serviens, des Bulgares et des Turcs ; les Grecs étaient le plus petit nombre. Les habitai» des villes et des villages avaient reçu l’ordre d’allu- , mer der torches sur les montagnes, de pousser des cris, ! afin de faire croire que les armées étaient innombrables. - , Le général de l’empereur grec s'adressa aux Francs pour.; les effrayer, et en effet il y réussit^Ils résolurent de quitter le camp pendant la riuit, de se retirer darfs les montagnes. „
(i) Cette province est située sur les confins de la Macédoine et de l'Albanie.
ÉCLÀIRCÎS6EMENS. 567
Le brave seigneur de Caristéna , seul , fut profondément troublé de la honte de fuir$ dans son agitation , il s’arrêta près de sa tente , et comme il avait juré de ne parler du projet à âme qui vive, avec un bâton qu’il tenait à la main, il<frappa fortement une des colonnes en s’écriant : « Colonne , soutiens bien la tente qui me couvre ; je t’aime trop pour la laisser exposée au danger; il a été décidé entre les princes que nous abandonnerions lepetit^ieuple : ô ma chère tente, prends tes mesures pour ton salut, et tâche d’échapper au danger. »
Ces paroles furent entendues et comprises de tous; on murmura , et les chefs , pour calmer les craintes , annoncèrent qu’on livrerait bataille; les Grecs, alliés des Francs, les abandonnèrent dans la nuit. « Qui donc pourra , s’écrie lechroniqueur delà Morée, se fier à la parole d’un Grec? » Les Francs , malgré le petit nombre auquel ils étaient réduits , attendirent l’armée impériale. Elle parut bientôt, les Allemands en tête. Le seigneuule Caristéna se précipite la lance en arrêt sur cette avant-garde; elle chancelle, se disperse.; alors s’avancent les Hongrois avec leurs flèches; l’air en fut obscurci; l’intrépide seigneur de Caristéna est renversé de son cheval ; il baise son étendard eri signe de soumission ; on s’empare de lui; l’armée des Francs se disperse, le prince Guillaume et les principaux chefs sont faits prisonniers; on les mène devant l’empereur. Toutaussitôt ils se jètlent à genoux pour le saluer ; mais celui-ci, en homme sage et noble, les prit par la main et les releva : « Quele prince et ses compagnons soient les bien-venus ici, s’écria-t-il ; il les fit asseoir et leur assigna une honorable prison; mais le lendemain il les manda devant lui et sollicita, de la part des Francs, une renonciation à leur souveraineté dans la Morée : « C’est mon héritage que vous retenez , leur dit-il. — Despole et seigneur ,
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répondit le prince de la Morée, vous exigez de moi ce qu’il m’est impossible de vous accorder ; nos conquêtes sont un patrimoine commun, et je ne pourrai rien céder sans le consentement de tous mes compagnons : retenez-moi tant qu’il vous plaira , vous en êtes le maître ; tout ce que je puis faire , c’est de vous promettre une rançon telle que vous la fixerez. » r y. w^**w*t’
Ce discours , où se révèle tout l’esprit du système féodal, mécontenta l’empereur, o Prince , vous prouvez bien que vous êtes un franc, vous en avez tout l’orgueil; mais prenez garde, vous vous êtes perdu une fois , craignez de vous perdre une seconde. » Le prince ne fut pas touché de ce discours, il resta avec les siens trois ans dans les fers ; il n’en sortit qu’en consentant à la cession des trois forteresses de JVlonobosia , Magna et Misithra , qui dépendaient de son domaine particulier. Quand ils retournèrent cirez eux , ils trouvèrent leurs femmes qui avaient gouverné pendant leur absence. On exécuta le traité en livrant les places; mais tout aussitôt les Francs envahirent la Lacédémonie , violant ainsi le serment qu’ils avaient fait. L’empereur prit à sa solde cinq mille Turcs, donna ordçe de rassembler les troupes asiatiques, et le grand domestique s’avança sur la Morée. Les vassaux grecs des défilés furent provoqués à prendre les armes, par une bulle scellée du sceau d’or; des troupes innombrables se répandirent le long des rives de l’Alphée. « Parlerai-je, s’écrie la chronique de la Morée, parlerai-je de cette grande bataille où trois cents Français défirent toutes les troupes de l’empereur?» En effet, le bailli de la Morée s’avança avec ce . petit nombre de chevaliers; dç sorte que lorsque le grand domestique vit s’approcher cette faiblo troupe, il s’écria : «Voilà un petit déjeuner qu’on nous sert.» Au premier choc des Turcs , cent chevaliers francs furent démontés; mais
ils prirent les chevaux de leurs écuyers , s’élancèrent dans les rangs ennemis qu’ils dispersèrent en un moment. Le grand domestique voit s’approcher la bannière des Francs : « Donne-moi mon coursier , dit-il à sonTurcoman, » et il prit la fuite, poursuivi par les Latins , dont les épées flamboyantes s’étaient déjà teintes du sang des Grecs. Quand on annonça au prince de la Morée la viçjoire de ses chevaliers, il pleura de n’avoir pu y assister.
Cette époque de^ombats et de victoires pour les Francs fut marquée par la défection des Turcs, qui, n’ayant pas reçu de solde des Grecs, s’unirent aux Latins : «Votre empereur ne doit avoir qu’une parole, dit Molik, leur chef; vous nous avez renvoyés en refusant de nous payer notre solde, eh bien ! nous allons trouver les Francs et vivre avec eux. » Aussitôt il fait sonner les trompettes et les clairons, se rend auprès du prince Guillaume , et par l’organe d’Anceau de Toucy qui savait le turc, il dit au prince Guillaume : « Voulez-vous de nous pour archers , nous vous offrons » nos services pendant un an ; autrement, laissez-nous » retourner en Asie. » Guillaume répondit : « Soyez les » bien-venus , frères et amis ; depuis long-temps je dév sirais vous voir réunis avec nous. » Alors tous frappèrent dans leurs mains en répétant : Molik Salik ! c’était le nom de leur chef. Le prince s’approcha d eux, leur tendit la main, et aussitôt tous les Turcs descendirent de cheval, mais les chefs demeurèrent sur leurs étriers , brandissant leurs arcs et leurs flèches ; ils demandèrent à marcher contre le grand domestique qui s’avançait à la tête des troupes impériales. On délibéra dans le camp, et les Francs craignant que les T^rcs ne prissent la fuite et n’ébranlassent leurs colonnes, résolurent, sur l’avis de messire Anceau, de les placer au centre; et craignant cependant de blesser l’orgueil des nouveaux alliés en paraissant
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se méfier d’eux , on leur dit que leur poste serait autour de la bannière du prince , et que là où était l’image de la Vierge était le poste, d’honneur. filalik ! Salik! s’écrièrent-ils encore une fois, et les trompettes retentissantes annoncèrent la présence de l’ennemi. Les premiers corps de Francs succombent sous leur multitude innombrable: « Que faites-vous, seigneurs chevaliers, s’écrie messire » Anceau tout rouge décoléré; pensez-vous quecesoientlà » des jeux d’enfans? Jouons-nous aux* barres ou combat- » tons-nous réellement (i) ? Compagnons , chargeons » l’ennemi comme de loyaux bannerets. » Les Grecs à leur tour s’ébranlent; ce futalors que les Turcs se précipitèrent dans la plaine et achevèrent la défaite des troupes impériales ; mais messire Anceau n’était point encore satisfait : « J’ai un frère dans les prisons de Constantinople; » je n’ai pu faire un seul prince grec prisonnier, comment » pourrai-je racheter mon frère?» Il pleurait ainsi à chaudes larmes, lorsqu’un de ses sergens l’apercevant, lui dit : « Mon sire, que me donnerez-vous si je vous amène » un prince grec, pieds et poings liés?— Tout, sauf mon » corps et mon honneur, répondit le seigneur. » Alors il le prit par la main et le conduisit à l’entrée d’une caverne où il lui montra , ô joie extrême ! le grand domestique lui-même (a). On l’emmène au camp, et des reproches retentissent de toutes parts : « L’empereur, dit-on surtout, a violé la parenté spirituelle en envahissant le territoire de la Morée, car le prince Guillaume n’esl-il pas le parrain de son fils?» Legrand domestique répondit r
(1) ft? av nxtyv'lqv 7rsu£o|&i>j ro XjyoVtiv Autrxpa. ( Chronique d* Morce, pag. a8o. )
(a) Cette caTcmc , selon Ducangc , était le fort Gai diki , sur le Péuée. ’ ,
ÉCLAIR CISSEMENS. 571
« Ma présente position , nies frères , ne me permet pas de » répondre ; il ne sied pas à l'honnête homme de se van- » 1er des chances delà fortune; les hasards de la guerre ». sont variables; le plus grand tort n’est-il pas toujours u de votre côté? La terre delà Murée vous appartient-elle n ou au saint Empire ? » Le prince se fâcha en entendant ces paroles hardies: « Vous êtes mon captif, je dois vous » excuser, autrement je vous aurais déjà appelé en champ » clos. » Dans ce temps , les Scortins se révoltèrent et levèrent l’etendard des Grecs au milieu de leurs défiles inexpugnables. On commanda aux Taures de parcourir ces campagnes rebelles. Vous eussiez vu alors quelle frayeur se répandit dans ces monts escarpés ; les moissons furent embrasées, la terre offrit l’aspect d’un vaste incendie, les rebelles se soumirent, et les Turcs revinrent au camp chargésde hulin. AlorsMalik, s’adressant au prince Guillaume, lui dit : « Frère., l'expédition est finie; voici deux an* » que nous sommes loin de chez nous; nous avons promis » à nos femmes de nous asseoir à leur foyer dans deux an- » nées au plus tard; tu es content de nous, aujourd’hui » nous voulons partir. » On accéda avec peine à leur demande, mais enfin il fallut consentir, et des guides les dirigèrent jusque dans la Valachie; quelques-uns restèrent dans le pays et furent recherchés en mariage , après le baptême, par do nobles demoiselles^ qui leur confièrent leurs fiefs.
Or, maintenant il faut raconter l’histoire du brave seigneur de Caristéna , dont la réputation était répandue par tout le monde. Voilà que par un vice commun à beaucoup de jeunes chevaliers , il se laisse prendre d'amour pour la femme de messire de Catara, noble et vieux homme*. 11 l’enlève, et tous deux patient et vont faire un pèlerinage à Saint-Nicolas de Rome et au mont Saint-Michel , dans la
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Pouille. Le roi Mainfroy 4ui connaissait la réputation du seigneur de Caristéna , apprenant son voyage, s’informa de son objet. Les uns lui dirent : « Il vient en pèlerinage pour voiries saints couvents; » d’autres mieux instruits lui dirent; o Seigneur, il est pris d’amour , et vient jouir librement dans ce pays de la femme du vieux messire de Catara. » Mainfroy mande Caristéna, le fait asseoir à ses côtés, et lui demande l’objet de son voyage. « deviens visiter les » saints lieux , accomplir les vœux de ma captivité à u Constantinople. — Tout seul? répond le roi. — Oui,
» en toute humilité. — Je suis fâché de ce mensonge , a noble homme, votre conduite est digne de blâme ; vous » abandonnez votre seigneur-lige pendant la guerre :
» perfidie insigne ! vous avez enlevé la femme et la » femme légitime d’un chevalier, votre frère d’armes ;
» partez donc; si dans quinze jours vous n’avez quitté le a royaume, je vous jure, par saint Michel , que je vous » ferai trancher la tête. — Je m’humilie, répondit le sei- » gneur de Caristéna , j’irai servir mes frères d’armes , et u je ramènerai ma pèlerine à son époux. »
Au moment où il débarqua dans la Morée , il trouva l’assemblée des nobles , des bourgeois et des chevaliers réunie; on délibérait sur l’affaire que voici. Le comte d’Anjou avait eu de sa femme trois belles filles ; l’une épousa messire Charles, frère cadet du roi de France, l'autre le roi, la troisième le roi d’Angleterre. A la mort du comte d’Anj*u , Charles devint son héritier; alors les querelles de Mainfroy avec la cour de Rome étaient dans toute leur vivacité; le Saint-Père le sollicita de prendre le parti du successeur de saint Pierre; il lui promit, parmi toutes choses, l’investiture de la Sicile et le titre de roi. Charles n’osait point se déterminer sans le conscutemeiit l de sou frère le roi de France, qui avait alors convoqué une.
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cour plénicre où les "nobles dames cl les preux chevaliers s’étaient réunis. Deux des sœurs, filles du comte -d'Anjou , la reine de France et celle d’Angleterre, avaient pris place l’une à côté de l’autre et causaient à la manière des femmes; pendant quelles étaient ainsi à raconter leurs gaies aventures, voilà qu’il arrive la comtesse d’Anjou et de Frovence, et lorsqu’elle eut pris place, la reine de France adressa la paroleà sa sœur aînée : e Ma bonne sœur , quoii» que vous soyez l’aînée, il ne vous convient pas de vous » asseoira nos côtés, nous qui sommes reines, tandis que » vous netes que comtesse. » La comtesse rougit de honte et se retira dans sa chambre où elle pleura à chaudes larmes. Le comte de Frovence arrive à l’instant; et comme nuit et jour il pouvait approcher de sa noble épouse , il la surprend tout en pleurs. « Qu’avez-vous donc, comtesse? — » Rien, seigneur. — Vous me trompez , et si vous ne m’en » apprenez le sujet à l’instant, je vous donnerai un juste » sujet de pleurer.» La comtesse avoua alors son affront : « Eh bien ! je jure, dit-il en baisant sa noble épousa sur » les lèvres, je jure, par Jésus-Christ et par la Vierge , de » ne plus entrer dans votre lit, de ne plus toucher votre » belle peau avant que vous ne soyez reine. » Il part surle-champ, va trouver le roi son frère qui se promenait avec le roi d’Angleterre, leur fait connaître les ollrcs du pape et ses intentions, et obtient son approbation royale pour unesi belle entreprise. Il part tout aussitôt, et reçoit à Rome le titre de roi de Sicile. « Saint-Père , dit-il » alors au pape , je ne suis point venu ici pour me reposer » ainsi qu’une femme ; je m’en vais faire la guerre à Main- » froy et aux Gibelins, o Alors le pape lui plaça sur le côté gauche la croix qu’il venait de faire faire pour lui ainsi que pour toute l’armée ; le roi se mit aussitôt en marche et se dirigea sur la Fouille. Dieu seconda ses généreuses résolu-
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étions ; le tyran fut vaincu , et Charles proclamé dans îb royauin* de Naples.
Tels étaient les événcmens sur lesquels on délibérait dans la Morée, lors de l’arrivée du seigneur deCaristéna; le prince de ce pays avait considéré que l’empereur de Constantinople le pressant continuellement , il avait besoin de se placer sous la protection d’un prince assez puissant pour s’opposer à l'empereur. Le seigneur de Thèbes lui dit alors’: « Pourquoi ne rompez-vous pas la fidélité que vous devez à l’empereur, pour vous placer sous la suzeraineté du roi Charles? si vous le permettez, je proposerai l’ai— liartce ! » Cette proposition fut arrêtée dans le conseil , et messire Pierre de Thou et levêque d’Ofine, furent choisis pour porter ce message auprès du roi , qui accepta la suzeraineté , sous la condition qu’Isabelle , fille du prince ■Guillaume , viendrait demeurer à Rome et épouserait le fils du roi Charles. Guillaume voulut lui-même accompagner sa fille: Quelle pompe , quelle fête on fit alors à Naples ! 11 fut logé dans le palais ; un banquet de nobles hommes et de jeunes demoiselles fut tenu avec la plus grande magnificence; des tournois et des fêtes accompagnèrent l’union des deux jeunes époux.
On apprit alors que la Morée venait d’être envahie par * les Grecs , qui avaient appelé à leur secours les Cumans , les Turcs et les troupes guerrières de lafiyrie. Les messagers , qui trouvèrent leur souverain au milieu des fêtes , la prièrent de hâter son départ ; des vaisseaux , préparés à la hâte , le débarquèrent sous peu de jours dans sa principauté ; Charles l’y fit accompagner par Galeran de Brienne , qu’il nomma son bail dans la Morée ; aussitôt les guerriers délibèrent et conviennent de longer le fleuve Alphée pour aller chercher les Grecs vers Nicli. Arrivée dans la belle place de Caristéna , l’armée campa autour de
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b ville; alors les soldats île l'empereur de Constantinople étaient en bataille dans les environs de Laccdemonie; ils devaient défendre les délilés et les hauteurs, toujours moins aisés à attaquer : tel était l'ordre formel de Michel Taléologue. *
Que devait-on faire pour chasser les Gre’cs ? Attaquer ces défdés , pouvait compromettre l’armée ; demeurer autour de Nicli , passerait pour lâcheté. Dans le temps qu’on délibérait, le prince Guillaume reçut l’avi» que le roi Charles était menacé dans ses états par Conrad in ; son suzerain l’appelait lui et ses guerriers à la défense de Naples; Guillaume conclut aussitôt une trêve avec l’empereur ^ et marcha avec l’élite des chevaliers de la Morée au secours de son suzerain à Naples ; il contribua au succès de la bataille des Abruzzes, et lorsque Conradin ne fut plus à craindre, il retourna, chargé d'or et de présens, dans sa principauté; il n’avait perdu que trois braves guerrière dans tous les combats. La trêve était rompue avec les Grecs : « Jamais, dit Guillaume, les prétextes ne manque- » ront à ces misérables ! marchons donc encore une fois. » Mais voilà qu’iine grande dissension s’étant mise dans l’armée, le brave seigneur de Caristéna, qui s'était sacrifié pour sauver son frère, mourut. Oh quel malheur! les grands elles petits le pleurèrent, et jusqu'aux oiseaux mêmes s'attristèrent sur son sort. Comme il n’avait pas d’héritiers mâles et légitimes , sa succession fut divisée en deux lots : l’un revint au prince, par droit de retour, comme suzerain; l'autre à sa veuve, à titre de douaire; elle épousa le comte de Brienne, qui réunit depuis le duché d’Athcnes, par le décès du mégaskir; elle mit au inonde un l>el enfant, qui se rendit fameux dans l’Occident.
C’est à celte époque qu’arrivèrent, dans la Morée , les Catalans , connus sous le nom de la Grande Compagnie ,
et dont nous parlerons plus tard. Messire Gautier de Rosière , seigneur d’Açora , mourut aussi dans ce temps ; car la mort étendait partout ses ravages. Dame Marguerite , sa fille , s’achemina pour venir recevoir l’investiture du prince Guillaume , mais un*peu tard ; elle était retenue comme otagé à Constantinople , et Guillaume lui refusa ce qu’elle demandait. On lui conseilla d’épouser un homme puissant qui pût faire valoir ses droits 5 c’est pourquoi elle donna sa main à messire Jean de Saint-Omer , frère du noble homme Nicolas de Saint-Omer , seigneur de Thèbes , dont le père avait épousé la sœur du roi de Hongrie. Jean de Saint-Omer se présenta devant le prince et lui dit : «Par Dieu , Monseigneur, je vous prie de vouloir bien convoquer tous les princes et bannerets, hommes sages de la Moréc, pour juger ma cause. — J’y consens, répondit Guillaume ; je suis prêt à assembler ma cour pour vous satisfaire. »En effet, la cour se réunit dans l’église de Sainte- Sophie , à Andravida. On entendit les parties. « Je vous demande , comme droit , la principauté. — Non , vous ne l’aurez que comme grâce , répondit Guillaume. — Soyons donc jugés par les usages , répond i P dame Marguerite éplorée. — Quel sera votre avocat? — Messiçe Nicolas de Saint-Omer. — El moi , je remets la verge de commandement à mon logogèthe , messire Léonard de Corali ; qu’il juge les droits avec impartialité. «
On lut les livres des assises; l’hommage devait avoir lieu dans l’an et jour, il n’avait pas été fait; l’avocat de dame Marguerite répondit : «Elle était alors en otage pour son suzerain; » mais le logogèthe dit : « 11 n’en est pas moins vrai qu’elle n’est point venue à l’hommage. >} La cour opina pour ce dernier avis : or, le roi avait sur le cœur de la dépouiller; il dit à son logogèthe : « Faites un privilège ûanc pour dame Marguerite ; je veux qu’elle tienne le fief
de moi ; en voyez -la chercher sur-le-champ, j’ai besoin de lui parler.» Dame Marguerite arriva : «Approchez donc, chère lillc, voilà votre fief.» La noble femme se mit à genoux : «Sire, je deviens votre lige du fief.» Le prince tira son gant et la revêtit. Cependant elle ne reçut que le fief de la baronie. Peu de temps après, le prince Guillaume mourut :
« Tout le monde doit pleurer pour lui , dit le chroniqueur delà Morée, car c’était un bon prince; on doit regretter qu'il n’ait pas eu d’enfans mâles; il n’eut que des filles, et perdit ainsi les fruits de ses héroïques travaux; il ne convient pas à un souverain de se réjouir quand il n’obtient que des filles ; car le gendre que Dieu lui donnera , deviendra maître de toute sa souveraineté et de sa gloire. »
Isabelle, épouse du prince Louis de Naples, fut appelée à la souveraineté de la Morée; le connétable, messire Jadu, informa le roi Charles de l’événement qui appelait Isabelle au trône ; le roi de Naples fut d’avis d’envoyer d’abord un homme prudent, et son choir porta sur un chevalier'appelé Rousseau de Sully; il lui donna cinquante chevaliers et deux cents arbalétriers , et lui dit : « Sois le bail de la Morée. » Messire Sully arriva dans les terres qui lui étaient confiées. Les grands l’accueillirent avec plaisir, car il était l’image du roi ; mais ils se refusèrent à l’hommage-lige. D’après les usages, en effet il fallait, pour exiger l’hommage-lige, que le prince se présentât en personne , et jurât aux communes de les maintenir dans leurs libertés, aux grands darts* leur privilège. L’hommage-ligesefaitdevant lerèigncuren l’embrassant sur la bouche ; et cet hommage est réciproque, car le prince doit fol à son lige, aussi bien que son lige la lui doit de son côté , et il n y a aucune différence dans la nature de leurs obligations , sauf l’honneur et la gloire, qui appartiennent au souverain : or les hommes - liges tom. m. 37
de In Mot'ee vous prient de ne pas prendre en Mauvaise partee qu'ils mettent en avant ; ils préfèrent être dépouillés de leurs bietft, et même brûlés vifs, plutôt que dette privés de leurs lois. « Jurez /lonc le premier , sur l’Évarigile du Christ , que vous nous gouvernerez d’après les loi» du |«tys, et les seigneurs jureront à leur tour de rester fidèles au roi et à vous. »
Rousseau de Sully consentit à faire ce qu’on exigeait de lui ; mais il déplaça tout aussitôt le provesliaire , le trésorier , les prévôts et le châtelain , et fit sentir une pesante domination; tandis qu'on se plaignait de sa tyrannie, on apprit la mort du jeune roi Charles, et sa mort réunit lu ilorée Au royaume de Naples.
Depuis cette époque, les annales de la Morée n offrent
pins d’intérêt. ...
§. IV. — Des Catalans.
Tant que les Turcs n’avaient fait que se montrer sur les frontières de l’empire sans le menacer de leurs armées, les JLatins et les Grecs s étaient fait des guerres violentes, au sein des nouvelles colonies fondées par la valeur des croisés; mais da puissance ottomane s'accroissant à l'abri de ces division? j parut bientôt aux Francs telle qu’elle était, telle qu’elle pouvait devenir surtout, et l’alarme commune ramena quelques momens de concorde et de paix au milieu de cet empire agité. C était à-peu-près vers le commencement du xiv*. siècle; Andronic régnait à Bysance; la guerre entre Charles de Sicile et l’empereur venait de se terminer par une paix que tout faisait espérer devoir être d’une longue durée; l’Europe allait jouir du repos. Parmi les soldats quel’empereur et le roi Charles avaient réunis sous leurs drapeaux , se trouvaient des troupes d’aventuriers
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aragonnrs, connues sous le nom ilo grandes compagnies , qui, n étant lixécssous aucune bannière, combattaient [>011 r tous ceux qui les prenaient à leur solde : utiles en temps de guerre, elles devenaient dangereuses pour les jours de repos ; et les cités rançonnées et les campagnes dévastées signalaient leur marche à travers les royaumes. Lorsque Frédéric eut donc fini la guerre , il réfléchit sur l’emploi qu’il pouvait frire des grandes compagnies, et tandis qu’il rêvait sur les pays vers lesquels il pourrait les diriger, tout-à-coup les chefs de ces compagnies, lloger de Flour, vice-amiral de Sicile , Bérenger de Cutenza , Fernand Ximenès de Arenos et Bérenger de lloccafort, vinrent lui déclarer que l’intention des Catalans était de se mettre au service des Grecs et de solliciter l’empereur Andronic de les prendre à son service cpnlre les Turcs qui menaçaient d’envahir l’empire. Andronic,* deux fois vaincu par les enfans du prophète, n’hésita pas à accepter l’ollre des aventuriers) Frédéric favorisa leur départ j on convint par un traité que lloger , un des chefs des aventuriers, aurait le titre de grand-duc, c’est-à-dire , de grand amiral de Romanic , et épouserait la nièce de l'empereur. Fernand Ximencs , le seul des capitaines qui l’accompagna , se mit à la tête des troupes de terre , et ils arrivèrent à Constantinople, l’un avec dix-huit galères et quatre gros navires, l’autre avec huit mille soldats catalans et amogavares ; les Ainogavares , selon Rémon de Montamor , qui suivit ses frères d’armes dans cette ex|>édilion, étaient les meilleures troupes de l’Espagne. Ils étaient les (ils de ces barbares qui , réfugiés dans les montagnes de la Catalogne , firent payer cher aux paladins de Charles, au brave Roland , au courtois Olivier , leur téméraire entreprise au-delà des Pyrénées.
58 o ÉCLAIRCISSEMENTS.
Peu de jours nprès leur arrivée à Constantinople , on déliliéra sur les projets à exécuter contre les Turcs; les clieft résolurent de passer en Asie; ils étaient d’autant plus déterminés à presser leur départ, qu’une vive querelle avait éclaté entre les Catalans et les Génois; les Génois avaient prélé de l’argent aux aventuriers, ce qui leur donnait do la supériorité et de l’orgueil ; ils se moquaient du costume bizarre des Amogavarcs, si bien qu’un d’entr’eux ayant mis l’épée à la main , le sang coula ; on résolut donc d’employer promptement ces bras oisifs , et des navires débarquèrent les Catalans au-delà du bras de Saint-George. Ils rencontrèrent les Turcs , les défirent , leur tuèrent trois mille chevaux et dix mille hommes de pied. Les Catalans étaient sous les ordres de Fernand de llaones, chevalier espagnol et portant bannière. Après cette victoire, des dissensions éclatèrent entre les chefs des Catalans; Fernand Xitncnès de Arcnos , d’une naissance illustre, ne voulant partager le commandement avec personne, se retira auprès du duc d’Atbcnes, lui offrit ses services , et en fut agréé.
A ce moment arriva auprès de Roger et de Fernand de llaones, Bérenger de Roccafort , un des aventuriers qui étaient demeurés en Sicile avec deux cents chevaliers et mille Amogavares, Les Turcs assiégeaient alors Philadelphie; les Catalans les attaquent , les pressent; Alysyra qui les commandait, est blessé à^mort, douze mille hommes restent sur le champ de bataille; mais ces troupes indisciplinées d’aventuriers , si utiles contre l’ennemi , étaient en même temps un poids insupportable j our leurs alliés ; leur quartier d’hiver était marqué par le pillage; on ne les payait pas exactement, alors ils rançonnaient, et quelquefois même la paye régulière n’était pas un moyen efficace de se sauver du pillage ; leur nombre s'accroissait
chaque jour. Bérenger Entença , autre chef de bande, arriva sur ces entrefaites à Gallipoli, avec mille Amogavares et trois cents chevaux; Roger, son ancien ami, le reçut avec plaisir, et comme l’empereur Andronic venait de le revêtir de la dignité de César , il le revêtit à son tour de celle de grand-duc ou de despote de la Romanie, qu’il avait jusqu’alors possédée.
A mesure que les expéditions des Catalans prenaient quelque importance , les princes de l’Europe cherchaient à les tourner au profit de leur autorité. Le roi Frcdérie confia à l’infant de Maïorque le commandement suprême de toutes les troupescatalanes, et, sous prétexte des divisions qui existaient entre les chefs, chercha à les réunir sous ses bannières et à profiter de leurs conquêtes. Alors fut con' clue une nouvelle convention entre les aventuriers et l’ernpereurgrec; on resserra. les liens de la fidélité; il fut arrêté que Roger se revêtirait du chapeau piramidal des Césars, de couleur rouge mêlée d’or, et des bottines bleues, et que toutes les terres dont les aventuriers s’empareraient dans l’Asie , sur les Turcs , leur appartiendraient à titre de fief, sauf l’hommage et le tribut. Avant la conclusion de ce traité, les Génois, jaloux des Catalans, avaient offert de debarrasser l’empire de leur présence ; ils armèrent cinquante galères et dix mille hommes; on n’accepta point leur offre. Pendant ce temps, Roger, chef des Catalans, fut assassiné ; on soupçonna les Grecs de cette perfidie. La guerre éclata sur-le-champ; les Catalans s’enfermèrent dans Gallipoli , et de là ils envoyèrent défier l’empereur lui-même, et lui offrirent le combat singulier d’un contre un, dix contre dix, cent contre cent ; ce fut alors que les Catalans prirent le titre de compagnie française ou de France ; car, comme le fait observer Ducange dans son orgueil patriotique , partout où il y a de la gloire et de l’hon-
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neur, on rencontre aussi le nom de France, comme si dans ce nom il y avait quelle chose de grand et une sorte d’ennoblissement de toute roture. Michel Faléologue, fils de l’empereur , se présenta bientôt à la tête de trente mille hommes et de quatorze mille chevaux devant Gallipoli , alors défendue par moins de quinze cents hommes. Les Catalans firent élever sur les tours la bannière de Saint Pierre; vainement les Grecs tentèrent-ils l’attaque, ils furent plusieurs fois repoussés, et au moment où ils se retiraient en désordre , les braves aventuriers les chargèrent et mirent l’armée entière en déroute.
A cette époque , les Catalans s’unirent aux Turcopoles, et de Gallipoli, lieu dans lequel ils avaient fixé leur retraite, ils firent des courses sur le territoire des Grecs ; Fernand Ximenès se présenta jusqu’aux portes de Constantinople ; Roccafort dirigea ses braves aventuriers du côté du mont Rhodope , et Rémond de Montaner, l’un des historiens dont nous analysons la chronique et qui commandait alors à Gallipoli, assiégea et prit Madyte, à une demi-journée de cette place. De leur côté , les Grecs provoquèrent les secours des Génois; onze galères de cette nation, après deux sommations par message et trompette, vinrent s’embosser devant Gallipoli , toujours sous les ordres de Rémond de Montaner. 11 n’y avait pas plus de vingt chevaliers dans la place et cent vingt hommes de roture; cependant toute espèce d’attaque fut inutile ; les Génois furent repoussés. Rémond célèbre le courage des femmes catalanes, qui, au nombre de deux mille, bordèrent les remparts et soutinrent de leurs mains et de leurs poitrines les terribles assauts des Génois. Les Turcs , frappés d’admiration par ces traits de courage , envoyèrent proposer leur alliance aux Catalans , qui acceptèrent. Trois mille Turcs auxiliaires vinrent se ranger sous les
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ordres des braves aventuriers espagnols. Mais les dissensions éclataient toujours au moment de la victoire. Berenger de Entcnça , quelque temps prisonnier aux mains des Génois, retourna dans le camp; les Catalans le demandèrent pour chef; mais les Ainogavares, les Turcopoles, préféraient Roccafort. Pour éviter toute effusion de sang , toute espèce de querelle, on résolut que chaque chef conduirait les soldats qui , volontairement, 5e plagiaient sous lui , qu’ils ne dépendraient en rien l’un de l'autre. A la suite de cet arrangement , Entcnça , suivi des nobles an agonais , vint mettre le siège devant Maori. Roccafort, avec les Turcopoles, les Amogavares, serra de près Ener ou Enos , ville située sur la rivière de Marizi,
Ce fut durant cette expédition qu’arriva l'infant don Fernand de Matoroae ; le chroniqueur Montaner, dévoué à la royale famille d’Aragon, lui remit la place de Gallipoli; les chefs reconnurent son autorité, sauf Roccafort et les Amogavares, qui ne firent qu’une soumission apparente à l’infant. De-là des dissensions et des querelles; les chefs ayant délibéré d’abandonner Gallipoli , se mirent en marche. Les soldats de Roccafort formaient l’avant-garde; sous le plus frivole prétexte ils attaquent les Arragonais , frappent de mort Entcnça, leur chef, et ce ne fut que la présence de l’infant, qui vint à eux nue tête et sans arrhes, qui put calmer leur fureur ; ce prince , ne pouvan t plus se fier à Roccafort, se retira dans l’île de Tasso, alors au pouvoir de Licien Jacqueria , qui s’était emparé naguère de cette lie par le secours des Catalans. Rocca Coït demeura dès ce moment le seul chef des aventuriers.
.Nous 11e suivrons pas les aventures, les conquêtes et 1rs revers de Fiufant et de Roccafort; il ne nous a paru important que de faire connaître le caractère de ces nouveaux pèlerinages, expression des mœurs de leur siècle ;
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il nous suffira de dire que Roccafort, au service de tous les princes qui voulaient le payer, finit sa vie dans les combats. Quant à l’infant d’Aragon, il s’empara du duclie d’Athènes, et momentanément de l’Achaïc, et se plaçant sous la protection des rois de Sicile, sa famille posséda pendant quelques générations ce duché, l’une des dernières colonies de France dans la Grèce. Ducange eu a publié la généalogie