N°. III
Êclaircissementsurles Croisades contre les Sarrdsini d'Espagne , du Portugal, et les Albigeois.
Il nous eût été impossible^ dans le coi#s de la présente histoire, de détourner nos lecteurs du grand tableau des guerres d'Orient, pour porter leur attention sur les croisades particulières qui se dirigèrent sur dillérens point? de l’Europe ; nous avons pensé cependant qu’un tableau rapide de ces guerres entreprises au nom de la croix , serait le complément ^nécessaire de l’histoire des expéditions saintes. Nous allons donc suivre ces différentes troupes de pèlerins qui combattirent les Maures au-delà des Pyrénées, et les hérétiques dans les états du petit-fils du comte de St. -Gilles.
§. i*r. Des Croisades contre les Maures d’Espagne.
L’Espagne était soumise au faible gouvernement des Yisigoths, lorsque les Sarrasins parurent pour la première fois sur les côtes d’Espagne. Déjà , sous le règne de Wamba,
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ils avaient tenté de pénétrer dans la Péninsule , mais leur petit nombre était venu échouer contre la résistance des années du prince barbare.
La plupart des historiens , et particulièrement Rodrigue de Tolède x reportent à la trahison du comte Julien les premiers succès des Arabes en Espagne. Nous ne rappellerons pas les circonstances de cet événement trop bien connu, célébré par les poètes et les romanciers; il suffira de dire que dans l’année 711, Tarik , au nom de Muza , lieutenant du calife, et peu de temps après, Muza lui-méme, débarquèrent en Espagne , et profitant des dissensions publiques et des ambitions personnelles, s’emparèrent en pc>i d'années du royaume des Visigoths. Muza plaça sa capitale à Cordoue , dont le territoire fertile et le climat heureux avaient excité, suivant l’expression d’un auteur arabe, de douces émotions dans l’âme du lieutenant du calife. Muza laissa le gouvernement à son fils Àbdelasis; et tandis qu’il allait en Orient offrir au commandeur des croyans les belles esclaves et les plus riches dépouilles, Abdelasis peuplait son sérail des jeunes princesses aux blonds cheveux , choisies parmi la nation des Goths; une révolution le renversa ,et Muhor, nouveau lieutenant du calife , après avoir gouverné pendant quelques années le royaume des Espagnes, entreprit de passer les Pyrénées et d’envahir la Septimanie; son projet échoua ; .il ne put soumettre les provinces de l’Aragon et de la Catalogne , dont les montagnes favorisaient l'indépendance. Zama fut plus heureux; la Septimanie se soumit aux lois du prophète. Un officier du calife de Damas gouverna Narbonne , Beziers , Carcassonne , Agile et Lodève. Suivant les chroniqueurs chrétiens , la tolérance des Arabes fut grande; ils laissèrent à chacun leur culte et leur loi ; ils se mêlèrent, se confondirent avec les hakitans du pays; de-là la dénomination de Mozarubiques
ou Mlxli-Arales . Les chrétiens se soulevèrent. Cependant, Eude , duc d’Aquitaine, marcha contre les Sarrasins , les atteignit devant Toulouse, et les força à la retraite; niais de nouvelles troupes descendaient sans cesse du sommet des Pyrénées; des victoires, des alliances, des trahisons, des courses désastreuses jusqu’au cœur de la France, marquèrent l’histoire de la domination des Arabes dans la Septimanie, jusqu’à ce que l’ambitieux Abdérame envahît la Gaule, favorisé par les comtes et les barons soulevés contre l’ambition do ÇharlesaMartel. Si l’on en croit les cartulaires des abbayes, plein de tristes expressions et de déplorables récits, les villes dTJzès, do Viviers, Valence, Vienne, Lyon, gémirent des fureurs de ces troupes, appelées, par quelques chroniqueurs, Vandales, à cause do leur origine africaine. Toutes nos annales ont retenti do la célèbre victoire de Charles-Martel , à la têto do ses Francs et de ses Bourguignons; à la suite de leurs défaites, les Sarrasins furent chassés de la Provence, et obligés de so réfugier au-delà des Pyrénées. Aucune expédition ne fut tentée par Pépin contre les Arabes; mais Charlemagne, maître absolu du vaste empire des Francs , résolut de pousser ses conquêtes en Espagne. Des dissensions divisaient les petits princes musulmans de l’Espagne ; quelques-uns s’adressèrent à Charlemagne; l’empereur n’hésita pas à les secourir. Avec l'impératrice Hyldegarde , ses barons et ses chevaliers , il se rendit dans l'Aquitaine, où il célébra la fêle de Pâques. 11 divisa son année en deux corps; les milices levées dans le royaume d’Austrasie, de Bourgogne, se dirigèrent par le Roussillon ; Charles, avec scs paladins, prit le chemin de la Gascogne. L’empereur assiégea Pampelune; les gouverneurs d’Huesca et de Jacca vinrent lui rendre hommage. Charles marcha à Sarragossc, l’assiégea et la prit, et la campagne étant finie, l’empereur se disposa à retourner en
f rance par la vallée de Roncevaux. Les chroniques et les romanciers du temps ont déploré la malheureuse défaite des Francs dans les défilés de Roncevaux ; ils ont parlé surtoutde la mort des braves paladins Roland et Ollivier d’Anselme , comte du palais, dont le courage et la force prodigieuse excitaient l’étonnement des contemporains. Tcfut ce que nous avons de positif sur la défaite de Farrieregarde de Charlemagne , se trouve dans le chroniqueur Eginhard. Tandis que l'empereur franchissait les Pyrénées, une troupe de Gascons montagnards, à la tête de laquelle s’était mis leur duc, Loup, fils de Waifre, surprit l’arrière-garde des paladins au milieu des forêts émisses et dans les défilés des montagnes ; les Français , quoique surpris , se défendirent avec courage ; mais comme ils étaient pesamment armés, ils ne purent résister à ces troupes légères qui connaissaient les lieux où elles combattaient. Les Gascons s’emparèrent de tous les bagages de l’armée, et se dispersèrent dans les montagnes à la faveur de la nuit.
Tandis que l’esprit de conquête, les sentimens religieux, entraînaient les chevaliers au-delà des Pyrénées, les débris de la population chrétienne de l’Espagne , réfugiés dans les montagnes , fondaient de petites principautés , qui , sous le nom d’Oviedo et de Soprarbe, menaçaient la puissance musulmane, alors divisée, comme il arrive toujours après la victoire. Dans le x*. siècle, ce fut une habitude chevaleresque et religieuse d’aller secourir les chrétiens des montagnes et des petites républiques d’Oviedo et de Soprarbe. Beaucoup de chartes du temps constatent cette ardeur des barons et des chevaliers de la Septimanie, de l’Aquitaine et de la Provence; on allait alors eu pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, lieu vénéré de la chrétienté, et le saint voyage n’eût pas été complet si l’on n’allait briser
une lance contre les ennemis de la foi. D’ailleurs 1rs Sarrasins, de leur côté, menaçaient souvent les terres d’audelà des Pyrénées. En 1018, un émir vint mettre le siège devant Narbonne; en 1047, ils pillèrent l’abbaye de Lerins , el emmenèrent captifs plusieurs religieux , et jusqu’au milieu du xu'. siècle on vit des armées de Sarrasins ravager le Roussillon.
Les évêques , les prêtres, les chevaliers et les barons allaient donc essayer leur valeur en Espagne , surtout lorsqu’aprés la fondation des royaumes d’Aragon , de Navarre, de I.éon et de Castille , et l’agrandissement du territoire chrétien , ces pèlerinages olTrirent des moyens de fortune, des alliances avantageuses. Les vieilles chartes citent Pierre, évêque de Toulouse, qui alla servir contre les Sarrasins qui occupaient le territoire de Barcelonne; et le brave Raymond , si célèbre dans les guerres saintes, avait noblement joilté, comme le dit le chroniqueur du Languedoc, contre les Maures, et reçut, comme récompense, Elvirc, princesse de Castille, que Catel appelle la plus belle dame du pays ; il l’emmena par mer à Marseille, et dans l'abbaye de Saint-Victor ils souscrivirent une charte en faveur des pauvres pèlerins qui partaient pour l’Orient.
De l’an io65 à l’an 1087, on compte trois expéditions des guerriers chrétiens se dirigeant contre les Sarrasins d’Espagne; l’une deBou rguignons, la seconde de Normands, la troisième, enfin , des barons de Provence et de Septimanic. Un chroniqueur , publié par Duchesne , donna la liste de ces pieux croisés.
Il faut remarquer qu’à cette époque les reliques de Saint- Jacques de Coinpostelle inspiraient aux pieux chevaliers presque la même vénération que le tombeau de Jésus- Christ. Lorsque les suspensions d’hostilités entre les Sar-
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rasins et les chrétiens de Jacca et de Léon permettaient
aux pèlerins de se diriger vers les Pyrénées , une multitude pleine de ferveur traversait les monts escarpés, et venait d,.ns ce lieu saint, avec la pannetière et le bourdon, déposer ses pieuses offrandes. Le reliquaire de Saint Jacques de Compostelle fut une seule fois pillé par le fameux Alinansor , vers la fin du x*. siècle.
Cet amour des pèlerinages provoqua les expéditions armées des barons et des chevaliers en Espagne, | aria même raison qu'ellesavaientinspiré les croisades d’Orient ; comme les mêmes idées et les mêmes opinions régnaient sur le monde chrétien , elles devaient produire en tout lieu les mêmes résultats. Les expéditions contre les Sarrasins d’Espagne reposèrent donc sur un semblable mobile que les croisades dans la Palestine.
Tandis que, brillantes de leur luxe et de leur civilisation , les cités habitées par les Maures se livraient aux plaisirs et à toutes les douceurs de la vie, les chrétiens des royaumes réunis de Navarre et de Castille appelaient sous les armes la chevalerie du Languedoc et de la Provence. Avec le secours des pèlerins, Alphonse VI reconquit Tolède, la capitale de l’ancienne monarchie, Sarragosse, et quelques autres cités de la vieille Espagne.
Lors de la formation des ordres militaires dans la Palestine , les Templiers obtinrent une brillante existence en Espagne. Quelques années après leur premier établissement, ils furent dotés de toutes les terres qu’ils conquerraient sur les Maures dans la partie de l’Aragon située au-delà de l’Ebre. Telle était alors la vénération que l’on portait en Espagne à cet ordre célèbre , qu’Alphonse I*r. , roi d’Aragon, leur légua son royaume; les cortès n’approuvèrent pas cette donation ; mais le successeur d’Alphonse se vit forcé à faire de nombreuses concessions à ces chevaliers
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ambitieux , et s'engagea même à ne faire de paix arec les i
Maures que sur leur consentement.
A l’exemple de l’ordre des Templiers , se formèrent les trois grands ordres militaires de l’Espagne : celui de Calatrava , 1 1 58 , de Santiago , 1 1 7 5 , et l’ordre plus moderne d’Alcantara. C’étaient, dit Mariana , de véritables collèges •militaires , pcsîédaftt les différentes parties de la Castille ; des villes entourées de murs et gouvernées par un grandmaître dignitaire électif, dont l’influence dans le gouvernement égalaitpour le moins celle des nobles les plus puissans. En 1210, Ferdinand 111 conquit l’Andalousie, et Jacques 1". , roi d’Aragon, dit le Victorieux , ajouta à ses possessions le royaume de Valence, les iles Baléares et le royaume de Murcie. Depuis cette époque , les conquêtes des chrétiens s’arrêtèrent 5 les Sarrasins furent plus forts , parce que leur territoire fut plus resserré , tandis que les dissensions, Suite de la victoire, affaiblissaient leurs ennemis.
Dans le xv'. siècle, les possessions des Sarrasins ne consistaient plus qu’en la seule ville de Grenade. Ferdinand et Isabelle, qui unirent sur leur tête toute la monarchie espagnole, entreprirent la conquête de ce dernier abri de la puissance musulmane. Elle fut achevée en 1478; tout le monde connaît la mesure sévère du cardinal Ximenès , et les circonstances déplorables de l’expulsion des Maures de la monarchie espagnole.
§. II. Çroisade contre Us Albigeois.
Une des plus sanglantes et la plus malheureuse des croisades, fut incontestablement celle des Albigeois, dirigée contre l’infortuné comte de Toulouse. Comme il nous a été impossible de nous en occuper dans la marche ée notre
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récit, nous allons y suppléer daus cette partie de notre éclaircissement.
L’hérésie des Albigeois dut 6on nom à la ville d’Àlbi , principale retraite des hérétiques. Elle avait des rapports intimes avec celle des Vaudois, que Pierre Valdo, ou du \aud, propagea dans la ville de Lyon. Quelle était cette hérésie? dans quelle source était-elle puisée? Ces questions ont occupé l'Europe savante. Jedoisdonner succinctement l’analyse des travaux qui ont été faits.
Dans les premiers siècles de l’église, une hérésie vaste et hardie troubla les doctrines pures de l’Évangile; sous les noms de Gnostiques, Ophites , Valentiniens, Carpocra tiens , Manichéens, des chrétiens osèrent mêler les doctrines orientales , les démonologies de l’Inde, d*: la Perse et de l’Égypte-, avec les enseignemens de Jésus- Christ ; on vit alors s’introduire dans le système des chrétiens les deux principes de Zoroastre, la longue série d’émanations de la doctrine platonicienne, la théorie des nombres de Pilhagore, une multitude d’autres idées empruntées à des systèmes étrangers.
D’abord, ces doctrines nouvelles se concentrèrent dans l’Orient, où elles étaientnées; mais l’évêque Marc les transporta en Espagne pendant le ive. siècle , sous le nom de Priscillianisme. D’un autre côté, les sectaires, persécutés dans l’Arménie, se retirèrent d’abord dans la Bulgarie; dans le xie. siècle , ils formèrent des établissemens lixes, sous le nom de I’atirini, dans l’Italie, et en Allemagne, sous le nom de Catharre ou Gazarre. Ils parurent en France sous la dénomination ignoble de Bougres , et l’opinion des savans veut qu’ils aient été les pères des Albigeois.
Tout ce qu’on sait de positif sur las opinions des malheureux sectaires, nous le tenons des écrivains ecclésias-
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tiques. 11 existe à la Bibliothèque du Roi l’interrogatoire subi devant l’inquisition par les Albigeois; et tout ce que l’on peut découvrir, c’est une ferme persévérance dans des opinions secrètement enseignées , et dont ils se gardent de faire la révélation. Il paraît toutefois que les dogmes des deux principes distincts et également incréés , l’un la source du bien , l’autre la source du mal , le système des Eons ou émanations spirituelles, avaient survécu , et que sur ces deux points les doctrines orientales et primitives des Gnostiques se montraient encore dans le système des Albigeois. #
Quoi qu’il en soit, les croisés qui s’armèrent contr’eux ne voyaient les choses ni aussi loin , ni aussi profondément; ils ^pondirent à l’appel de l’église et au jugement du concile.
Le comte Raymond gouvernait le vaste et riche comté de Toulouse ; ses ancêtres s’étaient illustrés dans les guerres saintes, et lui-même avait combattu les Sarrasins d’Espagne; il paraît cependant que le comte, indifférent sur la doctrine, avait négligé de poursuivre cette portion de ses sujets qui était sortie des devoirs de l’église orthodoxe ; cette tolérance, unique alors dans l’Europe chrétienne, avait attiré dans le comté du Languedoc un grand nombre d’hérctiques, et l’attention du pape s’était plusieurs fois dirigée vers ce foyer de l'hérésie. D’abord , il envoya des prédicateurs pour les convertir; ensuite, des légats parcoururent les provinces pour lancer la terrible excommunication. Le plus ardent fut Pierre de Castelnau; il ne respecta même pas le comte de Toulouse , et dans sa capitale même il osa l’excommunier. Quelque temps après, Pierre Castelnau fut assassiné; comme il s’était attire le juste courroux du comte de Toulouse, on accusa ce seigneur de la mort du légat. Dès lors la croisade fut dirigée
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contre lui-même ; l’hérésie n’en fut plus que le prétexte ; on promit à ceux qui marcheraient contre le Languedoc les mêmes indulgences qu’aux guerriers qui prenaient la croix contre les infidèles. On vit alors sous les drapeaux de la croisade, Guillaume, archevêque de Bourges ; Pierre, évêque de Sens 5 Robert, archevêque de Rouen ; les évêques de Nevers, d’Autun , de Lisieux, de Chartres et de Bayeux ; Eudes, duc de Bourgogne; les comtes de Metz, de Nevers, et plusieurs autres vassaux de la couronne, dont le plus ardent, sans contredit , fut ce Guillaume de Montfort , que les chroniques du temps comparent à l’aîné des Machabées. L’orage était prêt à éclater; Raymond recourut au pape; il se plaint de l'abbé deCîteaux, légat du Saint- Siège ; celui-ci est remplacé par Milon , notaire de l’église romaine, sectaire plus fougueux et plus fier. Il somme Raymond de comparaître devant lui à Valence; le malheureux comte obéit; là, il lui commande de livrer sept places principales de ses états comme gages ; Raymond obéit encore; enfin , dans le petit concile qui se tint à l’église de Saint- Gilles, tant vénérée par ses ancêtres, Raymond fit amende houorable sur le tombeau de Pierre de Castelnau, et reçut, nu , en chemise, l’absolution des mains du légat.
Mais cette absolution ne suffisait pas pour rendre la^aix à ces malheureuses provinces; les croisés avaient reçu l'ordre d’exterminer les hérétiques. Que pouvait faire Raymond ? il crut empêcher le mal en se mettant lui-même dans la confédération ; il prit la croix et s’unit aux confédérés contre les Albigeois. Alors tous les seigneurs qui dépendaient de lui se crurent dégagés du serment de. vassalité ; ils cherchèrent individuellement à se défendre.
Cinq grands fiefs dépendaient du comté de Toulouse;
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les comtés tic Fois et de Quercy , la vicomté de Narbonne, celle de Beziers et la baronie de Montpellier; tous ces feudataires indépendans , abandonnés par leurs seigneurs, se* préparent à se défendre; cependant les croisés s’avançaient toujours dans le Languedoc; Beziers est assiégé et pris d’assaut, tous les habitans en sont égorgés; Carcassonne est obligée de se rendre ; mille horreurs, mille excès que l’histoire se refuse à. retracer, signalent la marche des soldats de J.-C. Ce fut alors que Simon de Montfort, au refus du duc de Bourgogne et du comte de Ncvcrs, fut élu chef de la croisade , et son ambition put déployer , sous ce titre , tous les ressorts dont elle était capable; il proposa au comte de Toulouse de lut céder les places conquises par les armes des croisés ; sur son refus, il les sollicite de la cour de Rome; le pape n’osa point encore déployer cette excessive rigueur; il blâma le comte de Montfort, l’inexcrrable vengeance des légats . et après voir donné l’absolution au comte de Toulouse , il convoqua un prochain concile, dans lequel Raymond devait se purger du crime d’hérésie et du meurtre de Castelnau. Le concile fut en effet assemblé; les ordres du pape y furent méconnus, ou du moins exagérés ; on ne voulut point entendre , on excommunia de nouveau Raymond , parce qu’il n’avait point exterminé l’hérésie, et ne cessait d’accabler scs peuples de péages et d’impôts. Un chroniqueur du temps rapporte que le malheureux comte pleura de rage et de désespoir au pied de l’autel.
Dans cette triste situation , le comte de Toulouse provoqua l’intervention de Pierre II , roi d’Aragon ; ce prince , son seigneur supérieur pour le fief de Carcassonne, avait été violemment irrité de ce que les croisés avaient ruiné cette cité , qui ressortissait de la mouvance ; le légat et 1« comte de Mon fort feignirent d’accueillir ccs souve-
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raines remontrances ; ils consentirent à restituer au comte toutes les terres de son domaine, pourvu qu’il exterminât 1 hérésie, condition qui rendait toujours le chef des croisés maître de décider si le traité devait ou non recevoir son exécution entière. Raymond ne voulut point signer le traité, il reprit son énergie; mais il notait plus temps, Montforl aviftt reçu de nouvelles troupes, que sa femme lui avait amenées; le roi d’Aragon lui-même s’était réuni aux croisés; Monfort avait reçu de lui le comté de Garcassonne.
Le siège et la prise de Lavaur par les croisés , présenta les plus horribles circonstances ; Girande de Montréal , la dame du lieu , fut précipitée dans un puits ; Aimers , son frère , et quatre-vingts gentilshommes de nom et d’armes , furent égorgés ; on brûla les soldats et les bourgeois ; Raymond , pendant ce temps, réunissait ses sujets sous sa bannière. Le danger commun multipliait les défenseurs de sa cause. De son côté^le bouillajit Moutfort rassemblait ses fougueux compagnons : de tous les points de la France marchaient , comme à une guerre sainte, tous les hommes sans condition et sans honneur , comme les appellent les df ux savans bénédictins , auteurs de V Histoire du Languedoc. Les premières opérations militaires furent avantageuses au comte Raymond. Moutfort, qui avait poussé ses conquêtes jusqu’à Toulouse , fut forcé de lever le siège de cette place, et bientôt il fut lui-même assiégé dans Castelnaudary. La noblesse du Languedoc, secondée par son comte, avait toute espérance de s’emparer du comte Montfort; mais l’habile lieutenantdu Saint-Siégeéchappa à toutes les attaques de ses ennemis ; Raymond fut obligé de lever précipitamment le siège de Castelnaudary ; Montfort le poursuit, ét bientôt le comte est réduit à sa seule capitale et Montauban.
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Maître du plus beau fief de la- couronne de France, Montfort réunit les principaux chefs de sorç armée; il leur distribue les places et les châteaux pour les tenir en arrièrefief; ên présence des évêques et de ses guerriers convoqués à Pamiers, il publie un code de lois féodales, un code des devoirs et des droits pour ses nouvelles conquêtes ; on y remarque cette disposition : «D’ici à dix ans, toute femme » noble “he pourra, sans la permission du comte de Mont- » fort, épouser un gentilhomme du pays. » Le pape n’approuva pas la conduite hardie, l’usurpation violente des croisés; il existe encore des lettres d’innocent III , où il blâme avec véhémence le comte de Montfort : « Non con- » tent de vous être élevé contre les hérétiques , vous avez » tourné les armes des croisés contre les catholiques ; vous » avez répandu le sang des innocens, vous avez choisi le « moment Ou le roi d’Aragon était occupé avec les Sar- » rasins pour vous mettre en possession des terres de ses ■» vassaux, quoiqu’aucun de lei^p sujets ne fût suspect » d’hérésie. »
Un concile fut assemblé à Lavaur; le roi d’Aragon proposait , si l'on ne voulait rendre au comte de Toulouse son domaine, de poser la couronne du comte sur la tête de son jeune fils; le concile , sous l’influence de Montfort, rejeta toute proposition. Le roi d’Aragon recourut à la terrible nécessité de la guerre ; c’était un peu tard ; déjà , sous l’inspiration du légat, Philippe-Auguste avait réuni une cour plénière à Paris; le mercredi des cendres de l’an 1212, en présence des barons réunis, Philippe traça à son jeune fils, Louis VIII , qui avait promis de combattre les ennemis de l'église , le projet de cette croisade ; il distribue les emplois aux chefs et prend toutes les mesures pour assurer le succès de l’expédition ; le roi de France voulait , dans cette occasion , moins expulser le comte Raymond de
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son grand fief que conserver dans toutes circonstances L’influence de la couronne ; la présence' de l’héritiep présomptif du trône diminuait, par le fait, l’autorité du comte de Montfort. La guerre comme la conquête allaient se faire, pour ainsi dire , sous la bannière de France. Le chroniqueur Guillaume de Puy, partisan de Montfort , exprime son mécontentement sur l’arrivée du jeune prince.
Pendant ces préparatifs , le roi d’Aragon envahissait le Languedoc ét assiégeait Muret ; Montfort se jeta dans cette place avec neuf cents hommes; le roi d'Aragon était à la tête de plus de cinquante mille lances, disent les chroniqueurs enthousiastes du Machabée de la nouvelle loi, et pourtant , dans une sortie, cette armée est dispersée, comme si la main de Dieu avait soulevé encore une fois les flots de la Mer-Rouge contre un nouveau Pharaon. Montfort frappe de sa main le roi d’Aragon lui-même ; l’énorme lance de l’ennemi de l’église fut envoyée à Rome comme un trophée de la victoire , et Montfort , prosterné au pied des autels, chanta des cantiques d'humilité et de contrition; des prières et des réjouissances publiques signalèrent sa victoire. Le malheureux comte opposa encore quelques 1 faibles résistances , mais elles furent inutiles ; son ennemi, toujours actif, acheva sa conquête , et en sollicita le prix de la cour de Rome. Le légat, plus sage et plus modéré, se contenta de réconcilier la plupart des seigneurs du Languedoc avec: l’Église; les bourgeois de Toulouse obtinrent la même faveur; on conféra à Montfort le titre d'administrateur suprême de tout le comté de Toulouse ; mais ce titre ne suffisait pas à son ambitioi^, il lui fallait la dé possession de Raymond. Les prélats n’osèrent pas prononcer sur une question fcodale d’une aussi haute importance. Philippe-Auguste se borna à envoyer son fils,
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Louis VIII, comme nous l’avons vu , jusqu’au concile de Latran.
Ce fut au mois de novembre 1 1 1 5 que le concile de Latran s’assembla dans l’église de Saint-Jean à Borne; il fut composé de quatre cent douze évêques et de huit cents abbés ou prieurs. Le comte de Toulouse , accompagné de , son fils et de deux des principaux vassaux , se présenta pour demander la restitution de tout ce qui lui avait été enlevé. Sa réclamation fut repoussée ; le pape et les évêques le déclarèrent déchu de tous ses droits , adjugèrent au comte de Montfort le comté de Toulouse et les autres conquêtes qu’il a faites, sous l’hommage néanmoins dû à tous les seigneurs de qui les fiefs relèvent. Le concile réduisit le malheureux Raymond à une rente de huit cents livres , payable tous les ans pour son entretien. Quant aux marquisats de Beaucaire et de Provence, il fut ordonné qu’ils demeureraient en séquestre dans les mains de l’Église jusqu’à la majorité du jeune Raymond son fils, qui serajt alors mis en possession ou de la totalité ou d’une partie de ces débris de la fortune de son père , pourvu qu’il se montrât digne
en jouir.
Lorsque Montfort connut ce jugement, il s’empressa de solliciter l’investiture des fiefs que l’Église venait de lui donner ; il l’obtint facilement ; mais cette investiture fut comme le terme de ses succès. Sans cesse aux prises avec les anciens possesseurs légitimes de ce comté et avec les peuples qui les soutenaient de leur affection , le comte de Montfort fut tué devant Toulouse ; il laissa pour successeur Amaulry son fils.
Le premie* soin du vassal était toujours de solliciter l’investiture des fiefs ; Amaulry s’adressa donc à Philippe-Auguste ; de son côté , le jeune comte' Raymond rappela dans une lettre éloquente adressée au roi de France,
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les anciens services Je ses aïeux , leur titre à la possession de Toulouse ; le pape rappelait au roi les décisions inflexibles du concile de Latran et l'obéissance que les fidèles devaient aux suprêmes décisions de l’Église.
rbilippe-Augusle se prononça pour Amaulry ; six cents hommes d’armes et dix mille hommes d’infanterie durent marcher sous les ordres du prince Louis pour remettre l’héritier de Monlfort en possession du comté de Toulouse. Le jeune Raymond ayant obtenu quelques succès, la politique du roi de France se modifia , ses affections pour Amaulry se refroidirent ; Louis eut ordre de revenir auprès de son père. Enfin , pressé de toutes parts , le fils du comte de Monlfort offrit au roi Philippe de lui céder en toute propriété le Languedoc pour le réunir à son domaine 5 le pape, le comte de Toulouse, les princes, sollicitèrent Philippe- Auguste de mettre un terme à ces incertitudes. On reunit plusieurs assemblées à Melun , où les propositions d’Amaulry furent rejetées ; ces négociations continuèrent encore quelque temps , lorsque le roi indiqua une cour plénière pour les décider en dernier ressort j cette cour devait se réunir en 1223; mais Philippe-Auguste mourut cette année, laissant à son successeur la décision de cette importante affaire.
Nous ne pousserons pas plus loin l’histoire des fiefs de Toulouse et des malheureux Albigeois ; tout le monde connaît- la part malheureuse que prit saint Louis lui-même dans l’extermination des hérétiques; nous ajouterons seulement que la guerre contre les comtes de Toulouse eut cet immense résultat pour la couronne, de renouer les liens féodaux entre le Languedoc et le roi de France, qui s étaient brisés pendaut les désordres de lqgleuxième race. A la lin du règne de ‘Louis VII, le Languedoc était comme un état étranger par rapport aux rois de France; à la fin du règne
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de Philippe-Auguste, il était rentré dans la subordination féodale et s’était soumis à toutes les obligations de la vassalité.
Croisade dans le Portugal.
Nous avons peu de renseignemens sur les croisades qui se dirigèrent vers le Portugal ; toutefois nous allons faire connaître, d’après les chroniqueurs et les romanciers portugais , les souvenirs que laissa dans ces contrées le passage des pèlerins. , ■
Le Portugal avait subi comme l’Espagne la domination des Maures j ces belles provinces relaient divisées en petites principautés musulmanes; lâ fondation du royaume de Portugal est due au comte Henri , dont les aventures romanesques ont été célébrées par tous les poètes des bords du Tage. Henri était de bourgogne , fils de Robert I". , duc de ce vaste fief. Comme l’oisiveté lui devenait ins upportahle et que les délices des châteaux ne calaient pas une joûte, il résolut d’aller au-delà des Pyrénées rompre une lance contre les Musulmans. Il paraît que s’étant distingué dans les combats, il reçut d’Alphonse, roi de Castille, le gouvernement des provinces situées entre le Douro et le Minho. Le jeune duc de Bourgogne, par son courage et par l’alliance d’Alphonse avec Constance sa tante, obtint tant de crédit à la cour qu’il fut nommé juge du camp dans les combats qui eurent lieu à l’occasion du mariage des infans avec El vire et Donna Sol, filles du Cid. En 1095 , Henri suivit dans la Terre-Sainte les pèlerins de Godefroy; et les romanciers portugais le font un des douze chefs qui conduisaient cette expédition.^ son retour il fut fait comte de Portugal , et fixa sa résidence à Guimarens. Par des conquêtes successives Henri agrandit ses états; les rois maures
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Je Coïmbre et de Huesca furent faits prisonniers et conduits dans sa capitale. Il porta ses armes*dans la Galice et dans
le royaume de Léon. Au siège de la ville de Braga , il rendit le dernier soupir , recommandant à son fils de continuer la guerre contre les infidèles. Ilenri mourut donc en 1 1 3o j il avait gagné dix-sept batailles contre les Maures, et pris sur eux un grand nombre de villes ; il eut pour successeur Henri ou Ilenriques I". , 'd'abord comte, et qui prit ensuite le titre de roi de Portugal. A peine monté sur le trône, le jeune prince écrivit à saint Bernard pour le prier de lui envoyer des moines de son ordre, afin d'élever des cellules et bâtir des monastères dans les villes et les campagnes. En effet, saint Bernard envoya quatre moines de son ordre ; ils s’établirent sur la montagne de Voaga. Les conquêtes contre les Maures agrandissaient chaque jour le territoire du Portugal ; la plus importante des entreprises fut dirigée en i j 3g contre Ismaïl , qui gouvernait les provincgs au-delà duTage; avec quinze mille hommes et le secours de la croix , car on en portait dans le Portugal connue dans les autres expéditions saintes, il dispersa la multitude innombrable d’infidèles que dirigeait Ismaïl. On comptait parmi les chevaliers qui prirent part à cette grande affaire, plusieurs barons des comtés de Champagne et de Bourgogne.
La victoire redoublant l’ardeur commune , on résolut de marcher sur Lisbonne, dont les Maures s’étaient empalés depuis quelques années. En ce moment on apprit qu’une flotte de soixante-dix navires chrétiens était arrivée à Porto; le roi leur fit proposer de se joindre à lui pour assiéger Lisbonne; les Francs y consentirent; ils se présentèrent devant la ville , mais inutilement; leurs tentatives furent repoussées; les chevaliers du Temple, cette milice invincible , dit un chroniqueur, fut elle-même obligée de penser à la retraite. Après avoir aidé le roi de Portugal
6oü éclaircissement
dans d’autres entreprises dirigées contre les infidèles, les Francs mirent à la voile et se dirigèrent vers la Terre- Sainte.
Un jour le roi se promenait autour d’une montagne d’où son regard pouvait plonger sur Lisbonne et sur la mer ; comme il regardait attentivement celte ville et rêvait en la regardant, il vit la mer couverte de vaisseaux qui voguaient à pleines voilèfc vers l’embouchure du Tage; il envoya immédiatement un des chevaliers qui étaient auprès de lui , pour s’informer d’où venait et où allait cette flotte;* il apprit que c’étaient des Anglais, des Français et des Allemands qui allaient à la Terre-Sainte, sous la conduite de différens chefs; ils s’appelaient Guillaume de Corni , Childe Rolliu et Ligel. Leur flotte était composée de cent quatre-vingts vaisseaux qui portaient quatorze cents hommes.
# Le roi fit alors proposer aux chefs de cette armée , de l’aider à faire le siège de Lisbonne. Cette ville , dit un poète portugais, dont on a cru qu’Ulysse avait jeté les premiers fondemens, est située presque dans le milieu du Portugal , vers l’endroit où le Tage va décharger ses eaux dans la mer. Le roi désirait ardemment de la soumettre à sa domination ; il proposa donc un parti avantageux aux croisés ; il leur offrit de leur abandonner tout le butin s’ils réussissaient; ils y consentirent et coupèrent toute communication entre les Maures de Lisbonne et ceux de l’Afrique. Par-là les vivres manquèrent aux premiers, et toute communication avec la ville fut interceptée ; le roi investit la place par terre. Les chrétiens pèlerins ou portiw gais , qu'excitait le double molif de l’intérêt et du zèle, combattaient avec une ardeur égale ; les Maures prodiguaient leur vie pour la défense de leurs foyers. Le 20 octobre 1 1 47 » toutes les troupes étant réunies , on résolut
ÉCLAIRCISSEMENS. Ôo3
un assaut général; quelque temps avant d'attaquer, Alphonse tint ce discours aux soldats de toutes les nations : « Amis et compagnons, il s’agit ici de la conquête du Portugal et de la ruine des infidèles ; ils sont à nous si par votre valeur nous réduisons cette place où sont renfermées toutes les richesses dçs mécréans. Ceux que vous allez combattre ne sont que des habitons timides ; les plus braves ont succombé. » A ces mots, les soldats pleins d’ardeur escaladent les murs; les pèlerins , venus par mer, descendent de leurs navires, et un assaut général est donné. Après une opiniâtre résistance, la ville fut prise; plus de deux cent mille Maures périrent , selon l'opinion des chroniques; la- ville fut livrée au pillage pour récompenser les soldats. Lorsque le calme fut rétabli, on consacra la grande mosquée pour servir de cathédrale. On nomma Gilbert, quoique prêtre étranger, à l’épiscopat de Lisbonne; c’était un homme d’une vaste érudition et d’une vertu reconnue. La fertilité du pays et la température invitèrent une partie des croisés à s’établir dans ces contrées; Alphonse leur accorda toutes sortes d’immunités et de privilèges; il leur permit aussi de bâtir quelques villes, et ce sont eux qui jetèrent les premiers fondemens d’Almaida, Villa-Verde (de la couleur de leurs croix), d’Arada, d’Azembaya , de Castaneda , et quelques autres places qui subsistent encore.
L’établissement des croisés dans le Portugal fut immédiatement suivi de l’institution d’un ordre de chevalerie. Le roi créa l’ordre de Csiileb la suited’une vision qu’il eut dans son sommeil , et dont le siège de Lisbonne avait été l’occasion ; il accueillit aussi l’ordre espagnol deCalatrava, et le conféra à plusieurs des pèlerins qui s’étaient établis dans ses états. Cette même année 1 14& , il leur donna des libertés muuicipalcs et des lois.
6o4 éclaircissements.
Ces nouvelles colonies s’agrandissaient sous le paisible gouvernement du roi de Portugal ^ qui pensait toujours à agrandir ses états, lorsque l’arrivée d’une nouvelle flotte de pèlerins lui donna l’occasion de satisfaire sa bouillante ambition. « Quelques princes danois , frisons et flamands, dit un savant portugais, poussés par cet esprit aventurier qui était si fort à la mode dans ce siècle d ignorance et de barbarie , avaient depuis peu armé cinquante-trois vaisseaux pour aller à la Terre- Sainte ; la mer , que le Ciel ne mettait pas toujours dans les intérêts de pareils conqnérans , les forçait souvent d’aborder dans des lieux où ils ne savaient que faire. » Une tempête força donc ces. aventuriers flamands à chercher un refuge dans le port de Lisbonne. Nous apprenons par les chroniques françaises., qu’ils avaient à leur tête Jacques, seigneur d’Avesne, maréchal de Brabant; le roi les reçut honorablement et leur demanda des secours contre les Maures qui l’environnaient. On convint de part et d autre qu on assiégerait Silvès , ville forte et florissante dans le royaume des Algàrves , et qui servaitde retraite aux pirates maures. Un traité fut conclu. Le roi de Por tugal devait rester possesseur de la ville, à condition qu il donnerait aufc.étrangçrs le butin qu’on y ferait. Les étrangers remirent à La voile et se rendirent devant Silvès ; ils furent suivis de quarante galères portugaises chargées de toutes les munitions nécessaires. Le roi partit avec l’armée de terre, dont il donna le commandement au comte Mundez de Souza. Dès que la flotte et l’armée furent arrivées dans le royaume des Algàrves , on investit la place et on commença 1 attaque. Tout ce que l’industrie, la force et le courage peuvent inventer pour la défense et pour l’attaque d’une ville ,
. fut pratiqué par les assiégea ns et les assiégés ; mais la faim et la soif forcèrent les ennemis à sc rendre et à implorer U
ÉCLAIRCISSEMENT 6o5
clémence du vainqueur , qui leur accorda la vie. Le siège avait duré deux mois ; on démantela la ville après qu’ou l’eut pillée ; quelques-uns des pèlerins obtinrent des tafres dans le pays et s’y fixèrent ; le plus grand nombre prit la route d’Orient , et continua son voyage.
D’après le témoignage des uionumens portugais, tous les deux ou trois ans les rives du Tage étaient visitées par des pèlerins anglais , flamands et français; leurs armes servaient à détruire la puissance des Maures, et un poème portugais, qui nous a été conservé, compare ces troupes de pèlerins à la manne céleste que Dieu envoya aux Israélites dans le désert. Nous renvoyons, pour les détails , à deux Mémoires publiés par l’académie de Lisbonne sur l’état du Portugal lors du débarquement des croisés.
No. IV.
Lettre à M. Michaud sur la croisade et En/ans de i a i a , par Am. Jourdain.
L’expédition d’outre -mer, entreprise vers 1212, et composée d’enfans, si elle n’est pas un des événemens les plus marquans de l’histoire des croisades , n’en paraît pas un des moins extraordinaires. Que des institutions , dictées par l'esprit de religion, destinées à propager notre culte, ou à en relever l’éclat , n’aient pas toujours trouvé dans leur objet un préservatif contre la corruption attachée aux choses humaines , c’est une vérité qu’établissent de nombreux exemples ; mais que le fanatisme ou le génie du mal soit assez puissant pour éteindre dans l’enfance le sentiment naturel de sa faiblesse, et l’arracher à ses soutiens, pour lui inspirer cette suite d’idées , cette persévérance dans les résolutions, cet accord qu’exige toute entreprise formée par un concours nombreux d’individus , c’est ce qu’on a peine à croire , quoique le souvenir du fait soit con-
6o6 ÉCLAÎBCfSSEMENS'.
serve par plusieurs historiens. Quiconque connaît le goût du moyen âge pour le merveilleux, et n’a lu que le récit incÉmplet des historiens modernes des croisades , est d’a- bord tenté de ranger cette expédition parmi les aventures fabuleuses, et pour y ajouter quelque foi , il faut la réu» nion de témoignages dignes de notre confiance.
Dans ma première incrédulité, je me suis plu à réunir ces témoignages ; je vous les offre dans cette lettre , Monsieur, afin de fournir , s’il est possible, un trait de pluspour le tableau varié des éga remens de l’esprit humain.
Il faut distinguer diverses circonstances dans cet étrange événement : sa date , les moyens qui le préparèrent , les lieux qui en furent témoins, son issue. Quoique la critique n'ait pas los moyens suffisans pour déterminer chacun de ces points avec précision , cependant les chroniques du moyen âge fournissent des documens assez étendus pour satisfaire une sage curiosité.
Quant à la date, les historiens contemporains placent tous cette croisade sous l’année 1212(1) ou 121.3 (2) au plus tard. Ce n’est que par une erreur facile à reconnaître, que d’autres l’avancent de douze ans (3) ou la reculent de dix (4).
Quant aux lieux qui virent naître et s’exécuter une sem-
(1) Vincent Bellov., SpecuL Hist., liv. tu, cap. 5. — Albert Stad. , Chron. fol. 2oa,exed. Rein. — Godefr. Monach. , Annal, ap. Freh. Colle cl. — Alberici, Chron. pag. 45g. — Sicard., Chron. ap. Murat. , tom vu, pag. 6a3.
(3) Thom. de Cantipr. , De Apibus.
(3) Chron. Argent., ap. Urtii collect, , tom. i,pag. 1 1.
• (4) Jacob, de Vorrag. , Chron. Januense, ap. Murat., tom. tx, p. 46. Ce qui prouve l'erreur de date , c’est que Bixarre (Hist. Genuens ) , ! qui a copié cette chronique, place l'événement sous l’année laia. Je ne sais d’après quelle autorité Jean Massé le met dans sa Chronique en taio. ’ . •
âCLAJftClSSEMENS. O07
blable entreprise, il paraît que les croisés appartenaient à deux nations, et formèrent deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de l’Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu’aux bonis de la mer Adriatique (1); la Fiance fournit les autres; et ceux-ci , rassemblés aux environs de Paris , traversèrent la bourgogne , et arrivèrent à Marseille , lieu de leur embarquement (a).
Les prestiges , les fascinations , l'annonce de prodiges, furent employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On rapportait, selon Vincent de Beauvais, que le Vieux de la Montagne, qui avait coutume d’élever des Arsacides depuis l'âge le plus tendre , retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la liberté que lorsqu’ils lui eurent promis de lui ramener destines garçons de la France. L’opinion était donc que cesenfans, trompés par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs , se revêtirent du signe de la croix.
Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas , allemand de nation (3). Cette multitude - d’eufans s’était persuadée, dit Bizarre, à l’aide d’une fausse révélation , que la sécheresse serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à sec, et elle était venue à Gènes dans l'intention de se rendre à. Jérusalem , en suivant le lit aride de la Méditerranée.
La composition de ces troupes répondait parfaitement à
(1)' Voyez la Citron. Anon. do Strasbourg , Godefroy te Moine, Jacques de V orragine, et l’évèque Sicard. ,
(a) Albcric entre dans d’assez grands détails , ot quoique cet historien pèche généralement par une grande crédulité , son témoignage ne saurait ici être révoqué en doute.
(3) Jacg. de Yorrag.
Go8 éclaircissement.
ces moyens de séduction. On y voyait des enfans de tout âge , de toute condition ^ même de tout sexe ; quelques-uns n’avaient pas plus de douze ans ; ils se mettaient en route des villes et des villages , sans chefs , sans guides , sans aucune "provision , ayant la bourse vide. En vain leurs parens , leurs amis cherchaient à les retenir en leur montrant la folie d’une telle expédition : la captivité dans laquelle on les condamnait redoublait leur ardeur j brisant les portes , ou s’ouyrant une issue à travers les murs , ils parvenaient à s’échapper et allaient rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but de leur voyage, ils répondaient qu’ils allaient visiter les lieux saints. Quoiqu’un pèlerinage commencé sous de semblables auspices, marqué de toutes sortes d’excès , dût être un objet de scandale plutôt d’édification , il y eut dès gens assez peu sensés pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu ; des hommes , des femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs , et se joignirent aux troupes vagabondes , croyant suivre la route du salut ; d’autres leur fournirent de l’argent et des vivres , pensant aider des âmes inspirées de Dieu , et guidées par les sentimens d’une vive piété. Le pape , instruit de leur marche , dit eu gémissant ; « Ces » enfans nous reprochent d’être plongés dans le sommeil ,
» tandis qu’ils volent à la défense de la Terre-Sainte (i). » * • • ' •
Si des hommes prévoyans, parmi le cierge , blâmaient ou-
vertement cette expédition, on donnait l’incrédulité et
l’avarice pour motif de leurs censures , et afin d’éviter (a)
le mépris public , la sagesse était condamnée au silence.
Cependant l’événement fit voir que tout ce que l’homme
(i) Albert de Stadt.
(a) Chronique anonyme de Strasbourg.
ÉCLAIRCISSEMENTS. flwj
entreprend dans le balancier de la raison et la vigueur de la réflexion , n’obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit 1 évêque Sicard , cette multitude disparut tout entière : quasi evanuit universel.
Mais il faut soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et français , quoiqu’une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers l'Italie.
Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la croisade; si la surveillance des princes et des prélats dans les expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière , ne parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs , quelle espèce de gens rie devait point recéler une réunion formée sans aucun soin , •et dont la plupart des membres fuyaient , comme l’enfant prodigue , la maison paternelle , pour se livrer sans contrainte à leurs penchans vicieux? Aussi le récit de Godefroi-le-Moine ne doit-il point nous étonner, lorsqu’il rapporte «pue des voleurs se mêlèrent parmi les pèlerins allemands , et disparurent après les avoir dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de maux, résultat nécessaire de l’imprévoyance des croisés. La fatigue d’une longue route , la chaleur, le besoin , en moissonnèrent une grande partie. De ceux qui arrivèrent en Italie , les uns se dispersèrent dans les campagnes, et, dépouillés par les habitans, ils furent réduits en servitude ; d’autres , au nombre de sept mille, se présentèrent devant Gènes : d’abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours dans la ville ; mais réfléchissant ensuite sur l’inutilité de leur entreprise , craignant qu’une telle multitude n’apportât la disette , appréhendant surtout que Frédéric , qui était alors en rébellion
TOM. III
G 10 KOLAIRCISSÇMENS.
contre le Saint-Siège et en guerre avec Gènes, ne profitât de ectle circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de s’éloigner de la ville. Cependant une opinion , reçue du temps de Bizarre, était que la république accorda le droit de cité à plusieurs de ces jeunes Allemands distingués par l'éclat de leur naissance ; ils acquirent par la suite une telle considération , qu’ils entrèrent dans l’ordre des patriciens; et c’est d’eux , ajoute ,le même historien , que tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours, parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres , reconnaissant trop tard leur erreur , refirent la route de leur pays; et ces croises, qu’on avait vus s’avancer par troupes nombreuses, en répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément,dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les m angoisses de la faim et servant de dérision à la population des villes et des campagnes : dans cette déconfiture, plusieurs jeunes filles perdirent la Heur de la virginité.
Les croisés de France éprouvèrent un sort à-peu-près semblable : une faible partie revint ; le reste périt dans les Ilots ou devint un objet de spéculation pour deux négocians de Marseille. Hugues Ferreus et Guillaume Borcus , c’étaient leurs noms , faisaient avec les Sarrasins un grand commerce , dont la vente des jeunes garçons formait une Lrancbe considérable. L’occasion d’un trafic avantageux ne pouvait être plus favorable; ils offrirent donc aux pèlerins, qui arrivèrent à Marseille , de les transporter en Orient , sans aucune rétribution , donnant à cet acte de générosité la piété pour -motif. Cette proposition fut acceptée avec joie, et sept vaisseaux , chargés de ces pèlerins, voguèrent vers les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation , lorsque les bâlimens étaient parvenus en face de l’ile Saint-Pierre, près de la Hoche du reclus , une tem-
ËCLAIRCISSEMENS. Cm
pète violente s’éleva , et la mer engloutit dèux de ces navires et tous les passagers qu’ils portaient. Les cinq autres parvinrent à Bugi et à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous vendus aux Sarrasins ou à des marchands d’esclaves (?). Le calife en acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les fit élever avec soin dans un lieu séparé : douze autres périrent martyrs , n’avant point voulu renoncer à la religion. Aucun d’eux, au dire d’un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la suite sa liberté, n 'embrassa le culte de Mahomet : tous, fidèles à la religion de leurs pères , la pratiquèrent constamment dans les larmes et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le projet d’assassiner Frédéric, furent découverts et périrent d’une mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant, dans cette fin misérable, le juste salaire de leur trahison.
Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever. une église dans File de Saint-Pierre, en l’honneur des naufragés , et institua douze canonicats pour la desservir. On montrait encore , du temps d’Albéric, le lieu où avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses bords. ,
Quant aux croisés qui survécurent à tant de cal unités et restèrent en Europe, le pape ne voulut point les relever de leurs vœux f à l’exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes : le reste fut obligé de s’acquitter du pèlerinage dans 1 âge de maturité, ou le racheta par des aumônes.
Telle fut l’issue de cette croisade, que deux chroniques désignent sous une juste épithète : expeditio nugatoria , expedilio derisoria (2).
(1) Ce récit nous est fourni par Albéric j on le trouvera confirmé par Thomas de Champré et Roger BAcon.
(a) Chron. ytugus. — - Chron. sfrgent.
Cl 2 ÉCLAIRCISSEMENS.
Deux faits pourront paraître extraordinaires dans ce récit : la condition attachée par le Vieux de la Montagne à la libel le du clerc dont parle Vincent de Beauvais, et ce commerce d’enfans entrepris par les négocians de Marseille. . '
Sur le premier point , on ne peut offrir que l’opinion reçue parmi le$ peuples de l’Occident; on croyait généralement , au xiïic* siècle , que le Vieux de la Montagne entretenait des intelligences dans l’Europe chrétienne ; plusieurs princes furent même accusés d’avoir eu recours au poignard de ses sicaires pour se défaire de leurs ennemis. Frédéric reçut ses ambassadeurs en Sicile (i). Roger Bacon se plaint amèrement des fascinations qu’emploient secrètement les Sarrasins pour séduire les jeunes serviteurs du Christ (2); le nom d'assassins était déjà passé dans la langue vulgaire au xm*. siècle , et ce nom était l’objet de la terreur commune. Malgré l’opinion de quelques critiques , il faudrait donc un plus mûr examen que ne le comporte cette lettre, pour rejeter le récit de Vincent de Beauvais.
Quant au commerce des jeunes garçons , ce n’est point un fait nouvçau ; on en trouve des traces bien antérieures A cette époque. Les Grecs et les Vénitiens le pratiquaient assez ouvertement. Le pape Zacharie racheta , en 7/^ » plusieurs esclaves chrétiens , enlevés à Rome par les marchands de Venise ; les gens de Verdun , au témoignage de Luitprand, allaient vendre , aux Arabes d’Espagne, des jeunes gens qu’ils avaient mutilés, et qui devaient servir à la garde des femmes dans le sérail (3). D’ailleurs,
(1) Godefr. Mon.
(■j) Opus majus y p. a54, edit. in-fol.
(3) Voyez Marin , Sloria civile et polilica del commercio del Fcne-
ÉCLAiReiSSEMENS. 6i3
le soit de ces jeunes croisés , qui s'embarquèrent à Marseille , et trouvèrent l’avilissement et l'esclavage au lieu du sol sacré promis à leur zèle aveugle , est attesté par deux écrivains contemporains dignes de toute confiance : ce sont l’illustre Thomas de Champré (i) et Rogçr Bâcon (a). Je n’aperçois donc aucun doute raisonnable à élever sur ce fait; mais j’y trouve un nouvel exemple de la cupidité humaine, qui sacrifie, pour se satisfaire, ce que la nature et la religion ont de plus sacré.
Recevez , Monsieur , etc.
ziani, tom. i, pag. 306; De Guigne», Mémoire sur le commerce des Francs dans le Levant, etc., tom. xxxvn des Mém. de t Académie des Inscript.
(1) Vïdemus anno ab incarn. Di. iai3, inftnilam puerorum multitudinem spirilu deceptionis arreptos , cum signaculo crucis iler Hierosoljrmitanum aggressos fuisse , periisseque diversis in lacis ,• et maximum ex iis muUiludinem per maleficos quosdam sarracenis in mari vendîtes extilisse. ( Lib. De stpibu*. )
(a) Forsan vidistis aul audivistis pro cerlo quod pueri de régna Frunciœ semel occurrebant in injinitd inulliludine post quemdem malignum hominem , ilâ quod nec à patribus , nec d matribus , nec ab amicis poterant tlelineri , et posili sunl in navibus et sarracenis vendit 1 , et non sunt adhuc LXir annis. ( O pus majus, pag. a54' )
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N°. Ier.
Lettres de Celestin III à Hubert , archevêque de Canlorhe'ry , concernant les affaires de la Terre-Sainte .
Nous vous exhortons, nos très chers frères , archevêques et évêques, auxquels ont été confies le soin et la conduite des âmes, et qui ne cessez d’adresser à l’Etcmel de ferventes prières , à engager les peuples du ressort de votre obéissance spirituelle, à prendre Je signe de la croix, et à marcher contre les persécuteurs de la foi de Jésus-Christ. Nous espérons, et vous devez espérer également que le Seigneur secondera les elfels de vos prédications et de vos prières, et qu’il jettera le filet pour la pêche miraculeuse; qu’il remplira principalement du désir de marcher à la défense de la province d’Orient, ceux qu’animera le désir de coopérer à une entreprise méritoire, plutôt que la confiance dans leurs propres armes; qu’eufin les ennemis de Dieu seront dispersés, et que ceux qui le haïssent fuiront loin de sa présence. Pour nous , conformément au pouvoir que nous avons reçu de Dieu, et qui est attaché à notre ministère, nous réintégrons datis le sein -de l’Eglise, et relevons de toute censure ecclésiastique antérieure à ce jour, tous ceux qui entreprendront ce voyage par zèle pour le service de Dieu, et dans le dessein de contribuer de tout leur pouvoir au succès de sa cause. Nous accordons également indulgence plénière et ouvrons le chemin de la vie éternelle à tous ceux qui, ayant abandonné la foi, s’engageraient, dans les dispositions d’un esprit humble et d’un cœur contrit , à s’exposer aux fatigues et aux travaux de cette sainte entreprise. Nous mettons sous 1 1 protection spéciale du Saiul-
6iô nÈCES JUSTIFICATIVES.
Siégé, ainsi que sous celle îles archevêques et autres prélats de l’Eglise, les biens et les familles de ceux qui feront partie de l’expédition, à partir du moment auquel ils auront reçu le signe de la croix , et aucune atteinte ne sera portée aux possessions dont ils jouissaient, tant qu’on n’aura pas acquis la certitude de leur retour ou de leur mort. Quant à ceux qui consacreraient une parLie de leurs biens au secours de ladite terre, ils obtiendront le pardon de leurs péchés autant que les prélats croiront devoir le leur accorder. Nous finissons , archevêques nos très chers frères, en vous enjoignant de prescrire à vos peuples le travail méritoire de cette expédition; recommandant également à notre très cher fils eu Jésus-Christ, l’illustre roi d’Angleterre, d’envoyer au secours de ladite terre une armée bien équipée; et, â cet clTet, de parcourir toute l’Angleterre, exhortant de tout son pouvoir les peuples soumis à sa puissance, à se munir du signe de la croix pour la défense de la chrétienté, et à traverser les mers pour visiter la Terre- Sainte.
Vous nous avez fait connaître qu’en Angleterre il se trouve un grand nombre de personnes qui, ayant pris le signe de la croix pour visiter le sépulcre de Notre Seigneur cl secourir cette Terre-Saiute sur laquelle posèrent ses pieds, cherchent, au péril de leurs âmes, à se soustraire à l’exécution d’un vœu que rien 11e les empêche d’accomplir. Vous nous avez fait connaître également qu’il s’en trouve d’autres qui , bien qu’ils aient pris le signe de la croix , se trouvent, soit à cause de leur indigence, soit à cause de leur faible santé ou de quelqu’autre raison légitime, dans l'impossibilité d’accomplir leur vœu comme il convient. Or, comme votre fraternité a cru devoir nous consulter sur le parti qu’elle devait prendre à leur égard, nous vous mandons et ordonnons, par l’autorité de la présente lettre apostolique, d’enjoindre, sous peine d’excommunication, à tous ceux qui out uéglige cc vœu, de l'accomplir dans tous ses
points et commeilconvient,àmoinsquedetrèsfortes raisons 11e puissent porter à les en dispenser. Quant à ceux que l'exiguïté de leurs moyens, ou la faiblesse de leur santé', ou quelqu’autre cause ‘légitime empêcherait d’acquitter, ainsi qu’il convient, le vœu solennel qu’ils auraient prononcé, nous vous exhortons à leur permettre, d’après le^ rapports véridiques qui vous auront été faits, de s’abstenir du voyage, leur imposant toutefois une pénitence proportionnée à leur situation , et leur enjoignant fortement qu aussitôt qu’ils se trouveront eu état de satisfaire à leur vœu , ils n’aient plus à en différer l'accomplissement sous aucun prétexte. Ceux toutefois que vous reconnaîtriez absolument incapables, à cause de leurs infirmités corporelles, de l’accomplir par eux-mêmes, enverront à leur place une ou plusieurs personnes propres à la chose, selon que leurs facultés le leur permettront; lesquelles personnes passeront a leurs frais au-delà des mers, pour y demeurer au service de Jésus-Christ pendant une ou plusieurs années, selon que vous le jugerez convenable.
Donné à Saint-Jean-de-Latran, le a des ides de janvier, la cinquième aunée de notre pontificat.