‹ Histoire des croisades (volume 3)Chapitre 4 sur 30 · IJ<J · texte numérisé non relu

IJ<J

Cependant ces guerriers sans pitié portaient la croix des pèlerins; leur empereur, quoiqu’il n’eut point encore étéjrplevé de excommunication, se glorifiait d’être le premier des soldats de Jésus- Christ. Henri VI était regardé comme le chef de la croisade (i) et comme l’arbitre suprême des aflfai-

tr '

où s’abreuvait la muse des poètes., Hélas ! triste Aréthuse , les eaimne serviront plus qu’à mitiger l’ivrognerie des Teutons, TheiUoniçorum ebrietatem mitiges. » [ Histor. Siculœ, Muratory , tom. vu.) L’historien s’adresse ensuite à Constance : « Cette Constance , dit-il , habituée dès sçn berceau aux plaisirs et à la mollesse, élevée dans les arts et les moeurs de CetlP île fortunée , qui a porté nos trésors chez les barbares , revient avec ses farouches alliés troubler le bonheur de sa respectable mère. »

( i) « Quoique Henri ne se fût pas croisé publiquement , dit Arnold de Lubeck , il n’était pas moins considéré cqmme l’àme et le cœur de la sainte expédition. » (Chronic.

Slav. , Biblioth. des Crois. , tome n. )

Dans ce siècle pieux, l’excommunication était retirée par la pénitence publique , et on considérait la prise de la croix comme une satisfaction donnée à l’Eglise. On peut voir, dans ce volume, le témoignage de Villehardouin sur les effets de la prise de la croix, relativement aux excommuniés : ils jouissaient de la sépulture ecclésiastique, assistaient au service divin ; piais le père d’Outreman ne pense pas qu’ils pussent être admis à la participation de l’Eucharistie. L’empereur Henri ne fut jamais précisément relevé de son excommunication, et l’hésitation. qu’on mit à l’ensevelir en Terre-Sa iule, fut considérée comme une juste

conséquence de sa séparation d’avec l’Eglise. (Voyez tom.

Àrt de vérifier les dates, au règne de Henri VI. )

* LIVRE IX, ’4g .

res de TOrient. Le roi de Çliipfe lui offrait d’être 1 son vassal; Livon, prince d’Arménie, lni demandait le titre de roi. L’empereur d’Allemagne n’ayant plus d’ennemis a redouter en Occident, ne s’occupait que de la guerre contre les Sarrasins; une lettre * * adressée à tous les seigneurs, les magistrats et les évêques de son empire, les exhortait à presser le départ des croisés (1 ) . L’empereur s’engageait àeniretcnir une armée pendant unan , et promettait de payer, trente onces d’or à tous ceux qui resteraient sous les drapeaux jusqu’à la fip de la guerre sainte. Un grand nombre de guerriers, séduits par cette promesse, prirent l’engagement de traverser la mer et d’aller combattre les infidèles. Henri n’avait plus besoin de leurs services pour ses conquêtes ; .il s’occupa de les faire partir pour l’Orient. Conrad, évêque de Ilidelsheim) et chancelier éle l’empire (2), dont les

(1) Nous renvoyons aux pièces justificatives la lqpre adressée par Henri VI aux archevêques , évêques et prélats de son empire , pour les exhorter à presser le départ des croisés ; celte lettre renferme des details précieux sur la solde protnise aux croisés par l’empereur. « Le nombre des soldats, dit celte lettre , sera de quinze cents, avec un pareil nombre de sergens; ils demeureront pendant un an au service de la sainte expédition, et recevront trente onces d’or et autant de vivres qu’il en faudra pour la croisade. »La lettre ^Je Henri se trouve daus les annales de Godefroi le Moine , ad ann. 1 197.

(2) Arnold de Lubeck, qui vivait alors, fixe le départ de Conrad aux calendes de septembre; la flotte de l’empereur, dit-il ^ mit à la voile de iMcssine pour l’Orient. Après une

TOM. III. ’ 4

5o HISTOIRE DES CROISADES,

conseils, dans les guerres de Sicile, if avaientquc trop servi l’ambilion et la politique barbare de son maître, fut chargé du soin de Conduire en Syrie la troisième armce des croisés. *

L’arrivée d’un si puissant renfort dans la Palestine, y avait redoublé le zèle et l’enthousiame des chrétiens. Alors les croisés auraient pu signaler leurs armes par quelque grande entreprise. La victoire •qu’ils venaient de remporter dans les plaines de Tyr, la prise de Bérithe, de Sidon, de Giblct , avaient frappé de terrcurtous les Musulmans. Quelques-uns des chefs de Farmée chrétienne proposèrent de marcher contre Jérusalem. « Cette ville, » disaient-ils , ne pouvait résister aux armes victo- » rieuses des croisés; elle avait pour gouverneur » un neveu de Saladin, qui supportai^ avec împa- » tience la domination du sultan de Damas, et » s’était montré plusieurs fois disposé (t) à écou-

heureuse navigation , elle arriva dans la Palestine au port d’Acre, le a a du même mois , le jour où l’Eglise célèbre la nativité des saints martyrs, compagnons de Maurice. Le commandant de cette flotte était Conrad, évoque élu d’Hidelslieim , chancelier de l’empereur, et qui pendant son absence avait gouverné la Sicile. Arnold ajoute que durant le voyage, Conrad s’arrêta dans l’île de Chypres pour en couronner le roi au nom de l’empereur, cl avec le diadème que lui avait remis le chef de l’empire germauique. a Conrad, dit-il, était immensément riche; il possédait des vases d’or et d’argent dont la valeur s’élevait à plus de mille marcs. » ( Voyez d’ailleurs dans les Éclaircissement, une notice détaillée sur lè chancelier Conrad. )>

(i) Roger de Ilovedcn raconte que le commandant mu-

- ' » LIVRE IX. Si

» ter les propositions des chrétiens. i> La plupart 1 197 des princes et des barons ne partageaient point cette espérance et ne pouvaient croire aux paroles des Musulmans. On savait que les infidèles, après le départ de Richard Cœur-de-Lion, avaient augmenté les fortifications de Jérusalem (1); qu’une triple muraille et des fossés d’une grande profondeur devaient rendre cette conquête plus périlleuse, et surtout plus difficile qu’au temps de Godefroy de Bouillon. L’hiver s’approchait , l’arméo chrétienne pouvait être surprise par la saison des pluies, et forcée de lever le siège devant l’armée des • Sarrasins. Ces motifs déterminèrent les croisés àrenvoyer à l’année suivante l’atlaque de la ville sainte.

Il n’est pas inutile de remarquer ici que, dans les armées chrétiennes, on parlait souvent de Jérusalem, mais que les chefs dirigeaient toujours ■ , i '

sulman de Jérusalem , nommé par Aboulféda le grand Sanker , avait offert aux Francs de j^pr livrer la ville, et même de se faire chrétien; si le prince musulman eût fait une pareille proposition, on ne voit pas trop pourquoi les chrétiens 11e l’auraient pas acceptée. Au reste, Roger est le seul historien qui parle de cette circonstance tout- à-fait incroyable; les historiens orientaux n’eD font point mention.

(1) Othon de St.-Blaise rapporte qu’après la troisième croisade , les Sarrasins avaient fortifié Jérusalem : Pagani sunirnâ industrid civitales et caslella quœ obtinuerant , muniverunt , et prœcipuè Hyerusalem duplici muro anlemurali opposilo , et fossatis profundissiinis cingentcs , inexpugnabilem reddiderunt , dato Christicinis securissimo conductu visendi sepulcrum dominicum ; quœstüf gratid. (Voy. Oth. de St.-Blaise, ap. Urtii coliect.)

5a HISTOIRE DES CROISADES.

i ,g- leurs efforts et leurs armes vers d’autres conquête*. La ville sainte, située loin de la mer , ne renfermait dans ses murs d’autres trésors que des monumens religieux. Les villes maritimes de Syrie renfermaient d’autres richesses, et semblaient présenter plus d’avantages aux conquérans'; elles offraient d’ailleurs des communications plus faciles avec l’Europe, et si la conquête de Jérusalem tentait quelquefois la piété et la dévotion des pèlerins , celle

des cités voisines de la mer devait éveiller sans

cesse l’ambition tlea peuples navigateurs de l’Occident et des seigneurs de la Palestine.

Tous les rivages delà mer, depuis Antioche jusqu’à Ascalon, appartenaient aux chrétiens; les Musulmans ne conservaient plus sur les côtes que la forteresse de Thoron (i). La garnison de cette forteresse renouvelait souvent ses incursions dans les fcam pagnes voisines, et, par ses hostilités continuelles, interceptait les communications entre les villes chrétiennes. L^ croisés résolurent d’assiéger le château de Thoron avant de marcher contre Jérusalem. Cette forteresse , bâtie par Hugues de’ Saint-Omer, sous le règne de Baudouin II, était située non loin de Tyr , sur le sommet d’une montagne, entre la chaîne du Liban et la mer. On ne pouvait y arriver qu’à travers des rochers escarpés et par un chemin étroit et bordé de précipices.

(i) Thoron ou Chorut, située à une lieue de Tyr. Elle était dam un lieu escarpé et difficile, dit Arnold de LubecL. ( Biblioth. des Croisad., tom. n. ) ’

L’armée chrétienne n’avait point de machines qui 1 197 pussent atteindre la hauteur des murailles. Les traits, les pierres, lancés du bas de la montagne, pouvaient à peine arriver jusqu’aux assiégés, tandis que les poutres, les débris de rochers, précipités du haut des remparts, causaientle plus grand ravage parmi les assiégeans. Dans les premières attaques , les Sarrasins se jouaient des vains efforts de leurs ennemis, et voyaient , presque sans danger pour eux , échouer contre leurs murailles tous les prodiges delà valeur et les plus meurtrières inventions de l’art des sièges. Cependant les difficultés presque insurmontables qui semblaient devoir arrêter les croisés, ne firent que redoubler leur ardeur et leur courage (1). Chaque jour ils renouvelaient leurs attaques chaque jour ils faisaient de nouveaux efforts, et leur opiniâtre bravoure était secondée par de nouvelles macjiines de guerre. Par des travaux inouïs, ils creusèrent la terre et s’ouvrirent de* chemins à travers les rochers; des ouvriers saxons, qui avaient travaillé aux mines de Rammesberg, furent employés à ouvrir le fianc de la montagne (a).

(1) Arnold de Lubeck entre dans les plus grands détails sur le siège de Thoron ; cet historien a été presque notre seul guide dans cette partie de notre récit. Nous avons trouvé quelques documens utiles dans l’auteur arabe Ibn- Alatir.

(9) « Il y avait parmi eux, dit Arnold de Lnbeck, des Saxons employés depuis long-temps aux mines d’argent de Goslar,dans le Heu qu’on nomme Rammesberg. » ( Bibliot. des Croisa^. , tom. 11 , extrait d’Arnold de Lubeck.)

j ign Les croisés parvinrent enfin jusqu’au pied des remparts de la forteresse ; les murailles, dont on démolissait les fondemens , s’ébranlèrent en plusieurs «ndroits (i), sans être frappées par le bélier, et leur chute, qui semblait tenir du miracle, j«ta J’épouvante parmi les assiégés*.

Bientôt les Musulmans perdirent tout espoir (a) de se défendre, et proposèrent de capituler ; mais tel était le désordre de l’armée chrétienne , qu’elle avait une multitude de chefs, et qu'aucun d’eux n’osait prendre sur lui d’écouter les propositions des infidèles. Henri, palatin du Rhin, les ducs de Saxe et de Brabant , qui avaient une grande considération parmi les Allemands, ne pouvaient se faire obéir que de leurs propres soldats. Conrad , chancelier de l’empire, qui représentait l’empereur d’Allemagne, aurait pu déployer un grand pouvoir j mais affaibli par les maladies , sans expérience de la guerre, toujours enfermé dans sa tente, il y attendait l’issue des combats , et ne daignait pas même assister au conseil des princes et des barons. Lorsque les assiégés eurent pris la résolution de capituler, ils restèrent plusieurs jours sans savoir à quel prince ils devaient s’adresser (3) ; et

(Qa Lorsque la montagne fut creusée et qu’on eut mis le fen dans la mine , les murs de la forteresse tombèrent. » (Arnold, Biblioth. des Croisades, tora. 11.)

(2) « Que Caire ? disaient-ils ; comment éviterons-nous la mort qui nous menace ? if ( Ibid. )

(3i) « Nous vous prions de nous dire ( ce sont les paroles

quand leurs députés vinrent au camp des chrétiens, leurs propositions furent écoutées dans une assemblée générale, où l’esprit de rivalité , lo z.èle imprévoyant et l’aveugle enthousiasme , devaient avoir plus d’empire que la raison et la prudence.

Les Sarrasins , dans leurs discours, se bornèrent à implorer la clémence de leurs vainqueurs (t) ; ils promettaient d’abandonner le fort avec toutes leurs richesses, et ne demandaient, pour prix de leur soumission , que la vie et la liberté. L’attitude suppliante des Sarrasins devait toucher l’orgueil des guerriers chrétiens j la religion et la politique se réunissaient pour faire adopter les propositions qu’on venait d’entendre ; la plupart des chefs étaient disposés à signer la capitulation} maïs quelques-uns des plus ardens ne pouvaient voir sans in- 'dignation qu’on voulût obtenir par un traité qu’on obtiendrait bientôt par la force* des arme^T « Il est nécessaire, disaient-ils, que tous nos cnno- » mis soient frappés de terreur ; et si la garnison » de celle forteresse périt sous le glaive ? les Sjir- » rasins , effrayés, n’oseront plus nous attendre ni

des députés sarrasins) quel est votre maîtrq,.îi qui sont çes camps que nous voyons devant nous ? » ( Ibid. )

(i) Voyez, dans Arnold de Lubeck, le .encours des députés musulmans & l’assemblée des chrétiens •: « Nous ne som- » mes pas sans religion, dirent-ils; nous sommes descendus » d’ Abraham, et nous nous appelons Sarrasins, de son épouse » S'ira. * ( Ibid.)

ltQ7 » dans Jérusalem, ni dans les autres villes qui sont » encore en leur puissance. »

Gomme leur avis n’était point adopté , ces guerriers ardens et fougueux résolurent d’employer tous les moyens pour rompre la négociation , et reconduisant les députés du château , ils leur dirent: « Défendezrvous; car sivous vous rendez » aux chrétiens j vous périrez tous au milieu des * » supplices (i). » D’un autre côté, ils s’adressaient aux soldats chrétiens, et leur annonçaient, avec l’accent de la colère et de la douleur , qu’on allait faire une paix honteuse avec les ennemis de Jésus- Christ. En même temps, ceux des chefs qui penchaient pour la paix, se répandaient dans le camp, et représentaient à l’armée qu’il était inutile et ‘dangereux peut-être d’acheter, par de nouveaux vKiçô’mbats, ce que la fortune ou plutôt la Providence clip-même venait offrir aux croisés. Parmi les guerriers chrétiens, les uns se rendaient aux conseils de la modération , les autres ne voulaient rien de- . voit; qu’à leur épée. Ceux qui aimaient mieux la * victoire que la paix, couraient aux armes; ceux qui acceptaient la capitulation , restaient dans leurs tentes. Le camp des chrétiens, où les uns demeuraient dans l’inaction et le repos , les autres s’excitaient au combat, présentait à-la-fois l’image de la paix et. l'imagé de la guerre; mais dans cette di-

(i) Voyez toujours, pour tous ces détails, Arnold de Ly,-» bei k , Bibliotk. des Croisades , tom. n.

versité de sentimcns , au milieu du spectacle étrange que donnait l’armée , il était facile de prévoir que bientôt on ne pourrait plus ni traiter avec les ennemis, ni les combattre.

Cependant la capitulation fut ratifiée par les principaux chefs et par le chancelier de l’empire. On attendait, dans le camp des chrétiens, les otages que devaient envoyer les Sarrasins. Les croisés croyaient déjà voir s’ouvrir devant eux les portes du château de Thoron ; mais le désespoir avait tout-à-eoup changé les résolutions des Sarrasins (1). Quand les députés venus au camp des chrétiens , curent rapporté à leurs compagnons d’armes ce qu’ils avaient vu , ce qu’ils avaienl^ntendu ; lorsqu’ils curent parlé des menaces qu’on leur avait faites , et des divisions qui venaient d’éclater parmi les ennemis , les assiégés oublièrent que leurs murs tombaient en ruines, qu’ils manquaient d’armes et de vivres, qu’ils avaient à se défendre contre une armée victorieuse; ils jurèrent tous de mourir plutôt que de traiter avec les croisés. Au lieu d’envoyer des q^iges , ils parurent en armes sur leurs remparts, et provoquèrent les assiégeans à de nouveaux combats. Les chrétiens reprirent les travaux du *siége et recommencèrent leurs attaques ; mais leur courage s’affaiblissait chaque jour, tandis que chaque jouf le désespoir

(1) Voyez toujours Arnold de Lubeck , Bihlioth. des Croisades, tom. 11.

y 7 ajoutait à la bravoure des Musulmans. Les assièges travaillèrent sans relâche à réparer leurs machines , à relever leurs murailles. Tantôt les croisés étaient attaqués dans les souterrains qu’ils avaient creusés , et périssaient enseveli? sous des décombres ; tantôt mie grêle de traits et de pierres pleuvait sur eux du haut des remparts. Souvent les Sarrasins parvinrent à surprendre quelques-uns de leurs ennemis ; ils les entraînaient tout vivans dans la place, les massacraient sans pitié ; les têtes de ces malheureux prisonniers étaient exposees sur les. murailles, et lancées ensuite, à l’aido des machi- . nés, dans le camp des chrétiens. Les croisés paraissaient tombés dans une sorte d’abattement; les uns conSiattaient encore , et se ressouvenaient de leurs sermons; les autres restaient spectateurs indifférons des dangers et de la mort de leurs compagnons et de leurs frères ; plusieurs ajoutaient le scandale des mœurs les plus dépravées à leur indifférence pour la cause de Dieti. On vit alors, dit un historien , des hommes qui avaient quitté leurs épousés pour suivre Jésus-Christ , oublier tout-a-coup les plus saints devoirs «ers’atta cher à de viles prostituées ; enfin les vices, et les désordres des croises étaient si honteux, que, les auteurs des yieilles chroniques rougissent d’en retracer le tableau. Arnold de Lubeck, après avoir parlé de la corruption qui régnait dan^le camp des chrétiens, semble •demander pardon à sôn lecteur; et afin qu’on ne l’accuse pas*de faire une satire, il a soin d’ajouter qu’il ne rappelle. point de si odieux souvenirs pour

confondre l’orgueil des hommes, mais pour avertir 1 197 les pécheurs , et toucher , s’il -se peut, le cœur de ses frères en Jcsus-Christ (1 ).

Bientôt la renommée publia que les royaumes d’Alep et de Damas s’étaient levés en armes; que l’Égypte avait rassemblé une armée ; que Malek- Adel, suivi d’une innombrable multitude de guerriers , s’avançait à grandes journées , impatient de venger sa deruièro défaite (3). A cette nouvelle ,

(1) Après avoir fait lo tableau de la corruption des croisés, Arnold ajoute : reniant tien peto , non enim ut quempiam confondant , ltœc scrjbo , sed dileclos in Christo • moneo. ( Biblioth . des Croisades , tome ti. )

(a) Les historiens orientaux parlent peu du siège de Thoron ; Ibn-Alatir s’exprime ainsi : « Les Francs attaquèrent Tebnin (Thoron), et firent des brèches de divers ' côtés. Lorsque MaleL-Adel sut cela, il écrivit èMalek-Aziz, sultan d’Égypte , pour lui dire die venir en personne, cap si vous ne venez, lui manda-t-il, nous ne pourrons garder le pays frontière. Aziz vint donc avec ses troupes. Quant aux Musulmans qui étaient dans le château, quand ils virent les brèches faites aux murailles, et qu’il ne leur restait d’autre • espoir que de se défendre à la pointe de l’épée , plusieurs d’entr’eux se rendirent vers les Francs, et leur demandèrent une sauve-garde pour eux et leurs biens, s’offrant de leur livrer le château. Le commandement était confié au prêtre Randelard (Conrad) , allemand; mais un Franc de la Palestine dit à ces Musulmans : « Si vous livrez- la for- » teresse , cet homme vous fera prisonnier et vous, tuera :

» conservez donc vos jours. » Les Musulmans s’en retournèrent comme pour leur livrer la forteresse; mais lorsqu’ils y furent remontés,- ils persistèrent à se défendre, et combattirent eu désespérés / si bien qu’ils conservèrent le cliâ-

6o HISTOIRE DES CROISADES.

1 197 les chefs des croisés résolurent de lever le siège de Tlioron , et , pour cacher leur retraite à l’ennemi , ils ne rougirent point de tromper leurs propres soldats. Le jour de la Purification de la Vierge, lorsque les chrétiens se livraient aux exercices de la dévotion , les hérauts d’armes , au son des trompettes, annoncèrent à tout le camp que le lendemain on devait livrer un assaut général. Toute l’armée chrétienne passe la nuit à se préparer au combat ; mais le lendemain, au lever du jour, on apprend que Conrad et la plupart des chefs ont quitté l’armée et pris le chemin de Tjr. On se rassemble • autour de leurs tentes # pour reconnaître la vérité , on s’interroge avec inquiétude. Les plus noirs pressenlimens s’emparent de l’esprit des croisés : ‘comme s’ils eussent été vaincus dans une grande bataille, ils ne songent plus qu’à fuir (1). Rien n’avait

teau jusqu’à l’arrivée de Malek-Aziz à Ascalon. ( Voy. Dibiiotli. des Croisades , extraits des auteurs arabes , §■ 70.)

(1) Olivier Scholastique , auteur contemporain-, raconte que les Allemands étaient occupés au siège de Thoron lorsqu’ils reçurent la nouvelle de la mort* de l’empereur, et celle de l’arrivée d’une grande armée d’Égyptiens; qu’alors renonçant aux conditions qui devaient être très avantageuses à la chrétienté , ils abandonnèrent pendant la nuit leur camp et leurs malades en grand nombre, et se retirèrent par une fuite honteuse dans la ville de Tyr , où ils. arrivèrent le jour de la Purification. Dans la même nuit les Sarrasins prirent aussi la fuite par un autre chemin. ( Olivier Scholastique a été traduit Biblioth. des Civis., t. 11. )

Arnold place avant le siège de Thoron la nouvelle de la mort de Henri , qui se répandit dans le camp do6 pèlerins ,

?té préparé pour la retraite ; aucun ordre n’avait i été donné ; chacun no voit que son propre péril et üe prend plus conseil que de la crainte; les uns se chargent de ce qu’ils ont de plus précieux , les autres abandonnent leurs armes. Les malades et les blessés se traînent avec peine sur les pas de leurs compagnons ; ceux qui ne peuvent marcher restent •abandonnés dans le camp. La confusion était générale ; les soldats marchaient pèle-mcle avec les bagages ; ils ne savaient point la route qu’ils devaient suivre ; plusieurs s’égaraient dans les montagnes ; on n’entendait que des cris , que des gémissemens; et comme si. le ciel eût voulu marquer sa colère dans cesgrand désordre , un violent orage venait d’éclater, d’affreux éclairs sillonnaient la nue , le tonnerre grondait et tombait en éclats , des torrens de pluies inondaient les campagnes (1). Dans leur fuite tumultueuse, aucun des croisés n’osa détourner ses regards vers cette forteresse qui, peu de jours auparavant, offrait de se rendre à' leurs armes : leur terreur ne fut dissipée que lorsqu’ils aperçurent les murailles de Tyr.

L’armée étant à la fin rçunie dans cette ville, on se demanda les causes du désordre qu’on venait

ce qui n’est pas probable, car Henri mourut en 1197, date du siégé de Thoron. ( Biblioth. des Ci'ois. , 1. 11. )

(1) Net inler ista defuit syirilus procellæ , ton il rt ri s , et coruscatwnibus et plu^iarum inundationihus et grandind de cœlo Jugientes infestando ■ (Arnold. Lu b. , cap. v.)

Oa HISTOIRE ODS CIIOISABES.

i d’éprouver. Alors uu nouveau délire s’empara des chrétiens; les défiances, les haines mutuelles succédèrent à cette terreur panique dont ils venaient d’être les victimes; les soupçons les plus graves s’attachaient aux actions les plus simples, et donnaient une couleur odieuse aux discours les plus innocens. Les croisés se reprochaient les uns aux autres , comme des torts et comme des preuves de trahison , tous les malheurs qu’ils avaient soufferts, tous ceux dont ils étaient menacés. Les mesures qu’avait pu conseiller un zèle imprévoyant, comme celles qu’avaient dictées la nécessité et la prudence elle-même , étaient l’ouvrage d’une perfidie sans exemple. Les saints lieux > que les croisés naguère semblaient voir avec indifférence, occupaient maintenant toutes leurs pensées ; les plus fervens reprochaient aux chefs do ne porter que des vues profanes dans Une guerre sainte, de sacrifier la cause de Dieu à leur ambition, d’abandonner à la fureur des Sarrasins les soldats de Jésus-Christ (i). Les mêmes Croisés disaient hau-

(i) Othon de St. -Biaise s’exprime en ces termes sur les divisions des pèlerins après le siégé de Thoron : «L’armée des pèlerins revenue à Acre , scandalisée des discours des Templiers , des Hospitaliers et des autres barons de la Terre- Sainte, et détestant lé commerce et l’espèce d’intelligence qu’ils avaient avec les infidèles , résolut de se soustraire à leur autorité. Elle remporta divers avantages sur les. Musulmans ; c’est pourquoi les barons de la Palestine commencèrent à craindre qu’ils ne s’emparassent de l’autorité dans

teracnt que Dieu s’était déclaré contre les chré- ny8 tiens , parce quje fceux qu’il avait choisis pour conduire les défenseurs de la croix, dédaignaient la conquête de Jérusalem. Les lecteurs se rappellent qu’après le siège de Damas , dans la seconde croisade , on avait accusé l’avarice des Templiers et des Francs de la Palestine, d’avoir trahi le zèle et la bravoure des guerriers chrétiens. Des accusations aussi graves se renouvelèrent en cette occasion avec la même amertume. Si nous en croyons les vieilles chronique^ Malek-Adel avait promis à plusieurs chefs de l’armée chrétienne , une grande quantité de pièces d’or pour les engager à lever le siège de Thoron ; les mêmes chroniques ajoutent que lorsque le prince musulman leur fit payer la somme convenue , il ne leur donna que de l’or faux , digne prix de leur cupidité et de leur trahison (i).

le pays, car ils les redoutaient plus que les Sarrasins euxmêmes. Le roi Henri se prêta à leur projet (d’après Bernard le Trésorier et Arnold de Lubeck, le roi Henri était déjà mort à cette époque), et ils méditèrent entr’eux la mort ou la captivité des pèlerins allemands. Les barons syriens se plaisaient beaucoup à la TeM-c-Sainte à cause de sa fertilité. Jérusalem et le Saint-Sépulcre les touchaient peu ; c’est pour cela que la ville sainte est si souvent foulée aux 1 pieds par les Gentils.» Le chroniqueur considère la mort du roi Henri comme la juste punition de ses projets impies.

( Othon de St.-Blai*c, chap. Biblioth. des Crois., t. 11.)

(i) Othon de St.-Blaise paraît persuadé que les Templiers avaient reçu des sommes d’argent pour faire échouer l’entreprise de6 croisés. Voici comment il s’exprime : Nam

198 Les historiens arabes n’ont point accrédité, dans leurs récits , ces accusations plieuses ; mais tel était l’esprit d’animosité qui régnait alors parmi les guerriers chrétiens, qu’ils furent jugés avec plus de sévérité par leurs frères et leurs compagnons d’armes que par leurs propres ennemis.

Enfin la fureur des discordes fut portée si loin , que l'es Allemands et les chrétiens de Sy rie ne purent rester sous les mêmes drapeaux ; les premiers " se retirèrent dans la ville de Jaffa, dont ils relevèrent les remparts; les autres retournèrent à Ptolémaïs. Malek-Adel voulut profiter de leurs divisions , et vint provoquer les Allemands au combat. Une grande bataille fut livrée à quelque distance de Jaffa. Le duc de Saxe et lq duq d’Autriche périrent dans la mêlée (1). Les croisés perdirent un

sicutffertur , quidam de mililibus Templi, a paganis corrupti pccunid , animum Conradi cancellarii , qui in hâc ipsd obsidione prœcipuè clarebat , cum quibusdam aliis inflexerunt , eisque auri maximo pondéré collocato , obsidionem solvere persuaserunt ; sicque vendito Christ o , tradito paganis per castellum , sicut olim Judæis , recesserunt. Nec (amen de pretio taliter acquisito aliquod ernolumentum, sicut nec Judas de trigenta argenteis, consecuti sunt. h Si quidem pretio corrupti , corruptum à paganis aururn métallo sopliistico , auro in superficie colorato receperunt ; sicque in opprobrium sempiternum cum notd infamies mérité consecuti sunt. (Voy. Othon de St.-Blaise, dans la collection d’Urtius. Il a été traduit Bibl. des Crois., t. 11. )

(1) On s’étonne de trouver si peu de notions sur les évéuemeus de cette croisade dans le continuateur de Guillaume

grand nombre de leurs plus braves guerriers ; mais la victoire se déclara pour eux. Apres un triomphe qui n’élait dû qu’à leurs armes, l’orgueil des Allemands ne connut plus de bornes ; ils ne gardèrent plus de mesure avec les chrétiens do la Palestine. «Nous avons, disaient-ils, traversé les » mers pour défendre leur pays,; et, loin de 6’as- » socier. à nos travaux, ces guerriers, sans vertu » et sans courage, nous ont abandonnés au mo- » ment du péril. » Les chrétiens de la Palestine reprochaient à leur tour aux Allemands, d’ètre venus en Orient , non pour combattre , mais pour commander; non pour secourir leurs frères, mais pour leur imposer un joug plus insupportable que celui des Sarrasins. « Les croisés, ajoutaient-ils, » n’avaient quitté l’Occident que pour faire une » promenade-, guerrière en Syrie ; ils y trouvaient » la paix , ils y laissaient la guerre, semblables à » ces oiseaux de passage qui annoncent la saison » d,es tempêtes. >> v

Au milieu de ces fatales divisions , personne n’avait assez de crédit et de puissance pour contenir les esprits et rallier les opinions. Le sceptre de Jérusalem était dans les mains d’une femme ; le trône de Godefroi , si souvent ébranlé , restait sans appui ; la religion et les lois perdaient chaque

de Tyr. Il parle de cette bataille; de la division des chrétiens , mais sans aucune circonstance que nous puissions Çaire connaître à nos lecteurs. „

TOM. III

1198 jour leur empire : la violence avait seule le privilège de so faire respecter. On n’obéissait plus qu’à la nécessité ou à la force ; la corruption et la licence qui régnaient parmi ce peuple , qu’on appelait encore le peuple de Dieu , faisaient des progrès si effrayans, qu’on est tenté d’accuser d’exagération les récits des auteurs contemporains et des témoins oculaires.

Dans cet état de décadence, au milieu de ces honteux désordres, les plus sages des prélats et des barons songèrent à donner un chef aux colonies chrétiennes, et conjurèrent Isabelle, veuve de Henri de Champagne, de prendre un nouvel époux qui consentît à être leur souverain. Isabelle, par trois mariages , avait déjà donné trois rois à la Palestine. On lui proposa d’épouser Amaury , qui venait de succéder à Guy de Lusignan dans le royaume de Chypre (1). Un historien arabe dit qu’Amauiy était un homme sage et prudent , qui aimait Dieu et respectait F humanité. Il ne craignit point de régner au milieu de la guerre , des troubles et des factions, sur ce qui restait du malheureux royaume de Jérusalem, et vint partager avec Isabelle les vains honneurs de la royauté. Leur mariage fut célébré à Ptolémaïs avec plus de pompe , disent les historiens, que ne le permettait l’état des affaires. Quoique ce mariage ne pût remé-

(1) Voyez le continuateur dcGuillaume de Tÿr. (B illioth. des Croisades , tom. u. )

f IVRE IX'.

dier à tous les maux des chrétiens , il leur donnait , , du moins le consolant espoir que . leurs discordes seraient apaisées, et que les colonies des Francs, mieux gouvernées, pourraient retirer quelque fruit des victoires remportées sur les infidèles ; mais une nouvelle , qui venait d’arriver d’Occident , devait bientôt répandre un nouveau deuil dans le royaume, et mettre un terme aux stériles exploits de la guerre sainte, Au milieu des fêtes qui suivirent le mariage et le couronnement d’Amaury , on avait appris la mort de l’empere#r Henri VI. L’élection d’un nouveau chef de l’empire allait exciter de violens débats an Allemagne ; chacun des princes et des. seigneurs allemands qui se trouvaient alors en Palestine, ne songea plus qu’à ce qu’il devait craindre ou espérer dans les événemens qui se préparaient en Europe. Ils prirent la résolution de retourner en Occident.

Le comte de Montfort et plusieurs chevaliers français venaient d’arriver dans la Terre-Sainte ; ils sollicitèrent les princes allemands de différer l’époque de leur retour. Le pape, à la première nouvelle de la mort de Henri VI , avait écrit aux chefs des croisés pour les conjurer d’achever leur ouvrage , et de ne point abandonner la cause de Jésus-Christ; mais ni les prières du comte de Montfort , ni les exhortations du pape , ne purent retenir les croisés impatiens de quitter la Syrie. De tant de princes partis de l’Occident pour faire triompher la cause de Dieu, la seule reine de Hongrie se montra fidèle à ses sermens, et resta avec

ses chevaliers dans la Palestine (i). En retournant en Europe, les Allemands se contentèrent de laisser une garnison dans Jalla. Peu de temps après leur départ, cette garnison , qui célébrait la fête de saint Martin, au milieu de tous les excès de l’ivresse et de la débauche , fut surprise et massacrée par les Sarrasins (2). L’hiver approchait ; on

(1) Le père Maimbourg donne les plus giuuds éloges à la veuve de Bêla. « Qf t exemple, dit-il, fait voir ce qu’on a vu assez souvent eu d’autres princesses, que la vertu héroïque ne dépend nullement de la qualité du sexe, et qu’on peut suppléer à la faiblesse du tcmjfcrament et du corps , par la grandeur de l’âme el par la force de l’esprit. »

(a) Fuller, historien anglais, parle avec détail de ce désastre. Comme son ouvrage est rare, je vais en traduire le passage qui concerne la lin de cette croisade, et dans lequel le lecteur impartial trouvera les injures grossières d’un ennemi passionné des croisés. « Dans cette guerre, dit-il, ou voyait une armée épiscopale qui aurait pu servir pour un synode , ou plus véritablement, elle donnait la vue de ‘Y Évangile militante. Plusieurs capitaines retournèrent secrètement chez eux , et lorsque les soldats voulaient com- Tjattre, les officiers s’en allaient. Ce qui resta de cette armée se fortifia dans Jaffa. La fête de saint Martin, ce grand saint de l’Allemagne, arriva dans ce temps. Ce saint homme , Germain de naissance el évêque de Tours eu France, se distingua éminemment par sa charité. Les Allemands changèrent sa charité pour les pauvres en excès pour eux-mêmes, observant le 1 1 de novembre, de manière qu’on ne devait plus l’appeler un jour saint, mais un jour de festin. La débauche les mit dans un état tel, que les Turcs, tombant sur eux, en égorgèrent près de vingt mille. Ce jour , que les Allemands écrivent en lettres rouges dans leurs ca-

LITRE IX. . <x)

ne pouvait tenir la campagne; la discorde régnait j 1^8 à-la-fois parmi icg chrétiens et les Musulmans ; de part et d’autre on désirait la paix, parce qu’on ne pouvait plus faire la guerre. Le comte de Montfort conclut avec les Sarrasins une trêve de trois ans. Ainsi se termina cette croisade qui ne dura que trois mois, et qui ne fut, pour les guerriers de l’Occident, qu’un véritable pèlerinage. Les victoires des croisés avaient rendu les chrétiens maîtres de toutes les côtes de Syrie; mais leur départ précipité fit perdre le fruit de leurs conquêtes. Les villes qu’ils avaient conquises restèrent sans défenseurs et presque sans habitans.

Cette quatrième croisade , dans laquelle toutes les forces de l’Occident vinrent échouer contré une petite forteresse de la Syrie, et qui nous présente l’étrange spectacle d’une guerre sainte dirigée par un monarque excommunié, olFre à l’historien moins d’événemens extraordinaires , moins de grands malheurs que les expéditions précédentes.

Les armées chrétiennes, qui ne firent qu’un séjour passager en Orient, n’éprouvèrent ni la disette ni les maladies, qui avaient causé tant de ravages ’ parmi les croisés dans les autres expéditions. La prévoyance et les soins de l’empereur d’Allemagne

lendriers , se teignit tic leur propre sang ; et comme leur camp fut leur" boucherie , les Turcs furent leurs bouchers. On pourrait les comparer aux bœufs de la Sainl-Martin , qui di lièrent peu des troupeaux d’ivrognes. » (Nicol. Fujler, liv. 11 , cbap. iO, p. t35. )

7o HISTOIRE DES CROISADES,

devenu maître de la Sicile , pourvurent à tous les besoins des croisés, dont les expjpits devaient servir scs projets ambitieux , et qu’il regardait comme ses propres soldats.

Les guerriers allemands , qui composaient les armées chrétiennes, n’avaient point les qualités nécessaires pour s’assurer les avantages da la victoire. Toujours prêts à se .jeter aveuglément au milieu des périls, ne comprenant point qu’on pût allier la prudence au courage, n’ecoutant que la fougue de leurs passions , et ne reconnaissant d autre loi que leur volonté -, soumis aux chefs qui étaient de leur nation , et méprisant tous les autres /pleins d’un indomptable orgueil qui leur faisait dédaigner le secours de leurs allies et les leçons de l’expérience , de pareils hommes ne pouvaient faire ni la paix ni la guerre (i).

Lorsqu’on compare ces nouveaux croisés aux compagnons de Richard et de Godefroy, on retrouve en eux la même ardeur pour les combats , la même indifférence pour les périls ; mais on no leur trouve plus cet enthousiasme qui animait les premiers soldats de la croix à la vue des saints lieux. Jérusalem, qui n’avait jamais cessé d’être ouverte à la dévotion des chrétiens, ne voyait plu£ dans ses murs cette foule de pèlerins qui , au commencement des guerres saintes , s’y rendaient de —

(1) Voyez le portraitdes Allemands, que nous avons rapporte d’après la chronique d’Usberg, Bibliothèque des Croisades, t. il, ctEitlcaudus;domlacitalione5Vrapporlcep.47»

toutes les parties do l’Occideht, Le pape et les, chefs , de l’armée chrétienne défendaient aux croisés d’entrer dans la ville sainte avant de l’avoir conquise, Les croisés , qui ne se montraient pas toujours si docSes , obéirent sans peine à cette défense. Plus de cent mille guerriers qui avaient quitté l’Europe pour délivrer Jérusalem, revinrent dans leurs foyers sans avoir eu peut-être la pensée de visiter je tombeau de Jésus-Christ , pour lequel ils avaient pris les armes. Les trenlfe onces d’or promises par l’empereur à tous ceux qui passeraient la mer pour combattre les infidèles, augmentèrent beaucoup le nombre des croisés , ce qui no s’était point vu dans les précédentes expéditions , où la foule des soldats de la croix ne pouvait être entraînée que par des motifs, religieux. Dans les autres guerres saintes , il était entré plus de religion que de politique. Dans cette croisade, quoiqu’elle eût été directement provoquée par le chef de l’Église , et qu’elle fut, en grande partie, dirigée par des évêques , on peut dire qu’il entra plus do politique . que de religion. L’orgueil, l’ambition , la jalousie, les passions les plus honteuses du cœur humain , n’essayèrent pas même , comme dans les précédentes expéditions, de se couvrir d’un voile religieux. L’archevêque de Mayence, l’évêquo de IliL desheim, et la plupart des ecclésiastiques qui avaient pris la croix, ne firent admirer ni leur sagesse ni leur piété , et nô se distinguèrent par aucune qualité personnelle. Le chancelier de l’empire, Conrad, revenu ou Allemagne , y fut pour-

7i HISTOIRE DES CROISADES.

98 suivi par les soupçons qui s’étaient attaches à sa conduite pendant la guerre; et lorsque, longtemps après son retour , il tomba sous les coups de plusieurs gentilshommes de Wurtz^ourg, conju-' rés contre lui , le peuple regarda cette mort tragique comme, une punition du ciel (1^.

Henri VI , qui avait prêché la croisade , ne vit dans; cette expédition lointaine qu’un moyen et une occasion d’accroître sa puissance et d’étendre son empire ; É ndis que la chrétienté adressait au ciel des prières pour une guerre sainte dont il était l’âtne et le mobile, il poursuivait une guerre impie^ désolait un pays chrétien pour l’asservir à ses lois, et me-, , naçait les peuples de la Grèce (2). Le fils de Tancrède fut privé de la vue et jeté dans les fers; les filles du roi de Sicile furent emmenées en captivité. Henri

$ ‘ .jti -ht-* '

(1) Le père Maimbourg donne à Conrad , pendant lit croisade , le titre d’évêque de Wurubourg : nous avons re-

, dressé cette erreur dans une note que nous renvoyons, à » cause de son étendue, aux pièces justificatives. Celte note renferme quelques details sur la vie politique et privée de Conrad.

(2) Les chroniques des Latins et celles des Grecs rapportent les cruautés de Henri VI en Sicile. Nicetas , dans sot» Histoire, fait une longue énumération des supplices inventés par l’empereur d’Allemagne, et dit que la Grèce était à la veille de voir tomber sur son territoire tous les fléaux qui avaient affligé la Sicile, lorsqu’Hcnri VI fut enlevé comme par un coup extraordinaire de la Providence. (Voyeila note sur la guerre de la Sicile, p. 42etsuiv, de ce livre. )

poussa si loin les excès de la barbarie , qu’il irrita 1 •98 ses proches , et qu’il trouva des ennemis dans sa propre famille. Lorsqu’il mourut , le bruit se' répandit en Occident qu’il avait été empoisonné ; les peuples , qu’il avait rendus malheureux , ne pouvaient croire que tant de cruautés fussent restées impunies ; ils publièrent que la Providence s’était servie de la propre épouse de l’empereur pour lui donner la mort , et pour venger toutes les calamités qu’il avait répandues sur les royaume^ de Naples et de Sicile. Al’approchede sontrépas,Henrise ressouvint qu’il avait persécuté -Richard , qu’il avpit retenu un prince croisé dans les fers , malgré les sollicitations du père des fidèles; il se hâta d’envoyer auroi d’Angleterre des ambassadeurs , chargés de lui faire une réparation solennelle d’un si grand outrage. Après-sa mort, comme il avait été excommunié , on crut devoir s’adresser au Saint-Siège pour obtenir la permission de l’ensevelir en Terre-Sainte; le pape se contenta de répondre qu’on pouvait l’enterrer parmi les chrétiens , mais qu’auparavant il fallait faire beaucoup de prières pour fléchir la co- - 1ère de Dieu.

En s'emparant des plus belles contrées de l’Italie par la perfidie et la violence , Henri préparait à ce malheureux pays des révolutions qui devaient se renouveler d’âge en âge (1). La guerre odieuse qu’il avait faite à la famille- de Tancrède , devait en-

(t) On verra , dans la suite , ce que la Sicile coûta d’embarras et de malheurs à Frédéric II.

1 198 l'anler d’autres guerres funestes à sa propre famille : en s’éloignant de l’Allemagne avec ses armées , Henri laissa se former des partis puissans qui, à sa mort , se disputèrent avec animosité le sceptre impérial , et firent à la fin éclater une •- guerre dans laquelle les principaux états de l’Europe furent entraînés. Ainsi cette quatrième croitsade , tandis que les autres guerres saintes avaient contribué à maintenir ou à rétablir la paix .publique en Europe , divisa les états de la chrétienté sans avoir ébranlé la puissance des Sarrasins ; et ne fit que jeter le trouble et la confusion dans plu- ' sieurs royaumes de l’Occident.

Page 1