TIN DU LIVRE IX
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Les troupes chrétiennes, dit J. -J. Rousseau, dans 1 198 son Contrat social , sont , dit-on , excellentes • je le nie ; qu’on ni en montre de telles ; quant h moi , je ne connais point les troupes chrétiennes. Les événemens que nous venons de raconter / et ceux que nous allons faire connaître , suffiront sans doute pour re'futer l’étrange paradoxe de J.-J. Rousseau. L’auteur du Contrat Social ne dissimule point , il est vrai , les objections qu’on peut lui faire , d’après l’histoire des croisades j mais toujours fidèle à son système, ne tenant aucun compte des vérités historiques , il répond que les croisés , loin d’être chrétiens, étaient des citoyens de l’Eglise ; qu'ils se battaient pour son pays spirituel, quelle avait rendu temporel on ne sait comment. Etrange raisonnement, qui change à-lafois le sens des mots, la nature des faits, et refuse le titre do soldats chrétiens^ ceux qui prenaient les armes au nom de Jésus-Christ. On voit par-là que Rousseau, comme plusieurs autres philosophes du dernier siècle, était persuadé que les papes avaient
i ijj8 fait 1rs croisades, et que les guerres saintes n’avaient pour 1 juI que de défendre la puissance des pontifes de Rome. L’histoire nous montre cependant que les croisades n’ont dû leur naissance et leurs progrès qu’à l’enthousiasme religieux et guerrier qui animait les peuples de l’Occident au moyen âge, et que sans cet enthousiasme , qui n’était point l’ouvrage des chefs de l’Eglise , les prédications du Saint-Siège n’auraient pu rassembler une seule armée sous les bannières de la croix. Nous devons ajouter que , pendant les guerres saintes , les souverains pontifes furent souvent chassés de Rome, dépouillés de leurs états, et qu’ils n’appelèrent point les croisés à la défense du pouvoir ou du pays temporel de l’Eglise. Non seulement les croisés n’étaient pas toujours les aveugles instrumens du Saint-Siège , mais ils résistèrent quelquefois aux volontés des papes, et n’offrirent pas moins dans les camps des chrétiens le modèle de la valeur unie à la piété. Sans doute que les chefs furent souvent entraînés par l’ambition , l’amour de la gloire, la passion de la guerre; mais la religion, bien ou mal entendue, entraînait le plus grand nombre ; la religion chrétienne , qu’ils défendaient ou qu’ils croyaient défendre , eu leur inspirant le désir des récompenses du ciel et le mépris de la vie , les élevait au-dessus de tous les périls, et leur faisait sans cesse braver la mort. Voilà toute la vérité ; mais cette vérité est trop simple pour ceux qui dédaignent les routes communes , et ne peuvent porter un jugement sur les choses humaines
sans déployer tout l’appareil d’une philosophie orgueilleuse et chagrine. Pour nous, qui sommes persuadés que la véritable philosophie consiste à étudier le cœur humain et l’esprit des sociétés , non dans de vains systèmes , mais dans l’histoire fidèle des siècles passés , nous ne réfuterons peint d’éloquens sophismes par de plus longs raisonnemens ; et pour montrer dans tout son éclat la valeur des troupes chrétiennes , nous nous contenterons de poursuivre notre récit , et de faire connaître avec impartialité les travaux , les revers et les victoires des soldats de la croix.
Le départ des croisés allemands avait plongé les chrétiens d’outre-mer dans le deuil et la consternation j les colonies chrétiennes , livrées à leurs propres forces , n’étaient protégées que par la trêve qui venait d’être conclue entre Maiek-Adel et le comte de Montfort. Les infidèles avaient trop de supériorité sur leurs ennemis, pour respecter longtemps un traité qu’ils regardaient comme un obstacle aux progrès de leur puissance. Les chrétiens, menacés de nouveaux périls , portèrent leurs re-* gards vers l’Occident. L’évêque de Ptolémaïs , accompagné de plusieurs chevaliers , s’embarqua pour l’Europe , afin de solliciter le secours des fidèles. Au moment où le vaisseau sur lequel il était monté s’éloignait des côtes de Syrie , il fut englouti dans les flots : l’évcquc de Ptolémaïs, et toutes les personnes de sa suite, périrent dans le naufrage; d’autres navires, partis peu de temps après, furent surpris par la tempête et forces de rentrer
n<)8 dans le port de Tripoli : de sorte que les prières et les plaintes des chrétiens de la Palestine ne purent arriver jusqu’en Occident (i). Cependant fci renommée semait partout les nouvelles les plus affligeantes sur la situation du faible royaume de Jérusalem ; quelques pèlerins, échappés aux périls de la mer, racontaient à leur retour les triomphes fet les menaces des Sarrasins ; mais , dans l’état où se trouvait l’Europe , rien n’était plus difficile que d’entraîner les peuples dans une nouvelle croisade. La mort de l’empereur Henri VI avait divisé les prélats et les princes de l’Allemagne ; le roi de France , Philippe-Auguste , était toujours en guerre avec Richard , roi d’Angleterre. Un des fils de Bêla , roi de Hongrie , qui venait de prendre la croix , n’avait rassemblé une armée que pour troubler le royaume et s’emparer de la couronne. Au milieu des sanglantes discordes qui troublaient l’Occident , les peuples chrétiens semblaient avoir oublié le tombeau de Jésus-Christ: un seul homme fut touché des malheurs des fidèles de l’Orient, et ne perdit point l’espoir de les secourir.
InnocentlII (2) vcnaitdc réunir, à l’âge de trenle-
(1) On peut lire, à ce sujet, la lettre du grand-maître des Hospitaliers à ses frères d’Angleterre; on en trouvera la traduction dans les pièces justificatives.
(2) Muratori et Baluze ont publié la Vie d’innocent III. ( Voyez Murator. , scriptor rer. italicar., t. m , paragr. 1 , pag. 486-568.) Voici le portrait qu’en trace uu manuscrit tiré de la biblioth. d’Avignon :
Innocent était d’on esprit pénétrant , d’une mémoire te-
trois ans , les suffrages du conclave Dans. lage u des passions , voué à la plus austère retraite , sans cesse occupé de l’étude des livres saints, et tou- ' jours prêt à confondre, par la seule autorité du raisonnement, les hérésies nouvelles, le successeur de saint Pierre versa des larmes en apprenant son élévation ; mais lorsqu’il fut assis sur le trône pontifical , Innocent déploya ' tout-à-coup un caractère nouveau : le même homme qui semblait redouter l’éclat di# pouvoir > ne s’occupa plus que des moyens d’agrandir sa puissance ; et montra l’ambition et l’inflexible opiniâtreté de Grégoire VII. Sa jeunesse, qui lui promettait un long règne; son ardeur à défendre la cause de la justice et de la vérité; son éloquence, ses lumières, ses vertus qui lui attiraient le respect des fidèles, donnaient l’es-
nace , versé dans le9 lettres' divines et humaines , discret dans ses discours et dans ses durits , exercé au chant et à la psalmodie , d’une taille médiocre ; d’une belle figure , tenant le milieu entre l’avarice et la prodigalité, mais libéral dans ses aumônes et dans les dépenses nécessaires aux choses de la vie. Il était plus économe dans tout le reste, à moins que la nécessité ne le contraignît à se montrer généreux. Il était sévère pour les rebelles et les contumaces , mais doux pour les humbles et les gens dévoués; courageux , ferme , magnanime et fin; défenseur de la foi, ennemi de l’hérésie, rigide pour la justice, mais pieux dans la miséricorde; humble dans la prospérité , patient dans l’adversité; d’un naturel prompt à la colère , mais facile à apaiser. Il fit ses études à Paris et à Bologne. Il surpassa ses contemporains dans la philosophie et la théologie, ainsi que le prouvent les divers ouvrages qu’il fit ou publia en diverses Circonstances.
8o HISTOIRE DES CROISADES.
98 poir qu’il assurerait le triomphe de la religion , et qu’il accomplirait un jour tous les projets de ses prédécesseurs.
Comme la puissance des papes était fondée sur les progrès de la foi et sur le pieux enthousiasme des chrétiens (1) , Innocent mit d’abord tous ses soins à réprimer les innovations dangereuses , les doctrines imprudentes qui commençaient à corrompre son siècle et menaçaient le sanctuaire ; il s’occupa surtout de ranimer l’ardefcr des croisades : et, pour maîtriser l'esprit des rois et des peuples , pour rallier tous les chrétiens èt les faire concourir au triomphe de l’Église , il leur parla de la captivité de Jérusalem ; il leur montra le tombeau de Jésus-Christ et les saints lieux profanés par la présence et la domination des infidèles (2).
Dans une lettre adressée aux évêques , au clergé (3) , aux seigneurs et aux peuples de France ,
(1) Voyez , sur l’origine et les progrès de la puissance des papes , l’ouvrage érudit et impartial de Hallam. On Views oj' Europe in midle âge , 1. 111 de la traduction française.
(2) Le désir d’entraîner l’Occident et l’empire grec dans une nouvelle croisade, est manifesté par toute la conduite d’innocent III. (Voy. le Recueil de ses lettres et ses gestes , publié par Mura tori, loco citât.)
(3) On peut consulter, pour la prédication de cette croisade, les lettres d’innocent III. Nous ferons connaître les plus essentielles et surtout la bulle de la croisade , dans les pièces justificatives. O11 trouvera aussi quelques détails sur cette prédication dans Roger dé’ Hovcden, Mathieu Pâris , etc.
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d’Angleterre , de Hongrie et de Sicile , le souverain pontife annonçait les volontés, les menaces et les promesses du 4)ien des chrétiens. « De- * * puis la perte lamentable de Jérusalem , disait-il, » le St.-Siége n’a cessé de crier vers le ciel , et •» d’exhorter les fidèles à venger l’injure faite à » Jésus-Christ, banni de son héritage. Autrefois » U rie ne voulait point entrer dans sa maison , n i » voir sa femme, tandis que l’arehe du Seigneur » était dans 'le camp ; et maintenant nos princes, » en cette calamité publique, s'abandonnent à «*• des amours illégitimes, se plongent dans les dé- » lices , abusent des biens que le ciel leur a donnés , » et se poursuivent mutuellement par des haines » implacables j no songeant qu’à venger leurs ino jures personnelles, ils ne considèrent pas que » nos ennemis nous insultent en disant : Où est a votre Dieu, qui ne se peut délivrer lui-même » de nos mains ? Nous avons profané votre sanc- » tuaire et les lieux où vous prétendez que votre » superstition a pris naissance ; nous avons brisé » les armes des Français , des Anglais , des Allc- » mands , et dompté une seconde fois les fiers Es- >f pagnols ; que nous reste-t-il donc à faire , si ce » té est de chasser ceux que vous avez laissés en » Syrie, et de pénétrer jusque dans l’Occident , »> pour effacer à jamais votre nom et votre mé- » moire ? »
Prenant ensuite un ton plus paternel : « Mon- » Irez, s’écriait Innocent, que vous n’avez point » perdu votre courage; prodiguez, pour la cause
TOM. III. fl
8j HISTOIRÏf DJEB CÏIOISADES. *
98 » de Dieu , tout ce que vous avez reçu de lui : si ,
» dans une occasion si pressante , vous refusiez » de servir Jésus-Christ ^quelle excuse pourriez- » vous porter à son terrible tribunal ? Si Dieu est » mort pour l'homme, l’homme craindra-t-il de » mourir pouf son Dieu ? Refusera-- t-il de donner » sa vie passagère et les biens périssables de ce » monde, à celui qui nous ouvre les trésors de la » vie éternelle? »
Des prélats furent envoyés en même temps dans toutes les contrées de l’Europe pour y prêcher la paix entre les princes , et les exhorter à se réunir contre les ennemis de Dieu (1). Ces prélats, revêtus de toute la confiance du Saint-Siège , devaient ‘ engager les villes et les seigneurs à faire partir à leurs frais, pour la Terre-Sainte, un certain nombre de chevaliers et de soldats. Ils promettaient la rémission des péchés (a) et la pro-
(1) Le pape envoya des légats à Pise , Gènes, Venise ; il invita les comtes de Toulouse et de Forcalquier, qui avaient été excommuniés , à prendre les armes. Ses envoyés par- • coururent l’Angleterre, exhortant le peuple à se revêtir de la croix; ( Voy. Vie d’innocent III, ibid. )
(•2) Voici comment s’exprime Villehardouin, sur les indulgences du pape : « La croix fut prinse avec les indulgences que je vais voys dire : que tous ceux qui se croiseroient pour servir Dieu un an durant, çt l’année qui se dresserait pour conquérir la Terre-Saincte, auraient pleine absolution de leur péché, dont ils seraient confès et repentans ; et pour ce que ccs indulgences furent si grandes, s’en
tlVRE X. ' K3
Section spéciale de l’Église (i), à tous ceux qui 1198 prendraient la croix et les armes, -bu qui fourniraient à l’équipement et à l’entretien des milices de Jésus-Christ. Pour recevoir le pieux tribut des fidèles, on plaça des troncs (2) dans toutes les églises. Au tribunal de la pénitence, les prêtres devaient ordonner à tous les pécheurs de concourir à la sainte entreprise ; aucune faute ne pouvait trouver grâce devant Dieu , sans la volonté sincère de participer à la croisade. Le zèle pour la délivrance des saints lieux semblait être alors la seule
esmurent fort les coeurs des personnes , et plusieurs se croisèrent en ceste occasion. » ( Villehard. , liv. 1. )
Au milieu des exhortations de la croisade, quelques barons élevèrent la question s’ils pouvaient prendre la croix malgré la volonté de leur femme : prœtcr uxorurn assensuni ? Le pape répondit qu’ils le pouvaient , in tanta necessitate christianilatis. ( Epistol . Innocent.) Quant au pèlerinage de la femme sans le consentement de son mari, la question ne fut point décidée, et le père d’Outreman déclare gravement qu’elle offrirait plus de difficultés. ( Not. in Constant inopol. belgica , p. 602. )
(i) Gretser a parlé longuement des indulgences accordées aux croisés : De.Cruce , vol. 111, lib. u, c. ni.
(a) « On établira, dit le pape, des troncs dans les églises , où les fidèles pourront déposer leurs offrandes. » (Voy. Epist. Innocent. III , apucl Iiog. Histor., collect. des historiens anglais, tome 11 de la Biblioth. des Croisades.) Fleury remarque que, jusque-là, on n’avait jamais vu de troncs dan^lcs églises j il pense que l’us.ige s’en établit à cette époque.
84 ÏIISTOIRË DES CROISADES.
98 vertu que le pape exigeât des chrétiens (1) ; la charité elle-m#me perdait quelque chose de son prix , si elle n’était exercée envers les croisés. Comme on reprochait à l’église de Rome d’imposer aux peuples des fardeaux auxquels elle ne touchait que du bout du doigt, le pape exhorta les chefs du clergé et le clergé lui-même à donner . l’exemple du dévouement et des sacrifices. Innocent lit fondre sa vaisselle d’or et d’argent pour fournir aux frais de la guerre sainte ; il ne voulut avoir sur sa table que des vases de bois et d’argile , pendant tout le temps que durerait la croisade (*).
Le souverain pontife était si plein de confiance dans le zèle et la piété des chrétiens, qu’il écrivit au patriarche et au roi de Jérusalem pour leur annoncer les secours de l’Occident (3). Il ne négligeait rien de ce qui pouvait augmenter le nombre des soldats de Jésus-Christ. 11 s’adressa à l’empereur de Constantinople , et lui reprocha son indif-
(1) Le voyage de la Terre-Sainte modifiait les rigueurs de l’excommunication : les excommuniés qui prenaient la croix, avaient la permission d’assister au service de la messe , et jouissaient des honneurs de la sépulture ecclésiastique. ( Voyez Rigord et Roger de Hoveden. )
(2) Le pape ordonna qu’on perçût le quarantième des revenus, pour l’employer à la croisade. Ôn devait , à certain jour fixé par le prêtre, chanter une grande messe, et réciter pendant la messe , au son des cloches : Deus venerunt gentes in hercdilatem suant. ( Epislol. Innocent. , 260. )
(3) Epislol. Intioc. HT , 485.
férence pour la délivrance des saint-s lieux (i). ny8 L’em|»ereur Alexis s’efforça, dans sa réponse, de montrer son zèle pour la cause do la religion j mais il ajoutait que le temps de la délivrance n'était point encore venu, et qu’il craignait de s’opposer à la volonté de Dieu , irrité par les péchés des chrétiens. Le prince grec rappelait avec adresse les ravages qu’avaient exercés sur les terres de l’empire les soldats de Frédéric ;*et conjurait le pape de tourner ses réprimandes contre ceux qui, feignant de travailler pour Jésus-Clirist , agissaient contre la volonté du ciel (a), Dans sa correspondance avec Alexis,* Innocent III ne dissimulait point ses prétentions à l’empire universel, et parlait comme l’arbitre souverain des rois de l’Orient
et de l’Oécident. Il s’appliquait ces paroles adressées à Jérémie : « Je t’ai établi sur les nations e*
(i) Le cardinal Albert et Albertini furent chargés de la négociation auprès de l’empereur Alexis; ils avaient pour objet, de l’engager ii travailler à la destruction du mahométisme. i .
(3) a 11 n'est pas encore temps , di£ Alexis, d’arracher la Terre-Sainte des mains des Sarrasins; je crains qu’en devauçant-les temps marqués par Dieu, on n’entreprenne un ouvrage inutile. » Dans une réponse curieuse, Innocent s’attache i réfuter l’opinion de l’empereur : « Ceux qui ont été régénérés dans les eaux du baptême, doivent, d’eux-mêmes, s’engager à suivre la croisade, de peur qu’eu attendant la temps inconnu de la délivrance du St. -Sépulcre, et en ne faisant rien par soi-même, on ne s’attire la 'juste punition de Dieu. » {Epislol. Tnnoc., 20T.)
» sur les royaumes pour arracher et dissiper, pour » édifier el planter. >J Il comparait le pouvoir des papes et celui des princes, l’un au soleil qui éclaire Funivers pendant le jour, et l’autre à la lune, qui éclaire la terre pendant la nuit (i).
Les prétentions que montrait Innocent , et la hauteur avec laquelle il cherchait à les faire valoir, nuisirent sans doute à l’efl’et de ses exhortations , et durent affaiblir le zèle des princes chrétiens qu’il voulait entraîner à la croisade. Les princes et les évêques de l’Allemagne étaient divisés entre Otlion de Saxe el Philippe de Souabe; le souverain pontife se déclara hautement pour Othon , et menaça des foudres de l’Eglise tous ceux qui suivaient le parti contraire. Au milieu des troubles qui éclatèrent en cette occasion , les uns ne s’occupèrent qu’à profiler de la faveur du souveraiu pontife, les autres qu’à se garantir de ses menaces. Toute l’Allemagne se trouvait engagée dans cette grande querelle : personne ne prit la croix (2).
Un des légats du pape, Pierre de Capoue,' parvint à rétablir la paix entre Richard Cœur-de-Lion et Philippe-Auguste. Richard , qui voulait se ménager l’appui du Saint-Siège, promettait sans cesse iTÇquiper une Hotte el de rassembler une armée
(1) Epistol. Innocent, ibid.
(2) Sur les querelles entre les maisons de Souabe et de Brunswick „ot les' factions mémorables des Guelphes et des Gibelins, consultez Schmidt , Histoire des Allemands , qui l’est aussi occupe de l’influence des papes.
pour aller faire la guerre aux infidèles. 11 convo- 1198 qua dans sa capitale un tournoi , au milieu duquel il exhorta les chevaliers et les barons à le suivre en Orient; mais toutes ces démonstrations, dont on pouvait soupçonner la sincérité , restèrent sans fruit. La guerre ne tarda pas à éclater de nouveau entrées deux royaumes de France et d’Angleterre; et Richard, qui renouvelait chaque jour le serment de combattre les infidèles, mourut en combattant des chrétiens.
PMlippe - Auguste venait de répudier sa femme Ingeburge , fille du roi de Danemarck, pour épouser Agnès de Méranie. Le souverain pontife , dans la lettre adressée aux fidèles , avait vivement censuré les princes qui se livraient à des amours illégitimes ; il ordonna à Philippe-Auguste de reprendre Ingeburge ; et comme Philippe- Auguste refusa d’obéir, un interdit fut jeté sur leroyaume de France. Pendant plusieurs mois toutes les cérémonies de la religion furent interrompues ; la chaire de l’évangile cessa de retentir de la parole sainte ; on n’entendait plus ni le bruit des cloches , ni les accens de la prière; la sépulture chrétienne était refusée aux morts, le sanctuaire était fermé à tous les fidèles ; un long voile de deuil couvrait les villes et les campagnes, dont la religlbn chrétienne semblait bannie , et qu’on aurait pu croire envahies par les Sarrasins. Quoique les croisés fussent exempts de l’interdit, le spectacle qu’offrait La France décourageait la plupart de ses habilans. Philippe- Auguste, irrité contre le pape, se montrait
pb fort peu disposé à réchauffer leur zèle. Le clergé, dout l’influence pouvait ranimer les courages, et les tourner vers la guerre sainte , avait moins à déplorer la captivité de Jérusalem que le malheureux état du rqyaume (i). *V
i>y Cependant un curé de Neuilly-sur-Marne remplissait la France du bruit de son éloquence et d© ses miracles. Foulques avait d’abord mené une vie déréglée ; mais à la fin , touché d’un sincère repentir, il ne se contenta pas d’expier ses dérèglemens par la pénitence; il voulut ramener tdhs les pécheurs à la voie du salut , et parcourut les provinces en exhortant le peuple au mépris des choses de la terre. Dieu, pour l’éprouver, permit que , dans ses premières prédications, Foulques fût exposé à la risée de ses auditeurs ; mais bienlôt les vérités qu’il annonçait lui attirèrent le respect des fidèles. Les évoques l’invitèrent à venir prêcher dans leurs diocèses ; il recevait partout des hon-
(i) Tous les historiens ont parlé de l’impression profonde que produisit eu France l’excommunication de Philippe- Auguste , et l’interdit jeté sur le royaume tout entier. Voyez principalement la chronique de saint Denis, dernières années de Philippe- Auguste. ( Hist . de Frtince, t. x«v.) C’est depuis c#te époque que les rois de France ont cherché à établir le principe, que les papes n’ont pas le droit de briser les lions qui unissent les sujets aux monarques, et surtout de frapper d’un interdit général tout un royaume ; l’excommunication ne peut être lancée que contre les individus, et ne peut avoir que dés effets religion*. . •
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peurs extraordinaires; le peuple et le clergé couraient au-devant de lui , comme s’il eût été un envoyé de Dieu. Foulques n’avait, dit la chronique de Saint-Victor’, i'ien de singulier dans ses vctemens et sa manière de vivre ; il allait h cheval , et mangeait cejqu on lui donnait. On le voyait prêcher tantôt dans les églises , tantôt sur les places publiques, tantôt dans les assemblées des barons et des chevaliers. Son éloquence était simple et naturelle. Préservé, par son ignorance même, du mauvais goût de son siècle , il n’étoni^ait son nombreux auditoire, ni par les vaines subtilités de l’école, ni par le mélange bizarre des passages de l’Ecriture et des pensées profanes de l’antiquité; ses paroles , dépouillées de l’érudition qii’on admirait alors , étaient plus persuasives, et trouvaient^ mieux le chemin des cœurs (i). Les prédicateurs les plus savans se rangeaient eux-mêmes parmi ses disciples, et disaient que le Saint-Esprit parlait par sa bouche. Animé de cette foi qui fait des prodiges, il enchaînait à son gré les passions ’ de la multitude , et faisait retentir jusque dans le palais des princes (v.) , le tonnerre aes menaces evangé- • > » ' ■
(0 La chronique de Saint-Victor parle ainsi de Foulques de Neuilly : Et verba ejus quasi sagittœ potentis acutœ, hominum pravd corda consuetudine obdurata pcnelrarent et ad lacrynuis et pœnüenliam amolirent.
(2) Si l’ou en croit les chroniques contemporaines, Foulques s’adressa à Richard Cœur-de-Lion , et lui dit : « Vous avec, trois filles a marier, l'avance , r orgueil et- la
1 199 lujues. Après l’avoir entendu , tous ceux qui s’étaient enrichis par la fraude , le brigandage ou l’usure , s’empressaient de restituer ce qu’ils avaient acquis * injustement. Les libertins confessaient leurs péchés, et se vouaient aux austérités de la pénitence ; les femmes prostituées déploraient, à l’exemple de Madeleine*, le scandale de leur vie (1), se coupaient les cheveux, quittaient leur parure pour le cilice et la liaire, promettaient à Dieu de vivre dans la retraite et de mourir sur la cendre. Enfin l’éloquence de Foulques de Neuilly produisait de si grands miracles, que la plupart des auteurs contemporains parlent de lui comme d’un autre Paul , envoyé pour la conversion de sou siècle. L’un d’eux va jusqu’à dire qu'il n’ose point raconter tout ce qu’il en sait , se défiant de 1 incrédulité des hommes (a).
luxure. — Je donne , répondit Richard , mon orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines de Cîteaux, ma luxure aux évêques. a ( Voyez la Bibliolh. des Croisades , tome rt)
(1) L’-lustoire latine du diocèse de Paris, désigne ainsi les prostituées : « Multœ Hhlierculœ quœ corpore quœstum faciebant. »
(a) Albéric, Rigord, Othon de Saint-Biaise , Jacques de Vitri , la chronique manuscrite, Autore Radulfo Coggehalensi , la chronique de Brompton , et Marin Sannt, nous ont laissé quelques détails sur la vie de Foulques. L’Histoire ecclésiastique de Fleury, tome xvi, a rassemblé tous les matériaux épars dans les vieilles chroniques. L’abbé Lebeftf, dans son Histoire de Paris, cite une vie de Foulques, 1 vol. in-i2, Paris, 1630 , que nous avons eu vain cherché à nous procurer. * ■ ,
IJVRE X. 91
Innocent JII jeta les yeux sur Foulques de Neuil- 1 198 ly, et lui confia la mission qui. avait été ddnnée , cinquante ans auparavant , à saint Bernard (1). te nouveau prédicateur de la croisade prit lui-même la croix dans un chapitre général de l’ordre de Cîteaux. A sa voix, le zèle pour la gm '•re sainte , qui semblait éteint, se réveilla de toa^s parts; dans toutes les villes qu’il traversait, on accourait pour l’entendre ; tous ceux qui se trouvaient en état de prendre les armes , faisaient le serment de combattre les infidèles.
Plusieurs saints orateurs furent associés aux travaux de Foulques de Neuilly ; Martin Litz, de l’or« dre de Cîteaux , prêcha la croisade dans le diocèse de Bâle et sur les bords du Rhin; Herlôin, moine de St.-Denis, parcourut les campagnes encore sauvages de la* Bretagne et du Bas-Poitou;
Eus ta che, abbé de Flay, traversa deux fois la mer pour animer l’enthousiasme et la sainte ardeur des peuples d’Angleterre.
(I) « 11 y eut un saint homme en France , dit Villehardouin , appelé Foulques de Neuilly, prêtre et curé du même lieu, qui est entre Lagny-sur-Marne et Paris. Celuici se mit à prêcher la parole de Dieu par la France et les terres circonvoisines , et Notre Seigneur fît tout plein de miracles. ...
«Tant prêcha, qne la renommée de Foulques de Neuilly, en alla jusqu’au Saint-Père, lequel envoya vers ce prudhomme, à ce que, sous son nom et autorité , il eût k prêcher la croisade. » ' ‘ -
<>j HISTOIRE DES CROISADES. *
»■ <jr) Ces pieux orateurs n’avaient pas tous la même
éloquence, mais tous étaient remplis du zèle le plus ardent. La profanation des saints lieux , les maux des chrétiens d’Orient , le souvenir de Jérusalem , animaient leurs discours ( i). Tel était encore l’esprit répandu en Europe , qu’il leur suffisait , comme dans les premières croisades, de prononcer le nom de J ésus-Christ et de parler de la cité de Dieu, retenue dans les fers des infidèles, pour que leur auditoire fondit en larmes et se livrât à tous les transports d’un saint enthousiasme. Partout le peuple montrait la même piété et les mêmes 6entiinens;mais la cause de Jésus-Christ avait surtout besoin de l’exemple et du courage des princes et des seigneurs. Comme on venait de proclamer en Champagne un célèbre tournoi où devaient se réunir les plus valeureux guerriers de France, d’Allemagne et de Flandre , Foulque? accourut au château
(i) Le moine Guntlier donne quelques détails sur cette prédication dans l’histoire curieuse qu’il nous a laissée de la conquête de Constantinople. Il parle avec les plus grands éloges de Martin-Litz , qui était son abbé, et donne des notions assez intéressantes sur l’esprit de cette époque. 11 met dans la bouclie du prédicateur de la croisade un discours dans lcqncl on retrouve les mêmes raisons et presque les mêmes termes que dans tous les discours qui nou^ restent de ceux qui avaient précédemment prêché les guerres saintes. Il est probable que les peuples étaient alors plus entraînés par l’esprit qui régnait en Europe que par l’éloquence des orateurs. £ Voyez Gunthor , dans la Collection de Cauisius. )
d’Écry-sur-Aisne (i), qui était le rendez-vous des 1 199 chevaliers. Son éloquence fil entendre les gémissemcns de Sion au milieu des amusemens profanes de la chevalerie. Lorsque Foulques parla de Jérusalem , le* chevaliers et les barons oublièrent foutà-coup les joùtes , les coups de lance , les hauts faits d’armes, et la présence des dames et des demoiselles qui donnaient le prix de la valeur , des gais ménestrels qui célébraient la prouesse achetée et vendueau fer et à F acier (2) .Tousfirentle serment de combattre les infidèles, et l’on dut s’étonner de voir de nombreux défenseurs de la croix sortir de ces fêtes belliqueuses que l’Église avait sévèrement défendues. ! ,
A la tête des princes'et des seigneurs qui s’enrô- iioo lèrent dans la croisade, se faisaient remarquer TlxibaultlV, comte de Champagne, et Louis , comte de Chartres et de Blois (3) , tous deux parens des
(1) « L’année en suivant que et: saint prudhomme eut ainsi espandu ses prédications, il y eut joustes et tournois en Champagne à un château nommé Escrits. a ( Le château d’Écry était situé sur la rivière de l’Aisne , non loin de Chaleau-Porcien. Villehardouin , liv. 1. )
(2) Les tableaux les plus vrais de ces grandes fêtes militaires , que les romanciers ont revêtus de trop brillantes
couleurs . se trouvent dans les mémoires du savant Sainte-
Palaye', 1. 11. .•
(3) « Là , il advint que Thibault , comte de Champagne et de Brie , prit la croix avec le comte Loys de Blois et de Chartres , à l’entrée droitement des adveuts ; » or, ce comte Thibault était encore un jeune prince n’ayant pas plus de
rois de France- et d’Angleterre. Le père de Thibault avait suivi Loui4-le-Jeune à la seconde croisade ; son frère aine avait été roi de Jérusalem •, deux mille cinq cents chevaliers lui devaient l’hommage et le service militaire ; la noblesse de Champagne excellait dans l’exercice des armes (i). Comme Thibault avait épousé l’héritière de Navarre, il pouvait rassembler sous ses drapeaux les habitans les plus belliqueux des Pyrénées. Louis, comte de Chartres et de Blois, comptait, parmi
vingt-deux ans, et celui de Blois de vingt-sept, l’un d'eux, neveu du roi de France , et l’autre Son cousin-germain , neveu d’autre part du roi d’Angleterre. ( Villehardouin, lib. i. )
(O Le comte de Champagne était suzerain de dix-huit cents fiefs qui devaient l’hommage lige; leur nombre était enregistré dans l’église de St. -Etienne de Blois, et fut attesté en iai3 par le maréchal de Champagne. (Ducange, Observât. , pag. 25/{.) L’homihage lige était un des liens les plus étroits de la féodalité; il astreignait à des obligations bien plus étroites que le simple fief de bouche et de main , c’est-à-dire de simple hommage.
L’auteur d’une Histoire de Jérusalem, qui' écrivait dans le xue. siècle , dit , en parlant des Champenois : Et quœdam pars Franciœ, quœ Campania dicitur, et cum regio tota studiis amiorum floreat, heee quodam militice privilegio singularius exceüil et prcecellil ; hinc martia pubes poUnter egressa , vires quœ in tyrociniis exercita verat , in hostem ardentius exerit et imaginaria belloruni prolusionc proposila, pugnans animos ad verum martem inlendit. Auu. 1^77-1 199. (Voyez Ducange, Observât. , pag. i4p » qui la rapporte.)
ses aïeux, un des chefs "les plus .illustres de la 1100 première croisade , et possédait une province féconde en guerriers. A l’exemple de ces deux princes, se croisèrent le comte de St.-Paul, les comtes Gauthier et Jean de Brienne, Manassèsde l’Isle , Renard de Dampicrre , Mathieu dç Montmorency, Hugues et Robert de Boves, comtes d’Amiens, Renaud de Boulogne, Geolïroi de Perche, Renaud de Montmirail, Simon de Montfort, qui venait de signer une trêve avec les Sarrasins , et n’en renouvelait pas moins le serment de les combattre, et Geolïroi de Villebardouin (1) , maréchal de Champagne (a) , qui nous a laissé une relation de celle croisade. (3) dans le langage naïf de son temps.
Parmi les ecclésiastiques qui avaient pris la croix, J’historre nomme Nivelon de Chérisi, évêque
( 1) Le nom de V illehardouin a 'tiré son origine d’un village ou château du diocèse de Troye , entre Bar et Arcy; la tranche aînée, à laquelle appartenait l’historien, ne-subsista que jusqu’en 1400; la cadette, qui acquit la principauté d’Àchaie , se fondit dans la maison de Savoie. Ducange nous a laissé une notice historique fort étendue sur la généalogie et la famille de Villehardouin.
(2) Cet office était, par rapport aux grands fiefs, ce que la dignité de maréchal de France fut ensuite pour la monarchie. En 1 356 , l’office du maréchal de Champagne passa dans la maison de Conflans.
(3) Comme Villehardouin s’est ainsi exprimé : Moi qui celle œuvre didta , quelques érudits ont pensé qu’il ne savait pas écrire; quoi qu’il en soit , on doit remarquer que
rfi HISTOIRE DES CROISADES,
laoo <le Soissons ; Garnier, évêque de Lan "res,- l’abhé d% Looz; l’abbé de Yaux-dc-Cernai. L’évêque (le Langrcs, qui avait été l’objet des censures dix pape , croyait trouver dans le pèlerinage de la Terre-Sainte une occasion de se réconcilier avec leSt.-Siége. L’âbbé de Loo’z et l’abbé de Vaux-ilo- , Cernai s’étaient fait remarquer par leur piété et leurs lumières : le premier plein de sagesse et de modération ; lo second rempli d’unsaint enthousiasme, et d’un zèle ardent qu’il ne signala que trop dans la suite contre Jes Albigeois et les partisans du comte de Toulouse (i).
Lorsque les chevaliers et les barons revinrent dans leurs foyers, portant une croix rouge sur leurs baudriers et sur leurs colt03 de maille (2) , ils réveillèrent, par leur présence , l’enthousiasme de leurs vassaux et de leurs frères d’armés. La noblesse de Flandre , à l’exemple de celle de Champagne , voulut montrer son zèle pour la délivrance des saints lieux (3). Baudouin , qui avait pris le
les deux premiers historiens français des croisades, Villehardouin et Joinville , étaient originaires de Champagne.
(1) L’abbé de Vaux-de-Cernai nous à même laissé une chronique sur la guerre des Albigeois; elle a été traduite dans la collection nouvelle publiée par M. Guizot.
■ /a) Comp/ures tanta pontificii indulgentissimi gratuL illecti , et Fulconis persuasionibus exeitati , nibram enucem aniieulo , quo dexter humérus tegitur, certatim consucre. (Rhamnusius , de Bell. Constant., lifo. 1.)
(3) Les événeraens de la croisade, par rapport aux comtes
parti de Richard contre Philippe-Auguste , cher- ia >o cha, sous l’étendard de la croix f un asile contre la colère du roi de France, et jura, dans l’église de St. -Donatien de Bruges, d’aller en Asie cora-> battre les Sarrasins. Marie, comtesse de Flandre, sœur dcThibault, comte de Champagne, ne voulut point vivre séparée de son époux j et quoiqu’elle , fût alors dans la fleur de la jeunesse , qu’elle se trouvât enceinte depuis plusieurs mois , elle lit lo serment de suivre les croisés au-delà des mers , et de quitter un pays quelle ne devait plus revoir. L’exemple de Baudouin fut suivi par ses deux frères (i), Eustache et Henri, comte de Sarbruck ; par Conon de Béthune., dont on admirait la piété et l’éloquence , et par Jacques d’Avesnes , lils de celui qui, sous le même nom, s’était rendu célèbre dans la troisième croisade. La plupart des chevaliers et des barons 'de la Flandre et du Hainaut » • »
de Flandre et à la noblesse de ce comté , ont "élc rassemblés par le père d’Outreman sous ce duc : Constantinopol.
* Belgica , Tournai, i638, in-4°. Ducange en a tiré beaucoup d’indications pour ses notes , et la plupart des historiens l’ont ignoré. Gibbon déclare lui-même qu’il n’a pu s’en procurer un exemplaire.
(i) Rhamnusius donne une liste fort détaillée des chevaliers et des barons qui prirent la croix j le père d’Outreman en donne aussi une liste fort étendue. Dans les noies qui accompagnent l’histoire de Villehardouin, Ducange nous a laissé beaucoup de détails curieux sur les chevaliers et les barons de la Flandre et de la Champignc, qui avaient pris part à la croisade.
TOM. III. * 7
1 200 firent aussi le serment de partager leâ travaux et les périls de la guerre sainte.
i Les principaux chefs de la croisade se réuriîrent d’abord àSoissons, ensuite à Compicgne (i). Dans, leur assemblée ils donnèrent le commandement de la sainte expédition à Thibault, comte de Chain-1 pagne. On décida dans la même assemblée , que l’armée des croisés se rendrait par mer en Orient ; ' 'd’après cette décision , six députés furent envoyés à Venise (a) , afin d’obtenir de la république les vaisseaux nécessaires pour le transport des hommes et des chevaux. . ' . ' * '
Les Vénitiens (3) étaient alors parvenus au plus haut degré de prospérité f^atf milieu des secousses qui avaient précédé et suivi la chute de la puissance romaine, ce peuple industrieux s’était réfugié dans les îles qui bordent l’extrémité du golfe Adriatique ; et , placé sur les flots , il avait porté
* « If
» (i) «Les seigneurs de la sainte ligue assignèrent une diète
à Boissons pour résouldre le temps qu’ils devroient partir, » et quelle part ils tireroient... et au reste, tout le surplus de cette année ne sc passèrent point deux mois qu’ils ne se rassemblassent à Compiègne. »(Villehajdbuin, lib. i.)
(2) Villebardouin nous a conservé les noms des six députés qui se rendirent à Venise* Le comte Thibault en nomma deux : Geoffroy de Villehardouin , et Milès de Brabant. Baudouin, comte de Flandre, deux autres : Coaon de Béthune , et'Alard de Maqueriaux. Le comte de Blois , deux : Jeairde Friaise et Gauthier de Goudonvillc. (Lib. 1. 1
(3) Sur fes coipmcncemens et les progrès de la république
v LIVRE X. r 99
scs vues vers l'empire de la mer (i) , auquel les barbares ne songeaient point : il fut d'abord soumis aux empereurs de Constantinople ; mais à mesure que l’empire grec marchait vers sa décadence', la république prenait un accroissement de force et de splendeur qui devait la rendre indépendante (2). Dès le dixième siècle , des palais de marbre avaient remplacé les humbles cabanes de pécheurs, éparses dansl’île de Rialto. Les villes de
l’Istrie et de la Dalmatie obéissaient aux souverains
delà mer Adriatique. La république, devenue redoutable aux plus puissans monarques , pouvait armer, au moindre signal, une flotte de cent galères, qu’elle employa successivement contre les Grecs, les Sarrasins et les Normands ; la puissance de Venise était respectée chez tous les peuples do l’Occident ; les républiques de Gènes et de Pise lui avaient en vain disputé la domination des mers. Les Vénitiens rappelaient avec orgueil t:es paroles
de Venise, lisez Y Histoire de Venise de M. lé comte Daru, composée sur les plus précieux documens des archives de la république, 2®. édit., ier. vol. .
(1) Le pape Innocent III disait de la république de Ve-
nise : Quai non agriculturis insen’it , sed navigiis potims et mercimoniis est intenta. (Voyez le livre i®r. du Recueil des lettres d’innocent. ) • \ V . ’
(2) Les Vénitiens se vantaient, dans le ixe. siècle, d’avoir toujours conservé leur indépendance. Pagi , Critic. , tom. m , A. 1). 810, n°. 4 et suiv., discute la fondation et l’indépendance de Venise. (Voyez aussi les dissertations de Beretti*, dans Medii cevi ital. Muralory script., tom. V, pag. 1 53. )
HISTOIRE DES CROISADES, du pape Alexandre III , que la république avait protégé contre l’enipereur* d’Allemagne , et qni donna au doge un anneau , en lui disant : Épouse la mer avec cet anneau ; que la postérité sache que les Vénitiens ont acquis l’empire des Jlols , et que la mer leur a été soumise comme l’épouse l’est à son époux (r).
Les flottes des Vénitiens visitaient sans cesse les ports de la Grèce et de l’Asie; elles transportaient les pèlerins dans la Palestine , et revenaient char- . gées des riches marchandises de l’Orient. Les Vénitiens portaient dans les croisades moinsd’enthousiasme que les autres peuples chrétiens; ils surent mieux en profiter pour leurs propres intérêts : tandis que les guerriers de la chrétienté combattaient pour la gloire, pour des royaumes et pour le tombeau de Jésus-Clu isl , les marchands de Venise se battaient pour des comptoirs , pour des privilèges de commerce , et souvent l’avarice leur faisait entreprendre ce que les autres nations n’auraient pu faire que par l’excès d’un zèle religieux. La république, qui devait toute sa prospérité à ses relations
Muratori , i5e. et 3o«. dissertations, Antiquitate ital. medii œvi. Les monumens historiques relatifs à Venise ne remontent pas au-delà du xe. siècle, à moins qu’on ne considère comme monumens quelques fragmens cpars dans les . chroniques des nations barbares. L’histoire écrite par le dogeDandolo, \Z\i, 1 354 » que Muratori a publiée dans le ■xne. volume, offre des notions étendues et satisfaisantes sur les constitutions et les premiers âges de la république.
commerciales , recherchait sans scrupule l’amitié et la protection (les puissances musulmanes de la Syrie et de l’Egypte^ souvent mémo, lorsque toute l’Europe s’armait contre les infidèles, les Vénitiens furent accusés de fournir des armes et des vivres aux ennemis des peuples chrétiens (i).
Lorsque les députés des croisés arrivèrent à Venise , la république avait pour doge Dandolo , si célèbre dans scs annales. Dandolo avait long-temps servi sa patrie dans des missions importantes , dans le commandement des flottes et des armées ; à la tète du gouvernement, il veillait sur la liberté et faisait régner les lois. Ses travaux dans la guerre et dans la paix, d’utiles règlemens sur les monnaies , sur l’administration de la justice et la sûreté publique, lui méritaient l’estime et la reconnaissance de ses concitoyens. Il avait appris , au milieu des orages d’une république , à maîtriser par la parole les passions de la multitude. Personne 11’était plus habile à saisir une occasion favorable , à profiter des moindres circonstances pour l’exécution de ses desseins. Parvenu .à l’âgc; de quatrevingt-dix ans (a) , le doge de Venise n’avait de la
(i) Voyez les plaintes de Jacques de Vitri, de Martin Sanuti, les ordonnances du roi de Franco , les lettres des papes qui se plaignirent de ces intelligences entre les Vénitiens et les infidèles. Nous avons rapporte quelques passages curieux à ce sujet, dans la Bibliothèque des Croisades , tom. n , collection de Struve.
(•i) Henri Dandolo avait quatre vingt-quatre ans lorsqu’il * < « .
vieillesse que ce quelle douuc de vertus et d expérience (i). Tout ce qui pouvait servir son pays , ieveillait son activité , enflammait son courage ; a l’esprit de calcul et ‘d’économie qui distinguait ses ^ compatriotes, Dandolo mêlait les passions les plus généreuses, et donnait un air de grandeur à toutes les entreprises d’un peuple marchand. Son patriotisme républicain , toujours soutenu pari amour de la gloire , semblait avoir quelque chose de ce sentiment d’honneur et de cette noble fierté qui formaient le caractère dominant de la chevalerie.
Dandolo (2) loua avec ardeur une entreprise qui . lui parut glorieuse , et dans laquelle . les intérêts de sa patrie n’étaient point séparés de ceux de la religion. Les députés des princes et des barons demandaient des vaisseaux de transport pour quatre
fut élu doge ( 1192), et quatre-vingt-dix-sept ans quand il» mourut (i2o5). Voyez les Observations , de Ducauge sur Villchardouin, n°. t\ , p. 2o/(. ' ,
(1) TJicetas dit, dans son histoire, que Dandolo se faisait appeler le Prudent des prudens. V illehardouin dit : « Henri Dandolo étoif alors duc de Venise, homme sage et de grande valeur. » ( Lib. 1.)
(2) Plusieurs historiens disent que Dandolo était aveugle,
et que l’empereur Manuel Comnène 1 avait privé de la vue pendant un séjour qu’il avait fait à Constantinople. Un de se», ; desccndans , André Dandolo , se contente de dire , dans son histoire , que son aieul avait îa vue faible : visu debths. Celte assertion est réfutée par Villchardouin et les anciens écrivants, qui supposent que Dandolo perdit la vue dans une bataille. (N°. 34 et Ducange.) *
* * LIVRE X. . toi
mille cinq cents chevaliers , pour vingt mille moi hommes d'infanterie , et des pro\4sions pour toute l’armée chrétienne pendant neuf mois (i). Dandolo promit , an nom de la république , de fournir les vivres et les vaisseaux nécessaires , à condition que les croisés français s’engageraient à payer aux «Vénitiens la somme de qualrc-vingt-cinq ini^c marcs d’argent (2). Comme il ne voulait point qne le peuple de Venise restât étranger à l’expédition . des crêpés français , Dandolo proposa aux députés d’armeç , aux frais de la république, cinquante galères, et demanda , pour sa patrie , la moitié deg conquêtes qu’on allait faire eu Orient (3).
Les députés acceptèrent sans répugnance la proposition plus intéressée que généreuse du doge de Venise. Les conditions du traité (4) avaient été
(i) « Les députés présentèrent les lettres qu’ils avoient de leur seigneur; les autres demeurèrent tout esbaliis quelle alla ire pouvoir les'avoir amesnés par-delà. Les lettres estoieut de créance, et escrivoient aux contes d’ajouter aux porteurs d’icelles la même foi qu’on voudroit faire en leur personne. » (Lib. 1.)' t
(a) Poids de Cologne ou de Genève. ( Voyez les termes du traité.)
(3) Vovez les formes de délibération du conseil de Venise dans Villcbardouin , qui entre à çc sujet dans beaucoup de details. ( Lib.' 1. )
(4) Les Vénitiens étaient convenus, dans le traité, de distribuer, pour chaque individu de l’armée des croisés, six setiers ,'spit de pain , soit de farine, blé ou légumes, et une demi-cruche de vin; pour chaque cheval, trois boisseaux.
ioi -HISTOIRE DES CROISADES.
ï^oi d’abbrd examinées dans le conseil du doge , composé de six patriciens ; elles furent ratifiées ensuite dans deux autres conseils (i) , et présentées enfin à la sanction du peuple , qui exerçait alors le pouvoir suprême (2).
Une assemblée générale fut convoquée dans l’église de St. -Marc ; et lorsqu’on eut célébré la messe' du St. -Esprit, le maréchal de Champagne (3), accompagné des autres députés , se leva , et^adressant au peuple de Venise , prononça un tmcours dont les expressions simples et naïves peignent - » . ■
mesure de Venise, et de l’eau en quantité sufüsante. Nous n’avons pu évaluer les six setiers de farine et la demicruche de viu , n’ayant aucune notion des mesures vénitiennes. *'
(1) Ou peut voir le traité original dans la chronique d’André Dandolo , pages 3a5, 3-j8 du douzième volume de Mitratori. Nou3 le donnerons dans les pièces justificatives. • ■
(a) «H assembla son grand conseil, lequel étoit de quarante hommes des plus sages et adviscs, et fit tant, par leur remontrance, qu’illeur persuada l’entreprise. » (Villeliardouin, lib. 11.)
(3) «11 appela cent du peuple, puis deux cents, puismille, tant que tous l’approuvèrent; fmallemenl il en appela bien dix mille en la chapelle de St.-Marc, l’une des plus belles et magnifiques petites églises qui se puissent voir, où il leur fit ouïr la messe du Sl.-Espiit, les exhortant à prier Dieu de les inspirer touchant la requestc des ambassadeurs. La messe dite, le duc les envoya quérir, et les admonesta de vouloir requérir humblement le peuple d’être content que cette convenance fût faite. » (Lib. 1.)
Epieux que nous ne pourrions le faire , l’esprit et les sentimens des temps héroïques dè notre liistoire (i) :
« Les seigneurs et les barons de France (2) , les »' plus hauts et les plus puissans , nous ont à vous » envoyés pour vous prier , au nom de Dieu , de » prendre pitié de Jérusalem , qui est en servage » des Turcs ; ils vous crient merci, et vous sup- » plient de les accompagner pour venger la honte » de Jésus-Christ. Ils ont fait choix de vous, parce 11 qu’ils savent que nuis geps qui soient sur la » mer, n’ont un si grand pouvoir que vous et » votre peuple. Ils nous ont recommandé de nous
(1) Plusieurs auteurs ont pensé que Villehardouin ne savait point écrire; ils se fondent sur ce que dit Villeliardouin lui-même : moi, qui cette œuvre dicta. Quoi qu’il en soit, l’histoire de Villehardouin a été jugée par les savans comme un modèle du langage qui a cessé d'être français. Dans le xvj®. siècle , on n’çntendait déjà plus la langue du maréchal de Champagne ; son histoire fut mise en français par Biaise de Vigenère, vers la fin du xvie. siècle; cette traduction a vieilli elle-même, au point qu’on a quelque peine à l’entendre aujou^l’hui. La nouvelle version qu’en a faite Ducange, dans le xvne. siècle, porte encore une empreinte de vétusté qui conserve quelque chose de la naïveté de l’original. Nous aurons souvent occasion de citer Villehardouin; mais nous ne le citerons que d’après les anciennes versions, et quelquefois d’après la traduction que nous avons faite nous-méme , cherchant toujours à conserver, autant que nous le pourrons , la simplicité du vieux langage.
(2) Voyez le discours de Villehardouin dans le liv. 1er. de sa cluoniquc.
ioG HISTOIRE DES CROISADES.
» jeter à vos pieds, et de ne nous relever que lorsqije » vous aurez octroyé notre demande , et que vous » aurez pitié de la Terre- Sainte d’outre-mer. » A ces mots , les députés, émus jusqu’aux larmes , et ne craignant point de s’abaisser pour Ta cause de J ésus-Christ, se jetèrent à genoux ( i ) et tendirent leurs mains suppliantes vers l’assemblée du peuple. La vive émotion des barons et des chevaliers se communiqua aux Vénitiens; dix mille voix s’écrièrent ensemble : 1S ous accordons votre demande. Le doge, montant à la tribune , loua la franchise et la loyauté des barons français, et parla avec enthousiasme de rhonnenr que Dieu faisait au peuple de Venise, en le choisissant, parmi tous les autres peuples (2) , pour lui faire partager la gloire do la
(1) « Maintenant li six messagers s’agenoillcnt à lor pies » mult plorant. » (Villchardouin, Iib. 1.)
En lisant i’histoire de VilIehaTclouin, on np peut s'empêcher de remarquer que ces bons chevaliers répandaient fréquemment des larmes : « Sachiez que là ol mainte latine » plorée, n°. 17, mult plorant, ib., mainte larme ploréc, » 110. 34, si orent mult pitié et pleureront mult durement, » n°. 60, il y eut mainte larme plorce de pitié, n°. 202^ » Ceux qui ont reproché à Vir^c la répétition trop fréquente du Sic futur lacrymans , n’ont peut-être pas tenu assez compte des mœurs et du siècle où le poète place son héros.
. (2) Persucisum omnes liaient, solos Venetos mari, G allas terra, prœpolentes esse. (Rnmn., Iib. 1.) Les plus braves hommes de la terre ont délaissé tous les autres peuples et potentats pour rechercher votre compagnie, à l’occasion d’une aussi louable et si sainte entreprise , comme de recouvrer l’héritage du Seigneur. » (Villchardouin , lib. t. )
plus noble des entreprises, pour l’associer aux plus vaillans des guerriers. Il lut ensuite le traité l'ait ' avec les croisés , et conjura ses concitoyens rassemblés d’y donner leur consentement dans les formes consacrées par les lois de la république. Alors le peuple «ç leva et s’écria d’une voix unanime: Nous y consentons. Tous les habitans de Venise assistaient à cette assemblée ; une multi- • «tude immense couvrait la place de Saint- Marc , remplissait toutes les, rues voisines; l’enthousiasme religieux , l’amour de la patrie , la surprise et la joie se manifestèrent par des . acclamations si bruyantes, qu’on eût dit , selon l’expression du njaréclial de Champagne, que la terre allait se fondre et s’abîmer.
Le lendemain de cette journée mémorable , les députés des barons se rendirent dans le palais de St. -Marc , et jurèrent, sur leurs armes et ,sur l’Evangile,, de remplir toutes les promesses qu’ils venaient de faire. Le préambule du traité rappelait les fautes et les malheurs des prinçes qui, jusqu’alors , avaient entrepris la délivrance^ de la Terre-Sainte , et louait la sagesse et la prudence des seigneurs et des barons français qui ne négligeaient rien pour assurer le succès d’une expédition remplie de difficultés et de, périls. Les députés étaient chargés de faire adopter les conditions qu’on venait dé jurer, à leurs frères d’armes les barons et les chevaliers , a toute leur nation , et} s’ils le pouvaient r à leur seigneur le roi de France. Le traité fut écrit sur un parchemin, et envoyé
sur-le-champ à Rome (i) pour recevoir l'approbation du pape (2). Pleins de confiance dans l’avenir et dans l’alliance qu’ils avaient contractée , les chevaliers français et les patriciens (le Venise se firent mutuellement les plus touchantes protestations d’amitié. Le doge prêta aux barons une somme de dix mille marcs d’argent, et ceux-ci jurèrent de ne jamais oublier les services que la république rendait à la cause de Jésus-Christ. 11 y eut alors, dit Villehardouin, maintes larmes plorées de tendresse et de joie.
Le gouvernement de Venise était un spectacle nouveau pour les seigneurs français ; les délibérations du peuple leur étaient inconnues, et durent les frapper d’étonnement. D’un autre côté, l’ambassade des chevaliers et des barons ne pouvait manquer de fiatler l’orgueil des Vénitiens : ceux-ci se félicitaient d’être reconnus comme le premier peuple maritime , et, ne séparant jamais leur gloire des intérêts de leur commerce, ils se réjouissaient d’avoir fait un marché avantageux. Les chevaliers ,
(1) Vigenèrc, traducteur de Villehardouin, nous apprend que, de son temps , le traité entre les Vénitiens et les Français, conclu au mois d’avril 1201 , sc trouvait encore à la chancellerie à Venise. ( Note sur le livre 1. )
« Le duc , en délivrant le traité aux chevaliers , 6C mit à genoux , pleurant fort] et ferme , et jura sur saintes reliques que de bonne foi ils entretiendroient de leur part le contenu en icelle. » (Villehardouin, lib. 1.)
(?) Ce que le pape fit volontiers, a soin d’ajouter l’historien.
au contraire , ne Songeaient qu’à l’honneur et à 1 201 Jésus-Christ ; et quoique le “traité qu’ils venaient de conclure fût ruineux pour les croisés (1) , ils en rapportèrent la nouvelle avec joie à leqps compagnons d’armes.
La préférence accordée aux Vénitiens , par les croisés, devait exciter la jalousie des autres peuples maritimes de l’Italie. Aussi les députés français s’étant rendus à Pise et à Gènes , afin de solliciter, au nom de Jésus-Christ, les secours de ces deux républiques , ne trouvèrent que des cœurs indifférons pour la délivrance des saints lieux (a).
(t) L’auteur de l’ Histoire des républiques d’Italie, récapitule ainsi la somma qui était due aux Vénitiens par les croisés. Pour quatre mille cinq cents chevaux , à quatre
marcs par cheval % . . 18,000
Pour les chevaliers , à deux marcs par chevalier 9,000
Pour deux écuyers par cheval , neuf mille
écuyers» 18,000
Pour vingt mille fantassins à deux marcs. . fa, 000
. Total , marcs 85, 000
85,ooo marcs d’argent répondent à la somme de quatre millions deux cent cinquante mille francs.
(a) Villehardouin dit seulement : « Estant arrivé à Plaisance , une des villes de Lombardie , le maréchal Geoffroy et Alard Margarin prindrent le chemin de France, et les austres tournèrent à Pise et de là à Gesnes pour savoir quel secours ils voudroient donner à cette entreprise. » (Villehardouin, lib. 1.) L’auteur n’ajoute pas si en effet les deux républiques fournirent quelque secours àja sainte expédition. , - ,
io HISTOIRE DES CROISADES.
Cependant le récit de ce quf s’était passé à Venise, et la présence des barons, réveillèrent l'enthousiasme des liabilans de la Lombardie et du Piémont, ^n grand nombre d’entr'eux prirent la croix et les armes, et promirent* de'suivre , à la Terres-Sainte , Boniface , marquis de Montfcrrat.
Le maréchal de Champagne, en traversant le Mont-Cenis , rencontra Gauthier de Brienne , qui avait pris la croix au château d’Écry, et qui se rendait dans la pouille (i). Il avait épousé une des filles de Tancrède , dernier roi de Sicile. Suivi de soixante chevaliers champenois (a) , il allait faire valoir les droits de son épouse, et oonque'rir le * royaume fondé par les chevaliers normands. Le maréchal Villeliardouin et Gauthier de Brienne se félicitèrent réciproquement sur les succès futurs de leurs expéditions , et promirent de se retrouver ensemble dans les plaines d’Égypte et de Syrie. Ainsi l’avenir n’offrait aux chevaliers de la croix que des victoires et des trophées, et l’espoir de conquérir
(i) « Ainsi que le maréchal passoit le Mont-Cenis , il y rencontra le comte Gauthier de Brienne , lequel s’ en alloit dans la Pouille conquérir le pays qui appartenait à sa femme, fille de Tancrède. » (Villeliardouin, lib. i.)
(a) On trouve des détails curieux sur cette expédition de Gauthier de Brienne, dans la vie d’innocent III, Gesia Innoc . ; le souverain pontife favorisa d’autant plus • ■volontiers les conquêtes d’un simple chevalier français, que le Sl -Siège voyait avec peine que la domination des empereurs d’Allemagne s’étendît sur les provinces d’Italie.
des royaumes lointains, redoublait leur enthou- i siasme pour.la guerre sainte. ...
Lorsque les députes revinrent en Champagne , ils trouvèrent Thibault dangereusement malade ; en apprenant le traité conclu avec les Vénitiens, ce. jeune prince en eut tant de joie, qu’oubliait le mal qui le 'retenait dans son lit, il voulut se parer de ses armes et monter à cheval T; mais, ajoute Villebardouin , ce fut un grand malheur et dommage; la maladie s’accrut et se l'enforça tellement ,. qu’il fit su-devise et son lajrs, et plus ne chevaucha. Thibault-, le modèle et l’espoir des chevaliers chrétiens , mourut à la fleur de son âge , vivement regretté de ses vassaux et de ses compagnons d’armes. Il déplora devant les barons le destin rigoureux qui le condamnai^ à mourir sans gloire, tandis qu’ils allaient cueillir les palmes de la vie-, toire et celles du martyre dans les plaines de l’Orient; il les exhorta à remplir le serment qu’il avait fait à Dieu de délivrer Jérusalem , et leur laissa tous ses trésors pour être employés à la sainte entreprise (i). T^ne épitaphe en vers latins, qui nous
(i) «Parce que son mal rengregea de force, il fit son testament par lequel il départit et légua tout l’avoir qu’il devoit porter en son voyage à scs compaguons d’armes et à ses vassaux , sous condition que chacun , en recevant ce qu’il leur avoit légué, jureroit sur saincte de tenir les convenances comme lui les avoit jurées ; mais assez en y eut de ceux qui fort mauvaisement les tindrent. Ce qui les torna depuis en un grand blasme et vitupère. » ( Villehardouin , lib. i.$ x
ni HISTOIRE DES CROISVDES. * *-
1301 a été consci’véo , célèbre les vertus et le zcle pieux du comte Thibault , rappelle les préparatifs de son pèlerinage (i) , et se termine en disant que ce jeune prince trouva la Jérusalem du ciel} lorsqu’il allait chercher la Jérusalem terrestre (2).
Ap rès la mort du comte de Champagne, les barons et les chevaliers qui avaient pris la croix se réunirent pour choisir un autre chef : leur choix tomba sur le comte de Bar et sur le duc de Bourgogne. Le coxute de Bar refusa de prendre le commandement de l’armée chrétienne. Eudes 111, duc de Bourgogne, pleurait encore la perte de son père, mort dans la Palestine, après la troisième croisade ; il ne put se résoudre à quitter son duché pour aller en Orient (3). Le refus de ces deux princes fut un sujet de scandale pour le^ soldats de la croix. L’histoire contemporaine nous apprend qu’ils se repentirent dans la suite de l’indifférence qu’ils avaient, montrée pour la cause de Jésus- Christ. Le duc de Bourgogne (4), qui mourut
(1) Thibault fut enseveli dans l’église de St.-Etieiuie de Troyes ; son épitaphe finissait par ces vers :
* Terrenam quœrens , c celcstein reperil urbein {
Dum procul haie politur, obviai ille Joint.
(2) « Il fut enterré près de son père en l’église de Saint- Etienne de Troyes; et.la comtesse son épouse, fille du roi de Navarre, une très belle et très sage princesse qui déjà avait eu de lui une fille, demeura grosse d’un fils.» (Lib. 1.)
(3) «Il refusa tout à plat, dit Villehardouin, et peut-être il eût pu mieux faire. » (Ibid. ) .
(4) L’histoire de Bourgogne, par Courtépée et Béguillet,
•r , LIVRE X- » 1 3
quelques années . après., voulut prendre la croix à son lit de mort, et, pour expier sa faute, envoya plusieurs de ses guerriers dans la Palestine.
Les chevaliers et les barons offrirent le commandement à Boniface, marquis de Montferrat. Boniface (ï) appartenait à une famille de héros chrétiens ; son frère Conrad s’était rendu célèbre par la défense de Tyr ; lui-même avait déjà plusieurs fois combattu les infidèles. Il n’hésita point à se rendre aux vœux des croisés. II vint à Soissons , où il reçut la croix des main# du curé de Neuifly , et fut proclamé le chef de la croisade dans l’église de Notre-Dame, en présence du clergé et du peuple (2).
Deux ans s’étaient écoulés depuis que le souverain pontife avait ordonné- aux évêques de faire prêcher la cjoisade dans leurs diocèses. La situa-
présenté ici une erreur grave , en faisant partir Eudes IÏÏ pour la croisade, et en le faisant assister à la prise de Constantinople.* , , *
(1) Villehardouin fait ainsi l’éloge de Boniface, marquis de Montferrat : « Le marquis Boniface est, comme chacun sait , un pnnee fort valeureux et des pfes prisés au fait. de la guerre et des armes, qui soit pour l(f jourd’hui vivant. »
Le marquis de Montferrat s’était d’ailleurs distingué par une grande victoire sur les habitans d’Asti, A. D. 1191, par u^ croisade dans la Palestine, et par une ambassade au nom du pape chez les princes Allemands. ( Muratori y Annal. d'Ilal., tom. x, pag. i63, 201 . )
(2) « Le lendemain de bon matin se tint la congre'gation? au vergier de l’abbaye de Notre-Dame, dans lequel ils prièrent tous le marquis de vouloir bien prendre la qçoix et la
TOM. ÏH. , S .
; v fjÀ a » ' , • fc,t f —
n4 HISTOIRE DES CROISADES.
1101 lion des chrétiens en Orient devenait chaque jour plus déplorable j les rois de Jérusalem et d’Arménie, les patriarches d’Antioche et de la ville sainte , les évêques de Syrie , les grands maîtres des ordres militaires adressaient chaque jour au Saint-Siège ' leurs plaintes et leurs gémissemens. Innocent, touché de leurs prières, adressa de nouvelles exhortations aux fidèles, et conjura les croisés de presser leur départ. Il censurait vivement l’indifférence de ceux qui , ap^ès avoir pris la croix, semblaient oublier leur sernîent (i). Le père des chrétiens re- • prochail surtout aux ecclésiastiques le retard qu’ils
mettaient à payer le quarantième de leur revenu ,
• destiné aux dépenses de la croisade. « Et vous et nous , disait-il , tout ce qu’il y «a de personnes nourries des biens de l’Eglise , ne devons-nous pas craindre que les habitans de Ninive ne s’élèvent contre nous au jour du jugement dernier, et lie • * 1 prononcent notre condamnation ? car ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas; et vous, non seulement vous n’avez pas brisé vos cœurs, vous n’avez pas même ouvert vos mains po^p secourir Jésus - Christ ftins sa pauvreté. » L’époque d’une guerre sainte, comme nous l’avons déjà vu, devoit être pour les chrétiens un temps d’expiation et de pénitence j le souverain pon^fc proscrivait dans scs lettres la somptuosité île la
conduite de l’armée au lieu du feu comte de Champagne , en recevant pour cet effet sou argent et ses' gens. » (Lib. i.) *
(1) Rpislol. J/trioc. III, apuil Baron. , ad aun. 1202.
Diqitiz
y '■ LIVRE X. i iS
table, le luxe des habits, les divertissemeris publics. Quoique la nouvelle croisade eût été d’abord prèchée avec succès dans le tournoi d’Ecry , les tournois furent au nombre des divertissemens et des spectacles que le pape défendit aux chrétiens pendant l’espace de eitoq ans.
Pour ranimer la confiance et le courage de ceux qui avaient pris la croix, Innocent leur parlait des nouvelles divisions qui s’étaient élevées entre les princes musulmans , et des fléaux que Dieu venait de répandre sur l’Égypte. « Dieu, s’écriait le pon- » tife, a frappé le pays de Babylone de la verge de » sa puissance^ le Nil(i), ce fleuve du paradis,
» qui féconde la terre des Égyptiens, n’a point eu » son cours accoutumé. Ce châtiment les a livrés
(i) En même temps que l’Égypte éprouvait toutes les horreurs de la famine , Rich. de St.-Germain et la chronique de Fossa-Nova ( voyez Muralori et la Biblioth. des Crois.,
1. 1 ) disent qu’une grande disette se fit sentir en Italie et en Espagne; l’un ajoute que cette année, 120a, était connue sous le nom d ’annus yâmw.Mézerai parle de cette disette qui se fit sentir en' France, et l’attribueàla guerre que se faisaient Philippe et Richard. «Les deux rois, dit-il, pillaient les terres, arrachant lesvignes, coupant les arbres, moissonnant les blés verts, etdétruisant en un jour les bourgs et les villes que le travail de plusieurs siècles avait bâtis. La famine suivit ces • ravages, si horribles, dit un auteur, que beaucoup des plus ridtes furent réduits à mendier leur pain, et, na trouvant pas qui leur en donnât, à paître et à fouir les racines. »
La Terre-Sainte éprouva les mêmes ravages eu 1202. Voyez l’horrible description que fait St.-AntOnin de l’état de la Terre-Sainte. (Baronius , ad ann. 1202. )
- ■* * 8... Je"
,if, HISTOIRE DES CROISADES.
» à la mort, et prépare le triomphe de leurs enne^- » mis (i). » Les lettres du pape ranimèrent l’ardeur des croisés. Le marquis de Montferrat était -venu en France vers l’automne de l’année 1201 ; tout l’hiver fut employé aux préparatifs de la guerre sainte (2). Ces préparatifs ne furent accompagnés d’aucun désordre ; les princes et les barons ne 'reçurent sous leurs drapeaux que des guerriers disciplinés et des hommes accoutumés à manier la lance et l’épée. Quelques voix s’élevèrent contre les juifs , auxquels on voulait faire payer les frais de la croisade (3) ; mais le souverain pontife les mit sous la protection du Saint-Siège , et menaça de l’excommunication tons ceux qui attenteraient à > leur vie et à leur liberté (4).
Avant de quitter leurs foyers, les croisés eurent à déplorer la perte du saint orateur qui , par ses discours, avait échauffé leur zèle et ranimé leur
(1) Epistol. Innoc., Baronius, ad ann. 1202.
* v(2) « De cette. sorte , dans l’hivernage se préparaient les bons pèlerins. » (Villehardouin , lib. i.)
(3) Le pape se contenta de décharger les croisés des usures qu’ils devaient aux juifs; on entendait alors par usure * , toute espèce d'intérêt de l’argent prêté. Saint Louis définit dans une ordonnance l’usure, tout ce qu’on exigerait en sus
du capital. ( Ordonn. du Louvre, tom. 1. ) Pour le tapx de l'intérêt à cette époque, et les discussions auxquelles il donna lieu dans le moyen âge , voyez l 'Histoire des Juifs <fe M. Capcfiguc, tom. 11.
(4) Epistol. Innoc. , Baron., ad ann. 1202.
• - LIVRE x. ,* " • • ; j 17
r courage. Foulques tomba malade , et mourut dans jaoi . sa paroisse de Neuilly. Quelque temps auparavant, il s’était élevé quelques murmures sur sa conduite,
. et ses paroles n’avaient plus le même empire sur , l’esprit de ses auditeurs. Foulques avait reçu des sommes considérables, destinées aux frais de la guerre sainte ; et comme on l’accusait d’en détourner une partie à son usage, plus il amassait de l’argent , dit Jacques* de Vitry (1), plus il perdait de son, crédit et de sa considération. Cependant les soupçons qui s’attachaient à sa conduite n’étaient pas généralement accrédités. Le maréchal de Champagne nous apprend, dans son histoire, que la mort du curé de Neuilly affligea vivement les chevaliers et les barons. Foulques fut enseveli dans l’église de sa paroisse avec une grande pom- *■ pe ; gon tombeau, monument de la piélé de scs contemporains , attirait encore , dans le siècle dernier , le respeet et la vénération* dey [idoles (a). . , - . <
(1) Jacques de "Vitry, en parlant des 6oupçons et" des murmures qui s’élevèrent contre Foulques de Neuilly, s’exprime ainsi : Et crescente pecunrd, timor et reverentia decrescebat. (Biblioth.des Crois., extrait de Jacq. de Vitry, , dans la collection de Bongars, tom. 1.)
(a) L’abbé Lebeuf, dans son Histoire du diocèse de Paris, tom. vi, pag. ao, nous donne la description suivants du tombeau de Foulques de Neuilly, qui subsistait encore âu siècle dernier.
« Le tombeau de Foulques, fumeux curé de ce lieu, ver*
Dès Jcs premiers jours du printemps, les croisés se disposèrent à quitter leurs foyers, et « sachez , n dit Yilleliardouin , que maintes larmes furent h plorécs à leur parlement, et au prendre congé » de leurs parents et amis. » Le comte de Flandre, les comtes de Blois et de Saint-Paul , suivis d’un grand nombre de seigneurs flamands avec leurs vassaux ; le maréchal de Champagne , accompagné de plusieurs chevaliers champenois, s’avancèrent à travers la Bourgogne, et passèrent les Alpes pour
l’an îaoo, est dans la nef, devant la porte du chœur, élevé en pierre de la hanteur d’un pied et demi. C’est un ouvrage du temps même auquel mourut ce pieux personnage. Foulques est représenté en relief sur le sépulcre, revêtu en prêtre, ayant la tête nue et la tonsure faite sur le sommet avec, des cheveux si courts qu’on lui Voit entièrement les oreilles.
Il a sur sa poitrine un livre couché, qu’il ne tient pas , puisqu’il a les bras croisés par-dessous , le droit posé sur le gauche. Sa chasuble et son manipule représentent les vêtemens de ce temps-là. Il a sous lui une espèce de marchepied taillé dans la pierre, et deux anges en relief qui encensent sa tête posée vers l’Occident; car, selon l’ancienne ' manière, il a les pieds étendus vers l’Orient ou vers l’auicl.
Il n’est pas vrai qu’on encense ce tombeau , comme quelques-uns l’ont cru, ni qu’il ait des armoiries. On l’appelle dans le pays sir Foulques , et quelquefois saint sire Foulques. On y dit, par tradition, que les chanoines de Saint- Maur ont essayé autrefois de l’emporter chez eux ; mais l’immobilité du chariot , dont on orne ce récit , fait voir quelle foi il faut y ajouter. M. l’abbé Chastclain marque sa mort , eu son Martyrologe universel, au i mars taot , et le qualifie de vénérable. 9
se rendre à Venise. Le marquis Boniface vint bientôt les rejoindre, conduisant avec lui les croisés venus de la Lombardie., du Piémont, de la Savoie et des pays situés entre les Alpes et le Rliône (1). Venise reçut aussi dans ses murs les croisés partis des bords du Rhin , les uns sous la conduite de l’évêqüe d’Halberstadt , les autres sous celle de Martin-Litz, qui leur avait fait prendre les armes , et continuait à réchauffer leur zèle par l’exemple de ses Vertus et de sa piété (a).
Lorsque les croisés arrivèrent à Venise (3) , la flotte qui devait les transporter en Orient , pétait prête à mettre à la voile : ils furent reçus d’abord avec toutes les démonstrations de la joie ; mais au milieu des fêtes qui suivirent leur arrivée (4), les
(t) Voyez le rdcit curieux de Geoffroy de Villehardouin sur ce qu’il appelle le desmembrement des pèlerins , lib. 1.'
(2) V oyez le pèlerinage des Allemands dans YHist. Censtantinop. de Guntber.(Cauis., Àntiq. lection., tom. iv, page 5-8.) Gunther célèbre le pèlerinage de Martin son abbé, un des prédicateurs de la croisade. Son monastère, de l’ordre de Cîteaux , était situé dans le diocèse de Bâle. ( Le récit du moineGunther est traduit dans la Biblioth. des Crois., t. u. ) *(3) Geoffroy de Villehardouin a dit, en parlant de l’arrivée des croisés à Venise : « Oncques plus belle geriit ne » fût veue, ni mieux en point et disposée à faire quelque » chose de bon pour l’honneur de Dieu et le service de 1a » chrétiennelé ». (Liv. 1.) . *.
(4) Sur le séjour des croisés à Venise, on peut consulter, Gesta Innocenta , Villehardouin et Ducangc , Sanuti , Hérold , d’Qutrcman , fleury, Histoire ecclésiastique , t. xvui, l’abbé Laugier, etc., etc.
iao ' HISTOIRE DES CROISADES. .
îaoa..' Vénitiens sommèrent les barons d'acquitter leur parole , et de payer la somme dont on était convenu pour le transport de l’armée chrétienne. Ce fut alors que les seigneurs et les barons s'aperçurent avec douleur de l'absence d’un grand nombre de leurs compagnons d’armes. Jean de Ncsle, châte^ lain de Bruges, et Thierri, fils de Philippe, comte de Flandre , avaient promis à Baudouin de lui • amener, à Venise, Marguerite son épouse, ft l’élite
des guerriers flamands. Ils ne tinrent point leur promesse, et s’étant embarqués sur l’Océan, ils firent voile vers la Palestine (i). Renaud de Dampierre , à qui Thibault , comte de Champagne , avait légué tous ses trésors pour être employés au voyage de la Terre-Sainte , était allé s’embarquer avec un grand nombre de chevaliers champenois , dans le port de Barry. L’évêque d’Autun , Gilles , comte de Forez, et plusieurs autres chefs, après avoir juré , sur les évangiles, de se réunir aux autres croisés , étaient partis, les uns du port de Mai> seille , les autres du port de Gènes. Ainsi la moitié des guerriers qui avaient pris la croix , ne se rendirent point à Venise, qu’on avait désignée comme le rendez-vous général de l’armée chrétienne' :
« de quoi , dit Villehardouin , ils reçurent
«> . jè*
(1) « Mauvaisement tiudrent ce qu’ils avoient promis à leur seigneur naturel et aux autres; car ils curent peur des dangers auxquels ils s’esposoienl s’ils avoient pris lcxhcmiu par terre jusqu’à Venise. » (Lib. i. )
I il
» grande honte, et maintes désaventures leur en i » advinrent du depuis (i). »,
, Leur manque de fidélité pouvait nuire aux succès de l’expédition ; mais ce qui affligeait le plus les princes et lçs barons rassemblés à Venise, c’était l’impossibMité où ils se trouvaient de remplir , sans le concours de leurs infidèles compagnons, les engSgemens contractés avec la république. Ils envoyèrent de tous côtçs dés messagers pour avertir les croisés qui s’étaient mis en route, et les supplier de venir rejoindre l’armée; mais soit que la plupart dfes pèlerins fussent mécontens du traité fait avec les Vénitiens, soit qu’il leur parut plus commode et plus sûr de s’embarquer dans les ports de leur voisinage , on ne put déterminer qu’un très petit nombre d’entr’eux à se rendre à Venise (2). Ceux qui se trouvaient alors dans cette ville n’étaient ni assez nombreux ni assez riches pour acquitter les sommes promises et remplir les engagemens contractés en leur nom. Quoique les Vénitiens fussent plus intéressés à la croisade que les chevaliers français, puisqu’ils possédaient une partie des villes de Tyr et de Ptolémaïs qu’on allait défendre, ils ne voulaient faire aucun sacrifice;
(1) Lib. 1. , 1 2
(2) « Là, leur vint nouvelle que la plus grande part s’en alloient par d’autres adresses et ports de mer , dont ils furent en grand csmoy à cause qu’ils 11e pouvoient pas tenir les accords faits avec les Vénitiens, ni leur payer la somme de deniers dont ils avoient convenu avcc^ux. » (Lib. 1.)
im HISTOIRE DES CROISADES. .*
202 de leur côté, les barons étaient trop fiers pour de- ' mander une grâce et solliciter les Vénitiens de r changer et d’adoucir les conditions du traité (i). Chacun des croisés fut invité à payer le prix de son passage.; les plus riches payèrent pour les pauvres ; les soldats, comme les chevaliers , s’empressèrent do donner tout l’argent qu’ils possédaient, persuadés, disaient-ils , que Dieu était assez puissant pour le leur rendre au centuple quand il lui plairait. Le comte de Flandre, les comtes de Blois et de Saint-Paul , le marquis de Montferrat, et plusieurs autres chefs se dépouillèrent de leur argenterie, de leurs diamans, de tout ce qu’ils avaient * de plus précieux (2), et ne gardèrent que leurs chevaux et leurs armes. Malgré ce noble sacrifice, les croisés devaient encore à la république une somme de cinquante mille marcs d’argent. Alors le doge assembla le peuple , et lui représenta qu’il ne serait point liouorablc d’user de rigueur; il proposa de demander aux croisés le secours de leurs armes pour la république , en attendant qu’ils •' pussent acquitter leurs dett ’s (3).
(1) « Car il vaut mieux que nous employons tout le nôtre ici que de manquer à notre parole. » ( Lib. 1. ) « Quelques autres barons cependant pensoieul qu’ils avoient déjà assez payé. » (Ibid.)
(2) « Lors eussiez pu voir tant de belles et riches vaisselles d’or et d’argent, botter çà et là , et porter à l’hôtej du duc pour en tirer leur payement.» (Villcliardouin, lib. 1.)
(3) C’est ce que Villcliardouin appelle brave langage du
duc de Venise. ( Lib<,i.) *
LTV RE ï. * iaS
La ville de Zara (i), long-temps soumise aux i ion Vénitiens, mais trouvant la domination d’un monarque moins insupportable que celle d’une république, s’était livfée au roi de Hongrie, et bravait , sous la protection d’un nouveau maître, l’autorité " et les menaces de Venise. Après avoir obtenu l’approbation du peuple, Dandolo proposa aux croisés d’aider la république à souinettr* une ville rebelle, et leur promit d’attendre , pour l’entière exécution du traité , que Dieu, par des conquêtes communes, leur eût donné les moyens de remplir leurs promesses. Cette proposition fut accueillie avec joie par la plupart des croisés, qui ne pouvaient supporter l’idée de manquer à la parole qu’ils avaient donnée. Les barons et les chevaliers croyaient devoir ménager les Vénitiens, dont ils avaient besoin pour leur entreprise, et ne pensaient pas faire beaucoup pour acquitter leurs dettes, dans une af- * faire où ils n’avaient que leur sang à prodiguer.
Il' s’éleva cependant des murmures (2) dans Dar-
(1) Jadera, aujourd’hui Zara, était une colonie romaine qui reconnaissait Auguste pour son fondateur; elle a environ deux milles de tour, et l’on porte le nombre de ses ha- * bitans à cinq ou six mille. ( Voyage de Dalnialie et de Grèce , tom. 1 , pag. 64-70.) Du temps de ce voyage, on voyait peu d’arbres dans. les environs de Zara. « C’est sans doute après cette époque , dit Gibbon, qu’on a planté les cerisiers qui produisent l’excellent marasquin. » ( Gibbon ,
lib. 1, vi.) . . ,
(2) « Cette Ouverture ayant été faite , fut moult contredite par les barons.» ( Yillehardouin, lib. a.)
I i4 HISTOIRE DES CROISADES.
>u mée chrétienne ; beaucoup de croisés se rappelaient le serment qu’ils avaient fait de combattre les infidèles, et ne pouvaient se résoudre à tourner leurs armes contre des chrétiens. Le pape avait envoyé à \enise le cardinal Pierre de Capoue, pour détourner les pèlerins d’une entreprise qu’il appelait sacrilège (i). « Le roi de Hongrie, protecteur de » ’Zara , avait pris la croix , et s’était mis par-là • » sous la protection spéciale de l’Église. Attaquer » une ville qui lui appartenait , c’était se déclarer » contre l’Église elle-même. » Henri Dandolo brava des menaces et des reproches qu’il croyait injustes. « Les privilèges des croisés, disait-il, ne pouvaient » dérober des coupables à la sévérité des lois di- » vines et humaines ; les croisades n’étaient point » faites pour protéger l’ambition des rois et la ré- » bellion des peuples (a) ; le pape n’avait point le » pouvoir d’enchaîner l’autorité des souverains et » de détourner les croisés d’une entreprise légi- » <ime , d’une guerre faite à des sujets révoltés , à
(«) Epistol. Innoc. III, Baron. , ad ann. iao3. Gunther développé ses raisons , cl ne comprend pas qu’on ait pu s’élever contre le roi de Hongrie, que le pape avait mis sous sa
protection. (Canisius, tom. iv, pag. 8.)- .
-(a) Les Vénitiens pouvaient dire, et ils dirent sans doute en cette occasion, que le roi de Hongrie avait pris la croix depuis plusieurs années , et qu’il n’avait rien fait encore pour remplir son serment. André ne partit pour la Palestine que plusieurs aimées après la prise de Constantinople, (Voyez le livre xix de cette Histoire,)
» des pirates dont les brigandages troublaient la , » liberté des mers , et ne faisaient que nuire à la » croisade en arrëümt les pèlerins qui se reni) daient dans la Terre-Sainte. »
Pour achever de t vaincre tous les scrupules et dissiper toutesles, craintes, le doge résolut 4e s’associer lui-même aux périls et aux travaux de la croisade, et d’engager ses concitoyens à se déclarer les compagnons d’armes des croisés; Le peuple ayant été solennellement convoqué , Dandolo monta dans la chaire de Saint-Marc (i), et demanda aux Vénitiens assemblés la permission de prendre la croix. « Seigneurs, leur dit-il, vous » avez pris l’engagement de concourir à la plus » glorieuse des entreprises ; les guerriers avec les- » quels vous avez contracté une sainte alliance ,
» surpassent tous les autres hommes par leur piété » et. leur valeur. Pour moi, vous le voyez , je suis » accablé par les ans (a) , j’ai besoin de repos ; mais » la gloire qui nous est promise me rend le cou- » rage et la force de braver tous les périls, de » supporter tous les travaux de la guerre ; je sens, » à l’ardeur qui m’entraîne, au zèle qui m’anime, » que personne ne méritera votre confiance et ne » vous conduira comme celui que vous avez choisi , » pour chef de la république. Si vous me permet- » tez de combattre pour Jésus-Christ, et de me ^ ;
(0 « Il monta au pulpitre. » (Villehardouin, lib. i. )
(a) « Je suis vieil, vous le voyez, faible et débile, estropié en moult endroits de mon, corps.» (Villehardouin, lib. 1.)
tif» HISTOIRE DES CROISADES.
» faire remplacer par mon fils dans l’emploi que » vous m’avez confié, j’irai vivre ou mourir avec » vous cl les pèlerins (i). »
A ce discours, tout l’auditoire fut attendri, le peuple applaudit à la résolution du doge. Dandolo descendit de la tribune et fut conduit en triomphe au pied de l’autel, où il se fit attacher la croix sur son bonnet ducal (a). Un grand nombre de Vénitiens suivirent son exemple , et jurèrent de mourir pour la délivrance des saints lieux. Par cette habile politique , le doge acheva de gagner l’esprit des croisés , et se mit en quelque sorte à la tète de la croisade ; il se trouva bientôt assez puissant pour méconnaître l’autorité du cardinal Pierre de Capoue , qui parlait au nom du pape , et montrait la prétention de diriger la guerre sainte en qualité de légat du Saint-Siège (3). Dandolo dit à l’envoyé d’innocent, que l’armée chrétienne ne manquait point de chefs pour la conduire, etr’que les légats du souverain pontife devaient se contenter d’édifier les croisés par leurs exemples et leurs discours.
Ce langage plein de liberté causait une vive surprise aux barons français , accoutumés à respecter
(i) « J’irai fort volontiers vivre et morir avec vous et les pèlerins.» (Lib. i.)
(a) « On lui cousit la croix sur un gros bourlet emboulty de coton pour être plus cminent , parce qu’il vouloir que tous la vissent. » (Lib. i. )
(3) Gesta Innoc. T II , Baronius , ad aun. lïoî».
toutes les volontés tlu Saint-Siège ; mais le doge , taoa en prenant la froix , leur inspirait une confiance que rien ne pouvait ébranler. La croix des pèlerins était, pour les Vénitiens et les Français, un signe d’alliance, un lien sacré qui confondait tous leurs intérêts et n’en faisait en quelque sorte qu’une même nation. Dès-lors on n’écouta plus ceux qui parlaient au nom du Saint-Siège (i), et s'obstinaient à faire naître des scrupules dans l’esprit des croisés. Les barons et les chevaliers mirent à l’expédition contre Zara le même zèle et la même ardeur que le peuple de Venise. L’armée des croisés était prête à s’embarquer, lorsqu’on vit arriver, dit Villehardouin , une grande merveille , une aventure inespérée } et la plus étrange dont on ait ouï parler.
Isaac, empereur de Constantinople , avait été détrôné par son frère Alexis (2), abandonné de tous ses amis , privé de la! vue et chargé de fers , ce malheureux prince gémissait dans une prison.
(1) Le moine Gunther n’épargne point les Vcfniticns, et leur reproche amèrement d’avoir détourné les croisés de la sainte entreprise. La pieuse résolution des chefs de la croisade, dit-il, fut entravée par la perfidie et la méchanceté de ces maîtres de l’Adriatique , fraude et nequitiâ V enetorum. (Canisius, Monum. çcclesiast. , tom. iv, pag. 4à8.)
(2) Voyez, sur la révolution de Constantinople, l’historien grec Nicetas qui entre dans beaucoup de détails , lib. 111 , chap. ix du règne d’Alexis. Villehardouin en parle, mais très succinctement. ( Lib. 1.)
1202 Le fils il'Isaac, appelé aussi Alexis (i) , qui parta- ^ geait la captivité de sou père , ayaaiL trompé la vigilance de ses gardes et brisé scs fers, s’était réfugié en Occident , dans l’espoir que les princes et les rois prendraient un jour sa défense , et déclareraient la guerre à l’usurpateur du trône impérial (2). Philippe de Souabe, qui avait épousé Irène , fille d’Isaac (3) , accueillit le jeune prince ; mais il ne pouvait rien entreprendre alors pour sa cause, étant obligé de se défendre lui-même contre les armes d’Ollion et les menaces du Saint-Siège.
Le jeune Alexis alla vainement se jeter aux pieds . du pape pour implorer son appui; le pontife, soit qu’il ne vît, dans le fils d’Isaac, que le beau-frère de Philippe de Souabe , regardé alors comme l’ennemi de la cour de Rome , soit qu’il portât toutes scs pensées vers la Terre-Sainte, n’écouta point les
( 1 ) Y illeliardouin l’appelle quelquefois le varlet de Constantinople ; ce lerme revient à-peu-près aux dénominations d 'enfans de France , infans d’ Espagne ; les empereurs de Constantinople , depuis Constantin jusqu’à Justinien , nommaient souvent leur fils nobilissimus puer. (Ducange , sur Villehardouin , n°. 36. )
(2) Villehardouin donne à l’empereur Isaac le titre de Sursac ; peut-être est-ce un diminutif composé de sire Isaac , ou l’a-t-il emprunté à Kyp , Kuptoj (maître), avec la terminaison du nom propre. ( Villehardouin, n°. 35 , et les nptes de Ducange. )
(3) Irène, fille d’Isaac, avait été fiancée à Guillaume r
fils de Tancrède , roi de Sicile ; conduite en Allemagne avec les restes de la famille de Tancrède, elle avait épousé Philippe de Souabe. f ' '
' LIVREdX.jt ^ f ru,
phùnles d’Alexis , et craignit de favoriser une , guerre contre la Grèce (i). Le prince fugitif try# il en vain sollicité tous les monarques chrétiens r lorsqu’on lui conseilla.de s’adresser aux croisés*, l’élite des guerriers de l’Occident. * L’arrivée de ses ambassadeurs produisit une* vive sensation à Venise : au récit des malheurs d^Isaac, les chevaliers et les barons furent émus d’une généreuse pitié; ils n’avaient jamais défendu uue cause plus glorieuse; l’innocence à venger, une grande infortuné^ secourir, touchaient l’âme de Dandolo ;
? les fiers républiçains dont il était le chef, déplorèrent aussi le sort d’un empereur fugitif. Ils n’a- ' vaient pas oublié que l’ifsurpateur préférait à leur alliance celle des Génois et des Pisans; il leur semblait que la cause d’AJexis était leur propre cause, et que leurs vaisseaux devaient rentrer avec lui dans les ports de la Grèce et de Bysauce (?.).• -
Cependant, comme tout était prêt pour la conquête de Zara t ôn renvoya la décision de celte affaire à un temps plus favorable ; s la flotte qui
(i) Ce qui peut expliquer l’indifférence du pape , .c’est une lettre que lui écrivit l’usurpateur du trône , et la réponse ^Innocent III. Le souverain pontife promet d’empêcher toute espèce d’entreprise contre Constantinople. « (Baronius , ad ann. 1202. )
(1) Nicetas accuse formellement le doge et les Vénitiens d’avoir provoqué la guerre de Constantinople dans les in- * téréts purement commerciaux de la république, et en haiuo de l’empire. ( Liv. ni , chap. ix. )
TOM. III
i3o ntSTOmE DES CROISADES. ’ ’ *
120a portail l’armée dos croisés, mil à la voile au bruit des IrompeUes et dos acclamations do tout le peuple de Venise. Jamais le golfe Adriatique n’avait vu une flotte plus nombreuse et plus magnifiquement équipée; la rner était couverte de quatre cent quatrevingts bâtioïens ; le nombre des combaltans s’élevait à quarante mille hommes, tant cavaliers que fantassins. Après avoir soumis Trieste et quelques autres villes maritimes de l’Istrie qui avaient secoué . le joug de Venise , les croisés arrivèrent devant 7j&tü le dixième jour de novembre, veille de la St.-Mnrtin. Zara , située sur la côte orientale du golfe Adriatique, à soixante lieues de Venise, à cinq lieues au nord de l’ancienne Jadera, colonie romaine, était une ville riche, peuplée, environnéè de hautes murailles, entourée d’une mer semée d’écueils. Le roi de Hongrie (i) venait d’envoyer des troupes pour la défendre, et les habilans avaient juré de s’ensevelir Sons les ruines de leur place plutôt que de se rendre aux Vénitiens (a). À la vue des rein-
(i) Villehardouin et Guntlier donnent des details très circonstanciés sur le siège de Zara et les débats qui suivirent. ( Vctye* aussi , sur ces débats , les lettres d’innocent. ) L’abbé Fleury, dans le volume xvi de son Histoire ecclesiastique, fait suffisamment connaître l’esprit qui animait alors les croisés. M. Ltbeau, dans le vingtième volume de Y Histoire du Bas-Empire, et l’abbé Laugier, dans le tom. 11 de son Histoire de. Venise, s’étendent fort longuement sur te siège de Zara. # ' '
(•j) « La ville estoit close tout autour de murailles et de
■ > je
' LIVRE X. i3r
paris de la ville, les croisés reconnurent toute la iaoi difficulté de l’entreprise , .et le parti qui s’opposait à celte guerre commença de nouveau à murmnrer. Cependant les chefs donnèrent le signal pour l’attaque. Aussitôt que les chaînes du port curent ' été' rompues, et que les machines commencèrent à ébranler les murailles, les habitans de Zara oublièrent la résolution qu’ils avaient prise de mourir en défendant leurs remparts , et remplis d’cffroi, envoyèrent des députés au doge de Venise, qui promit de leur pardonner en faveur de leur repentir; mais les députés chargés de demander la paix , trouvèrent parmi les assiégeans quelques croisés qui leur dirent : « Pourquoi vous rendez-vous? vous o’avez rjen à craindre des Français (i). » Ces mots imprudens firent recommencer la guerre ; les députés , rentrés dans la ville , annoncèrent aux habitans que tous les croisés n’étaient pas leurs ennemis, et que Zara Conserverait sa liberté, si le peuple et les soldats voulaient la défendre. Le parti des mécontens , qui cherchait à diviser l’armée des croisés, saisit cette occasion pour renouveler ses plaintes; les plus ardens parcouraient les tentes des soldats, et cherchaient à les détoarner d’ane guerre qu’ils appelaient impie.
forteresses moult haultes, si qu’on voudroit rechercher vainement forteresse plus belle. » (Villeliardouin, lib. i.)
(i) « Mais ceux qui vouloient tien, sinon que le camp se rompist, tinrent aux messagers ces paroles : Pourquoi voulezvous rendre ainsi votre ville?» (Lib. rê)
Digitiz
03 Guy , abbé (le Vaux-dc-Cernay , de : l’ordre de CiteauX , se faisait remarquer à la tète <levccuxqui voulaient faire échouer l'entreprise dcZara(i) : tout ce qui pouvait retarder la marche des croisés vers les saints lieux (2) était à ses yeux un attentat contre la religion ; les plus hrillans exploits , s’ils ne servaient la cause, de Jésus-Christ, no pouvaient obtenir son estime et son approbation. L’abbé île Cernay ne manquait ni d’adresse ni d’éloquence, et savait employer à propos les prières et les menaces; il avait sur les pèlerins l’ascendant qu’obtient toujours sur la multitude un esprit inflexible , un caractère ardent et opiniâtre. Dans un conseil , il se leva , et défendit aux croisés île tirer leur épée contre des chrétiens. 11 allait lire une lettre du pape, lorsqu’il fut interrompu par des cris menaçaris(3).
(1) Au milieu des grands événemens de la croisade, Guntlier a soiu de nous dire que plusieurs fois son abbé eut envie de quitter l’armée des pèlerins, parce que les croisés avaient été excommuniés. (Canisius, tom. iv, pag. 9.)
(a) Katona , dans son Histoire critique des rois de Hon- , grie , s’exprime avec amertume contre les croisés, et rapporte des fai|s peu favorables aux Vénitiens et aux Français qui avaient fait le siège de Zara. L’archidiacre Thomas, un des historiens de Hongrie, ne ménage pas non plus les v Vénitiens, qu’il accuse de tyrannie , et qui faisaient, dit-il, déteslej; leur puissance maritime par tous les excès de la violence et de l’injustice.
(3) « Adonc sc leya sur pieds un abbé de l’ordre de Cîteaux qui- leur dit : Seigneurs, je vous défends par le pape que vous n’as?aillics.cctte place, car elle est de chrétiens et
* LlVigïX. • 1 33
Au iiimcu du tumulte qui s’éleva dans le conseil 1202 et dans l’année, l’abbé de Ceruay courait des dangers pcijir sà vie , si le comte de Monlfort , qui partageait ses seiitimens,, n’cùt tiré l’épée pour le défendre. Cependant les barons et les chevaliers nepouvaient oublier la promesse qu’ils avaient faite d<f combattre pour la république de Venise (1); ils # ne pouvaient déposer les armes en présence d’un ennemi qui avait promis de se rendre, et qui bravait ïetfrs attaques. Plus le parti du comte de Montforlct de l’abbé de Vaux*-de-Cernay redoublait d’elForls pour les ‘détourner de la guerre, plus ils mettaient leur honneur etleur gloire à poursuivrele siège commencé. Tandis que les mécontcns faisaient entendre leurs plaintes , les plus braves montaient à Tassant. Los assiégés, qui mettaient leur éspoir dans fa division des assiégeans , placèrent des croix sur leurs murailles, persuadés que ce signe révéré les protégerait mieüx que leurs machines dé guerre ; mais ils ne tardèrent pas a voir qu’il ny avait pour eux de salut que dans la soupiission. Au cinquième jour du siège, sans avoir opposé à leurs ennemis une sérieuse résistance, ils ouvrirent leurs portes, et n’obtiarent du vainqueur que la liberté et la vie. ’
vous <?tcs pèlerins croisés pour un autre objet. » (Y illetiar-^ don in , lib. 11.)
' (1) Si , (lie le duc Dandolo'aux comtes cl barons, Seigneurs, j’avais cette ville à discrétion, et vos gens me l’ont tollue. Vous m’aviez promis de m’aider à conquérir et je vous demande de ce luire. » (Lib. 11.) . s* •
i uoü La ville fut livrée au pillage , et le butin partagé entre les Vénitiens et les Fiançais.
A 1% suite de celte couquète , la discorde s’intro- , duisit dans l’armée victorieuse, et lit répandre plus de sang qu’on n’en avait versé dans le siège. La saison étant trop avancée pour que la flotte se remît en mer, le doge de Venise avait proposé aux croisés de passer l’hiver à Zara. Les deux nations se . partagèrent les différens quartiers de la ville j mais y comme les Vénitiens avaient choisi pour eux les maisons les plus belles et les plus commodes , les Français firent éclater leur mécontentement. Après quelque? plaintes et quelques menaces, on en vint aux armes : chaque rue devint le théâtre d’un combat (i). Les habitans de Zara voyaient avec joie les sanglantes disputes de leui> vainqueurs. Les * partisans de l’abbé de Cernay applaudissaient en secret aux suites déplorables d’une guerre qu’ils avaient désapprouvée ; cependant le doge de Venise ,v et les barons étaient accourus pour séparer les combattans. Leurs prières et leurs menaces ne purent d’abord apaiser cet horrible tumulte, qui se prolongea jusqu’au milieu de la nuit. Le lendemain, toutes les passions qui avaient divisé l’armée étaient sur le point d’éclater de nouveau. En enter-
(i) «'Le troisième jour il advint une bien grande mésaventure d’une querelle qui» sur l’heure des vespres , s’attaqua entre les .François et les Vénitiens. On qp vint aux mains à coups d.’c$péc, de lance et d’arbalesie. » (Villeliurdouiu, lib. U.)
rjoa
rant les morts, les Français et les Vénitiens se menaçaient eqcpve. Les chefs , pendant plus d’une semaine , desespérèrent de pouvoir calmer les esprits (i), et rapprocher les soldats des deux nations. A peine l’ordre fut-il rétabli , qu’on reçut une lettre du pape, qui désapprouvait la prise de Zara ; il ordonnait aux croisés de renoncer au butin qu’ils avaient fait dans une ville chrétienne, et de s’engager, par une promesse solennelle, à la réparation de leurs torts. Innocent reprochait avec amertume aux Vénitiens d’avoir entraîné les sdîdats de Jésus- Christ dans cette guerre impie et sacrilège (a) j cette lettre du pape fut reçue avec respdfc par les Français, avec dédain, par les croisés de Venise. Ceux-ci refusèrent ouvertement 2e se soumettre aux décisions du Saint-Siège, et ne songèrent qu’à s’assurer les fruits de leur victoire, en démolissant les remparts de Zara. Les barons français ne pouvaient supporter l’idée d’avoir encouru la disgrâce du pape j ils envoyèrent à Rome des députés pour fléchir le souverain pontife et solliciter leur pardon (3) , alléguant qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux lois de la nécessité. La plupart d’enlr’eux ,
(t) «Les baious employèrent toute la semaine à calmer cette noise. » ( Ibid. ) ”
(a) Epistol. Innoc. Gest. , cb. 86, 87, 88.
(3) « Père sainct, les barons de la saincte ligue vous supplient très humblement de les vouloir exgpser de la prise de Zara, car ils l’ont faite -comme par contrainte. » ( VUlcliardouin, lib. 11 •)
»3« HISTOIRE DES CROISAT)! S.
Quoiqu’ils fussent déterminés à conserver les dépouilles dés vaincus, avaient promis au pape de les rendre; ils avaient promis, par un acte solennel adressé à tous les chrétiens, de réparer leurs torts, et de mériter par leur conduite le pardon des fautes passées. Leur soumission (i), plus encore que leurs promesses ,' désarma le pape , qui leur répondit avec douceur et chargea les chefs de saluer les chevaliers et les pèlerins, leur donnant l’absolution et sa bénédiction comme à ses enfans. Il les exhortait, dans sa lettre, à partir pour la Syrie, sans regarder a droite et à gauche , et leur permettait de tftverser la mer avec les Vénitiens qu’il venait d’excommunier (a) ! mais seulement par nécessité et avec amertume de cœur.
. (i) Nous croyons devoir faire connaître ici le texte de ce
serment : '
B. Fland. et Uain. , L. Blesenet Clar. et H. S. P. comités, Oddo de Chanliet, et IV. f rater ejus , omnibus ad quos litlerœ istœ pen'enerint , salutem in Domino. Notum fieri volumes , quod super eo quod apud Jaderam incur- V ri mus cxconununivationem apostolicam , vel incurrisse nos timemus, tant nos quant successores nostros sedi apostolicœ obligamus', quod ad mandatant ' ejus satîsfaclionem curabiuuis exibere. Dot. apud Jaderam, anno Dontini 1203, mense aprilis.
Cét acte se lit dans les lettres d’innocent, données par Dn Theil, lil>. vi*, epist. 99.
(2) I.e pape ajoutait, en parlant des Vénitiens : «Tout excommunies qu’ils sont', ils demeurent toujours liés par leurs. promcsscs/ct vous n’clcs pas moius autorisés à en ext;
Si les Vénitiens persistaient clans lcuir désobéis- rio3 sauce, lekmverain pontife conseillait aux barons, lorsqu’ils seraient arrivés dans la Palestine, de se séparer d’on peuple réprouve de Dieu, de peur qu’il n’attirât la malédiction sur les armées chrétiennes, comme autrefois Achan avait "attiré la colère divine sur Israël. Innocent promettait aux croisés de ley protéger dans leur expédition, et de veiller à leurs besoins dans les périls de la guerre sainte. « Afin que les vivres ne vous manquent pas, leur disait-il, nous écrivons à l’empcreür de Constantinople qu’il vous en fournisse, comme il nous l’a promis; si on vous refuse ce qu’on ne réfute à personne, il ne serait point injuste, qu’à l’exemple des plus saints personnages, vous prissiez des vivres où vous en trouverez (i); car on saura que vous êtes dévoués au service de J.-C. , à qui* toute la terre appartient (a). » Ces conseils, et ces
ger l'accomplissement ; c’est au reste une maxime de droit, que sWon passe par Ja Serre d’un hérétique, ou de quelque excommunié que ce soit, qn pourra en acheter et en recevfoir les choses nécessaires. De plus, l’excommunication portée contre un père de famille, n’empêche pas sa maison de communiquer avec lui. » ( Epistol . Jnnoc. III , lib. vi, en.
Soa.)
(i) Qptte permission de vivre de pillage, même en pays ami, est remarquable, d’autant plus que le pap«^ prétend l’autoriser par des exemples de l’Ecriture. (Fleury, Ilist. éccles. , liv. lxxvi. )
(i) Innocent, en donnant aux croisés la permission de prendre des vivres où ils eu trouveraient, ajoutait: «Pourvu que ce soit avec la crainte de Dieu, sans faire de tort à per-
i58 HISTOIRE DES CROISADES.
iuo3 promesses, qui font connaître à-la-fois l'esprit du treizième siècle et la politique du Saiqt-Siége, furent reçus, par les barons et les chevaliers , comme un témoignage de 1» bonté paternelle du souverain pontife (i) j mais les choses allaient encore changer de face, fit la fortune, qui se jouait des décisions du pape comme de celles des pèlerins, ne tarda pas à donner une nouvelle direction aux évéuemens de la croisade.
On vit bientôt arriver à Zara des ambassadeurs de Philippe de Souabe, beau-frère du jeune Alexis.- ,, Ils s’adressèrent au conseil des seigneurs et des *• barons réunis dans le palais du doge de Venise (a) :
« Seigneurs, dirent-ils, le puissant roi des Ro- » mains nous envoie pour vous recommander le » jeune prince Alexis, et le remettre entre vos » mains , sous la sauve-garde de Dieu. Nous ne » sommes point venus pour vous détourner de » votre sainte entreprise, mais pour vous offrir un » mo^en sur et facile d’accomplir vos nobles des- » seins : nous savons que vou&h’avez pris les armes . » que pour l’amour de J. -J. et de la justice ; nous
sonue , et dans la résolution de restituer. » ( Epislol. />*noc. III, lib. vi, ep. 102.) * •
(1) "Vitlehardouin laisse éclater sa joie de ce que le souverain pontife déclare dans sa lettre qu’il considéré les barons et chevaliers comme des fils soumis de l’Église. (Lib. 11.)
(a) "Voyez dans Villehardouin , lib. 11, ta harangue des ambassadeurs de Philippe, que nous n’avdns fait que traduire et développer dans une langue plus moderne.
» venons vous proposer de secouiir ceux qiùop- i » prime une injuste tyrannie, et de faire trioin- - I* er à- la-fois les lois de la> religion et de l’hu- » manité; nous vous proposons de porter vos » armes triomphantes vers la capitale de la Grèce,
» qui gémit sous un usurpateur, et d’assurer a » jamais la conquête de Jérusalem par celle de ji Constantinople.
» Vous savez, comme nous, combien de maux » ont soufferts nos pères , compagnons de Godé- » froy, de Conrad et de Louis-le-Jeune, pour » avoir laissé derrière eux un empire puissant,
» dont la conquête et la soumission auraient pu b devenir, pour leurs armées, une source de vic- » toires. Que n’avez-vous pas à craindre aujour- » d’hui de cet Alexis, plus cruel et plus perfide » que ses prédécesseurs, qui s’est élevé au trône » par un parricide , qui a trahi à-la-fois les lois de » la religion et celles de la nature, qui ne peut » échapper à la punition de son crime qu’en s’al- » liant aux Sarrasins? Nous ne vous dir ons point » ici combien il est facile d’arracher l’empire aux » mains d’un tyran méprisé de ses sujets , car » votre valeur aime les obstacles et se plaît dans i* les dangers 5 nous n’étalerons point à vos yeux les » richesses de Bysance et de la Grèce, car vos » âmes généreuses ne voient, dans cette conquête,
» que. la gloire de vos armes et la cause de Jésusj> Christ. 1 ^
» Si vous renversez la puissance’ de l’usurpateur D’pour faire régner le souverain légitime, le fils
î.jo histoire des croisades.
vio'i » d’Isaac? promet, sous la foi des sermensles plus » inviolables, d’entretenir pendant un an votre » flotte et votre armée ,-ct de vous payer deux cent » mille marcs d’argent pour les frais de la guerre.
» Il vous accompagnera en personne dans la con- » quête de la Syrie ou de l’Egypte; si vous le » jugez à propos ,• il vous donnera dix mille bornas mes à sa solde, et, pendant toute sa vie, il en- » tretiendra cinq cents chevaliers dans la Terre- » Sainte. Enfin, ce qui doit déterminer des guerriers h et des héros chrétiens , Alexis est prêt à jurer sur » les Évangiles de faire cesser l’hérésie qui souille a' encore l’empire d’Orient, et de soumettre l’é- » glise .grecque à l’église de Rome.
» Tant d’avantages attachés à l’entreprise qu’on » „yous propose, nous portent à croire que vous ne » résisterez point à nos prières. Nous voyons, » dans l’Écriture , que Dieu s’est servi quelquefois ’ a des hommes les plus simples et les plus obscurs >i pour annoncer sa volonté à son peuple chéri ; » aujourd’hui, c’est un jeune prince qu’il a choisi » pour l’instrument denses desseins; c’est Alexis » que la Providence a chargé de vous conduire >) dans la voie du Seigneur , et de vous montrer le » chemin que vous devez suivre pour assurer la » victoire aux armées de J.-C. »
Ce discours avait fait une vive impression sur un grand nombre de barons et de chevaliers, mais il ne réunissait-point tous les suffrages de l’assemblée. Le doge et- les seigneurs renvoyèrent les ambassadeurs, en leur disant qu’ils allaient délibérer sur le»
propositions d’Alexis. De vives contestations s’élevèrent bientôt -dans le conseil: ceux qui s’étaient opposés au siège d<ï Zara, parmi lesquels se faisait encore remarquer l’abbé de Vaux-de-Cernay , s’opposaient avec véhémence à l’expédition de Conslantmpplfj^w s?jndignaient qu’on mît dans la même balance les intérêts de Dieu et ceux d’Alexis ; ils ajoutaient que cet Isaac , dont on voulait défendre la cause, était lui-même un usurpateur jeté par une révolution sur le trône des Comnènes; qu’il avait été dans la troisième croisade le plus cruel ennemi des chrétiens, le plus fidèle allié des Turcs; qu’au reste, les peuples de la Grèce, accoutumés «à changer de maîtres, supportaient sans se plaindre l’usurpation d’Alexis, et que les Latins n’avaient point quitté leùr pays pour venger les injures d’une nation qui ne réclamait point leur secours (1).
. • Les mêmes orateurs disaient encore que Philippe de Souabe exhortait les croisés à secourir Alexis, mais que lui-même se bornait à faire des discours, à envoyer des ambassadeurs; ils invitaient les croisés à se défier des promesses d’un jeune prince qui s’engageait à fournir des armées, et n’avait pas un soldat; qui offrait des trésors, et ne possédait rien; qui , d’ailleurs , avait été élevé parmi les Grecs , et tournerait peut-être un jour ses armes contre ses
(i) « L’abbé de Vaulx, dit Villehardouin , de l’ordre de Cîteaux, et le parti qui désiroil la roulure du camp, déclarèrent qu’ils ne s’y pouvoient accorder, et qu’ils vouloient passer en Syrie. » ( Lib. n. )
i*j TT' HISTOIRE DES CROISADES.
iuo3 propres bienfaiteurs. « Si te malheur vous touche,
« ajoutaient -ils, et si ivous êtes impatiens de dé- >« fendre la cause de la justice et de l’humanité, '
» écoutez les gémissemens de nos frères de la Pa- » » lestfhe, qui sont menacés par les Sarrasins, et » qui n’ont plus d’espérance que dans Votrefcou- t » rage. » Les mêmes orateurs disaient enfin que si les croisés| recherchaient des viefoires faciles, des , conquêtes brillantes , ils n’avaient qu’à tourner leurs regards' vers" l’Egypte , dont tout le peuple était alors dévoré par une horrible famine , et que les sept plaies de l’Écriture livraient presque sans défense aux armes des' chrétiens (i).
Les Vénitiens, qui avaient à se plaindre de l’empereur de Constantinople , ne se laissaient point entraîner par ces discours , et semblaient plus disposés à combattre !lcs prees que les infidèles ; ils brûlaient de détruire les comptoirs des Pisans établis dans la Grèce, et de voir leurs vaisseaux traverser en triomphe le détroit du Bosphore. Leur doge conservait le ressentiment de quelques outrages personnels j et, pour enflammer les esprits, il exagérait tous les maux que les Grecs avaient faits à sa patrie et aux chrétiens d’Occident.
Si l’on en croit, d’anciennes chroniques, Daïidolo était entraîné par un autre motif qu’il n’avouait
(i) a Et sachez donc qu’il ne faut pas s’esbahir, dit Yilleliardouin, si les lais e?toient ainsi en esmois, lorsque les înoynca , qui dévoient être gens de paix , de concorde et d’union, leur en Snontroient le chemin, n tLib. 11.)
point devant les croisés. Le suitan de Damas (1), iao3 averti qu’une armée chrétienne se réunissait à Venise, effrayé de la croisade qui se préparait, avait
(1) On trouve clans le continuateur de Guillaume de Tyr, le trait suivant. Malek-Adel , instruit que les croises se ren daient à Venise, conçut de vives inquiétudes sur leurs desseins ultérieurs. Il fit assembler au Caire les chefs du clergé chrétien , et leur annonça qu’une nouvelle expédition se préparait én Europe; qu’ils devaient se procurer des chevaux, des armes et des vivres. Les évêques auxquels il s’adressa pour obtenir le secours dont il avait besoin , lui , répondirent que leur ministère sacré ne leur permettait pas de combattre. « Hé bien, dit Malek-Adel, puisque vous ne pouvez combattre, il me faut des hommes pour combattre à votre place. » Malek-Adel leur demanda un état des terres qu’il possédaient, et ordonna que ces terres fussent vendues; l’argent qui provint de cette confiscation fut envoyé, dit le continuateur de. Guillaume de Tyr, à Venise, pour corrompre les chefs de cette république , et les engager à détourner les croisés d’une expédition en Egypte ou en Syrie. Malek.Adcl promettait en même temps aux Vénitiens toutes sortes de franchises dans le port d’Alexandrie pour leur commerce. Ce fait singulier, rapporté d’abord , comme nous l’avons dit, par le conlinualcur.de Guillaume de Tvr, se lit aussi dans Bernard Thesaurarius , et dans la chronique de St.-Victor. Marin Sanut le' passe, il est vrai, sous silence, et se contente de dire que Malek-Adel alla en Egypte , et y ramassa un trésor. Il n’est pas inutile de dire ici que Marin Sanut était Vénitien , et avait ainsi une bonne raison de ne pas rapporter tous les détails d’un fait qui n’était pas à la gloire de sa patrie. Bernard, en le rapportant, ajoute : Qualiter autem hiijus rei effeelus fit c rit in opinion e palenli mullomm est , si legantur quœ T' éneti cum • a «
r,4 HISTOIRE BFS CROISADES,
i ai.3 envoyé un trésor considérable à la république , pour l’engager à détourner les croisés d’une expédition en Orient. Soit qu’on ajoute foi à ce récit, soit qu’on le regarde comme une fable inventée par la haine et l’esprit de parti , de semblables assertions , recueillies par des contemporains, prouvent du moins que de violons soupçons s’élevèrent alors contre Venise parmi les croisés mécontens , et surtout parmi les chrétiens de Syrie , justement irrités de n’être point secourus par les soldats de la croix. Au reste, nous croyons devoir ajouter que la plupart des croisés français, pour faire la guerre à l’empire grec, n’avaient pas besoin d’être excités par l’exemple et le discours du doge de Venise. Ceux même qui s’opposaient le plus à l’expédition nouvelle, étaient, comme tous les autres croisés, pleins de haine et de mépris pour les Grecs, et leurs discours n’avaient fait qu’enflammer les es- * * prils contre une nation regardée comme l’ennemie des chrétiens.
Plusieurs ecclésiastiques , ayant à leur tête l’abbé de LoOz , personnage recommandable par sa piété et la pureté de ses mœurs, ne parta -
haronibus ipsis peregerunt j detrahendo eos ad obsidionem Jaderœ et deindè Constantinopolirn. (Voyez Bernard le Trésorier, apud Muratori , tome vii, p. 654-)
Nous devons ajouter que, d’après les auteurs arabes euxmêmes , les chrétiens d’Égypte furent obligés de payer de grands tributs au sultan. ( Voyez l’Histoire des patriarches d’ Alexandrie , par Rcuaudot , pag. 566.)
gcaicnt point l’opinion de l’abbé de Vaux-do- iao3 Cernay , et soutenaient contre leurs adversaires qu’il y avait du danger à conduire uno armée dans un pays ravagé parla famine; que la Grèce offrait plus d’avantages aux croisés que l’Égypte, et qu’enfxn la conquête de Constantinople était le moyen le plus sûr d'assurer aux chrétiens la possession de Jérusalem (1). Ces ecclésiastiques étaient surtout éblouis par l’espôrr de voir un jour réunir l’église grecque à l’église de Rome ; ils ne se lassaient point d’annoncer , dans leurs discours , l’époque prochaine de la concorde et de la paix entre Jous les peuples chrétiens.
Beaucoup de chevaliers voyaient avec joie la réunion des deux églises , qui devait être l’ouvrage de leurs armes; mais ils cédaient encore à d’autres
motifs non moins ppi&sans sur leur esprit : ils
avaient juré de défendre l'ipnocence et les droits du malheur; ils croyaient remplir leur serment en embrassant la cause d’Alexis. Quelques-uns sans doute, qui avaient entendu parler des richesses de
(1) « Mais l’abbë de Los , qui estoit un saint personnage et prudhomme , et un autre abbé qui lui adhéroit , alloient p^r l’ost priant et requérant que pour Dieu ils vou7 lassent s’accorder ensemble et accepter une si grande offre; car c’étoit le plus beau moyen qu’ils pussent avoir pour l’exécution de leur entreprise. » ( Villehardouin , lib. 11. ) On a déjà dû comprendre' que le maréchal de Champagne partageait l’opinion de ceux, qui voulaient aller à Constantinople. , ,
TOM. III
IO
i/jG HISTOIHE DES CROISADES.
!2o3 Bysance, pouvaient croire qu'ils ne reviendraient pas sans fortune d’uue si brillante expédition ; niais tel était l’esprit des seigneurs et des barons , que le plus grand nombre fut entraîné par la perspective meme des périls, et surtout par le merveilleux de l’entreprise. Apres une lougue délibération , il fut décidé, dans le conseil des croisés, qu’on accepterait les propositions d’Alexis, et que l’armée chrétienne s’embarquerait pour Consianlinoplc dans les premiers jours du printemps.
Avant le siège de Zara, le bruit de l’armement des croisés et d’une expédition dirigée contre la Grèce, était parvenu à la cour de Bysance. L’usurpateur du trône d’Isaac avait songé dès-lors à conjurer l’orage près de fondre sur ses états , et s'était liâté d’envoyer des ambassadeurs auprès du pape , qu’il regardait comme l’arbitre de la guerre et de la paix en Occident (i). Ces ambassadeurs devaient déclarer au souverain pontife , que le prince qui régnait à Constantinople, était le seul empereur légitime ; que le fds d’Isaac n’avait aucun droit à l’empire ; qu’une expédition contre la Grèce serait » une entreprise injuste , périlleuse et contraire aux grands desseins de la croisade. Le pape, dans sa réponse , ne chercha point à calmer les alarmes de l’usurpateur , et dit à ses envoyés que le jeune Alexis avait de nombreux partisans parmi les croi-
(i) Nous avons déjà cilé celte lettre que Baronius a rapportée, ad ann. iaoa, n°. xxxv.
sels, parce qu’il avait fait la promesse de secourir j.i03 en personne la Terre-Sainte , et de mettre un ' terme à la rébellion de l’église grecque (i). Lepape n’approuvait point l’expédition de Constantinople; mais j en parlant de la sorte, il espérait que le souverain qui régnait alors sur la Grèce , ferait les memes promesses que le prince fugitif, et serait plus capable de les remplir; il conservai^ l’espoir qu’on pourrait traiter avantageusement sans tirer l’épée, et que les débats élevés pour l’empire d’Orieut seraient jugés à son tribunal • suprême; mais le vieil Alexis, soit qu’il fût persuadé qu’il avait intéressé le pape à sa cause, soit qu’il crût prudent de ne point montrer ses alarmes, soit qu’enfin la vue d’un péril éloigné ne pût émouvoir son indolence , n’envoya point de nouveaux ambassadeurs , et ne fit plus aucune démarche pour prévenir l’invasion des guerriers de l’Occident. '
D’un autre côté , le roi de Jérusalem et les chrétiens delà Palestine ne cessaient de faire entendre leurs plaintes, et d’implorer les secours que le chef de l’Église leur avait promis. Le pape , vivement * touché de leurs prières, et toujours plein de zèle . pour la croisade qu’il avait prêchée, réunissait tous ses efforts pour diriger les armes des croisés contre les Sarrasins. Il venait d’envoyer en Palestine les
(i) Voyez, dans les Gesla Innoc. III , la lettre du pape à l’usurpateur. Baronius l’a aussi rapportée, ad ann. iaoa, ibid. IS’icetas ne parle pas de celle correspondance.