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leurs plaintes , et ne mirent plus de ménagement iao3 dans leurs discours. L’abbé de Vaux-dc-Cernay , l’abbé Martin-Litz, un des prédicateurs de la croisade, le- comte de Montfort , un grand nombre do chevaliers, firent tous leurs efjorts pour ébranler l’opinion de l’armée ; et, ne pouvant y parvenir , ils ne songèrent plus qu’à s’éloigner, les uns pour retourner dans leurs foyers , les autres pour se ren- i dre dans la ^Palestine (i). Ceux qui abandonnaient ♦ Içurs drapeaux, et ceux qui restaient au camp, s’accusaient réciproquement de trahir la cause de Jésuà-Christ (a) ; cinq cents soldats s’étanfc jetés sur un vaisseau firent naufrago, et furent tous engloutis dans les- flots ; plusieurs autres , en traversant l’Illyrié, furent massacrés par les peuples sauvages de cette contrée. Ceux-là périssaient en mau- e, dissant l’esprit d’ambition et d’égarement qui éloignait l’armée chrétienne du véritable objet de la croisade; les autres, restés fidèles à leurs drapeaux, déptoraient la mort tragique de leurs compagnons.
(i) Gunthcr a. célébré la résolution de son abbé Martln- Litz , qui partit alors pOur la Palestine. (Canisius, Monum. ccclesiast. , tome u, page 9.) L’obcissance docile du comte de Montfort envers le Saint-Siège, pourrait expliquer la confiance que les pontifes mirent en loi dans les guerres sanglantes des Albigeois.
(a) Le maréchal de Champagne, qui professe l’opinion de la majorité des barons etdeSclievaliers, 11e laisse échapper aucune occasion, de blâmer avec amertume ceux qui abandonnaient l’armée des croisés. . «
i So HISTOIRE DES CROISADES.
iuo3 et disaient enlr’eux : « La miséricorde de Dieu est restée parmi nous : malheur à ceux qui s’écartent de la voie du Seigneur! »
Les chevaliers et les barons s'affligeaient eu secret de n’avoir point obtenu l’approbation du pape ; niais ils étaient persuadés qu’à force de victoires ils juslilieraient leur conduite aux yeux du Saint- ' Siège , et que le père des fidèles reconnaîtrait dans leurs conquêtes l’expression des volontés du ciel.
Les croisés étaient prêts à s’embarquer pour leur expédition , lorsque le jeune Alexis arriva lui-même à Zat*. Sa présence excita un nouvel enthousiasme pour sa cause $ il fut reçu au bruit des trompettes et des clairons, et présenté à l’armée par le marquis de Montferrat (i), dont les frères aînés avaient été liés , par un mariage et la dignité de César, à la famille impériale de Constantinople. Les barons saluèrent empereur le jeune Alexis, avec d’autant plus de joie que sa grandeur future devait être leur ouvrage. Alexis avait pris les armes pour briser les fers de son père ; on admirait en lui le plu# touchant modèle de la piété filiale ; il allait combattre l’usurpation, punir l’injustice, étouffer l’hé-
(i) Une double alliance et la dignité' de César avaient lié les deux frères aînés de Boniface avec la famille impériale. Reinier de Montferrat avait épousé Marie , fille de l’empereur Manuel Çomnène; Conrad, qui avait défendu la ville de Tyr, avant la troisième cfbisade, était marie à Théodore Angola, sœur des empereurs Isaac et Alexis. ( Ducange , Famille Disant. , p. i83 à io3. )
rësie ; on le regardait comme un envoyé de la Pro- i io3 vidence. Les infortunes des princes destinés à régner touchent plus les cœurs que celles des autres hommes. Dans le camp des croisés, les soldats se racontaient entr’eux les malheurs d’Alexis ; ils plaignaient sa jeunesse, déploraient son exil et la, captivité d’Isaac. Alexis , accompagné des princes et dçs barons, parcourait les rangs de l’armée , et répondait par toutes les démonstrations de la reconnaissance au généreux intérêt que lui témoignaient les croisés (i).
Animé des sentimens qu’inspire le nialh^Jjr , et qui soavent ne durent pas plus que lui , le jeune prince prodigua les sermens, les protestations, et promit plus encore qu’il n’avait fait par ses envoyés, sans songer qu’il se mettait dans la nécessité de manquer à sa parole , et de s’attirer un jour les reproches de ses libérateurs.
Cependant les croisés renouvelaient chaque jour le serment de placer le jeune Alexis sur le trône de Constantinople : l’Italie et tout l’Occident retentissent du bruit de leurs préparatifs. L’empereur do
sance semblait seul ignorer la guerre qu’on venait de déclarer à sa puissance usurpée, et s’endormait sur un trône près de s’écrouler. . >.
L’empereur Alexis, ainsi que la plupart de ses prédécesseurs , était un prince sans vertus et sans caractère. Lorsqu’il déposséda son frère , il laissa
(i) Villehardouin, lib. n. • *
HISTOIRE DES CROISADES, commettre le crime à ses courtisans , et quand il fut sur le trône , il leur abandonna le soin de son autorité (i}. Il prodigua tous les trésors de l’état , afin de se faire pardonner 6on usurpation j et , pour réparer ses finances , il vendit la justice , il ruina ses sujets, et fit piller les navires marchands qui se rendaient do Venise à Constantinople. L’usurpateur avait répandu les dignités et les honneurs avec une tello profusion quo personne no s’en croyait honoré, et qu’il ne lui restait plus de véritable récompense pour le mérite (2). Alexis avait assdjb à l’autorité souveraine sa femme Euphrosine , qui remplissait l’empire de ses intrigues , et scandalisait la cour par ses mœurs. Sous 6on régna l’empire avait été plusieurs fois menacé par les ' Bulgares et les Turcs ; Alexis se rendit quelquefois à l’armée, mais il no vit jamais ses ennemis (3).
(1) L’historien grec Nicetas gémit sur les cruautés et les
faiblesses de l’usurpateur Alexis, et s’écrie c « Puisqu'un frère a trahi son frère , quelle espérance qu’un étranger assiste un étranger!» (Lib. 1, chap. 1.) *
(2) a II ne refusait rien , quelqu’ impertinente , quelque ridicule que fût la deinande qu’on lui faisait; il aurait accordé la permission de labourer la mer, de voguer sur la terre , de transporter les montagnes , et de mettre Athœ sur Olympe, si on le lui avait demandé. » (Nicetas, lib. m , chap. ï.)
>. (3) Nicetas décrit la pompe triomphale d’une victoire
imaginaire de l’empereur dans la Valachie. « Les courtisans , dit-il , s’abaissèrent jusqu’à lécher les pieds de l’impudique impératrice. » ( Lib. 1 , chap. 5. )
Sf
Tandis que les Barbares ravageaient ses frontières, iao3 il «'occupait d’aplanir des collines , de tracer des jardins sur les bords de la Propontide. Livré à une honteuse mollesse , il licencia une partie de ses troupes ; et craignant d’être troublé dans ses plaisirs par le bruit des armes , il vendit les vases sacrés et dépouilla les tombeaux des empereurs grecs, pour acheter la paix de l’empereur d'Allemagne, devenu maître de la Sicile, L’empire n’avait plus de marine ; les ministres d’Alexis avaient vendu les agrès et les cordages des vaisseaux ; les forêts qui pouvaient fournir des bois de construction étaient réservées aux plaisirs du prince , et 4 gardées , dit Nicetas, comme celles qui étaient autrefois consacrées aux dieux (i).
Jamais on ne vit éclater plus de conspirations ; sous un prince qu’on ne voyait jaunis, l’état semblait être dans un interrègne, le trône impérial ne paraissait plus qu’une place vide , et tous les ambitieux prétendaient à l’empire. Le dévouement, la probité , la bravoure , n’obtenaient plus ni l’estime de la cour ni celle des citoyens ; on ne récompensait avèo éclat que ceux qui avaient inventé une volupté, ou trouvé un nouvel impôt. Au milieu do
(«) Le tableau que fait Nicetas de la cour d’Alexis, est extrêmement remarquable, quoiqu’il se ressente de l’exagération ordinaire de ^historien ; il gémit beaucoup de la lierlé et de la luxure de l’impératrice; il ne sait pas si ses honteuses débauches étaient tolérées par son époux , ou si cékii-ci les ignorait. ( Lib. i, chup. 5. )
ia«3 celle dépravation générale , los provinces n’enlendaicnt parler de l’empereur que pour payer des tributs (i) ; l’armée, sans discipline et sans solde , n’avait point de chefs capables de la commander. Tout semblait annoncer une prochaine révolution dans l’empire. Le péril était d’autant plus grand que personne n’osait le prévoir. Aucun des sujets d’Alexis ne songeait à faire parvenir la vérité jusqu’au pied du trône; des oiseaux instruits à répéter des salircs , interrompaient seuls le silence du peuple, et publiaient sur les toits des maisons et dans les carrefours, les scandales de la cour et la honte de l’empire.
Les Grecs (2) conservaient encore la mémoire
(1) L’armée n’était plus redoutable aux empereurs , comme dans leyremiers temps de l’empire ; mais elle n’était pas plus redoutable aux ennemis qu’à ses maîtres. Un historien moderne, M. Sismoudi, trouve dans le gouvernement de l’empire grec une expérience complète et incontestable des effets naturels et nécessaires du plus mauvais des gouvernemens. Les anciens ne connaissaient guère de milieu entre la liberté et le despotisme. Le gouvernement de Constantinople était resté au milieu, du moyen âge , avec tout ce qui caractérisait le despotisme cîes anciens ; il faut dire cependant que ce despotisme fut quelquefois tempéré par la religion et l’influence des patriarches de Bysancc.
(2) Lebcati , dans son histoire , décrit longuement la décadence de l’empire grec et les vices des empereurs. Gibbon , observateur plus éclairé, néglige quelques détail» importans de cette époque; et, dans scs derniers volumes , oublie trop souvent les Grecs , pour parler des nations
des événemens glorieux ; mais ces souvenirs ne iao3 leur donnaient point cumulation et ne leur inspiraient qu’une vanité stérile. La gloire et les vertus des temps passés ne servaient qu’à montrer les misères de leur décadence; et plus ils parlaient de l’ancienne Grèce et de la vieille Rome , plus ils paraissaient dégénérés. Ils n’écoutaient plus la voix de la patrie , et ne savaient obéir qu’à des moines qui s’étaient mis à la tète de ' toutes les affaires , et s’attiraient . . la confiance du peuple et du prince par des prédictions frivoles ou des visions insensées. Les Grecs se consumaient en de vaines disputes qui énervaient leur caractère, redoublaient leur ignorance, étouffaient leur patriotisme. Lorsque la flotte des croisés allait mettre à la voile, on agitait à Constantinople la question de savoir si le corps de Jésus-Christ, dans l’Eucharistie, est corruptible ou incorruptible : chaque opinion avait ses partisans , dont on proclamait tour-à-tour les défaites ou les triomphes , et l’empire menacé restait sans défenseurs (i).
barbares de l’Orient et de l’Occident, qui s’étaient partagé les débris de l’empire romain.
(i) Montesquieu a décrit éloquemment l’état de l’empire et les dispute* théologiques qui agitaient les esprits au moment du siège de Constantinople par les Latins. C’est à ce grand écrivain qu’on pourrait appliquer cette pensée que lui-même appliquait à Tacite : 77 abrégeait tout, parce qu’il voyait tout. «. * »
i5(> HISTOIRE DLS CROISADES.
,ao3 Les Vénitiens et les Français étaient partis de Zara ; toute la flotte devait se réunir à l’ile de Corfou (i). Comme elle aborda sur les côtes de Macédoine , les habitans do Duras apportèrent au jeune Alexis les clefs do la ville , et le reconnurent pour leur maître. Le peuple do Corfou ne tarda pas à suivre cet exemple , et reçut les croisés coiumo des libérateurs. Les acclamations du peuple greo sur le passage des Latins étaient d’un heureux augure pour le succès de leur expédition.
L’îlo do Corfou, pays des anciens Phéaques, si célèbre par le naufrage d’Ulysse et par les jardins d’Alcinoüs, offrait aux croisés des pâturages et des vivres abondans, La fertilité do l’ilft engagea les chefs à y faire un séjour de plusieurs semaines; un si long repos pouvait avoir des suites funestes pour une armée entraînée par l’enthousiasme, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de réfléchir. Au milieu de l’oisiveté, on vit bientôt renaîtro les plaintes et les murmures qui avaient éclaté au siège de Zara.
On venait d’apprendre que Gauthier de Brienne
(r) On peut consulter, pour cctto expédition et le voyage des croisés, le maréchal de Champagne ^Gunther, et quelques passages de Nicetas. Ramnusim n’a fait qu’une paraphrase pompeuse de Villehardouiti. Lebcau et l’abbé Laugier s’étendent beaucoup sur les événemeus (pie nous ra-
COlltOUS. 1 ,
avait conquis la Pouille et le royaume de Naples ( i ) . , ao3 Cette conquête , faite dans l’espace do quelques mois par soixante chevaliers (2), avait enflammé l’imagination des croisés, et donnait aux mécontens l’occasion de blâmer l’expédition de Constantinople, dont 'les préparatifs étaient immenses, les périls évidens, et le succès incertain. « Tandis que » nous allons, disaient-ils , épuiser toutes les forces » de l’Occident dans une entreprise inutile, dans»
» une guerre lointaine, Gauthier de JBrienne s’est » rendu maître d’un riche royaume, et se dispose » à remplir les sermons qu’il a faits avec nous de » délivrer la Terre-Sainte ; pourquoi ne lui de- » manderions-nous pas des vaisseaux? pourquoi » 11e partirions-nous pas avec lui pour la Pales- » tine ? » Ces discours avaient entraîné un grand nombre de chevaliers qui étaient prêts à se. séparer de l’armée.
Déjà les principaux des mécontens s’étaient retirés dans un vallon écarté pour y délibérer sur les moyens d’exécuter leur projet, lorsque les chefs de l’armée furent avertis du complot, et réunirent tous leurs efforts afin d’en prévenir les suites. Le doge de Venise, le comte de Flandre, les comtes de Blois et de St.-Paul, le marquis de Montferrat, plusieurs évêques couverts d’habits de deuil , et fai-
(1) « Gauthier tenait alors , dit Villehardouin , Naples et la citd de Brandesid. » ( Lib. ni. )
(2) Sur la conquête de Naples par Gauthier de Briennc, consultez Muratori, Annal, cfltal.% adann. taoa.
iao3 sant porter des croix devant eux, se rendirent dans le vallon où s’étaient rassemblés les dissidens. Aussitôt qu’ils eurent aperçu de loin leurs infidèles compagnons qui délibéraient à cheval , ils mirent pied à terre , et s’avancèrent vers le lieu de l’assemblée dans une attitude suppliante. Les instigateurs de la désertion , voyant vënir ainsi les chefs de l’armée et les prélats, suspendent leur délibération et descendent eux-mémesde cheval. On s’approche de part et d’autre ; les princes , les comtes, les évêques, se jettent aux pieds desmécontens, et, fondant en larmes, jurent de rester ainsi prosternés jusqu’à ce que les guerriers qui voulaient les abandonner, aient renouvelé le serment de suivre l’armée des chrétiens, et de rester fidèles aux drapeaux de la guerre sainte. « Quand les autres virent » cela, dit Villehardouin, témoin oculaire; quand » ils virent leurs seigneurs liges , leurs plus pro- » elles parens et amis se jeter ainsi à leurs pieds. » et, par manière de parler, leur crier merci, ils » en eurent fort grand pitié (i), et le cdlur leur at- » tendrit de façon qu’ils ne purent se tenir de » plorer, leur disant qu’ils en aviseroient par en- « semble. » Après s’être écartés un moment pour délibérer, ils revinrent auprès de leurs chefs, et promirent de rester à l’armée jusqu’aux premiers jours de l’automne , à condition que les barons et les seigneurs jureraient sur les évangiles de leur
(1) Villehardouw, lib. ut.
fournir, à celte époque, des vaisseaux pour se ren- 1203 dre en Syrie (i). Les deux partis s’engagèrent par serment à remplir les conditions du traité, et retournèrent ensemble dans le camp, où l’on ne parla plus que de l’expédition de Constantinople (2).
La flotte des croisés quitta File de Corfou sous les plus heureux auspices ; les historiens qui ont décrit sa marche à travers cet archipel , si rempli des souvenirs de l’antiquité, n’ont pu se défendre d’employer les couleurs de la poésie. Le vent était favorable, le ciel pur et serein ; un calme profond régnait sur les flots j trois cents navires de toute grandeur, avec leurs étendards flottant à la poupe, couvraient un espace immense (3) ; les casques et les cuirasses de trente mille guerriers réfléchissaient au loin les rayons du soleil; tantôt on entendait les hymnes des prêtres qui invoquaient les bénédictions du ciel; tantôt les soldats charmaient les loisirs du voyage par des chansons guerrières ; le son
(i) Villehardouin nomme les barons qui voulurent se séparer des croisés et. des Vénitiens. Le châtelain de Coucy était parmi les plus ardens. ( Lib. ut. )
(a) a Alors, dit Villehardouin, il y eut force joie dans le camp. » ( Lib. ni. )
(3) a Et la veille de la Pentecôte, firent voile ensemble et grand nombre de nefs marchandes qui s’éloient associées de conserve, auxquelles aiantlâché les voiles, toustc l’étendue de la marine en estoit couverte. Le cœur des hommes se réjouissoit voyant tant d’estendards,de bannières, flammes, flotter et ondoyer, et l’air retentir de. toutes parts d’une infinité de clairons et trompette*. »‘(Lib. m. )
203 îles trompettes, le hennissement des chevaux, mêlés au bruit des rames, retentissaient sur les côtes du Péloponnèse qui s’offraient à la vue des pèlerins. Les croisés doublèrent le cap Matapan, connu autrefois sous le nom de Ténare, et passèrent devant les rochers de Malée , sans redouter les écueils qui faisaient trembler les anciens navigateurs (i). Près du cap Malée, ils rencontrèrent deux vaisseaux qui revenaient de la Palestine , et ramenaient des pèlerins flamands. A l’aspect de la flotte vénitienne, un soldat monté sur l’un des deux navires descendit par une corde (a) , et fit ses adieux à scs compagnons, en leur disant : Je vous abandonne tout ce que fai dans l’ équipage , car je vais avec des gens qui vont conquérir des royaumes.
Les croisés abordèrent dans plusieurs îles qui se trouvaient sur leur passage; les liabitans d’Andros et de Négrepont accoururent au - devant d’Alexis, et le saluèrent empereur. On faisait alors la moisson; la terre offrait partout le spectacle de
(1) Dans ce voyage, presque tous les noms géographiques se trouvent défigurés par les Latins. (Danville, Géogr.anc liv. i, page aG3. ) Il serait bien utile qu’on pût faire un travail géographique sur la relation de Villehardouin.
(2) « Alors un soldat se laissa couler, par une corde, du vaisseau où il était dans l’esquif , et dit aux siens : «Je vous quitte tout ce que vous pouvez avoir du mien là-dedans , car je m’en vais aller avec ceux-ci , qui me semblent bien être gens pour pays conquerrc. » On lui en sut fort bon gré, et le receut-on au camp de bon œil. » ( Villehardouin , lib. ni.)
l’abondance. L’aspect d’un si beau climat, la joie i jo3n et la soumission des Grecs, tant de richesses, tant de merveilles, tant de régions inconnues ajoutaient chaque jour à l’enthousiasme des croisés. Enfin la flotte arriva à l’entrée du Bosphore et vint jeter l’ancre dans le port de St^-Etienne , à trois lieues de la capitale de l’empire grec.
Alors la ville de Constantinople, dont ils allaient faire la conquête, parut aux regards des croisés (1). Baignée au midi par les flots de la Propontide , à " Forient par le Bosphore , au septentrion par le
(i) Il serait difficile de donner une idée bien exacte de la ville de Constantinople, telle qu’elle e'tait au temps de cette croisade. Presque tous les chroniqueurs de la première croisade n’ont exprime que leur vive admiration , et ils n’ont rien décrit en détail. On doit faire la même observation pour les historiens de la croisade de Louis VIL Parmi les voyageurs qui ont décrit cette capitale dans un temps plus voisin que le nôtre du moyen âge, on doit distinguer Pierre Gilles et Grelot, qui ont vu Constantinople, l’un sous le règne do François Ier., et l’autre pendant le règne de Louis XIV. Leur description a fourni beaucoup de documens à ceux qui sont venus après eux ; les révolulj^is , la guerre , les Turcs, h* incendies changent chaque jour cette ville, qui était déjà beaucoup changée au temps des voyageurs que nous venons de citer. Ducatige, dans sa Christiana .Constantinopolis , et Banduri , dans son Imperium orientale , ont féuni tous les renseignemens des anciens voyageurs et des historiens grecs. Parmi les voyageurs modernes , on peut consulter avec fruit : Constantinople ancienne et moderne , par l’anglais Dallaivav, et Voyage de la Propontide , par M. Lechevalier.
TOM. III. II
iGa HISTOIRE DES CROISADES.
iaol golfe qui lui sert «le port, elle présentait un spectacle à-la-fois magnifique et formidable. Une double enceinte de murailles l’entourait dans une circonférence de plus de sept lieues; un grand nombre de beaux édifices, dont les toits s’élevaient audessus des remparts, semblaient annoncer la reine des cités. Les rives du Bosphore, jusqu’à l’Euxin et à l’Hellespont, ressemblaient à un grand faubourg, on à une suite continuelle de jardins; les villes de Chalcédoine et de Scutari, bâties sur la rive asiatique, et Galata , placée à l’extrémité du golfe , s’offraient dans le lointain, et couronnaient l’immense et pompeux tableau qui se déroulait devant les phalanges belliqueuses des croisés.
Constantinople, située entre l’Europe et l’Asie , entre l’Archipel et la mer Noire, joint ensemble les deux mers et les deux conlitiens. Dans les temps de sa splemleur, elle tenait à son gré les portes du commerce ouvertes ou fermées; son port, qui recevait les vaisseaux de tous les peuples du monde, mérita d’être appelé par les Grecs, la corne iVor ou la corne d’abondance. Comme l’ancienne Rome , Constantinople s’étendait sur sept montagnes, et, comme la cité de Romulus, elle porta quelquefois le nom de ville aux sept collines. Au temps des croisades , on comparait encore ses tours et ses murailles à celles de Babylone; sps fossés profonds se convertissaient à volonté en un canal large et * e rapide, et la ville pouvait, au moindre signal,
* • être environnée par les eaux et séparée du conti-
/ . neut.
è Tour de (ralata S Plateau de Bohcmend ! 7 PjdiUj' /Ier B laquer nés 8 Mono./ tore de Pantepopte ou | ehaentpesées 1er tenter de .Murai/fîe
q Pétri on, (Quartier de lu J die attaqué par 1er Croisés du cote de. la -Uér
\ je Balaie impérial eu Palais de | Buceléon a B/jtue de Sirène
12 ■ S* Sophie .
13 Perte deree
Le monarque qui la fonda régnait sur toutes iao3 les nations de l’univers; et, dans l’exécution de ses desseins, il put faire concourir ensemble les arts et les sciences de la Grèce, le génie et la puissance du peuple-roi (i). Non content d’employer les plus beaux marbres des îles de l’ Archipel, il avait fait, transporter des matériaux du fond de l’Europe et del’Asie; touteslesvillesdel’empire romain, Athènes et Rome elle-même, se dépouillèrent de leurs ornemens pour embellir la nouvelle cité des Césars. Plusieurs successeurs de Constantin avaient réparé les édifices qui tombaient en ruines, avaient élevé de nouveaux monumens au milieu de Constantinople, qui, dans ses temples, sur ses places publiques, autour de ses murailles, rappelait partout le souvenir de vingt règnes glorieux. La ville était
(i*) Gibbon a décrit , avec toute la pompe de son style et une érudition profonde , l’ Histoire de la fondation de Constantinople y chap. xtv. Lebeau , plus long, s’étend moins cependant sur ce grand événement , le plus grand peut-être de son histoire. Gibbon a non seulement rappelé les traditions et l’histoire de l’ancienne Bysance, mais encore a suivi les formes du gouvernement et l’esprit do l’administration que Constantin établit. L’élégant historien n’a pas même négligé d’indiquer les chefs-d’œuvre de l’art que les nouveaux maîtres de l’empire tirent transporter de l’antique capitale dans la nouvelle; il fait surtout ressortir , et c’était là dans son esprit , la plainte des défenseurs du paganisihe contre les empereurs chrétiens qui , renver- . sant les temples idoles , peuplèrent cependant leur moderne capitale des dieux de l’Olympe. ( Chap. xiv. )
ifii HISTOIRE DES CROISADES.
iao3 divisée en «quatorze quartiers ; elle avait trente-
deux portes ; elle renfermait dans son sein des cirques d’une immense étendue, cinq cents églises, parmi lesquelles se faisait remarquer Sainte-Sophie, une des merveilles du monde , et cinq palais qui semblaient eux-mêmes des villes au milieu de la grande cité. Plus heureuse que Rome sa rivale , la ville de Constantin n’avait point vu dans ses murs les Barbares j elle conservait, avec son langage, le dépôt des chefs - d’œuvre de l’antiquité , et les richesses accumulées de l’Orient et de l’Occident.
Il serait difficile de peindre l’enthousiasme , la crainte , la surprise qui s’emparèrent tour-à-tour de l’esprit des croisés (i), à l’aspect de Constantinople. Les chefs descendirent à terre et passèrent une nuit dans l’abbaye de Saint-Etienne. Cetto nuit fut employée à délibérer sur ce qu’on allait faire : tantôt ils voulaient aborder dans les îles ;
(i) « Ayant jeté l’ancre, ceux qui n’y avaient jamais été se prirent à contempler attentivement cette belle cité magnifique dont ils ne pensaient qu’en tout le monde y en deust encore avoir une telle. Quand ils aperçurent ces hautes murailles et gros torrions si près l’un de l’autre , dont elle estoit revestue et munie tout à l’entour, et ces riches et superbes palais et églises qui se rehaussoient beaucoup par-dessus , en si grand nombre, que nul malaisément le pourroit croire s’il ne le voyoit de ses yeuxj • ensemble la belle assiette de la ville , de son long et en sa largeur, qui de toutes autres estoit la so^eraine. » ( 'Villehardouin , liv. m.)
tantôt Us voulaient descendre sur le continent; ü03 lour-à-tour ils reculaient de terreur (i) , et se livraient à une folle joie ; ils ne pouvaient s’arrêter à aucune résolution; ils changèrent mille fois de projets. Au lever du soleil , Dandolo , Boniface , Baudouin, le comte de Blois, firent déployer tous les étendards de l’armée ; les écus et les armoiries des comtes et des chevaliers furent rangés (2) sur les navires pour étaler l’appareü militaire de l’Occident et rappeler aux guerriers la valeur de leurs ancêtres. On donna le signal à la flotte qui entra dans le canal, et, poussée par un vent favorable , passa près des murs de Constantinople. Une population immense , qui , la veille (3) , * ignorait l’arrivée des Latins , bordait les remparts et couvrait le rivage. Les guerriers de l’Occident, parés de leurs armes, étaient debout (4) sur les ,
(1) « Et sachiez que il ne ot si hardi cui le cœur 110 fremist ; chascun resgardoit ses armes. » (Lib. 2.)
(2) Ducange, dans ses observations sur Villehardouin , donne une note très savante sur les armes et les écus que les guerriers du moyen âge faisaient ranger au bord des vaisseaux, et qui leur servaient comme de cre'ncaux pour les mettre à l’abri de tous les traits de l’ennemi.
(3) L’historien grec Nicetas dit , dans son histoire , que la navigation des croisés avait été si heureuse et si rapide , qu’ils arrivèrent au port de Saint - Etienne sans être «perçus de personne. (Voyez l’extrait de cet historien , Biblioth. des Croisades, tome 11. )
(4) lN icetas dit, en parlant des chefs des croisés , qu’ils étaient presque tous aussi hauts que leurs piques. ( Ibid. )
iG6 . HISTOIRE DES CROISADES.
iao3 vaisseaux (i) ; des pierres et deS traits furent lancés du haut des tours et vinrent tomber sur la flotte; il njr avait si hardi , dit Yillehardouin, à qui le cœur ne frémît , car oncques si grande affaire ne fût entreprise. Chacun des guerriers regardait son épée; pensant que le moment était venu de s’en servir. Dans la foule des spectateurs , * les croisé» avaient cru voir les défenseurs de Constantinople; mais la capitale de l’empire n’était plus défendue que par le souvenir de sa gloire passée, et par le respect des nations qui ignoraient sa faiblesse. L’armée impériale ne comptait de véri- . tables soldats que deux mille Pisans, qui méprisaient les Grecs , et la troupe des Varanges, guerriers mercenaires qui venaient des contrées septentrionales de l’Europe , et dont la Grèce elle-même . connaissait à peine la patrie et l’origine (a).
(i ) Nicetas dit que , parmi les vaisseaux vénitiens , il y en avait un d’une telle grandeur qu’on l’appelait le Monde. ( Ibid. )
(2) Les Varanges, qui étàieut au service des empereurs grecs, ont donné lieu à plusieurs discussions parmi les savans. Villehardouinf dit, dans son histoire , que les Varanges étaient Anglais et Danois. Le comte de St.-Paul , dans une lettre écrite de Constantinople, les appdledes Anglais, des JJooniens , des Daces. D’autres historiens les appellent des Celles , des Allemands. Le mot de Varanges paraît tiré d’un mot anglais, waring, qui veut dire guerrier ; et?
5 mot se trouve dans la langue danoise et dans plusieurs langues du nord de l’Europe. Ducange pense que les Varanges venaient de l’Angleterre danoise, petite province du Dane-
Les croisés descendirent sur la rive asiatique du iao3 Bosphore, pillèrent la ville de Chalcédoine, et s’établirent dans le palais et les jardins où l’empereur Alexis avait si long-temps oublié ses propres dangers et ceux de l’empire. À l’approche de la flotte vénitienne , ce prince s’était retiré à Constantinople , où, semblable au dernier roi de Babylone , il continuait de vivre au milieu des plaisirs et des fêtes, sans songer qu’il était jugé et que son heure allait venir (1). Ses courtisans, dans l’ivresse des festins, célébraient sa puissance et le proclamaient invincible,- au milien.du faste dont il était entouré, et ‘qui lui semblait un rempart contre l’attaque de ses ennemis, il insultait par ses discours
marck , entre le Jutland et le Holstein. M. Malte-Brun , dans les notes qui accompagnent l'histoire de Russie par Lévesque, pense que les Varanges tiraient leurs recrues de la Scandinavie, que les uns venaient de laSuçde par Nowogorod et Kiow , les autres de la Norvège et du Danemarck , par la mer Atlantique et la mer Méditerranée. 11 nous reste de M. Villoison une dissertation sur les Varanges, dans laquelle on trouve plus d’érudition que de critique. L’opinion la plus vraisemblable est celle de Ducange et de M. 'de Malle-Brun. Nous n’avons qu’une seule observation à faire, c’est qu’il est prpbable que lesVaranges 11e tenaient point à F église romaine; s’ils suivaient la religion grecque, - 11e pourrait-on pas croire qu’ils appartenaient aux. nations du nord , chez lesquelles cette religiou avait été introduite?
(r) « IjCS Italiens , dit Nicetas, étoient bien informés que l’empereur éloit livré au vin et à la débauche. » (Lib. 111, cliap. a. ) « La ville éloit abîmée dans la volupté. » ( Ibid-.)
if-8 HISTOIRE DES CROISADES.
ao3 à la simplicité des Latins, et croyait les avoir vaincus parce qu’il les appelait des barbares (i).
Lorsqu’il vit les croisés maîtres de ses palais et do ses jardins, il commença à concevoir quelque crainte j il leur envoya un Italien, nommé Rossi, chargé de saluer lcsscigueurs et les barons. « L’ern- » pereur, mon maître, leur dit l’envoyé d’Alexis, » sait que vous êtes les plus puissans et les plus » grands princes entre ceux qui ne portent point » de couronne, mais il s’étonne que vous soyez » venus porter la guerre dans un empire chrétien. » La renommée publie que votre dessein est de « délivrer la Terre-Sainte du joug des Sarrasins ; » l’empereur loue votre zèle, et sollicite l’honneur »> d’être associé à votre entreprise ; il est prêt à » vous aider de tout son pouvoir. Mais si vous ne quittez point ses états, il se verra obligé de di- » rigor contre vous les forces qu’il aurait volon- » tiers employées pour votre cause et pour celle » de Jésus-Christ. Acceptez donc les propositions » généreuses qu’il vous fait par ma bouche; mais « ne croyez pas que ce langage pacifique soit ins- » piré parla crainte. L’empereur Alexis règne sur . » la Grèce par l’amour des peuples comme par la
(i) Ils changèrent bientôt rl’opinion , et Nicetas s’écrie ; a Comment auraient-ils eu le courage de combattre contre des hommes qu’ils appelaient des anges exterminateurs, des statues do bronze, cl dont lu seule présettee les saisissait d'uue mortelle fray'eiy? » (Lib. ni, chap. n.J Voyei plus loin. . . ' ... .......
» volonté de Dieu; d’un seul mot il peut rassem- iao3 » hier d’innombrables armées, disperser votre » (lotte, vos bataillons , et vous fermer pour jamais » les routes de l’Occident (i). »
L’envoyé de l’empereur termina ainsi son discours , et ne parla ni d’Isaac, ni du jeune Alexis- \
Gonon de Béthune (2) , qui répondit au nom des chefs dé l’armée, s’étonna que le frère d’Isaac osât parler comme le maîtré de l’empire , et qu’il n’eût point cherché à justifier un parricide qui avait soulevé contre lui tous les peuples chrétiens. « Al- » lez apprendre à votre maître, dit l’orateur des » croisés , en s’adressant à l’envoyé de l’empe- » reur, allez lui apprendre que la terre que nous » foulons ne lui appartient point, mais qu’elle est ») l’héritage du prince que vous voyez assis au » milieu de nous. S’il veut savoir le motif qui nous » a conduits dans ce pays, cfll’il interroge sa cona- » cience «t se rappelle les crimes qu’il a commis.
» Un usurpateur est l’ennemi de tous les princes,
(1) Nicetas ne parle pas de cette ambassade. « Le jour en suivaut, dit Villeliardouin, l’empereur Alexis envoya un messager aux princes et barons de l’armée , avec des lettres de créances, lequel s’appeloit Niscolas Roux, et estoit né en Lombardie. » ( Lib. ni. ) C’est d’après Villeliardouin que nous avons rapporté ce discours.
(2) Le père d’Outreman parle ainsi de Conon de Béthune : / ir donn militiœque nobilis et facundus in paucis. ( Constantin. Belg., lib. 11. ) Villehardouin dit que Conon de Béthune était un sage chevalier, et bien emparté.
ao 3 » un tyran est l’ennemi du genre humain. Celui » qui vous envoyé n’a qu’un moyen d’échapper à » » la justice du ciel et des hommes, c’est de rendre- » à son frère et à son neveu la couronne qu’il leur a » ravie, et d’implorer la miséricorde de ces mêmes » princes, pour lesquels il s’est montré sans pitié.
» Dans ce cas , nous promettons de joindre nos » prières à ses supplications, et de lui faire obte- » nir, avec son pardon, tes moyens de passer le » reste de sa vie dans un repos préférable à l’éclat » d’une souveraineté usurpée; mais s’il ne veut » point faire justice, s’il est inaccessible au re- » penlir, ditesdui que nous dédaignons ses me- » naces comme ses promessès, et que nous n’a- » vons point le temps d’écouter ses ainbassa- » deurs (i). »
Cette réponse véhémente était une véritable déclaration de guerre ,"*et ne laissait à l’empereur aucun espoir de séduire ou d’intimider Ées croisés. Cependant les seigneurs et les barons s’étonnaient que les Grecs n’aecourusscnt point au-devant du jeune Alexis, et que dans la ville de Constantinople, la cause qu’ils venaient défendre n’eût point encore trouvé de partisans. Ils résolurent de sonder les dispositions du peuple. Une galère, sur laquelle était monté le fils d’Isaac, s’approcha (a) des murs
(i) Villehardouin, lib. tu.
(u) « Ainsi s’en allèrent voguant rez à rez des murailles où ils montrèrent Alexis aux Grets, qui de toutes parts ac-
île la capitale; Bouiface et Damloio tenaient le mo 3 jeune prince entre leurs bras, tandis qu’un hérault d’armes répétait à haute voix ces paroles : Voici l’héritier du t/+e ; reconnaissez votre souverain ; ayez pitié de lui et de vous-mêmes. LesFGrecs, assemblés sur les remparts, demeuraient immobiles et gardaient un morne silence. Mais bientôt les Fureurs d’une multitude aveugle prennent la place * de la crainte et de la surprise. On s’assemble en tumulte sur les places et dans les rues de Constantinople ; le peuple court au quartier des Francs , démolit plusieurs maisons , livre les autres au pillage ; plusieurs des Latins étalés dans Bysance perdent la vie ; d’autres viennent chercher un asile dans l’armée des croisés. Leur présence, leurs discours, leurs plaintes, réveillèrent l’indignation des barons et des chevaliers. Dcs-lors les chefs des croisés ne mirent plus leur espérance que dans le sort des armes et dans la protection du ciel, qui avait remis entre leurs mains la cause de l’innocence et du malheur. '* ,
Quatre-vingts chevaliers venaient de mettre en fuite un corp3 nombreux de troupes que l’empereur avait envoyé au-delà du Bosphore. « Les comman- » dans grecs, dit Nicetas, étaient plus timides que
couraient sur le moulle : Sieurs Grecs, voici votre sci- • pneur naturel, en cela il n’y a point douple, etc. » (Yil- • lehardouin, liv. 111.) Nicetas 11e parle point de cette circonstance.
iao3 » «les cerfs, et n’osaient combattre des hommes » qu’ils appelaient des anges exterminateurs , des » statues de bronze qui répandaient la terreur et » la mort (i). » Cependant lesapjisés pouvaient craindre <fue les Grecs, revenus de leur premier effroi , ne s’aperçussent enfin du petit nombre de leurs ennemis, et ne parvinssent à les écraser de • leur multitude; ils résolurent de profiter de la terreur qu’ils avaient inspirée, et ne songèrent plus qu’à précipiter leurs attaques contre un ennemi qui n’avait rien préparé pour sa défense.
L’armée des croisés s’était réunie à Chrisopolis (2) (Scutari)|et voyait devant elle la capitale de l’empire grec. Après avoir dispersé quelques troupes qu’on avait envoyées pour suivre leur marche ou pour les combattre, les chefs de la croisade montèrent à cheval , et délibérèrent en pleine campagne sur ce qu’ils allaient faire. Ils décidèrent que l’armée passerait le canal du Bosphore, et qu’elle irait camper sous les murs de Constantinople. « Lors .» firent, dit Villehardouin, les évêques et le clergé » leurs remontrances à tous ceux du camp, les » exhortant à se confesser et fane leur testament ,
(il Les soldats grecs qui étaient à Daiuatris pour arrêter les Latins , 11e s’acquittèrent pas bien de leur devoir ; car n’ayant osé se mesurer avec l’ennemi , les uns furent tués, et les autres s’enfuirent. ( Nicetas, lib. 111, cbap. xj.) '
(a' Ce fut à-peu-près à cette époque, que la ville de Cbrisopolis commença à s’appeler Scutari. Le nom de Scu- . tari est employé par Villehardouin.
• » car ils ne savoient l’heure à laquelle il plairoit à ,ao3 » Dieu de les rappeler, et l’aire sa volonté d’eux; ce , » qu’ils firent fort volontiers et d’un très grand zèle » et dévotion (i). » Quand tout fut prêt, et que les croisés eurent invoqué par leurs prières la protection du ciel , on donna le signal du départ; les chevaux de bataille , sellés et couverts de leurs longs caparaçons , furent embarqués sur des bâtimens plats; les chevaliers se tenaient debout auprès de leurs chevaux , le casque en tête et la lance à la main ; le reste des troupes monta sur de gros navires , dont chacun était accompagné d’une galère. L’armée des Grecs, commandée par l’empereur en personne , était rangée en bataille sur l’autre bord*, et semblait disposée à disputer le passage à l’armée des croisés (2). Tout-à-coup la flotte lève ses ancresau bruit des trompettes et des clairons; chaque soldat, les yeux tournes vers Constantinople , jure de vaincre ou de mourir. A l’approche du rivage,
(1) C’est ce qui fait dire à Gibbon que les croisés se préparèrent comme soldats et comme catholiques. (Lib. lx. ) t
(a) Les Grecs ne manquaient pas de navires. On peut prendre une idée de leur marine militaire par ce que dit Gunther du nombre de leurs vaisseaux pêcheurs : Tandem urbem plus in solis navibus piscatorum abundaré quant illos (les croisés) in tolo navigio habebat enim mille et dex centas piscatorias naves. B areas nutem sive mereatorias habebant infinitœ multitudinis et porta munitissimum. (Gimther, Bell. Constantinop. ,c. 8; dans le recueil de Canisius, Monument, ecclesiast. , t. iv, p. 10. )
iao3 les chevaliers et les barons se jettent dans la mer * tout armés , et se disputent l’honneur d’arriver les premiers sur la rive occupée par les Grecs- Les archers, les fantassins suivent l’exemple des barons et des chevaliers ; en moins d’une heure toute l’armée était de l’autre côté du Bosphore, et cherchait en vain des ennemis dans une plaine qu’on venait de voir couverte d’armes et de guerriers* L’armée d’Alexis avait pris la fuite; et , si l’on en croit une lettre du comte de St.-Paul , les flèches rapides des Latins purent à peine atteindre quelques-uns de ceux qui fuyaient. Les' croisés , pour-? suivant leur avantage , trouvèrent le camp des <$recs abandonné, et pillèrent les tentes de l’empereur sans voir aucun de ses soldats. * ,
La nuit les surprit au milieu de leur victoire; le lendemain ils décidèrent d’attaquer la forteresse de Galala (i), qui, élevée sur une colline, domi»nait le port de Constantinople. Dps le lever du jour, les Grecs accoururent en foule pour prévenir et surprendre les Latins. Au premier choc, Jacques d’Avesnes fut blessé grièvement et mis hors de combat : la vue de sa blessure irrita les guerriers flamands, qui se précipitèrent avec fureur dans * * \
(i) Voyez sur Galata les notes de Ducange dans Villeh., lib. îv, et le cliap. de la C. P. Christian., du même auteur; il faut remarquer que les habitans de Galata étaient si vains et si ignorans, qu’ils s’appliquaient l’épîlre de saint Paul aux Gala les.
la mêlée : les Grecs ne purent long-temps soutenir 1 l’attaque impétueuse de leurs ennemis, et prirent la fuite en désordre; les uns, croyant trouver un asile sur les navires du port, périrent dans les flots; les autres s’enfuirent éperdus dans la citadelle , où les vainqueurs entrèrent avec les vaincus. Pendant que les Français s’emparaient de Galata, la flotte vénitienne, qui s’était rangée en bataille devant Scutari, tourna ses proues vers le port de Constantinople ; l’entrée du golfe était défendue par un# énorme chaîne de fer, et par vingt galères qui formaient toute la marine de l’empire. La résistance des Grecs fut opiniâtre; mais un vaisseau, d’une grandeur extraordinaire, poussé par un vent favorable , vint frapper violemment la chaîne tendue sur son passage (1), et la brisa avec d’énormes ciseaux d’acier qui s’ouvraient et se refermaient à l’aide d’une machine (2). Bientôt les galères des Grecs furent prises ou dispersées en débris, et toute
(1) Le vaisseau qui rompit la chaîne du port se nommait Aquila. (Dandol., Chronic., p. 322.) üucauge, qui ne connaissait pas ce texte, avait lu Aquilo (vent du nord) pour Aquila. ( Observ. 83. ) Nicetas attribue ce succès à la négligence des Grecs, qui n’avaient pas assez assuré la chaîne. ( Lib. ni, chap. xn. )
(2) La rupture de la chaîne du port, au rapport de Nicetas, répandit la plus grande consternation parmi les Grecs; le malheur, dit l’historien de Bysar^fc, avait tant de formes différentes, et produisait un nombre si surprenant de tristes images, qu’il n’y a pas d’esprit capable de les concevoir. (Voy. lib. ni, chap. xu.)
iao3 la flotte vénitienne s’avança en triomphe clans le port : ce fut alors que les Grecs purent voir ce qu’ils avaient à redouter de l’invincible courage de ces barbares, qui avaient été jusque-là l’objet de leur mépris.
Les Français, maîtres de Galata, divisèrent leur armée en six corps de bataille. Baudouin, qui avait sous ses ordres un grand nombre d’archers et d’arbalétriers, conduisit l’avant-garde. L’arricre- Igarde, composée des Lombards, des Allemands et des Francs, venus des pays voisins des Alpes, eut pour chef le marquis de Montferrat. Les quatre autres corps de bataille, où se trouvaient réunis les croisés de la Champagne et do la Bourgogne , ceux des bords de la Seine et des rives de la Loire , avaient à leur tête Henri , frère de Baudouin, les comtes de Blois et de St. -Paul, Mathieu de Montmorenci. Cette armée s’avança (1) vers l'occident de la ville, sans avoir rencontré l’ennemi sur son passage , et vint camper entre la porte des Blaquernes et la tour de Bohémond.
Les Grecs, dans une seule bataille, avaient déjà perdu l’empire de la mer, et ne pouvaient défendre
(1) Pour ce premier siégé, on peut consulter avec fruit la Lettre des croises au pape , l’histoire de VilJehardouin, n<>. ^5 a 99 ; Nic*b, Règne d’Alexis, lib. ni, c. 10; la Chronique de Dandolo, p. la Guerre de Constantinople, par d’Outreman ; Ramnusiùs, de Bell. Constpntinop., etc., etc.
l’approclie (le leur capitale. La flotlo vénitienne (203 était venue jeter l’ancre près de l'embouchure dii fleuve Barbyssès (f). Les Vénitiens, maîtres du port , étaient à l’abri de toute surprise et ne pouvaient craindre d’être écrasés par le nombre ; si toute l’armée des croisés s’était réunie sur la flotte, on doit croire qu’elle aurait plus facilement triomphé des efforts et delà multitude desGrecs : tel était l’avis du doge de Venise ; mais les chevaliers et les barons ne pouvaient se résoudre à combattre sur un élément qu’ils ne connaissaient pas; ils répondirent ( nous citons Villeliardouin ) qu’ils ne mitroient mie si bien aider sur mer, comme ils sauroient sur terre , quand ils avoient leurs chevaux çt leurs armes. Leur armée, qui ne comptait pas vingt mille hommes sous les drapeaux, attaqua sans crainte une ville , qui , au rapport de quelques historiens, renfermait un million d’habitans et plus de deux cent mille hommes en étal de porter les armes (2).
Avant d’en venir aux attaques, les croisés crurent
(1) Le nom de Barbyssès est aujourd’hui inconnu aux Turcs , qui appellent cette rivière Kiatlmna ; les Grecs l’appellent Kartaricos ; noms qui, dans les deux langues, rappellent les moulins à papier qui se trouvent à son embouchure.
fa) Villehardouin porte à environ 20 mille hommes i’armée combinée des croisés et des Vénitiens; il compte quatre ceut mille soldats grecs dans la ville de Constantinople. Cette cité ne contient aujourd’hui que le même nombre d’habitans turcs et grecs.
10M. III
i?8 HISTOIRE DES CROISADES.
i2o3 suoorc devoir inviter les Grecs à faire la paix, en recevant pour empereur le (ils d’Isaac; plusieurs barons s’approchèrent des murailles, et dirent à haute voix qu’il était encore lemps d’écouter la justice (i). Le jeune Alexis était entouré des seigneurs latins, et sa présence au milieu d’eux expliquait assez les discours adressés aux habitans de Constantinople. Pour toute réponse on leur lança des pierres et des javelots ; on avait persuadé au peuple de By sauce que le jeune Alexis venait pour changer les mœurs, la religion et les lois de la Grèce.
L’histoire doit ajouter ici que les Grecs, depuis que les intrigues de l’ambition et les caprices delà fortune étaient en possession de leur donner des maîtres , vovaient avec indifférence la succession du pouvoir et le changement de leurs princes; les peuples de la Grèce n’oubliaient point qu’une révolution avait porté la famille d’isaac sur le trône impérial. Les souvenirs que cette famille avait laissés dans leur esprit, les infortunes et les prières du jeune Alexis ne les touchaient point assez pour qu’ils se déclarassent en sa faveur et prissent les armes pour sa cause; puisqu’il leur fallait choisir entre des princes nouveaux, celui qui régnait au milieu d’eux leur paraissait préférable à celui qui implorait leur secours.
(i) «Cependant les barons dirent qu’ils feraient voirie lendemain le prince Alexis, fils da légitime empereur, au peuple. » ( Lib. ni.)
- LIVRE X. ti7&
Dès-iors les croisés ne songèrent qu’à poursuivre iao3 leur périlleuse entreprise ; leur camp , placé entre la porte desBlaquernes et le château de Bohémond, * s’occupait qu’un petit espace devaut des murs qui avaient plusieurs lieues d’étendue (i). Chaque joufr l’es Grecs faisaient' des sorties ; les campagnes étaient couvertes de soldats ennemis ; l’armée des assiégeans semblait être assiégée elle-même par des • troupes qui se renouvcfeient sans cesse ; le jour et la nuit les croisés étaient sous les armes, et n’a-*vaient le temps ni de prendre leurs repas , ni de se délasser par le sommeil. Us n’avaient de vivres que pour trois semaines, et 116 pouvaient espérer leur . salut que à’une prochaine victoire; cependant ils , s’occupaient de combler les fossés et de tenter les approches des remparts. Les balistes, les catapultes* les 'béliers, tout ce qui pouvait porter la destruction et la mort dans la ville vint seconder la bravoure et l’infatigable ardeur des assiégeans; sans cesse des masses énormes s’élevant au niveau des tours retombaient avec fracas, et telle était la force surprenante des machines de guerre alors en usage, que les maisons et les palais de Constantinople
(i) « Les barons ail visèrent de se loger entre le palais de Blacquernes et le château de Buyaumont; or, estoit-ce une estrange chose à conside'rer, et par trop superbe , qu’une si petite poignée de gens qui à peine pouvoit suffire pour hrisqjr une des portes , entreprist ainsi d’assaiUir, voire assiéger une étendue de presque trois lieues de front » (Villehard., lib. ni.) ' * i '
i-jo3 furent plusieurs fois ébranlés jusque dans leurs fondemens, par dés débris de rochers lancés du * camp des Latins (1).
Après dix jours de travaux et de combats, les croisés résolurent enfin de livrer un assaut général. Le 17 juillet, les trompettes et les clairons donnèrent le signal ; le comte de Flandre , qui commandait l’attaque , parcourt les rangs, et montre à ses chevaliers les remparts de Constantinople comme le chemin qui doit les conduire à une gloire éternelle. Aussitôt l’armée s’ébranle, et toutes les machines sont dirigées contre les murailles ;■ une tour, qui tombait en ruines, semblait offrir uu passage aux phalanges de Baudouin ; des échelles sont dressées, et les plus braves se disputent l’honneur d’entrer les premiers dans la ville ; mais celte fois le nombre l’emporta sur la valeur.* La multitude des Grecs, encouragés par la présence des Varanges et des Pisans, accoururent sur le
(1) « Cependant les superbes palais furent ruines par les . pierres d’une extraordinaire grosseur que les assiégeans lancèrent avec leurs machines, et ils furent eux-mêmes épouvantes par les pesantes masses que les Romains roulèrent sur eux du haut des murailles. » ( Nicetas, Histoire d’Alexis Comnènc, liv. in. Voyez l’extrait dan» la Biblioth. des Croisades, t. 11.) « Et là,. dit Villehardouin , vous eussiez vu tirer maints grands coups d’épieux par des mangonaux et engins attristez dessus le tillac des navire#-, voter maints carreaux d’arbnleslres et des arcs pleuvoir comme une grosse nuée de flesclres sur la cortinc. » ( Lib. aii. ) ‘
* LIVRE X. , r i$i
rempart , et renversèrent les échelles ; quinze guer- i »03 riers francs, bravant les pierres, les poutres, les torrens de feux grégeois, purent seuls parvenir sur la muraille, et succombèrent après avoir combattu vaillamment. Deux de ces guerriers intrépides furent conduits à l’empereur , qui regardait le combat des fenêtres du palais des Blaquernes. Alexis ne Méprisait plus les Latins; et, dans son effroi, il avait *une si haute idée de leur courage, que la vue de deux prisonniers lui parut une victoire (t). *
Dans le même temps les Vénitiens attaquaient la ville du côté de la mer. Dandolo avait fait ranger sa flotte sur deux lignes :■ les galères étaient au premier rang montées par des archers et char» gées de machines de guerre; derrière les galères s’avançaient de gros vaisseaux sur lesquels on avait construit des tours qui surpassaient les plus hautes murailles de Constantinople. Dès le point dujour , le combat se trouva engagé entre la ville et la flotte; les Grecs, armés du feu grégeois, les Vénitiens, couverts de leurs armes, les remparts et les vaisseaux chargés de mille instrumens destructeurs, s’envoyaient tour-à-tour l’épouvante, l’incendie et
$(i) Encore que ta muraille fust bien garnie de plusieurs Anglois et Danemarchois , si ne laissèrent pas tes nostres de monter au nombre de quinze; mais ceux de dedans les rembarèrentde vive force et en prindrent deux qui furent tous sur-le-champ mcne’s à l’empereur Alexis, le-' ‘ quel en ftf fort grand festin. » (Ub. tu.)
ruo3 la mort. Le bruit clos vagues battues parles rames, le clioc des vaisseaux qui se heurtaient entr’oux, les cris des matelots et des combaltans, le sifflement des pierres et des javelots , le feu- grégeois sillonnant la mer, s'attachant aux navires et bouillonnant sur les flots, présentaient un spectacle ,• mille fois plus effrayant que celui delà tempête (r). Au milieu de cet horrible tumulte, oÊ entendait Henri Dandolo«(i») qui, monté sur tfhe galère, excitait les siens au combat , et, d’une voix terrible, les menaçait de leur faire couper la tête s’ils ne le descendaient à terre. Les ordres de l’intrépide doge • sont bientôt exécutés. Les hommes de son équi- • page le prennent entre leurs bras et le descendent sur la rive, portant devant lui l’étendard de Saint- Marc. A cet aspect, toutes les galères s’approchent du rivage ; les plus braves soldats volent sur les pas de Dandolo; les vaisseaux, qui jusque-là étaient restés immobiles, s’avancent et viennent se placer entre les galères ; toute la flotte so déploie sur une
^i), Comparez la description pompeuse de Nicetas , Biblioth. des Crois, tom. i ( extraits grecs), et le récit na'if de Villehardouin , lib. m.
(a) « A la vérité, c'est une chose presque incroyable de la prouesse que ce bon et valeureux duc de Venise dasraonlra lors, car estant si vieil et si caduc, et en cela ne voyant goutte , ne laissa de se montrer tout armé sur-la proue de sa galère, avec l’étendard de Saint-Marc, cl crkuit à ses gens qu’ils le missent à bord, sinon qu’il cm ferait justice de leurs corps. » ( Lib. tu*) - , 7 - *-
« LIVRE X. * ‘ t83
sêulç ligne devant les muas de' Constantinople , et n03 présente aux Grecs effrayés un rempart formidable élevé sur les eaux. Les tours flottantes des vaisseaux abattent leurs ponts-levis contre les tours de la ville; et taudis qu’au pied des murs dix mille bras plantent les échelles et font mouvoir les béliers, on se bat sur le sommet des murailles à coup deTances et d’épées. <
Tout-à-coup l’étendard de Saint-Marc parait sur une tour de la ville, placé comme par une main invisible (i) ; à cette vue les Vénitiens jettent un cri de joie, persuadés que le patron de Venise combat à leur tête; leur courage redouble à mesure que la crainte et le désespoir s’emparent de leurs ennemis; les plus intrépides se précipitent sur les murailles ; bientôt vingt-cinq tours sont en leur pouvoir (2) : ils poursuivent les Grecs dans la ville ; mais craignant de tomber dans quelque embuscade , ou d’être accablés par le peuple , dont la foule remplissait les rues et couvrait les places publiques, ils mettent le feu aux maisons qu’ils trouvent sur lepr passage. L’incendie (3) s’étend
(1) « On apperçutla maîtresse bannière d<* la seigneurie
arborée au haut d’une tour , sans qu’ou sceut qui l’avoit * portée. » . ^
(2) N ice tas donne des éloges aux Pisans dont les piques “ aigues défendirent avec persévérance les murs de cité. (Voyez Biblioth. des Civis.. tom. u.)
" • ft ■ ' # *
(3) L’historien de Bysance dit, au sujet de cet embrasement, qu’un si lamentable spectacle était capable de faire-
i&t * HISTOIRE DES CROISADES.
,uo3 avec rapidité, et cliass* devant lui une multitude é|>erdue et tremblante ; tandis que les flammes, devançant les vainqueurs, portaient au loin les ravages, et que le plus grand désordre régnait dans Constantinople, Alexis, pressé par les cris du peuple, était monté à cheval, et faisait sortir ses troupes par trois portes différentes pour attaquer les Français, moins heureux dans cette journée que les Vénitiens (i). < *
L’armée que conduisait l’empereur était composée de soixante bataillons: revêtu de toutes les marques de la dignité impériale, Alexis parcourait les rangs , animait ses soldats, leur promettkit la victoire. A son approche, les croisés , abandonnant l’attaque des remparts (a) , se rangent en ba-
couler des ruisseaux de. larmes aussi abondans qu’il l'aurait falfu pour éteindre l’incendie. (Ibid. )
Vüldiardouin s’exprime en ces termes i « Les Vénitiens, connaissant qu’à la fin ils pourraient bien être délogés, mi- . rent le feu aux prochains édifices d’entr’eux, et les Grecs , qui estoientau-dessoubs du vent, chassant de telle impétuosité vers eux, qu’ils ne pouvoient plus rien voir au-devant. » ( Lib. ut, in Jine.)
(i) Ni ce tas dit à ce sujet : «De même que dans la médecine , il vaut mieux prévenir le niai que de s*en laisser accabler; die même, dans cette guerre , il auroit mieux valu éviter que les tours ne fussent prises que de vouloir les reprendre après la victoire. » ( Lib. iu. ) •» .
. (a) Le maréchal de Champagne nous représente l’ordre de bataille des croisés .tel qu’on le suivait d’après la tactique du moyen âge. Les croisés sortirent de leur camp , divisés
taille devant leur camp. ' Villeltardouin avoue, i-jo3 dans son Histoire , que les plus braves des chevalière furent un moment saisis de crainte. Dandolo, qui vit le péril où les Français se trouvaient engagés, abandonna sa victoire et se hâta de volera leur secours. Mais tous les croisés réunis n’auraient pu résister à l’armée impériale, si les Grecs, et surtout leurs chefs, avaient montré quelque courage. Les troupes d’Alexis ne s’avancèrent qu’à la portée de l’arc, et se contentèrent de lancer de* * loin une multitude de flèches (i). Le gendre de l’empereur, Lascaris, dont les Grecs et même les Latins ont vanté la bravoure, demandait à grands cris qu’on attaquât les croisés dans leurs retran- ^ chemens(a); il ne put persuader Alexis, entouré de lâches courtisans qui s’efforçaient de lui communiquer leurs alarmes, et lui répétaient qu’il avait fait assez pour sa gloire en se montrant à scs ennemis. L’empereur, sans avoir combattu, fit
en six corps; ils se rangèrent devant leurs palissades» Les •chevaliers étaient à cheval; leurs sergens et leurs écuyers derrière eux, joignant la croupe de leurs chevaux; ils avaient en avant les arbalétrier* et les archers. (Lib. ni.)
(i) « Cependant. furent assez long-temps les batailles des pèlerins et des Grecs vis-à-vis les uns des autres à se marchander; ceux-ci n’osant venir à la charge, et nous ne voulant nous esloigner de nos barrières et palissades. » ( Lib. iv. ) *'*
*(i) « Il eût peut-être sauvé la ville, dit Nicolas,- s’il eût fondu sur eux, ou s’il eût permis qye son gendre Lascaris
iS6 BiSTOIRE DES CROISADES.
îo3 sonner la retraite, et ses nombreux soldats, qtii « portaient encore le nom de Romaius, cpii faisaient porter devant eux les aigles de Rome, rentrèrent avec lui dans Constantinople (i).
, Tous les quartiers de Ja capitale retentissaient de plaintes et de gémissemens ; les Grecs paraissaient encore plus effrayés de la lâcheté de leurs défenseurs que de la bravoure de leurs ennemis; le peuple accusait l’armée , et l’armée accusait Alexis.
• L’empereur se défiant des Grecs, redoutant les Latins, ne songea plus qu’à sauver sa vie; il abandonna ses proches, ses amis, sa capitale , et s’embarqua secrètement au milieu des ténèbres de la nuit , pour aller chercher une retraite dans quelque coin de son empire (2).
Quand le jour vint apprendre aux Grecs qu’ils
(1) « Alexis , dit Villeliardouin, rebroussa cbemin eu arrière. » (Lib. iv.) ;
(a) « Quand il fut rentre' dans son palais, il fit mettre sur un vaisseau dix mille livres d’or et quantité de pierreries; il se rendit à Dibalte à la première veille de là nuit sa lâcheté lui fit ainsi mépriser la compaguicde ses proches, et la possession de l’empire pour suivre une espérance incertaine de sauver sa vie. » ( Lib. ni.) «Celte nuit même l’empereur Alexis prit de son trésor ee qu’il put, et avec ceux qui de lear bon gré voulurent le suivre, s’enfuit, quittant la ville ». ( Villeliardouin, ljb. iv.) Villehàrdouin, qui ne peut dissimuler les craintes dél barons,- considère cet
événement comme un effet de la punition du ciel. Il faut* » voir la singulière réflexion que fait l’historien grec à l’occasion de la chute d’Alexis et sur le caractère de ce prince. \
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n’avaient plus d’çrapereur , le désordre /et l’agita- ia0| lion furent extrêmes dans Constantinople ; on s’assemblait dans les rues, on raeonlait les fautes des4 A cbefs, la honte des favoris, les malheurs du peuple. !y Ç Depuis qu’ Alexis avait abandonné sa puissance, on se rappelait le crime de son usurpation, et mille voix s’élevaient pour invoquer contre lui la colère du ciel. Au milieu de la confusion et du turnrulte j le» plus sages ne savaient quel parti prendre , lors- . que les courtisans volent à la prison où gémissait^' ç* Isaac ; ils brisent ses fers, et l’entraînent en triomphe dans le palais desBlaquernes. Quoique aveugle, il est placé sur le trône/ et lorsqu’il croit encore ^ „/*■ êtçe entouré de ses bourreaux , il s’étonne d’entendre autour de lui deg flatteurs ; en le voyant revêtu de la pourpre- impériale , on s’attendrit pour pr emière fois surdes malheurs qy’il ne sou lire pl De toutes parts on s’excuse d’avoir été partisan d’Alexis, et d’avoir 'fait des vœux pour sa cause.
On va chercher la femme d’Isaac , qu’on avait ou- # bliée, et qui vivait dans une retraite dont personne b ne savait le chemin sous le règne précédent ([).,: ■} ' ^ ■' Euphrosine , femme de l’empereur fugitif, était * ' '
accusée d’avoir voulu profiter des troubles de Cons- * ,
tantinople, pour revêtir de la pourpre un de ses 2 ,v favoris. On la précipita dans un cachot, en lui rc- . »
(1) Villehardouin , dans son langage païf , dil seiùèmeut que les Grecs reconnurent leur naturel seigneur. C’est tdarts Nicolas tjiif’on doit etudier les ino uï s et les habitudes de -la cour do Iheance. (Lild’i, Règne et Isaac V Anne. )