‹ Histoire des croisades (volume 4)Chapitre 12 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

(i) Les {nileur.s arabes présentent beaucoup de détails sur les diverses gaerres de Siladin et sur les causes qui y donnèrent lieu. Nous nous contentons de renvoyer le lecteur k leiu- récit, toute ii de Idt Bibliothèque des Croisades, J- 35 et suiv. , i :

]a sentence «les cadis les condamna à nioarlr coininc t i8â (lc\ilscrjlininels. On conduisit les auli’cs à la Mecque, où leur sang lut versé avec celui des victimes immolées à la cérémonie du grand Bairam (i).

Celte horrible exécution ne suffisait point à la vengeance de Saladin. Lorsqu’il apprit Texpédi- , lion des chrétiens, qu’il i-egardait comme un affreux sacrilège, il jura sur l’Alcoran de venger l’outrage fait à la religion musulmane. ,

Saladin profilait des momens de paix qu’il lais- , sait aux chrétiens pour accroître sa puissancO et préparer leur ruine j à chaque trêve ou dans chaque guerre qu’il faisait loin d’eux, il s’emparait d’nne ville, d’une province; il étendait scs états, et rangeait sous ses lois des peuplesVjui devenaient autîinl d’ennemis pour les Francs. Les chrétiens, au conli-airc, lorsque les combats étaient suspcndiis, se livraient avec fureur à leurs divisions intérieures; la paLx enl'antaiLparéR eux mille factions nouvelles, et le royaume trouvait alors dans son sein des ennemis pins dangereux que ceux qui lui avaient fait la guerre.

La maladie dont le roi Baudouin se trouvait al-

(i) Tous ccs\ldtails sont extraits «les auteurs arabes avec ' lesquels Guillaume de Tjt n’est pas ici. tout-à-fait d’accord;, car il attribue la rupture du traité fait avec Saladin , à Sa- ‘ ladin lui-même, et ne dit rien du projet de Renaud deÇliâtillon d’aller atiacpier la Mecajue et Médine. Voyez , .-m sujet des prisonniers, la lettre singulière qu’écrivit Saladin à son fi'èrc Malck-Adcl, tome ii de la Biblioth. des Cixus. f S- 36.

3oo lUSTOÎUE DES CROISADES,

i8u leinl, laisail des |)ro"ics uluriiiuns; il uvarl perdu lu vue, et lie puiivait plus s’occuper du soin tlu royaume; on le pressa de nommer une régence, d’oublier dans la retraite scs propres souÜ’ranceset celles de sou peuple , de déposer enfin une couronne qu’on ne pouvait comparer qu’à la couronne d’épines de Jésus-Christ. Raymond, comte de Tripoli, paraissait le seul capable' de tenir les rênes du gouvernement dans les circonstances difficiles où se trouvaient les colonies chrétiennes ; mais le roi redoutait son caractère et son ambition; les courtisans redoutaient son habileté. Au milieu des débats élevés à ce sujet, un homme auquel personne ne pensait, parut tout-à-coup, et l’emporta sur tous ses rivaux. .Gui de Lusignan, arrivé naguère avec son père Hugues Lebrun dans la Terre- Sainte, avait porté ses prétentions sur la fille d’Amaury, veuve du marquis de Montferrat, et promise au duc de Boulogne. Pour forcer en quelque sorte Baudouin à ‘consentir à son mariage. Gui, qu’on admirait pour sa grâce et sa beauté, plut d’abord à la sœur du roi (i), entretint avec elle un commerce de galanterie qu’il fallut enfin consacrer par une union légitime, et ce fut pour lui le chemin du trône- de David et de Salomoii.

(i) C’e«t Beuoît de Pefersbourg qui nous a transmis ce fait, sur lequel Guillaume de ïyr garde le silence; on peut voir dans notre extrait de Benoît les expressions singulières dont il se sert, comme celles-ci, par exemple, cum illd dorniivit, etc. ( Biblioth. des Croisades, tom. i, pag. 8.i4- )

3oi

Gui , nommé comte d’Ascalon et régent du , i8j ' l’oyaume , ne justifia son élévation par aucun talent ni ^ar aucune vertu. (}uillauine de Tyr, qui l’avait connu, lui reproche dans son histoire de s’étre chargé d’un fardeau qu’il ne pouvait porter.

L’excès de sa présomption acheva de mécontenter u84 tous les esprits; et lorsque Saladin, revenu delà Mésopotamie, vint ravager les 'campagnes de la Galilée, tout lé royaume accusa le nouveau régent qui commandait l’armée chrétienne, d’avoir négligé l’occasion do vaincre l’ennemi, et de prévenir par , une victoire facile de nouvelles invasions. Saladin revint une seconde fois, et conduisit son armée devant le château de Carac , appartenant à Renaud ^ deChàtillon,dontil voulaitse venger(l); il y resta plus d’un mois, livrant tout le pays au pillage; ])ersonne ne lui résistait, et Baudouin lui -même

fut obligé de sortir de sa retraite, où le retenait sa . i V - ' ' •

(t) Guillaume de Tjt, dans son ixi®. livre, §§. a8 et suiv. , s’clénd longuement sur ces deux campagnes de Sa- I làdin ; il rapporte OQtr 'autres particularités , qu’au moment

I ' . où Saladin s’approchait de Carac , ou y célébrait le ma- ^ riage de la jéune Isabelle, soeur de Baudouin, avec le fils

. d’Homfroy de Thoron, dont Renaud avait épousé la veuve. '

Le château se u-ouvait plein de baladins , de musiciens , de danseurs, et tous les habitans du voisinage étaient venus I pour assister aux fêtés qui se préparaient. Le même histo-

.rien ajoute que Carac fut sauvé par un j^uné guerrier ' nommé d’Asvènes ou Ivenne, qui arrêta seul l’impétuosité .

I des Sarrasins, tandis qu’on ronipait derrière lui le pont qui

I formait la communication de la ville au château. Ce trait

I de courage pourrait rappeler celui d’Horatius-Coclès.

3oa HISTOIRE DES CROISADES.

1B4 maladie, pour aller au secours d^une ville et d’une ' province clirétienne qu’il n’était plus chargé de défendre. • ^

• Ce fut alors que’ ce monarque infortuné, qui n’avait quitté qu’à regret l’exercice de l’autorité royale, écouta les plaintes des tarons, et résolut de remonter sur uu trône chancelant. Il entreprit défaire casser le mariage de Sy bille, et cita Gui de Lusignan devant le patriarche de Jérusalem et les grande du royaume. Comme Gui ne parut ’ point au jour indiqué, Baudouin, quoiqu’il fût infirme é,t aveugle, se rendit devant Ascalon, én trouva les portes fermées, les frappa plusieurs fois de sa main sans pouvoir les faire oüvrir(i). Ce mallieufeilx prince prit le ciel à témoin de ccl oq- ^ trage, et revint à.Jérusaleni en jurant de se venger de Gui' de Lusignan. Baudouin, dans l’excès de son ressentiment, ne trouva pas d’autre moyen do punir l’époux de SybiUc, que de le dépouiller des comtés d’ Ascalon et de Jalfa,‘et de lui opposer un autre régent et uiï-nouycau roi. Lï^comle de Tripdli, qu’il haïssait moins que Gui de Lusignan , obtint ‘la régence et prit les renés du 'gouvernement. Baudouin V-, âgé de cinq ans, né du premier mariage (le Sy bille avec le marquis de Mouferrat, fut couronné dans l’église du Saint-Sépulcre, en présence du clergé et du peuple. On adressa

au ciel des prières pour Ic'règue'd’un enfant et pour ^ ; -s , .

(1) Il faut voir ici le conliniiâtfcur de 'Guillaume de Tyr, Bibliotfu'^dàs Crois. , t. i , p. 3ü5.

Diÿi >Hd by Googk

* LivaE Vît. ... 3o3

le salut du royaume qu’il* devait gouverner; mais r»84 ces prières étaient de celles ([ui no sont exaucées que lorsque la sagesse humaine s’associe à la Providence. Les fêles par lesquelles on célébra 'le couronnement de Baudouin V furent les dernières joies du peuple chrétien d’Orient. ' i

Le royaume de Jérusalem menacé de toutes parts, envoya alors en Occident le patriarche Héradius, et les grands maîtres du Temple et do l’Hô- ^Ul,. 'chargés d’implorer les secours de là chré* tienlé. Lorsque ces députés arrivèrent en Italie, le pape, Lucius, chassé de Rome, avait convoqué à ^T'rone un congrès auquel assistait Frédéric, empereur d’Allemagne, pour délibérer sur les moyens <le rétablir la paix dans le monde chrétien. Les députés de la Palestine furent entendus dans cette assemblée, et rappelèrent les périls et les calamités de la Terre-Sainte. Ils traversèrent les Alpes, et sollicitèrent la piété et la valeur des guerriers français. Philippe- Auguste^" qui régnait alors, les reçut avec les plus grands honneurs; mais comme il venait de monter sur le trône, l’intérêt de son ^royaume ne lui permit pas d’aller lui-même à la défense de Jérusalem. Henri II' roi d’Angleterre, dont la réputation militaire s’étendait jusqu’en Orient, semblait être la dernière espérance des chrétiens de Syrie. Gomme ce prince, pour expier le meurtre de l’archevêque de Gantorbéry , avait juomis au pape de conduire une armée dans la Terre-Sainte, Héraclius se rendit à sa cour, et lui présentant les clefs <^1 le drapeau du Saiut-Sé-

3o4 HISTpTRE DES CROISADES.

pulcrPj le presSa d’acc(împlir son serment. L’Angleterre était alors remplie de troubles,' et l’esprit de révolte avait pénétré jusque dans la famille du monarque. Henri protesta de son ïèle poui' la délivrance des saints lieux, il promit de fournir aux ' dépenses delà guerre sacrée j mais il refusa de prendre la croix: « Gardez vos trésors /s’écria le patriar- » che irrité de ce refus , car nous 'cherchons un » homme qui ait besoin d’argent, et non de l’ar- ' » gent qui ait besoin d’un homme. » Ces parol(^^ qui n’étaient point inspirées par l’esprit de- l'É- vangilc, semblaient plus propres à -irriter qu^ persuader le monarque anglais ; et comme Henri II en témoigna sa surprise, lé' patriarche redoubla d’insolence et d’orgueil. « Vous avez, juré^ s’é- » cria-t-jl , de partir avec unè armée pour la Terre- » Sainte’, et dix ans se sont écoulés sans que vous • » ayez rien fait pour remplir YOtre promesse.

» Vous avez trompé Dieüj mais ignorez-vous ce » que Dieu réserve à ceux qui refusent de le ser- .» ‘vir? » En écoutant ce discoufsj^ Id- monarque ne pnt retenir son indignation..- « Je vois, pour- » suivit Héraclius, que j’qxcite votre colère; mais » vous pouvez me traiter comme vous avez traité » mon frère TÇhomasj car 'il m’est indifférent de » mourir en 'Syrie de la» main des infidèles, ou » de périr ici ' par vous, qui êtes plus méchant » que les Sarrasins (i).»

. , . ■ I |. il. ■■■ « , „T .11. ■ I i.

(i) Brompton est le premier qui ait raironté ces circonitances de l’ambassade d’Héraaliu$;‘un autre historien au-

s LIVRE VII. 3o5

Ce qni doit nous e'tonner aujourd’hui , c’est qu’un i |]uissaut inouarque point punir un envoyé

des clirélieus d’Orieiit, qui lui pariait de la sorte* et qu’il fut oldi"é de tolérer des oulraj^es auxquels se mêlait lé nom de Jérusalem. Henri persistant dans sa résolution' de ne point abandonner son royaume, offrit d’envoyer une partie de ses trésors dans la Palestine* et permit à ses sujets de prendre les armes contre les infidèles.

Cependant le temps n’était point encore venu où les souvenirs de la ville suinte devaient ébranler l’Occident. Déjà plusieurs ambassadeurs arrivés de Jérusalem , dont les jjaroles étaient plus persuasives que celles d’iléraclius, n’avaient pu réveiller l’enthousiasme belliqueux des chrétiens. Si on excepte Pierre de Gourtenai, litTe de Louis VU; Philippe, fils du comte JRobert de Dreux, évêque de lleauva,is; le comte deTroyesJun comte de Louvain; Philippe, comte dé Flandre; un duc de Nevers, qui, dans ces époques mallieureusés* visitèrent les saints lieux, tous les barons et les chevaliers de l’Occident ne songeaient plus à com-*^ battre pour l’héritage de Jésus-Christ.' Le pape.*

• allligë » de l’abandon dans lequel on laissait- les colonies chrétiennes de la Syrie, et se confiant à la seule puissance de ses paroles, aVait écrit à Saladin et à son Hère Malek-rAdel, pour les conjurer de mettre un terme à l’effusion du sang, et de

glais, Henri Knigton, en a parlé aussi d’après Brofuptoa.

( Biblioth. des Croisades, toin. i* pag. 734 et 754- )

3o6 HISTOIRE DES CROISADES.

1 184 rendre la liberté' aux prisonniers clirélicns. Ou doit croire que le pontife emplSya ces moyens de persuasion, parce qu’il n’en trouvait point d’autre (l). L’ardeur des croisades n’était point éteinte dans les esprits; mais pour reprendre toute son énergie parmi les guerriers, elle avait besoin- de quelques événemens extraordinaires, de quelques grandes calamités qui pussent émouvoir les cœurs et frapper l’imagination des peuples' chrétiens.

11 85 Au retour d’Héraclius en Orient, les colonies chrétiennes n’avaient presque plus de moyens de défense contre leurs ennemis, et la sécurité du l'oyaume de Jérusalem ue reposait plus que sur une trêve qu’on venait de conclure avec Saladin.

C’est ici que la tâche de l’historien devient plus pénible, et qu’il a sans cesse sous les yeux le triste spectacle d’un empire qui tombe. Depuis la mort de Baudouin III, la royauté s’affaiblissait de règne en règne, soit par les victoires des Musulmans, soit par les embarras et les abus du système féodal, qui ébranlait alors tous les trônes de l’Europe, et' qui causait plus de désordres en Orient, où ses excès et ses violences mettaient sans cesse en péril une société combattant moins encore pour des droits et des * privilèges, que pour sa conservation et ses croyances. Au miheu des troubles qui agitaient sans cesse les colonies chrétiennes , un roi de Jérusalem ne

(i) Voyez la lettre du pape dans Raoul de Dicette. Cette correspondance a été aussi consci-vée par Baronius.

pouvait venger ni ses propres injures, ni celles n85 de l’état, ni celles de Jésus-Christ.' Le manque de . bravoure était le seul crime qu’ib pouvait punir sans exciter des murmures, parce que les lâches ' ne trouvaient point de défenseurs parmi les barons. Amaury avait fait mourir ignominieusement douze Templiers, accusés d’avoir négligé la défense d’une fortere.sse j mats il ne fut point le maître d’accueillir un ambassadeur envoyé par le V^ieux de la Montagne, à qui l’espoir ^e s’affranchir d’un tribut payé au grand-maître du Temple, avait inspiré l’envie d’embrasser la foi chrétienne (r). Lorsqiie l’ambassadeur fut assassiné dans le comté de Tripoli par un Templier, Amaury ne pul infliger une punition au coupable : déplorable impuissance d’un roi qui n’avait pas la première prérogative de la royauté, celle de maintenir la justice et de faire respecter le droit des gens.

Le royaume était couvert de châteaux-forts dont les commandans reconnaissaient à peine l’autorité du roi. La plupart des places des frontières appartenaient à des barons ou seigneurs, occupés sans cesse de leur agrandissement, rarement de la défense commune. Les forces des Francs, ainsi dissé-

(i) Cette ambassade et le meurtre de l’ambassadeur du Vieux delà Montagne, ainsi que les circonstances qui l’accompagnèrent, sont longuement racontés dans Guillaume de Tyr, liv. ix. C’est dans le meme auteur que nous avons puisé la plupart des faits qui composent le tableau que nous avons tracé du royaume de Jérusalem.

3(.8 mSTOIRIÎ DKS CROISADES.

, i85 ihiuA*s, ne préscntaiont nulle pari un obstacle au* «•nlreprises de renncini, et les cJiemins de Jérusalem se trouvaient toujours ouverts à l’invasion des armées musulmanes. '

La plupart des barons et des cbevaliers n’avaient ]iliis piur supporter les fatigues, pour braver les p('rils de la guerre , l’béroïepie résignation des soldats de la croix. Depuis fju’on avait songé à la con- •piête de l’Egypte, ils regardaient la guerre comme un moyen de^’enriebir. On ne demandait plus quel ennemi il fallait attaquer, quel allié il fallait défendre, mais quelle province on pouvait livrer au pillage. La discipline s’était affaiblie au milieu des camps, et l’anarcliie régnait dans l’armée comme dans le royaume; plusieurs des chefs, dans les circonstances les plus périlleuses , abandonnaient les drapeaux et vendaient leur inaction ou leur neutralité; quelques-uns, comme l’Arménien ■ Meslier (i), oubliaient leurs sermens, et ravageaient les provinces chrétiennes; d’autres, poussés par l’ambition ou la vengeance, se reliraient chez les Sarrasins (9.), et venaient à la iéte des guerriers musulmans attaquer les villes où flottait l’étendard do la croix. ‘ L'

(1) Ce Meslier s’t^ail agrégé à l’ordre des Templiers :

tout-à-coup il abandonna l’ordre pour disputer la sr ' «ion. <l’uu roi d’Arménie, ce qui lit naître des guerres ci' quellesfurcnl appelés les Musulmans. (Guill. de T;> xx.)

(2) Voyez ce que dit Benoît Péterbourg d’un ais , nommé Saini-Alban*, qui se rendit auprès de Sal . Bi~ hiiolh. des Croisades, loin, i, pag. 8/|4. )

Lorsqu’il «inivail des «uerricrs de rOccideul., 1,^5 ils eüdciit rarement d’accord avec les liabilans de la ralesliiic; les barons de Syrie sc ^rvaient des l'orces de leurs auxiliaires pour leur fflibition personnelle^ ceux-ci, par leur orgueil et leur dédain, faisaient payer eberement leurs services. Pi’csque toujours à leur arrivée on violait un traité, on rompait une trêve- pour tenter des incursions sur le terriloiro de^ Sarrasins, et souvent, sans avoir vu l’enncjni , les pèlerins abandonnaient la Palestine aux périls d’une guerre qu’ils avaient provoquée.

. Dans les villes, et surtout dans les villes maritimes, plusieurs nations babitaient ensemble et se «lispnlaicnt la prééminence et la souveraineté, les armes à. la main. Tous ceux qui venaient s’établir dans la Terre-Sainte conservaient le souvenir et les préjugés do leur ancienne patrie. Dans les villes d’Ascalon, de Tyr, de Ptolémaïs, on s’occupait plus de la gloire et des intérêts de Pisc, de Gènes, de Venise, que du salut du royaume de Jérusalem.

On peut ajouter que l’esprit mercantile qjii animait la population des cités maritimes ne s’alliait point avec le caractère belliqueux des Francs de Li Palestine; tous ces étrangers (|u’attirait en Asile le désir d’an^asscr des trésors, accouraient dans les inomens de prospérité, et ne montraient ni la même activité, ni le même zèle dans les temps malbcureux et dans les jours do 'péril. • '

Les ordres mibtaires, véritables soutiens de l’état, lors([u’ils prenaient lés armes, songeaient plus à étendre leurs domaines qu’à défendre celui »le

C ^ ■ î-i by GoogU

3 10 lUSTOlRE DES CROISADES.

ii85 Jésus -Christ. Plus d’une fois ils exigèrent qü’ou leur donnât la moitié (i) des villes ou des terres ' pour lesquels on implorait leur secours ; pour comble de malheur, l’ordre des Templiers et celui des Hospitaliers étaient presque toujours divisés, entr’eux, et l’autorité d’un concile de Latran put à peine étouffer pour quelque temps les passions de la discorde, toujours plus puissantes sur leurs coèurs que les lois de l’Évangile et les décrets de Rome.

Non-seulement les Templiers et les Hospitaliers étaient divisés entr’eux , mais ils avaient sans cesse des débats violens avec le clergé. Le clergé , qui n’avait jamais renoncé à la prétention de commander dans les saints lieux, ne pouvait supporter l’altière indépendance d’üne chevalerie armée pour la cause de l’Église. Entraînés parTesprit de discorde , les chevaliers de l’Hôpital refusaient de payer la dîme, du butin,' et ne voulaient^ dans aucune circonstance, reconnaître la juridiction ecclésiastique du patriarche. 'Dans l’intention de faire un outrage à leu|S adversaires , ils élevèrent des murailles devant l’église mlbae de la Résurrection,'et plusiers (ois^ par le bruit de leurs armes , étouffèrent la voix du clergé., qui célébrait les louanges de Dieu au pied des* autels. Quel-,

(i) Guillaume de Tyr nous apprend qu’Homfroy de Thorou fut obligé de céder ainsi aux Hospitaliers la moitié de la ville de Panéas; ils la rendirent ensuite, lorsqu’ils eurent , vu que la défense de la place leur devenait trop dispendieuse, liv. xYiii,

Dr : 'ibyCoogI

ques-uns d’entr’eux, s’eui portèrent jusqu’à pour- n85 suivre des prêtres à < coups de flèches dans le sanctuaire. Pour toute vengeance , les prêtres ramassèrent en faisceaur les flèches qu’on leur avait lancées , et les placèrent dans un lieu élevé , sur le mont Calvaire , aûn que tout le inonde pût ^foir le sacrilège.

Ces querelles , qui se renouvelaient chaque jour, étaient portées au tribunal du Saint-Siège, dont les décisions ne faisaient souvent qu’enflammer las esprits. L’Église de Rome , bien loin de rendre la paix aux chrétiens d’Orient , jetait souvent parmi * eux de nouvelles semences de discorde. Les schismes qui troublaient l’Occident allumèrent plus d’une fois la guerre dans les lieux saints , et sur le tombeau même de Jésus-Christ.

La religion, qui devait être le lien naturel des chrétiens établis dans la Terre-Sainte , et qui seule pouvait remplacer parmi eux le sentiment du patriotisme , la rehgion avait perdu son empire sur yles esprits. Quoiqu’on fît encore la guerre en son nom, ses lois étaient méconnues. La conversion des Maronites du Liban , qui se réunirent à l’Église de Rome sous le règne de Baudouin IV , fut célébrée à Jérusalertr comme une victoire rempor- / tée sur l’hérésie j mais elle ne ramena pojpt les chrétiens à l’esprit de l’Évangile. Les hommes pieux qui vivaient au milieu d’un siècle corrompu, gémissaient’ sur la dépravation des mœurs, qui s’accroissait chaque jour. Le respectable arçlievêqi^ de Tyr ne retrace qu'en tremblant l'histoire

3 1 a HISTOIRE DES CROISADES.

i85 de celle époque malheureuse , el craint que hi vê* rilé ne donne à ses récils les couleurs dé la salir©. LeSjChefs des colonies chréliennes , les chefs du clergé donnaicnl eux-mêmes l’exemple^ de la licence. Les chrétiens avaienl vu une reine de Jérusalem , la veuve de Baudouin III , entretenir un commerce criminel avec Andronic et s’enfuir chéa les Sarrasins avec le complice de' ses débauches. Bohémond , prince d’Antioche , avait répudié sa lemme Érine , pour épouser une autre femme qu’on accusiiit d’avoir employé les enchanlemens * du démoil. Le patriarche, révolté d’un si grand scandale, excommunia le jeune Bohémond, jeta un interdit sur ses états ; et les coupables amours d’un prince chrétien plongèrent tout un peuple dans le trouble et la désolation.- La vue même du tombeau de Jésus-Christ n’inspirait plus de saintes pensées. Le patriarche de Jérusalem , Héraclius, qui ne devait soh élévation qu’à des qualités mon- (.laines et profanes, prodiguait à d’infames prosti- . tuées les trésors des pauvres et 4g? pèlerins, et plusieurs fois le peuple chrétien, s’étonna de voir la fameuse Pâque de Riveiy étaler, jusque dans le sanctuaire, une parure achetée avec les aumônes des fidèles (i). ‘ ' -

L^malheureuic Baudouin avait entièrement perdu les lacullés du corps et de l’esprit ; et, tour-

(i) Voyez les details curieux que Bernard le Trésorier donne sur les nneurs de ce paU’iarche et sur Pâque de Riverj'. ( Biblioth. des Croisades, toni, i, pag. 570. ) ^

Oigitized

LITRE VIL 3i3

mente par l’excès des douleurs, il s’approchait n85 chaque jour du tombeau , image trop fidèle de la décadence et de l’affaiblissement de son royaume. Tandis que l’approche de la mort remplissait son palais de deuil , tous les partis se disputaient l’autorité suprême, et ne laissaient pas un moment de repos à ce royaume qu’ils voulaient gouverner. Lorsqu’il eut fermé les yeux , le mal ne fit que. s’accroître et la discorde n’eut plus de frein. Le comte de Tripoli voulait conserver les rênes du gouvernement comme régent du royaume j Sybille voulait donner le sceptre à son époux. Au milieu , de ces dissensions , Baudouin V|, faible et fragile espoir du royaume , mourut subitement. On accusa de sa mort tous ceux qui aspiraient à l’auto- > rité : époque malheureuse , où de pareilles accusations étaient vraisemblables , où tout un peuple pouvait reprocher à unereinc le trépas de son fils !

A peine Baudouin V venait d’expirer, que sa mère voulut régner à sa place ; et , pour satisfaire son ambition et celle de Gui de Lusignan , elle ne dédaigna ni la ruse ni les perfides promcsses.Tandis que le comte de Tripoli rassemblait à Naplouse les barons et les grands du royaume, la fille d’Amaury, conseillée par le patriarche et le grandmaître des Templiers , annonça qu’elle allait se séparer de son époux et choisir un guerrier qui pût défendre le royaume. Lorsque cette nouvelle est répandue dans Jérusalem , SybiUe fait tout-à-coiip fermer les portes de la ville, et se rond à l’église du Sainl-Sépulcrc. En présence du tombeau do

’ 3i4 HISTOIRE DES CROISADES.

ii85 Jésus-Christ , Héraclius lui prête serment au nom du clergé et du peuple , prononce à haute voix son divorce , et lui commande , nu nom du ciel , de donner sa main et le sceptre à celui qu’elle en jugera le plus digne. A ces mots , Sybille place la co'uronne sur la tête de son mari , à genoux devant elle , en disant que les homtnes ne pouvaient séparer ce que le ciel avait uni (i).

Tandis qu’une partie du peuple et quelques barons séduits par de vaines promesses , applaudissaient au choix de Sybille , les partisans de Raymond s’indignaient d’avoir été trompés par une femme. Le couronnement de Gui de Lusignan devait alarmer tous ceux qui pensaient que Jérusalem avait moins besoin d’un roi que d’un défenseur. Baudouin de Ramla , un des plus habiles guerriers de son temps , désespéra du salut du royaume , et se retira dans la principauté d’Antioche , en répétant les menaces des prophètes contre Jérusalem. Geoffroi de Lusignan , lorsqu’il apprit l’élévation de son frère, ne put «’empêcher de s’écrier : Puisqu’ils en ontjait un roi , ils aurg.ient fait de moi un dieu s’ils m’avaient connu.

n80 Lorsqu’on vint annoncer aux barons assemblés à Naplouse ce qui s’était passé à Jérusalem , la plupart'résolurent d^bandonner la Palestine ; mais

(i) Le continuateur de Guillaume de Tyr raconte avec beaucoup d’e'tendue le couronnement de Sybille et de Gui de Ijusignan, ainsi qiie les circonstances qui l^avaient précode' et qui le suivirent. ( Bibliot. des Crois., V i, p. 368. 1

Je' comle de Tripoli les relint , en leur conseillant n86 de nommer un nouveau roi , et de donner la couronne à Homfroy de Thorôn, qui venait d’épouser IsabeUè , seconde fille d’Araauiy. Il promit meme de faire appuyer cette élection par Saladin,et par- vint à persuader l’assemblée des barons. Tandis qu’on délibérait encore , le jeune Homfroy, effrayé du fardeau qu’on lui imposait , s’enfuit secrètement au milieu de la nuit , et courut dans la capitale demander grâce à la reine Sybille , en pro-, testant qu’il préférait le repos et la vie au trône de Jérusalem. Cette fuite déconcerta toutes les mesures etfchangea tous les projets. Plusieurs barons ne sachant plus à quel parti se rallier, vinrent prêter serment à Gui de Lusignan ; d’autres allèrent dans leurs châteaux. attendre l’issue des événemens qui se préparaient. Raymond se retira dans le comté de Tibériade, dont il av€Ût obtenu la souveraineté. <

La retraite et les murmures des ennemisde Gui de Lusignan ne firent qu’irriter son orgueil. Plus il avait besoin de douceur et de modération, plus il montra de hauteur et de sévérité. Ses dédains éloignèrent plusieurs des barons qui lui restaient fidèles. Animé par le grand-maître du Temple, qui s’était déclaré. l’ennemi du comte de Tripoli (i),

(i) Cette inimitié' avait sou principe dans l’obstacle que Je comte de Tripoli avait mis au mariage du ’comtq de Ribefort avec une femme qu’il aimait; ce dernier, dans sota désespoir, se fil Templier et devint grand-maître. ( Voyez l’extrait du continuateur de Guillaume de Tvr, Bibliolhèq.

4es Croisades, tom. i, pag. 3t)8.)

3i6 HISTOIRE DES CROISADES.

ii8G il fit des préparatifs pour assiéger la ville de Tibériade; Raymond résolut de se défendre, et, daiw l’excès de sa colère, il implora le secours de Saladin contre le roi de Jérusalem.

An milieu du désordre et de l’agitation géne*rale, l’esprit superstitieux des chrétiens ne voyait dans l’avenir que de grandes calamités, et tout semblait offrir à leurs yeux de sinistres présages. « Les signes qui se montraient au ciel (i), dit M un des continuateurs de Guillaume de Tyr, fai- » saient assez voir que Diéu avait ce qui se passait )) en abomination. Vents impétueux, tempêtes et » orages s’élevaient de tous côtés ; la lumière du )) soleil s’obscurcit pendant plusieurs jours, ' et la » grêle tomba du ciel comme un œuf d’oie. La » terre , pareillement agitée de fréquens et liorri- » blés tremblemens , nous avertissait des procliai- » nés ruines et destructions, esclandres et décon- » fituï-es , de guerres qui devaient bientôt advenir » au royaume. Ni la mer même ne se put conte- 1) nir dans ses bornes elj limites qu’elle ne nous an- )) nonçât, par ses flots hombles ou dés vagues plus » impétueuses que de coutume , l’ire de Dieu sut" ^ » nous. On voyait le feu courir par l’air ainsi

1) qu’une maison enflammée; vous auriez juré que >) tous les élémens et architecture de Dieu étaient

(i) Ce passage est copié d’Pérold, continuateur latin de Guillaume de Tyr; nous citons la traduction qu’en a faite Dupreau.

» irlilcs , et dcHcstaient les excès, moschancetés , n8G » dissolution et forfaitures des humains. »

Tels étaient les présages qui frappaient le plus grand nombre des chrétiens; mais les hommes éclairés pouvaient voir des signes plus certains de la chute prochaine du royaume de Jérusalem. Mossoul, Alep et toutes les villes musulmanes de la Syrie et de la Mésopotamie, avaient reconnu les lois de Saladin. Le fils d’Ayouh avait triomphé des émirs et de la famille dispersée des Atabecks. Tous les trésors de l’Egj'pte, toutes les forces de l’Asie étaient dans ses mains; il ne lui restait plus qu’une conquête à faire, et la fortune, qui venait d’aplanir devant lui tous les obstacles, devait bientôt lui fournir le prétexte et l’occasion de porter les der-, niers coups à la puissance des chrétiens.

La trêve faite avec le roi de Jérusalem fut rom- 1 187 . pue à-la-fois par les chrétiens et les Musulmans. Kenaud de Chàtillon continuait ses excursions sur le territoire des infidèles , et ne répondait aux plaintes de Saladin que par de nouvelles violations? des traités (i). Une armée musulmane que le sultan de Damas avait envoyée au secours de Raymond deiTripqh, s’avança dans le pays de Galilée; cinq cents chevaliers de Saint-Jean et du Temple accoururent pour défendre le territoire chrétien, et livrèrent un combat aux Sarrasins. Us furent bien-

(i) On peut voir au torae^i de la Bibliothèque des Croisades, §. 36, la manière dont les auteius arabes se plàigueat des brigandages de Renaud. . ^

3i8 HISTOIRE DES CROISADES.

1187 tôt accablés par le nombre, et périrent tous sur le champ de bataille. Les vieilles chroniques, en célébrant la bravoure des chevaliers chrétiens, rappellent des prodiges qu’on aura peine à croire. On vil ces guerriers indomptables, après avoir épuisé leurs flèches, arracher de leurs corps celles dont ils étaient percés, et les lancer à renneml. Ou les vit, altérés par la chaleur et la fatigue, s’abreuver de leur sang ^ et reprendre des forces par le moyen même qui devait les affaiblir. On les vit enfin, après avoir brisé leurs lances et leurs épées, s’élancer sur leurs ennemis, se battre corps à corps, se rouler dans la poussière avec les guerriers musulmans, et mourir en menaçant leurs vainqueurs. Rien n’égala surtout la valeur héroïque de Jacques de Maillé, chevalier du Temple. Monté sur un cheval blanc, il était resté seul debout sur le champ de bataille, et combattait parmi des monceaux de morts. Quoiqu’il fût entouré de toutes parts, il refusait de se rendre. Le cheval qu’il montait, épuisé de fatigue, s’abat et l’entraîne dans sa chute; mais bientôt l’intrépide chevalier se relève, et, la lance à la main, couvert de sang et de poussière, tout hérissé de flèches, se précipite dans les rangs des Musulmans étonnés de son audace; enfin il tombe jiercé de coups, et combat encore. Les Sarrasins le prirent pour saint Georges, que les chrétiens croyaient voir descendre du ciel au milieu de leurs batailles. Après sa mort, les soldats turcs, qu’un historien appelle les enfans de B 'iibjlone et de Sodome , s’approchèrent avec respect de sou corps meurtri

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lie mille blessures; ils essuyaient son sang, se par- i iS'j tageaient les lambeaux de ses babils, les débris do ses armes, et,<lans leur brutale ivresse, lui témoignaient leur admiration par des actions (i) qui font rougir la pudeur.

Le grand-maître du Temple, avec deux de ses chevaliers, échappèrent seuls au carnage. Ce combat fut livré le premier jour de mai 1 187". Dans la s^oii, dit une ancienne chronique, où l’on cueillait parmi les champs des fleurs et des roses , les chrétiens de Nazareth n’y trouvèrent que les traces du carnage elles cadavres de leurs frères. Ils les ensevelirent dans l’église de Sainte-Marie, en répétant ces paroles prophétiques : Filles de Galilée^ prenez vos habits de demi; et vous^Jïlles de Sion, pleurez sur les malheurs qui menacent les rois de Juda. L’effroi que répandit cette sanglante défaite apaisa un moment les discordes des chrétiens. Le roi de Jérusalem consentit à se rapprocher du comte de Tripoli. De son côté, Raymond résolut d’oublier ses propres injures, et de faire tous ses efforts pour réparer les malheurs qu’il avait attirés sur le royaume. Il se rendit à Jérusalem; Gui de Lusignan vint au-devant de lui, et le reçut avec tous

(1) La chronique de Gauthier Vinisauf renferme ce passage curieux : Quidam vero , ut Jama ferebat , ardentius cœteris movehalur , et abscissis viri genitalibus , ea tanquani in usum gignendi reservare disposait, ut vel mortlki memhra , si fieri posset , virlulis tantœ suscitarent heeredem, (Voyez le Recueil de Bongars, pag. ii5i.)

3io ÎIÏSTOIRE DES CROISADES,

les témoignages d’une sincère affection. Les Jeux princes s’embrassèrent à la vue de tout le peuple, et jurèrent de combattre ensemble pour l’héritage de Jésus-Christ.

Depuis la rupture de la trêve, Saladin s’était occupé de rassembler une armée formidable^ Des Turcs, des Arabes, des Curdes, des Egyptiens, étaient accourus sous ses drapeaux; il avait promis les dépouilles des chrétiens aux familles musi^ mânes chassées de la Palestine ; il distribuait d’avance à ses fidèles émirs les villes et les provinces, et promettait à tous, ses soldats le pillage ou la gloire du martyre. Le calife de Bagdad et tous les imans de l’Égypte , de la Syrie et de la Mésopotamie , faisaient des prières pour le triomphe de ses armes et pom' la délivrance de Jérusalem. Il traversa le Jourdain, et s’avança dans la GaHlée à la tete de quatre-vingt mille cavaliers.

Dans un conseil tenu à Jérusalem, Gui de Lu- ^ signai! , le comte de Tripoli et les barons, avaient délibéré sur les mesures à prendre pour sauver le royaume. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, les troupes du roi et des seigneurs, les garnisons des villes, tous les chrétiens en état de porter les armes reçurent l’ordre de se rendre dans la plaine de Séphouri. On résolut d’employer aux frais de la guerre les trésors que le roi Henri II avait envoyés à Jérusalem, et qui étaient gardés dans la maison du Temple. Pour associer le monarque anglais à la gloire de celte sainte cxpétl^ tion, les armes de l’ Angleterre furent représentées

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sur les drapeaux de l’armée chrétienne. Le bois de , la vraie croix, qui avait si souvent animé les clirctiens dans les combats, fut montré au peuple comme un dernier moyen de salut, et porté en triomphe dans le lieu ôu se rassemblaient les défenseurs du foj^aume de Jérusalem.

Une armée composée de cinquante mille combaltàns était réunie dans la plaine de S(^bouri, lorsqu on apprit que Saladin venait d’emporter d assaut la ville de Tibériade , et menaçait la citadelle où s’étaient enfermés la femme et les enfans du comte de Tripoli. Les clireliens, échappés au fer des, Sarrasins , so réfugièrent, pleins d’effroi, dans le camp de Sepbouri, et conjurèrent le roi de Jérusalem et les chefs de l’armée de mettre un tèrmeaux ravages des infidèles. Les barons se ra.sseniblerent dans la tente de Gui de Lusignan, et tous s’écrièrent qu’il fallait marcher à l’ennemi. Alors Raymond se lève et demande àparler(i). «Je >* vais ouvrir, dit-il à l’a:«emblée, un avis qui va » vous surprendre; mais je l’exprime avec d’aun tant plus de confiance, qu’il est contraire à mes )> interets. Mon pays désolé, mes villes en cendres,

» mes sujets prêts à subir la mort ou l’esclavage ,

» ma femme e.xpo.sée aux outrages des Musul- » raans, implorent aujourd’hui vos secours et les

(i)On peut consulter ici Bernard le Trést^ier et Raoul de Coggeshale, qui ne sont pas d’accord avec, les autres chroniqueurs , et qui paraissent mieux instruits. ( Bibliolh, des Croisades, tom. i , pag. 496 et 555. ) «

3ii HISTOIRE DES CROISADES.

j8'7 » miens; mais Je dois m’occuper du salut de toutes » les villes chre'tiennes qui sont restées sans gar- » nison. Celle armée assemblée dans la plaine de » Sépliouri, est le seul espoir qui reste aux chré- » liens d’Orient. Vous voyez ici tous les soldats » de Jésus-Christ, tous les défenseurs de Jérusa- » lem : s’ils périssent, les Musulmans n’ont plus' H d’ennemis à redouter. Gardez-vous donc dé

» conduire cette multitude d’hommes et de che-

M vaux dans un pays sec et aride, où l’ardeitr de la » saison , la soif et la faim, les livreront sans dé- » fense à l’ennemi.

» Le nombre même des soldats chrétiens m’cf- » fraie plus qu’il ne me rassure. Ils n’ofTrent » qu’une troupe confuse d’hommes assemblés à la » hâte, et qui ne supporteront point la fatigue. » Les archers musulmans sont plus habiles que » nos soldats à lancer des javelots, et peuvent nous » harceler dans notre marche sans que nous puis- » sions nous défendre; la cavalerie de Saladin est )i plus nombreuse,mieux exercée que celle des chré- » tiens , et peut nous attaquer avec avantage dans » les plaines que nous allons traverser. Abandon- » nez donc, croyez-moi, Tibériade aux Musul- » mans , et sauvons une armée qui ■pourra réparer » nos pertes.

» Je jure aujourd’hui devant Dieu et devant les » hommes que j’abandonnerais volontiers le comté » de Tripoli, toutes les terres que je possède pour » sauver la ville de Jésus-Christ. Notre seul in- V térét est de détruire la puissance de Saladin et

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» de conserver des défenseurs au- royaume de Jé- » rusalem. Si nous allons au-devant dé rennenli, » et que nous soyons vaincus, Dieu lui-même ne » pourra sauver les cluéliens, et permettra que » nous soyons tous livrés aux infidèles. Si l’eu- » nemi, au contraire, vient s’offrir à nos coups, » toutes nos pertes sont réparées, et les maux qui » tomberont sur moi deviendront pour moi-même » une source de biens, puisque je les aurai souf- » ferts pour la cause de Jésus-Christ et le salut de » son peuple (i). » •

Plus il y avait de générosité dans cette opinion, moins elle paraissait sincère. Le grand-maître des Templiers, aveuglé par sa haine Contre Raymond, l’interrompit plusieurs fois; il rappelait l’alliance du comte de Tripoli avec Saladin , et disait hautement qu’on apercevait encore le poil du loup sous la peau du mouton. Lorsque Raymond invoquait le nom de Jésus-Christ, le grand -maître répétait avec amertume que le nom de Mahomet eût été mieux placé dans la bouche d’un tiaître. Le comte de Tripoli ne répondit point aux paroles injurieuses du gi’and-inaître, et termina son discours par ces mots prononcés avec l’accent de la c<mviction : Je nie soumets au supplice de la môrtj SI les choses n’ arrivent pas comme je l'ai dit.

Le conseil des barons et des chevaliers adopta

(i) Nous suivons ici le récirde Bernard le Trésorier; celui de railleur arabe Ibn-Alalin y est conforme. ( Voyez au tom. U de la Bibliothèque des Croisades, 36. )

34 mSTOlRE DES CROISADES,

l’avis de Raymond j mais lorsque Gui de lui-vignaa lui resté seul dans sa Icule, le grànd- maître du Temple vint auprès de lui, et jeta dans son esprit les plus noirs soupçons sur la conduite et les desseins cachés du comte de Tripoli. Le faible Lusignan, qui avait déjà donné plusieurs ordres opposés, donna celui de marcher au-devant de 1 ennemi. Pour la première fois , le roi de Jérusalem se fil obéir , et ce fut pour la ruine dos chrétiens.

L’esprit d’incertitude qu’avait montré Lusignan se communiquait aux autres chefs, et celte incertitude jetait le trouble et la confusion dans l armée. Les soldats, découragés, quittèrent avec peine le camp de Séphourij ils voyaient partout dc3 présages d’une défaite prochaine (i). L’armée chrétienne s’avançait vers Tibériade , et marchait en silence à travers une plaine que les voyageurs modernes appellent la plaine de Batouf , lorsqu clic aperçut les drapeaux de Saladin.

L’armée musulmane , campée sur les hautein s de Loubi, avait derrière elle le lac de Tibériade ; elle couvTait le sommet des collines et dominait tous les défilés par lesquels devaient s’avancer les chrétiens. Alors les barons et les chevaliers se ressouvinrent de l’avis du comte de Tripoli , mais il n’e'tait plus temps de le suivre, et la bravoure des soldats chrétiens pouvait seule réparer les torts

(i) Bernard le Trésorier rapporte , à ce sujet, la prédiction d’une vieille sorcière, qui fut tuée par les chrétiens. ( Voyez la Bibliothèque des Croisades , tom. i, pag. 555.)

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