‹ Histoire des croisades (volume 4)Chapitre 13 sur 34 · I.IVRK VII. 3'i'ï · texte numérisé non relu

I.IVRK VII. 3'i'ï

qu’avaient eus les chefs de l’armée ; ou prit la l ésolulion liaitlic et désespérée de s’ouvrir un chemin à travers l’Srmée ennemie pour atteindre les rives du Jourdain. Le 2 juillet, les chrétiens se rangèrent en bataille et se mirent en marche; leurs bataillons s’avancèrent au milieu d’une grêle de pierres et de flèches lancées de toutes parts par les Sarrasins. Bientôt la cavalerie musulmane descendit des collines et vint leur disputer le passage (i): les chrétiens conservèrent leurs rangs, et supportèrent sans être ébranlés l’impétueuse attaque de l’ennemi. Les ^hortations des chefs et des prêti-es, le sentiment de leurs propres périls, et surtout la présence de la vrate croix, soutenaient leur ardeur intrépide. Saladin , dans une de ses lettres , dit que

(r) Parmi les historiens qni ont parlé de la bataille de Tibériade , on peut consulter Bernard le Trésorier , Raoul de Coggesliale , le continuateur de Guillaume de Tyr; néanmoins les chroniques chrétiennes sont ici fort incomplètes, et pour connaître cette bataille de Tibériade*' est necessaire de lire avec attention les auteurs arabes. Les récits les plus impo^^tans .sont ceux d’Emad-eddin , secrétaire particulier de Saladin,’ qui assista à la bataille, et d’Ibn-Alatir , qui en connut les acteurs principaux. M. Heinaud a traduit ces diverses relations dans le tom. 11 de la Bibliothèque des Croisades , §. 3q.

Les autcui-SÉrabes appellent ce combat la bataille d'ffetin. M. Lepaute nous a fourni quelques documens sur la position des lieux; c’est par lui que nous savons que la plaine dans laquelle s’avancèrent d’abord les chrétiens, porte aujourd’hui le nom de Balouf.

187 I0.S Francs roinlwllaicnl anlDiir do la croix de Jésus avec une hravoiirc cxlraordinairc , qu’ils la regardaient comme le plus ferme^de leurs liens, comme leur bouclier invincible (i). Cependant ils , avaient plus de- courage que de f<jrcc ; et manquant d’eau et de vivres , accablés par la chaleur du jour, les plus robustes tombaient d’épuisement cl de lassitude. Quoiqu’ils eussent fait des prodiges de valeur , ils commençaient à.perdre l’espérance de repousser, les Sarrasibs , lorsejue la nuit vint séparer les deux armées. Les Francs et les Sarrasins rCslèrent dans la plaine où i)| avaient combattu tonte la journée , et se préparèrent à recommencer la bataille le lendemai^l.

Les Sarrasins étaient pleins de confiance dans la victoire; Saladiii parcourut les rangs de son armée; sa présence et scs discours enflammèrent tous les courages. « C’est aujourjd’hui , leur disait-il, une » fête pour les.vr^ croyans^^ car c’est le ven- » dredi que les Musulmans font la prière , et que » Malioill^t exauce les vœux qui lui sont adresn ses ; prions-le de nous donner demain la vic- « toire sur ses ennemis. » Les Musulmans répondirent au sulla’îi par de bruyantes acclamations. Saladin plaça ensuite des archers sur les hauteurs, fil distribuer quatre cents charges de flè-

(i) Saladin ajoiile dans sa lètlre, que les Francs voltigeaient autour de la croix comme les papillons autour de la lumière. ' .1 *

elles , el liiiposa scs troupes pour que l’arme'e 1 187 clirélieime (ut enveloppée dès le coiuiuencemenl du cojiibal. Les soldats clirèliens prolilèrent des ténèbres de la nuit pour se rallier et jiréparer leurs armes. Tantôt ils s’cxliortaienl les uns et les autres a braver la mort, tantôt ils levaient Ips yeux an ■ '

ciel et le conjuraient de déployer toute sa puissance pour les sauver. Ils menaçaient encore les Sarrasins, qui élaieul assez près deux pour les entendre , mais de sinistres prcssenlimens semblaient leur ôter tout espoir de salut. Pour cacher leurs alarmes, ils lirent, pendant toute la '

nuit , retentir leur camp du bruit des tambours et des trompettes. ' . ’

Lulin le jour parut et fut le sit^nal de la ruine entière de i’armé*e chréliqpne. Dès «juc les Francs aperçurcyt toutes les forces de Salailiu, et qu’ils se virent environnés de toutes parts, ils furent saisis de surprise et de crainte. J. es deux armées restèrent long-temps en présence J Saladin attendait .. i{ue le soleil eût embrasé l’bori'/.on pour commeu- '

cer l’allaipie. Dès le matin il s’éleva un grand vent . / qui souillait contre les chrétiens et les couvrait de nuages de poussière. Qi^aiid Sidadin donna le signal , les Sarrasins fondirent de tous côtés sur leurs ') ' onnemis en jetant tous ensemble des cris épouvantables. Ce fut alors, pour nous servir des ex- •

pressions employ ées par les auteurs orientaux, que - /es Jds du Paradis et les eiijans du Feu vide- - .,

l'cnl leur teruible querelle; les /lèches relenlirenl • ^ dans l’air comme le vol bruyant des f Hisse rea ux ; , v

I L'eau des glaives ( le sang des giiewiers ) jaillit du sein de la mêlée et couvrit la terre comme l’eau de la pluie (i). Les chrétiens se défendirent d’abord vaillamment ; mais Saladin ayant fait mettre le feu à des herbes sèches qui couvraient la plaine , la ûamme environna leur armée et pénétra sous les .pieds des hommes et des chevaux. ■ ' ’

Quoique la confusion et le désordre se missent dans leiire rangs , ils se montraient encore redoutables. On voyait briller les glaives à travers les flammes; les plus braves s’élancaient du sein des tourbillons de fumée, et se précipitaient la lance à la main contre les bataillons musulmans ; les / efforts inouïs de la valeur et du désespoir ne rencontraient partout qu’ijne résistance invincible. Saris cesse les guerriers chrétiens revenaient à la charge, et sans cesse ils étaient repoussés. En proie à kl faim , à la soif dévorante , ils ne voyaient autour d’eux que des rochers brûlans et les épées étincelantes de leurs ennemis. La montagne d’Hér

(i) L’auteur arabe Ibn-Alalir pai-le avec beaucoup de details de cette bataille; sou récit est tort instructif. Quant à Emad-cddin , secre'taire de Saludin , il montre , dans la description qu’il fait de cette journée , tout l’enlliousiasme d’un Musulman. On trouve dans son récit plus de mots que de choses , plus de figures orientales que de circonslances historiques. On peut cependant le consulter avec fruit, en le comparant à ceux des I.atins. (Voy. au »om. ii de la Bibtiçth. des Croisades, §.37.)

lin s’élevait à leur gaucl)e, ils y cherclièreut un 1187 asile, et, poursuivis par les Sarrasins, ils les re- '* ■

poussèrent trois fois jusque dans la plaine. Le courage que montrèrent les chevaliers du Temple et de Saint- Jean, aurait sauvé rarmée chrétienue si , ‘

elle avait pu l’ètrcj mais le ciel, potxr exprimer ici les opinions contemporaines, avait détourné ' i. de ses serviteurs les trésors de .sa miséricorde. La vraie croix, autoiir de laquelle les guerriers chré- ’ tiens n’avaient cessé de se rallier, tomba entre les , mains des infidèles, souillée du sang des évêques qui la portaient dans la mêlée : eu voyant le signe de leur salut au pouvoir de leiu's ennemis, ceux qui combattaient encore, restèrent tout-à-coup immobiles de douleur et d’effroi. Les uns jetaient leurs armes et attendaient la mort , les autres se précipitaient sur les glaives des Musulmans. Cent cinquante chevaliers restés autour de l’étendard royal ne purent défendre le roi de Jérusalem ;

Gui de Lusignan fut fait prisonnier avec sou frère <

Geoffroy , le grand-maître des T empliers , Renaud de Chûlillon, et tout ce que la Palestine avait de plus illustres guerriers. Raymond, qui coninian--' dait l’avant-garde de l’armée chrétienne , après avoir combattu vaillamment, s’ouvrit un passage à travci>i l’armée des Sarrasins et s’enfuit à Tripoli (t) , où, peu de temps après, il mourut de '* '

(0 plusieurs hislorieiis chrétiens accusent Raymond d’avoir servi la cause do S^ladin. Aucün historien musiiliiian

1187 désespoir, accusé par les INIusulinans d’avoir violé les Irailés , et par les cliréliens d’avoir trahi sa re-,. ligion et sa patrie. Le lils du prince d’ Antioche, Renaud de Sidon, le jeune comte de Tibériade,.

• ' avec un petit nombre de soldats, suivirent Ray-,

ne partage cette opinion ; plusieurs d’entr’eux parlent de Raymond comme du plus cruel ennemi des Sarrasins. Ibn- Alatir, dont on peut lire le récit au tpm. 11 de la Dibliolh. des Croisades, §. 36, dit formqllinnent que le comte de Tripoli s’oi>poSa à ce que les Francs marchassent vers Tibériade. Ce. meme historien , en parlant de la bataille de Tibériade, rapporte que le comte s’apcrcev'ant que les Francs étaient inféricnrs hux Musulmans , se précipita avec sa troupe Sur ceux qui lui étaient'opposcis, et que Taki-cddin, craignant son désespoir , fit ou^'rir scs rahgs et lui livra passage. Le comte s’étant échappé, les ennemis reprirent aussitôt leurs rangs.

M. Marin, dans son histoire de Saladin, a discuté cè point d’histoire , et les preuves qu’il donne ne laissent aucun doute sur la sincérité,^cs intentions de Raymond. Aboul-. l'éda, dans la courte description qu’il donne de la journée d’Ilétin, loue la valeur de Raymond , et dit qu’il mourut de la douleur que lui avait causée la défaite des chrétiens. Dans une lettre écrite par Saladin an calife de Bagdiid , on trouve ces mots remarquables : Aucun personnage connu d’entre les chrétiens ne put éclmpper , si ce n’est le comte •(de Tripoli), que Dieu le niaudùse ! Dieu le fit^ mourir ensuite , et l’envoya du royaume de la mort aux Enfen. Cette lettre de Saladin, qui jxirlc aussi de la prise de Jé-, rusalem, nous a été conservée par Ebn-Kliilcau, dans sa Biographie des hommes illustres de l’islamisme. On eu trouvera un extrait dans le second volume de la Biblioth., des Croisades. * ' . .

nioml dans sa fuite cl furent les s^ils qui édiap- i pèrent au désastre de celle journée , si luneslc au royaume de Jérusalem.

liCs historiens orientaux , en racontant la victoire des Sarrasins , ont célébré la bravoure et la constance que montrèrent dans cette journée les chevaliers francs , couverts de leurs cuirasses faites d’anneaux de fer. Ces braves "ucrriers pr<*sentèrent d’abord une muraille impénétrable aux coiqis des Sarrasins j mais lorsque leurs chevaux tombèrent, épuisés par la fatigue ou blessés par les lances et les javelots, ils succombèrent euxmêmes*, accablés et vaincus par le poids de leurs propres armes. Un auteur arabe, secrétaire et compagnon de Saladin, qui se trouvait pressent à ce terrible combat , décrit le spectacle des collines et des vallées couvertes des traces du carnage. Il avait vu les drapeaux des chrétiens déchii'és en lambeaux , souillés de poussière et de sang , des têtes séparées de leur tronc, des bras, des jandies, des cadavres jetés pêle-mêle comme des pierres. Le même histo^ie^^ parle avec une joie barbare des parfums suaves (i) qui s’exhalaient pour lui de ce vaste champ de mort. Un autre* auteur musulman qui traversa, un an après la bataille, la campagne de Tibériade et d’Hélin, y trouva en-'*

(O ’ Ces expressions d’un auteur arabe raj)pcllent le mot de Vilelliiis, qui disait que le cadavre d’un ennemi sentait toujours bon.

33a HISTOmE DES CROISADES,

core les misérables débris d’une armée vaincue , qu’on voyait entassés çà et là, et qui s’offraient de loin aux regards du voyageur. A chaque pas qu’on faisait dans la plaine, on foulait quelques ossemens des soldats chrétiens ; on en rencontrait jusque dans les vallées et sur les montagnes voisines, où ils avaient été portés par les torrens et les animaux sauvayes.

Après ce carnage horrible, on aurait dû croire qu’aucun soldat de la croix n’était tombé vivant entre les mains du vainqueur^ mais lorsqu’à la fin de cette sanglante journée on vit la foule des prisonniers, on aurait pu croire aussi que personne n’avait péri dans la mêlée. Les cordes des tentes ne pouvaient suffire à lier les guerriers échappés au glaive et condamnés à l’esclavage. On voyait jusqu’à quarante cavaliers attachés ensemble par un seul lien, deux cents gardés par un seid homme. Enfin la multitude des captifs était si grande , qu’au rapport d’une chronique arabe , les Musidmans victorieux ne trouvaient plus à les vendre , et qu’un chevalier chrétien fqt donné pour une chaussure.

Saladin fit dresser au milieu de son camp une tente où il reçut Gui de Lusignan et- les principaux »chefs de l’armée chrétienne que la victoire venait de mettre entre ses mains. Il traita le roi des Francs avec bonté , et lui fit servir une boisson rafraîchie dans de la neige. Comme le roi , après avoir bu , pré.sentait la coupe à Renaud de Chàlillon qui se trouvait près de lui , le sultan l’arrêta

LtVRE VII. 333 ‘

cl lui dit : M Ce traître ne doit point boire en ma ,,3- }

» pre'sence, car je ne veux pas lui faire grâce. » S’adressant ensuite à Renaud, il lui fit les reproches les plus sanglans sur la violation des tj-aitcs , et le menaça de la mort s’il n’embrassait la religion du Prophète qu’il avait outragé. Renaud de Châ- «illon répondit avec une noble fermeté, et brava les menaces de Saladin qui le frappa de son sabre.

Des soldats musulmans, au signal de leur maître , se jetèrent sur le prisonnier désarmé, et la tête d’un martyr de la croix alla tomber aux pied» du roi de Jérusalem.

Le lendemain le sultan fit amener devant lui les chevah'ers du -Temple et de St.- Jean qui se trouvaient au nombre ides prisonniers, et dit, en les voyant passer devant lui : « Je veux délivrer la » terre de ces deux races immondes. » Le grandmaître des Templiers trouva grâce devant lui,. sans" doute parce que ses ‘conseils imprudens avaient

livré l’armée chrétienne auX; coups des Sarrasins.

Un grand nombre d’émirs, de docteurs de la loi, entouraient le trône de Saladin ,• le fultan permit â chacun d’eux de tuer im chevalier chrétien. Quelques-uns refusèrent de répandre le sang , et dé- ' tournèrent leurs regards d’un spectacle” odieux ; mais les autres s’armèrent du glaive et massacrèrent, sans pitié, des chevaliers couverts de chaînes, tandis que Saladin, assis sur son trône, appîau- , dissait à cette horrible exécution. Les chevaliers reçurent avec joie la palme du martyre; la pluparf des prisonniers désiraient la mort; plusieurs d’en-

,jg^ Ir’eux , quoiqu’ils n’appartinssent point aux ordres militaires , criaient à liante voix qu'*ils étaient Hospitaliers ouTemplicrs ; et, comme s’ils eussent craint de manquer de bourreaux, on les voyait se presser à l’envi l’un de l’autre , pour tomber les premiers sous le glaive des infidèles (i).

Les Musulmans remcrcièrentleurProphètesur le champ de bataille, de la victoire qu’il venait d’accorder à leurs armes ; Saladin s’occupa ensuite de la mettre à profit. Maître de^ia citadelle de Tibériade, il renvoya la femme de Raymond à Tripoli,' et bientôt la ville de Ptolémaïs le vit devant ses remparts. Cette ville, pleine de marchands, et qui, dans la suite, soutint l’attaque des "plus formidables armées de l’Occident peiidaut deux années , ne résista que deux jours à Saladin. La terreur qui précédait son armée ouvrit au sultan victorieux les portes de *Naplouse, de Jéricho, de Ramla et d’un grand nombre d’autres villes qui restaient presque sans babitans. Les villes de Césaréc, d’Arsuf, de Jaffa, de Bérouth, eurent le sort de Pto- • lémaïs, et virent flotter sur leurs miu ailles les éten-

^i) Gauthier Vinisauf r.ipporlc en cos termes les circonstances de ce dévouement des chevaliers chrétiens : O zclus fidei ! ô Jervor animi! cerlatim ad camifices confluant ^ et sub ipso novœ professionis niendacio lœtam ferientium gla. dits cervicent dépendant. Cet historien remarque que, pen- ^ dant les trois nuits qui suivirent le massacre, la puissance ^iraculcusc de Dieu se manifesta par un rayon de feu céleste qui hrilla sur les corps non ensevelis de ces martyrs. ( Itine'raire du roi Richard, lib. i, cap. 5. )

dards jaunes de Saladin. Sur les rivages do ^ mer, , les seules villes de Tyr, de Tripoli, d’Ascalon, restaient encore aux chrétiens.

Saladin attaqua sans succès la ville de Tyr, et résolut d’attendre un moment plus favorable pour en recommencer le siège. Ascalon lui présentait une conquête plus importante, en assurant ses communications avec l’Égypte. Celte ville fut assiégée par les Musulmans ; mais elle opposa d’abord à Saladin une résistance qu’il ne prévoyait point. Quand la brèche fut ouverte, le sultan fit proposer la paix; les habitans, à qui le désespoir tenait lieu de courage , renvoyèrent les députés sans les entendre. Le roi de Jérusalem , que Saladin conduisait avec lui en triomphe, engagea lui-même les défenseurs d’Ascalon à ne pas compromettre le sort de leurç familles ‘et celui des chrétiens par une défense inutile. Alors les principaux d’entr’eux vinrent dans la teinte du sultan^ : « Ce n’est point )» pour nous, lui dirent-ils , que nous venons vous » implorer, mais pour nos femmes et nos enfans.*

» Que nous importe une vie périssable? Nous dé- » sirons un bien plus splide, et c’est la mort qui » doit nous le procurer. Dieu seul, maître des » événemens , vous a donné la victoire sur les mal- » heureux chrétiens; mais vous n’entrerez point » dans Ascalon si vous ne prenez pitié de nos fa- » milles , et si vous ne promettez de rendre la li- » berté au roi de Jérusalem. »

, Saladin , touché de l’héroïsme des habitans' d’Ascalon , acc(*pL'i les conditions proposées. Un

S-j pareil dévouement méritait de racheter un prince plus liabilc et plus digne de l’amour de ses sujets que Gui de Lusignan. Au reste , Saladin ne consentit a briser les fers du monarque captif qu’apres le délai d’une année (t).

Le moment était venu où Jérusalem devait ,re*tomber de nouveau au pouvoir des infidèles ; tous les Musulmans imploraient Mahomet pour ce dernier triomphe des armes de Saladin. Après avoir pris Gaza et plusieurs forteresses du voisinage , le sultan fit rassembler son armée et marcha vers la ville sainte. Une reine en pleurs , les enfans des guerriers morts à la bataille de Tibériade, quelques soldats fugitifs , quelques pèlerins venus de l’Occidont, étaient les seuls gardiens du St.-Sépulcrc. Un grand nombre, de famille^ chrétiennes qui avaient .quitté les provinces dévastées delà Palestine, remplissaient la capitale, et, bien loin d’ap- ^ porter des secours, ne faisaient qu’augmenter le trouble et la consternation qui régnaient dans la ville. , .

Lorsque Saladin s’approcha de la ville sainte , il fit. venir auprès de lui les principaux des habitans , et leur dit : « Je sais, comme vous, qqe Jé- » rusalem est la maison de Dieu ; je ne veux point

(i) C’est à quai Gautliier Vinisaùf ;fait allusion quand il dit que Saladin promit de rendre sur-le-champ la liberté au roi Gui j mais que le {yran 'parjure et perfide l’envoya à Damas, où il le retint prisonnier jusqu’au mois de mai sut-, vant. {Itinc'rairc de Richard ^ lib. i, cap. vm. )

» en profaner la sainteté par refi’usion du sang; 1187 » abandonnez ses murailles , et je vous livrerai une » partie de mes trésors ; je vous donnerai autant » de terres que vous pourrez en cultiver. — Nous » ne pouvons, lui répondirent-ils, vous céder une )) ville où notre Dieu est mort ; nous pouvons en- » core moins vous la vendre. » Saladin, irrité de leur refus, jura sur l’iVlcoran de renverser les tours et les remparts de Jérusalem, et de venger la mort des Musulmans égorgés par les compagnons et les soldats de Godefroy de Bouillon.

Au moment où Saladin parlait aux députés de Jérusalem , une éclipse de soleil laissa tout-à-coup le ciel dans les ténèbres , et parut comme un présage sinistre pour les chrétiens. Cependant les habitans, encouragés par le clergé, se préparaient à défendre la ville; ils avalent choisi pour leur chef Baléan d’Ibeliu , qui s’était trouvé à la bataille de Tibériade. Ce vieux guerrier , dont l’expérience et les vertus inspiraient la confiance et le respect, s’occupa de faire réparer les fortifications de la place, et de former à la discipline les nouveaux défenseurs de Jérusalem. Comme il manquait d’officiers, il créa cinquante chevaliers parmi les bourgeois de la ville; tous les chrétiens en état de combattre prirent les ax’mes et jurèrent de verser leur sang pour la cause de Jésus-Christ. On n’avait point d’argent pour payer les frais de la guerre , mais tous les moyens d’en trouver parurent légitimes au milieu du danger qui menaçait la cité do Dieu. On dépouilla les églises, et le peuple, clfrayé

Dig‘" — ' l'y Cuüjjlc

iQ’j de l’approcke deSaladin, vit, sans scandale, convertir en monnaie (i) le métal précieux qui couvrait la chapelle du Saint-Sépulcre.

Bientôt on vit flotter les étendards de Saladin sur les hauteurs d’Émaüs; l’armée musulmane vint asseoir son camp aux lieux mêmes où Godefroy , Tancrède et les deux Robert avaient déployé leurs tentes lorsqu’ils assiégèrent la ville sainte. Les assiégés opposèrent d’abord une vive résistance , et firent de fréquentes sorties, dans lesquelles on les voyait tenir d’une main la lance ou l’épée , et de l’autre une pelle , avec laquelle ils jetaient de la poussière aux Sarrasins. Un grand nombre de chrétiens reçurent alors la palme du martyre , et montèrent, disent les historiens, dans la Jérusalem céleste. Plusieurs Musulmans, tombes sousde glaive de leurs ennemis , allèrent habiter les rivages du fleuve qui arrose le Paradis.

Saladin , après avoir campé quelques jours à

(i) On peut consulter, pour le siège de Jérusalem, le récit des auteurs arabes, tom. n, §. 3g de la Bibliothèque des Croisades. Ceux qui donnent à ce sujet les details les plus intéressans, sont Ibn-Alatir et Emad-eddin, secrétaire de Saladin , qui fut témoin de là prise de la ville sainte. Son récit est empreint de tout l’enthousiasme d’un dévot Musulman.

Parmi les chroniques latines qui ont parlé du siège de Jérusalem , on peut consulter Bernard le Trésorier et Raoul de Coggeshale, témoin oculaire. Ce dernier y fut blessé d une flèche au visage. (Voyez Bibliothèque des Croisades j toin. I, pag. 353. )

i’occiJcnt de la ville, dirigea ses attaques vers le 1187 nord , el fit miner les remparts qui s’étendent depuis la porte de Josaphat jusqu’à celle de Saint- Etienne. Les plus braves des clirétiens sortirent de la ville , et s’efforcèrent de détruire les machines et les travaux des assiégeans ; ils s’encourageaient les uns les autres, en répétant ces mots de l’Écriture : C/n seul de nous fera fuir dix infidèles, et dix en mettront en fuite dix mille. Ils firent des prodiges de valeur, mais ils ne purent interrompre les progi-ès du siège; repoussés par les Sarrasins, ils rentrèrent dans la ville, où leur retour porta le découragement et l’effroi. Les tours et les remparts étaient prêts à s’écrouler au premier signal d’un assaut général. Alors le désespoir s’empara des liabitans , qui ne trouvèrent plus pour leur défense que des larmes et des prières. Les soldats couraient aux églises au lieu de voler aux armes ; la promesse ^ de cent pièces d’or ne pouvait les retenir pendant une nuit sur les remparts menacés. Le clergé faisait des processions dans les rues pour invoquer la protection du ciel(i). Les uns se frappaient la poitrine avec des pierres ; les autres se déchiraient le corps avec des cilices, en criant miséricorde ! On n’entendait que des géinissemcns dans Jérusalem;

(1) Gauthier Vinisauf dit que les prêtres et tes clercs coururent aux armes et combattirent pour la maison du Seigneur; se ressouvenant, ajoute-t-il , tjue toutes les lois et tous les droits permettent de repousser la force par la force. {Itinéraire de Ricluird, liv. i, cap. 9.)

34o HISTOIRE DES CROISADES.

1 mais notre sir Jésus-^Christ , dit une vieille chro-* nique , ne les voloit ouir, car la luxure ht l’impu-^ reté qui en la Ciste étaient , ne laissaient monter oraison ni prière devant Dieu. Le désespoir des liabitans leur inspirait à-la-fois mille projets contraires. Tantôt ils prenaient la résolution de sortir de la ville et de clierclier une mort {'lorieuse dans les rangs des inlidèles , tantôt ils mettaient leur dernière espérance dans la clémence de Saladin. f

Au milieu du trouble et de l'agitation générale, les chrétiens grecs et syriens, et les chrétiens melcbiles , supportaient avec peine l’autorité des latins, et les accusaient des malheurs de la guerre. On découvrit un complot qu’ils avaient formé pour livrer Jérusalem aux Musulmans (i); cette découverte redoubla les alarmes, et détermina les principaux de la ville à demander une capitulation à Saladin. Accompagnés de Baléan d’Ibelin, ils vinrent proposer au sultan de lui rendre la place aux conditions qu’il avait lui-même imposées avant le siège. Mais Saladin se rappela qu’il avait fait le serment de prendre la ville d’assaut et de .passer au fil de l’épée tous les liabitans. 11 renvoya les dé-

(i) Ce fait est raconté par l’auteur arabe de Y Histoire des Patriarches d’Alexandrie. Cet auteur était lui-même chrétien, mais du rite jacobite; rien n’est plus curieux que le ton d’indifférence avec lequel il raconte cette barbare perfidie. (Voyez tom. ii, §. 3g , de la Biblioth. des Croisades. )

pillés sans lenr donner aucune espérance ; Baléan d’Ihclin reviiil plusieurs R)is, renouvela ses supplicalions et scs prières, cl trouva toujours Saladin inexorable. Un jour que les députés chrétiens le conjuraient vivement d’accepter leur capitulation , se luurnanl vers la place et leur montrant ses élendards qui llollaient sur les murailles : « Comment » voulez-vous, leur dit-il, que j’accorde des con- » ditions pour une ville prise?»

(iependanl les Sarrasins furent repoussés. Alors Baléan, ranimé parles succès que venaient il’oblenir les ebréliens , répondit au sultan : « Vous » voyez (|uc Jét'usalcni ne manque pas de défen- » seursj si nous ne pouvons obtenir do vous au- » cime miséricorde , nous prendrons une résolu- » lion terrible, et les excès de notre désespoir vous » lompliroulil’cpouvante. Ces temples et ces palais » que vous voulez couqiiéric, seront renversés de » fond en comble ; toutes nos richesses, qui excitent » l’ambition et l’avhlilé des Sarrasins, deviendront » la proie (.les llammes. Nous détruirons la mos- » (piée (l’Omar; et la jiierre myslérieuse de Jacob , » objet de votre culte , sera brisée et niise en pous- » sière. Jérii.salejn j enferme cinq mille prisonniers » musulmans ; ils périront tous par le f^laive. Nous » éf^orgerons de nos propres luains nos lémmes , » nos enfans, et nous leur épargnerons ainsi la » liorile de devenir vos esclaves. Quand la ville » sainte ne sera plus (pi’un amas de ruines , un vaste » tombeau, nous en sortirons , suivis des mânes » irrités do nos amis , de nos jiroches ; nous en

» sortirons le fer et la flamme à la main. Aucun H de nous n’ira en Paradis sans avoir onvojé en » Enfer duc Musulmans. INous obtiendrons ainsi » un trépas glorieux , et nous mourrons en appe- » Lmt sur vous la malédiction du Dieu de Jéru- ») Salem (i). » ‘

Ce, discours eflraja Saladin , qui invita les députés à revenir le' jour suivant. Il consulta les docteurs de la loi, qui décidèrent qu’il pouvait accepter la capitulation proposée par les assiégés , sans violer son serment. Les conditions fiu*ent signées le lendemain dans la tente du sultan; ainsi Jérusalem retomba au pouvoir des infidèles, après avoir été quatre-vingt-huit ans sous la domination des chrétiens. Les historiens latins ont remarqué quo les croisés étaient entrés dans la ville sainte un vendredi, à l’heure même où Jé.sus-Ghrist avait subi la mort pour expier les crimes du genre humain. Les Sarrasins reprirent la ville (2) , l’anni-

(1) Ce même discours se retrouve presque mot pour mot , dans l’auteur arabe Ibn-Alalir. ( Voyez au tome ii de la

Bibliot. des Croisades , §. 3o. ) .

(2) Baronius et Pagi citent les diverses dates que les historiens ont donuees à la prise de Jérusalem par Saladin. Le savant commentateur Mansi démontre, par Eautorité de Coggcshale, témoin oculaire, que cette prise eut lieu le 3 octobre 1187, le samedi , et non le vendredi, et que le siège de cetle ville ayant commencé le ao septembre, ne dura que treize jours, et non vingt-trois, comme quelques^ historiens le prétendent. Toutefois, les historiens arabes disent que Saladin choisit le vendredi pour traiter de la ca-! pitulaliun delà place.

versaire du Jour où , selon leur croyance , ÎNIalio- 1187 met partit de Jérusalem pour monter au ciel. Cette circonstance , qui put déterminer Saladin à signer la capitulation qu’on lui proposait , ne manqua pas d’ajouter un nouvel éclat à son triomphe parmi les Musulmans , et le fit regarder comme le favori du Prophète.

Le vainqueur accorda la vie aux habilans, et leur permit de racheter leur liberté. La rançon fut fixée à dix pièces d’or pour les hommes, à cinq pour les femmes, à deux pour les enfans. Ceux qui ne pouvaient se racheter devaient rester dans l’esclavage. Tous les guerriers qui se trouvaient à Jérusalem, à la signature de la capitulation, obtinrent la permission de se retirer à Tvr ou à Tripôli (i).

Ces conditions avaient d’abord été reçues avec joie par les chrétiens ; mais lorsqu’ils virent s’approcher le jour où Us devaient sortir de Jérusalem , ils n’éprouvèrent plus que la douleur de quitter les saints lieux ; Us arrosaient de leurs larmes le tombeau de Jésus- Christ, et regrettaient de n’étre pas morts pour le défendre ; ils parcouraient en gémissant le calvaire et les églises qu’ils ne devaient plus revoir j ils s’embrassaient, les

(1) Un historien arabe rèproche celle politique à Sala- (liii ; il se préparait ainsi des obstacles, et donnait à ses ennemis des moyens de résistance. C’est par une suite de cetlo politique qu’il échoua devant la ville de Tyr , qui se trouva défendue par tous ceux qu’il y avait envoyés.

1187 larmes aux yeux dans les rues, et déploraient leurs fatales divisions. Ceux qui ne pouvaient payer leur rançon , et qui allaient devenir les esclaves des Sarrasins , se livraient à tous les excès du désespoir. Mais tel était, dans ces momens déplorables, leur attachement à la religion dont ils n’avaient pas toujours suivi les préceptes , que les outrages laits aux objets sacrés de leur culte, les affligeaient plus que leurs propres malheurs. Une croix d’or ayant été arrachée du dôme de l’éghse des Templiers, et traînée dans les rues par les Sarrasins, tous les chrétiens jetèrent des cris de douleur et d’indignation , et J érusalem , désarmée , fut sur, le point de se soulever contre ses vainqueurs.

Enfin arriva le jour fatal on les chrétiens (i) devaient s’éloigner de Jérusalem. On fenna toutes les portes de la ville , excepté celle de David. Saladin , élevé sur un trône , vit passer devant lui uu peuple désolé. Le patriarche, suivi du clergé, palut le premier , emjjiortant les vases sacrés , les ornemens de l’église du St.-Sépulcre , et des trésors , 'tlont Dieu seul , dit un auteur arabe , connaissait la valeur. La reine de Jérusalem (2), ac-

(i) Un delai de quarante jours avait e'ic' accordé aux chrétiens. Marin, dans son Histoire de Saladin , s' esllrompé en croyant que Saladiti attendit l’expiration des quarante jours et la sortie de tous les habitans de Jérusalem, pour l'aire spn entrée dans la ville sainte. M. Reinaud a éclairci ce point, d’après l’auteur arabe Ibn-Kalekan. (Voyez au tome H de la Bibliotht des Croisades , §. 4». )

(■2) Marin cl la plupart des historiens modernes ont dit

compagnée de.s principaux barons et chevaliers , i venait ensuite ; Saladin respecta sa douleur , et lui adressa des paroles pleines de bonté. La reine était suivie d’un grand nombre de femmes qui portaient leurs enfans dans leurs bras , et faisaient entendre des cris déchirans. Plusieurs d’entr’elles s’approchèrent du trône de Saladin : « Vous voyez à vos )) pieds, lui dirent-elles, les épouses, les mères,

» les filles des guerriers que vous retenez prison- » niersj nous quittons pour toujours notre patrie,

)) qu’ils ont défendue avec gloire; ils nous aidaient )) à supporter la vie ; en les perdant, nous avons » perdu notre dernière' espérance; si vous daignez » nous les rendre , ils soulageront les misères de » notre exil , et nous ne serons plus sans appui sur » la terre. » Saladin fut touché de leurs prières-, et promit d’adoucir les maux de tant de familles mallieurcuses. 11 rendit aux mères leurs enfans, auxt épouses leurs maris qui se trouvaient parmi les captifs. Plusieurs chrétiens^avaient abandonné leurs meubles et leurs effets les plus précieux, et portaient sur leurs épaules, les uns leurs parens alfaiblis par l’âge, les autres leurs amis, in-

quc la reine Sybille n’était point à Jérusalem pendant le siège ; ils ont commis une erreur. Les auteurs arabes , particulièrement Emad-eddin, disent formellement que cette princesse sortit de Jérusalem avec les autres captifs, suivie de ses trésors et de ses serviteurs. Elle demanda à Saladin la permission de rejoindre son mari, qui était reteuu à Naplouse et gardé comme prisonnier. ' '

1187 firmes et malades. Saladin fut attendri par ce spectacle, et récompensa, par ses aumônes, la •vertu et la piété de ses ennemis ,* prenant pitié de toutes les infortunes , il permit aux Hospitaliers de rester dans la ville pour soigner les pèlerins , et ceux que des maladies graves empêchaient de sortir de Jérusalem (i).

Lorsque les Sarrasins avaient conMuencé le siège, la ville sainte renfermait plus de cent mille clu-étiens (2). Le plus grand nombre d’entr’eux avaient racheté leur liberté ; Baléan d’Ibelin , dépositaire des trésors destinés aux dépenses du siège , les employa à délivrer une partie des habitans. Malek- Adel , frère du sultan , paya la rançon de deux mille captifs ; Saladin suivit son exemple , en bri-^ sant les fers d’une grande quantité de pauvres et

(i) 11 est à remarquer que la générosité de Saladin , à l’égard des chrétiens , est célébrée avec plus d’éclat par les historiens latins , et principalement par le continuateur de Guillaumede Tyr , quepar les historiens arabes; ou trouve même dans ces derniers historiens quelques passages obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les Musulmans avaient V'u avec peine lessentimens généreux du sultan; ce qui prouve que, dans les guerres religieuses, les chefs ne sont pas toujours les maîtres de montrer la tolérance qui est dans leur caractère. ( Voyez Biblioth. des Croisades , tom. I, pag. 370, tom. u, §§. 4® et 4i* )

(a) La multitude de ceux qui avaient cherché un refuge à Jérusalem était si grande, dit le continuateur de Guillaume de Tyr , qu’ils ne pouvaient estre dedans les maisons ; ains les convenait estre parmi les rues. ( Biblioth. des Croisades; t. 1, p. 370. )

trorphelins. Il ne resta dans l’esclavage que qua- i'i87 toize mille chrétiens, parmi lesquels se trouvaient quatre à cinq mille eni'ans en bas âge, qui ne sentaient point leur infortune , mais dont les fidèles déplorèrent d’autant plus le sort que ces innocentes victimes de la guerre allaient être étevées dans l’idolâtrie de Mahomet.

Plusieurs écrivains modernes ont opposé la conduite généreuse de Saladin aux scènes révoltantes qui accompagnèrent l’entrée des premiers croisés dans Jérusalem ,* mais on ne doit pas oublier que les chrétiens oü’rirent de capituler, tandis que les Musulmans soutinrent un long siège avec une constance opiniâtre , et que les compagnons de Godefroy, qui se trouvaient dans un pays inconnu, au milieu de nations ennemies, emportèrent la ville d’assaut apsès avoir essilyé mille périls et souffert tous les genres de misère. Les premiers croisés , après la conquête de la ville sainte, avaient encore tout à craindre des Musulmans de Syrie et d’Égypte, et cette crainte les rendit barbares; le sultan de Damas ne se montra pas plus humain , tant qu’il eut à redouter les armes des Francs , et la victoire même de Tibériade (i), qui ne calma pas toutes ses inquiétudes , ne lui avait point inspiré des sentimons généreux envers ses prisonniers.

(i) Tant il est vrai que la force seule peut être modérée; .mais il faut pour cela que la force croye à elle-même. Si on examinait bien tous les actes de barbarie commis par la politique, on en trouverait presque toujours la source dans la crainte. '

1 187 Au reste ccs observations , que nous livrons au jiif>cm«nt de nos lecteurs , n’ont point pour but de justifier les excès commis par les guerriers de la première croisade , encore moins d’affaiblir les éloges que l’histoire doit à Saladin, et qu’il obtint de ciux même qu’il avait vaincus.

Quand le peuple clirélien eut quitté la ville conquise , Saladin ne s’occupa plus que de célébrer son triomphe. 11 entra à Jérusalem , précédé de scs étendards victorieux ; un grand noml)rc d’imans, de docteurs de la loi, les ambassîideurs de plusieurs princes musulmans, formaient sou cortège. Toutes les églises, excepté celle du St.-Sépulcre , avaient été converties en mosquées. Le sultan fit laver avec de l’eau rose , venue de Damas , les murs et le parvis de la mosquée d’Omar J il y plaça lui-même la chaire construite par JN'ourcddin. Le premier vendredi qui suivit son entrée dans Jérusalem, le peuple et l’armée s’assemblèrent dans la principale mosquée; le chef des imahs monta dans la chaire du Prophète, et remercia Dieu des victoires de Saladin. « Gloire (1) » à Dieu, dit-il à scs nombreux auditeurs; gloire » à Dieu qui a fait triompher l’islamisme , qui a » brisé la puissance des infidèles! Louba avec moi » le Seigneur, qui nous a rendu Jérusalem , la » demeure de Dieu , le séjour des saints et des

(1) Ce dUeburs c$l lui extrait de celui qui fut proiiuucc: il nous a été conservé par l’auteur arabe Ibii-Kalekan ; on le trouvera au volume 11 de la Bibliolh. des Croisades.

Googlê

» prophètes; c’est du sein de cct le (lemourc sacrée i » que Dieu a fait voyager son serviteur pendant » les ténèbi'cs de la nuit; c’est pour faciliter à Jo- » sué la conquête de Jérusalem que Dieu arrêta » autrefois la course du soleil. C’est dans £clte » ville que doivent, h. la fin des jours , se réunir » les peuples de la terre. » Après avoir rappelé les merveilles de Jérusalem , le prédicateur de l’islamisme s’adressa aux soldats de Saladin, et les félii cita d’avoir bravé les périls, d’avoir versé leur sang pour accomplir la volonté de Mahomet. « Les sol- » dats du Prophète, ajouta-t-il , les compagnons » d’Omar et d’Aboubekrc ont marqué votre place » dans leur milice sainte et vous attendent parmi ») les élus de l’islamisme. Témoins do votre dernier » triomphe, les anges se sont réjouis à la droite de » l’ïiternel ; le cœur des envoyés *de Dieu a tres- )) sailli de joie. Louez donc avec moi le Seigneur;

» mais ne vous laissez point aller aux faiblesses de » l’orgueil, et no croyez pas, surtout, que ce soient *)) vos épées d’acier, vos chevaux rapides comme le » vent, qui ont triomphé des infidèles. Dieu est » Dieu; Dieu seul est puissant; Dieu seul vous a » donné la victoire ; il vous ordonne de ne pas » vous arrêter dans une carrière glorieuse où lui- » même vous conduit par la main. La guerre » sainte! la guerre sainte ! voilà la plus pure de » vos adorations, la plus noble de vos coutumes.

» Abattez tous les rameaux de l’impiété ; faites » triompher partout l’islamisme ; délivrez la terre » des nations contre lesquelles Dieu est irrité. »

33o HISTOIRE DES CROISADES.

1187 Le chef des imans pria ensuite pour le calife de Bagdad, et terminant la prière. en nommant Saladin : « O Dieu! s’écria-t-il, veille sur les jours de » ton ûdèle serviteur, qui est ton glaive tranchant,

» ton étoile tesplendissanle , le défenseur de ton » culte , le libérateur de ta demeure sacrée ! O » Dieu ! fais que tes anges environnent son em- » pire, et prolonge ses jours pour la gloire de )> ton nom ! »

Ainsi, le peuple, les lois, la religion, tout était changé dans la malheureuse Jérusalem. Tandis que les saints lieux retentissaient des hymnes d’un culte étranger, les elirétiens s’éloignaient tristement,' plongés dans la plus profonde misère et détestant * ■ la vie que leur avaient laissée les Sarrasins. Repoussés par leurs frères d’Orient, qui les accusaient d’avoir livré le toriibeau de leur Dieu aux infidèles , ils erraient dans la Syrie, sans secours et sans asile; plusieurs moururent de faim et de douleur; la ville de Tripoli leur ferma ses portes. Au milieu de leur foule éperdue, une femme, poussée par' le désespoir, jeta son enfant à la mer, en maudissant la barbarie de ses frères les chrétiens. Ceux qui se rendirent en Égypte furent moins m^heureux, et touchèrent le cœur des Musulmans (i); plusieurs s’embarquèrent pour l’Europe , où ils vinrent an-

(1) On peut consulter à ce sujet le récit singulier de Bern.-ii-d le Trésorier. ( Bibliolh. des Croisades , t. i, p. 578. ) I.e récit de Bernard est confirmé par l’auteur arabe de l’histoire des patriarches d’Alexandrie. {Ibid., tora. ii , §. 4*’*)

noncer, en gcinissant, que Jérusalem était tombée , au pouvoir de Saladin.

La perte de la sainte cité fut généralement attribuée aux crimes de scs liabitans. Telle était la politique de ce teraps-là, qu’elle expliquait tout par la corruption ou la sainteté des chrétiens j comme si le crime n’avait pas ses momens de bonheur, et la vertu ses jours de calamité. On ne peutdguterque la corruption des mœurs (i) n’eùt ah'aibli les ressorts du gouvernement, n’eùt énervé les courages,* mais les éternelles discordes des chrétiens ne contribuèrent pas moins que la licence et l’oubli de la morale évangélique, à préparer les désastres de Jérusalem. Lorsqu’on pense, d’ailleurs, que ce faible royaume , environné d’ennemis, put éviter sa ruine pendant quatre-vingt-huit années, la raison s’étonne moins de sa chute qu’elle ne s’étonne de sa durée. Le royaume de Jérusalem dut sa conservation et son éclat aux divisions des Turcs et des Sarrasins , aux nombreux secours arrivés d’Europe ; il tomba quand il fut livré à lui-même , et que ses ennemis se réunirent pour l’attaquer.

Cependant, comme on était persuadé alors que le salut de la foi chrétienne, que la gloire même de Dieu se trouvait liée à la conservation de Jérusalem , la dernière conquête de Saladin répandit la consternation dans tout l’Occident, La nouvelle eu

(0 Jacques de Vitry a fait des mrrun des chrétiens dans la Palestine , un tableau hideux qu’on peut li^dans la Bibliolh. des Croisades , lom. \ ^

ii8^ arriva d’abord en Italie; le pape Urbain III, qui était alors à Ferrare, en fut affligé jusqu’à la mort, et ne put survivre à une si grande calamité; tous les chrétiens, oubliant leurs propres misèrçs, n’eurent plus qu’un seul sujet d’affliction, et le nom de Jérusalem volait de bouche en bouche, mélé aux cris du désespoir (i). On déplorait dans de» chants lugubres la captivité du roi de Jérusalem et de ses chevahers, la ruine des cités chrétiennes de l’Orient. Des prêtres portaient de ville en ville des images (a), où l’on voyait le Saint-Sépulcre foulé sous les pieds des chevaux, et Jésus-Christ terrassé par Mahomet. De si grands malheurs avaient été annoncés au monde chrétien par des prodiges sinistres. Le jour que Saladin était entré dans la ville sainte, dit Rigord , les moines d’Argenteuil avaient vu la lune descendre du ciel sur la terre, et remonter ensuite vers le ciel. Dans plusieurs églises, le crucifix et les images des saints avaient versé des larmes de sang en présence de tous les ’ , ?fT'. \

(i) Les chroniques contemporaines consacrent des pages entières à déplorer les malheurs de Jérusalem; d’autres, dans leur laconisme même , expriment encore la profonde dpuleur qui s’était répandue dans l’univers chrétien. ( Voyez le dix-huitième volume du recueil des historiens de France, consacré au règne de Philippe-Auguste. )

(■i) Ce fait, qui n’est point rapporté dans nos auteurs occidentaux, est raconté avec beaucoup de détails par Bohaeddin et par Ibn-Alatir. (Voyez au tome ij de la BibliotU. dm Croisai^ J §. 45. )

Oigiti-.- . by Gc-J^lc

fidèles. Un clievalier clircticii avait vu en ÿonge , un ai"le. volant au-dessus d’une armée, tenant dans ses serres sept javelots, et proférant cos paroles d’une voix terrible (i) : Malheur h Jérusalefn !

Chacun s’accusait d’avoir, par ses fautes, excité la vengeance du ciel ; tous les fidèles cherchaient à fléchir, par la pénitence, un Dieu qu’ils croyaient irrité. « Le Seigneur, disaient-ils entr’eux, a ré- » pandu partout les flots de sa colère, et les flèches a de son courroux se sont enivrées \lu sang de scs » serviteurs. Que notre vie tout entière s’écoule » dans la douleur, puisque nous avons entendu R une vofx gémissante sur la montagne de Siou,

>» et que les enfans de Dieu ont été dispersés. » Les orateurs sacrés s’adressaient à Dieu lui-même , et faisaient retentir les églises do leurs' invocations et de leurs prière». « O Dieu puissant! s’écriaient- » ils, ta main s’est armée'’pour le triomphe de ta » justice. Remplis de larmes, nous venons implo- » rer ta bonté, afin que tu te souviennes de ton » peuple, et que tes miséricordes surpassent nos » misères j ne livre point ton héritage à l’opprobre,

» et que les anges de la paix obtiennent, pour' » Jérusalem, les fruits de la pénitence.. »

(i) Ces prodiges o-ajfpellcnt le souvenir de ceux que raconte l’historien Josèphe, dans le récit de la conc|uêle do Jérusalem, par Titus. Une voix aussi s’etait fait cnlcndro dans le temple et avait prononce ces mêmes paroles : ATalheur à Jérusalem ! ' '

3/54 nKTOIRE DES CROISADES.

11^7 En, pleurant la perte du tombeau de Je'sus- Clirîst, on se ressouvint des préceptes de l’Evan- ‘ fille J et les hommes devinrent tout-à-coup meil-

leurs. Le luxe fut banni des villes j on oubliait les injures, oii prodiguait les aumônes. Les chrétiens couchaient sur la cendre et se couvraient de cilice j : - ils expiaient leur vie déréglée par le jeûne et les mortifications (i). Le clergé donna l’exemple j les mœurs des cloîtres lurent" réformées ; les cardinaux se condamnèrent à la pauvreté dès apôtres, et promirent de se rendre dans la Terre-Sainte en demandant l’aumône. ^ ‘

1188 Ces pieuses réformes ne durèrent pas longtemps ; mais les esprits n’en furent pas moins préparés à une nouvelle croisade, et toute l’Europe se leva bientôt à la voix de Grégoire VIII , qui exhorta les fidèles à prendre la croix elles armes (2). Le -premier soin du souverain peJntife fut de rétablir la paix parmi les peuples chrétiens, et dans cette vue il se rendit à Pise, pour tefmincr les vives querelles qui s’étaient élevées entre les Pisans et les Génois. Grégoire mourut avant d’avoir achevé l’ouvrage qu’il avait commencé, et laissa la direction de la croisade à son successeur Clément III, qui, dès son avènement au trône ponli-

(i) Voyez, dans l’extrait de Benoît de Pélerboiougli , la lettre que Pierre de Blois écrit à ce sujet au roi d’Angleterre, Henri II. ( Biblioth. des Croisades, 1. 1, p. 842. ) V (1) Voyez la lettre de Grégoire Vlïl dans les pièces jiistilîcalives de ce volume.

Ccal, ordonna des prières pour la paix de l’Occi- n88 dent et la délivrance dd la terre des pèlerins.

Guillaume, archevêque de Tjr (i), avait quitté l’Orient pour venir en Europe solliciter les secours des princes chrétiens j il fut chargé, par le pape, de prêcher la guerre saiiite. Guillaume était plus ^ habile, plus éloquent qu’IIéraclius, qui l’avait pré- ^dé dans cette mission,4;t surtout plus digne, par ses vertus, d’être ririlerprcte des chrétiens et de parler au nom de Jésus- Christ. Après avoir enflammé le zèle des peuples d’Italie, il se rendit eu France, et se trouva ilans une assemblée convoquée près de Gisors , par Henri II , roi d’Anglc-

"(t) Marin, dans son Aistoire de Saladin , et plusieurs autres après lui, ont prétendu que Guillaume, venaen Europe pour prêcher la croisade, n’était point celui qui a écrit l’iiistoire du royaume de Jérusalem. Cette assertion n’est fondée que sur un passage asseî obscur du continuateur de cet historien. Voyez oe que nous en avons «Jit dans l’extrait de Guillaume de Tyr. {Bihlioth. des Croisades, t. i , pag. i33. )

Le continuateur de Baroniiis disserte sur l’époque de la mort de Guillaume, et ne trouve rien de certain à cet égard. Cependant son commentateur Mansi croit que cette mort dut arriver avant 1 193, puisqu’au commencement de cette année, Jocsius otxupait le siège de Tyr, et qu’en qualité de cliancelicr royal, il souscrivit ime charte de Henri de Troyes, comte palatin, en Paveur de l’hôpital de Sifint- Jean-de-Jémsalcm. L’auteur de Y Oriens christîanum n’a point éclairci les doutes des gens éclairés; cependant il paraît porté à croire que Guillaume mourut en i tgi.

m iiisTomE DES croisIdes.

ig.3 terre, et le roi de France, Pliilippe-Augnsle. A l’arrivée de Guillaume deTyr, Ces deux rois, qui se faisaient la guerre pour le Vexin, avaient déposé les armes J les plus braves guerriers de la France et de l’Angleterre, réunis par les périls de leurs frères d'Orieut, s’étaient rendus à l’assemblée, où l’on devait s’occuper de la délivrance des saints lieux. Guillaume y fut accueilli avec enlbousiasmc, ^ lut à haute voix, devant les prdices et les chevjT bers, une relation de la prise de Jérns.^lem par baladin. Après cette lecture, qui arracha des larmes à tous les assistans, le pieux cn^yé exhorta les lidèles à prendre la cr(iix. « La montagne de Sion, » leur dit-il, retentit encore de ces paroles d’E/.é- )) chiel : O fils des hommes, ressouveiiez-vous de » ce jour ou le roi de Bahj'lane a triomphe de Jc- >1 /7/su/e/7? /Dans un seul jour est arrivé tout ce que » les prophètes ont annoncé de malheurs à la ville » de Salomon et de David. Gcttc cité, remplie do )) tous les peuples chrétiens, est, restée seule, ou ') plutôt elle n’est plus liabilée que par un peuple » sacrilège, La souveraine des nations, la capitale » de tant de provinces a payé le tribut imp’osé )) aux esclaves. Toutes scs portes ont été brisées et » ses gardiens exposés avec les vils troupeaux )) dans les marchés des villes infidèles. Les états » chrétiens d’Orient qui faisaient fleuiir la rell- ») gion de la croix en Asie, et devaient défendre » l’Occident de l’invasion des Sarrasins , sont ré- » doits à la ville de Tyr, à celles d’Antioche et de )i Tripoli. Nous avons vil, selon l’exjjression dT-

Dii idit ‘'‘1^ by

» saïe, le Seigneur étendant sa main et ses plaies 1 188 » depuis V Euphrate jusqu au torrent de VEgjpte.

» ^jCs liabitans de quarante cites ont été chassés » de leurs demeures; dépouillés de leurs biens, ils » errent, avec leurs familles éplorées, parmi les » peuples de l’Asie, sans trouver ^une pierre oîi yT reposer leur tête. »

Après avoir retracé ainsi les malheurs des chrétiens d’Orient, Guillaume reprocha aux guerriers’ qui l’écoutaient de n’avoir point secouru leurs frères , d’avoir laissé ravir l’héritage de Jésus- Christ. Il s’étonnait qu’on pût avoir une autre pensée, qu’on put chercher une autre gloire que celle de délivrer les saints lieux; et s’adressant aux princes et aux chevaliers : « Pour arriver jusqu’à » vous, leur dit-il, j’ai traversé les champs du )) carnage; à la porte meme de cette assemblée,

» j’ai vu se déployer l’appareil de la guerre : quel ») sang allez -vous répandre? Pourquoi ‘ sont ces » glaives dont vous êtes armés? Vous vous battez » ici pour le rivage, d’un fleuve, pour les limites » d’une province, pour une renommée passhgère,

» tandis que les infidèles foulent les l ives du Siloé,

)) qu’ils cnvaliisscnt le royaume de Dieu, et que la » croix de Jésus-Christ est traînée ignominieuse-

» ment dans les rues de Bagdad. Vous versez des » flots de sang pour de vains traités, tandis qu’on » outrage l’Evangile, ce traité solennel entre Dieu » et les homihesl Avez-vous’ oublié ce qu’ont fait » tos pères? Un royaume chrétien a été. fondé par >» eux au milieu des nations niusulmanes.1 Une

i88 » foule de liéros, une foule de princes nés dans , )) .votre patrie, sont venus le défendre et le gou- » verner. Si vous avez laissé périr leur ouvrage, venez du moins délivrer leurs tombeaux qui «/sont au pouvoir des Sarrasins. Votre Europe ne » produit-elle donc plus de guerriers comme Go- )) dofroy, Tancrede et leurs compagnons? Les p^ » pbèteS et les saints ensevelis à Jérusalem, les » églises changées en mosquées, les pierres même ’ » des sépulcres , tout vous crie de venger la gloire

» du Seigneur et la mort de vos frères. Eh quoi l » le sang de Naboth, le sang d’Abel, qui s’est » élevé vers le ciel , a trouvé un vengeur, et le sang » de Jésus-Christ s’élèverait en vain contre ses » ennemis et ses bourreaux !

» L’Orient a vu de lâches chrétiens , que l’ava- )) rice et la crainte avaient rendus les alliés de Sa- )) ladin ; sans doute qu’ils ne trouveront point d’i- }) mitateurs parmi vous ,* mais rappelez-vous que » Jésus-ChrisUa dit : Celui qui nest pas pour moi » est contre moi. Si vous ne servez point la cause )) de Dieu, quelle cause oserez-vous défendre? Si » le roi du ciel et de la terre ne vous trouve point N soùs ses drapeaux , où sont les puissances dont » 'vous suivrez les étendards ? Pourquoi donc les » ennemis de Dieu ne sont-ils plus les ennemis de « tous les chrétiens ? Quelle sera la joie des Sar- . )) rasins au milieu de leurs triomphes impies, lors-

» qu’on leur dira que l’Occident n’a plus de guer- » riers fidèles à Jésus-Ghrist , et que les princes » et les rois de l’Europe ont appris avec indifté-

UVRE VII. 35y

)) rencc les désastres et la captivité de Jérusa- 1 188 » lern (i) ! »

Ces reproches, faits au nom de la religion, touchèrent vivement le cœur des princes et des chevaliers. Henri II et Philippe-Auguste , jusqu alqrs implacables ennemis , s’embrassèrent en pleurant , et se présentèrent les premiers, pour recevoir la croix; Richard, lils de Henri et duc de Guyenne ; Philippe , comte de Flandre ; Hugues , duc de Bourgogne ; Henri , comte de Champagne ; Thibaut , comte de Blois ; Rotrou , comte de Perche ; les comtes de Soissons , dé Nevers , de Bar , de Vendôme ; les deux frères Josselin et Mathieu de Montm,orenci , une foule de barons et de cheyaliers , plusieurs évêques et archevêques de France et d’Angleterre , firent le serment de déhvrcr la Terre-Sainte. Toute l’assemblée répéta ces mots : la croix ! la croix ! et ce cri de guerre retentit dans toutes les provinces (a).

Le lieu où les fid.èles s’étaient réunis fut appelé le Champ sacré. On y fit bâtir une église pour conserver le souvenir du pieux dévouement des chevaliers chrétiens. Bientôt toute la France et tous les pays voisins furent animés du vif enthousiasme que l’éloquence de Guillaume de Tyr avait ,

(i) Voyez, sur la prédication de Guillaume de Tyr, l’extrait de Benoît de Péterborough. ( Biblioth. des Croitom. I, pag. 847.)

(a) Sur cetta assemblée, consultez Rigord, l’historien de IÇhilippe- Auguste, et Guillaume de Breton, analysés Bihlioth, det Croisades, tora. i , pag. 176 eta83. -

■ 30o niSTOIRE DES CROISADES.

33 lait naître dans l’assemblée des barons et des princes : l’Eglise ordonna des prières pour le succès de la croisade. Chaque jour de la semaine on récitait à l’office divin des psaumes qui rappelaient la gloire et les malheurs de Jérusalem. A la fin de l’office, tous les assistans répétaient en chœur ces paroles : t( O Dieu tout-puissant ! qui liens dans tes » mains le sort des empires, daigne jeter un regarâ » de miséricorde sur les armées chrétiennes, afin » que les nations infidèles qui se reposent dansdeur » orgueil et leur vaine gloire , soient abattues par » la force de ton bras (i). » En priant ainsi, les guerriers chrétiens sentaient leur courage se rani-. mer, et juraient de prendre les armes contre les Sarrasins.

Comme on manquait d’argent pour la sainte entreprise, on résolut, dans le conseil des princes et des évoques, que tous ceux qui ne prendi^aient point la croix , paieraient la dixième partie de leurs revenus et de la valeur de leurs meubles. La terreur qu’avaient inspirée les armes de Saladin, fit donner à cet impôt le nom de Dîme saladine{rî). On publia des excommunications contre tous ceux qui rcTusaient d’acquitter une dette si sacrée. En vain le clergé, dont Pierre de Blois entreprit la défense , allégua la liberté, l’iudépendance de l’É-

(i) Voyez les pièces rapportées par Baronius à l’année

(a) Le décret sur la dime saladine, conservé par Rigord^, est traduit dans la Dibliotli. des Croisades f t. i , p. ^76.

' LI\'IIE VIL 3Gi

glisc , et prétendit n’aider les croisés que de ses n8B prières ; on répondit aux ecclésiastiques qu’ils devaient donner l’exemple , que le clergé n’était point l’Église , et que les biens de l’Église appartenaient à Jésus-Clirist. L’ordre des Cliartreux, les ordres de Cîteaux et de FontevTault, leà hospices des lépreux, furent seuls exempts d’un tribut levé pou» une cause qu’on croyait être celle de tous les chrétiens.

L’iiistoirc a conservé les statuts d’après lesquels les éveques et les princes avaient réglé la levée de la dîme saladine. Cette levée se faisait dans chaque paroisse , en présence d’un prêtre , d’un archiprétre, d’un Templier ^ d’un Hospitalier, d’un homme du roi , d’un homme et d’un clerc du baron, et d’un clerc de l’évéque. Lorsque ces hommes réunis jugeaient que quelqu’un donnait moins qu’il ne devait, on choisissait dans^la paroisse quatre ousix prud’hommes qui le taxaient et l’obligeaient à payer selon4a justice. Cependant les produits de cette dîme ne suffisaient jwis aux pré[)aratifs de l’expédition, et Philippe s’occupait avec solllci-

mses soli-

taire de Yincennes, se présenta devant le monarque, et lui dit du ton d’un prophète : Qu Israël soit confondiiÇy^. Après*avoir entendu ces paroles.

(i) Ce trait est tire de V Histoire des Juifs au moyen tige , mernoire de I\I. C.a]3cli^ic, co'nronrtc par l’Acad'.auie des Inscriptions et IteJIcs-IjCttics.

tude des moyens de pourvoir à toutes les dép de son pèlerinage, lorsque le frère Bernard,

362 mSTOIRE DES CROISADES,

lies (ju'ün regarda comme un avertissement du ciel, le roi de France fit arrêter les juifs dans leurs synagogues, et les força de verser cinq mille marcs d’argent dans son trésor.

La dîme fut levée en Angleterre comme en France par des commissaires .( i) ; mais tous ceux qui se trouvèrent revêtus d’une mission qu’on appelait sainte, ne donnèrent pas l’exemple diun désintércssenient apostolique; les clironiques du temps nous parlent de la conduite honteuse, d’un Templier (a) qui fut surpris dérobant les tributs des fidèles, et les cachant dans les larges replis des vêtemens de son ordre. Henri II ne dédaigna point de présider lui-même à la levée d’un impôt établi en quelque soi'te par les opinions dominantes , et que ses sujets regardaient comme une dette envers Dieu. Il manda devant lui les habitans les plus riches des premières villes de son royaume, et d’après l’estimation dos arbitres (3), il exigea d’eux la dîme de leurs revenus .et de leur mobilier,: tous ceux qui refusaient ou différaient de payer la taxe qu’on leur imposait , étaient mis en prison , d’où ils ne pouvaient sortir qu’après s’être entièrement

(1) Elle fut levée aussi dans tous les éjals de l’Allemagne et même en Pologne.

(2) Voyez, dans l’extrait de Benoît do Péterborough , le récit de cette aventure' honteuse du Templier. ( Biblioth. des Croisades, lom..i, pag. 87|8. )

(3) Voyez, pour les détails, les%xtraits de Roger de Hoveden, Biblioth. des Croisades, tom. 1, pag. 767.

acquillésj cc'S viulenccs exercées au nom de Jésus- Clirist, excilcrent beaucoup de méconteiilcment , et l’on doit croire que les bourgeois de Londres , de Lancaster, d’Yorck , auxquels le roi deinandait ainsi la dîme saladine , ne furent pas de ceux qui montrèrent le plus d’enthousiasme pour la croisade.

Dans les- deux premières croisades , la plupart des villageois avaient pris la croix pour se soustraire à la servitude. Il devait en résulter quelques désordres ; les campagnes pouvaient rester désertes , les terres sans culture ; on entreprit de mettre des bornes au zèle trop empressé des laboureurs : toüs ceux qui s’enrôlaient pour la guerre sainte , sans la permission de leurs seigneurs , furent condamnés à payer la dîme saladine, comme ceux qui ne prenaient point la croix.

, Cependant la paix quf venait d’être jurée par les rois de France et d’Angleterre , ne tarda pas à être troublée j Richard , qui était duc de Guyenne , ayant eu un démêlé avec le comte de Toulouse , Henri prit les armes pour .secourir son fds. Philippe vola à la défente de son vassal ; tout fut en feu dans la Normandie , le Beriy et l’Auvergne. Les deux monarques , poussés par les sollicitations des seigneurs et des évêques , se réunirent un moment dans le champ sacré où ils avaient mis bas les armes , mais on ne put s’entendre, sur les conditions de la paix J et l’orme sous lequel on tenait les çonO-rences, fut abattu par les ordres dé Philip-

nS«

■ 3G4 IIISTOIIIE DES CROISADES.

88 pe(,i)* On reprit plusieurs fois les négociations sans pouvoir arrêter les fureurs de la guerre : le roi de France demandait que Richard fût couronné roi d’Angleterre, du vivant de son père, et qu’il épousât sur-le-champ Alix , princesse française , que Henri retenait en prison. Le roi d’Angleterre, jaloux de son autorité, ne put se résoudre à accepter ces conditions , et ne voulut céder ni sa couronne ,

(i) Voici ce qu’on lit dans un historien de France, au sujet de cet orme : « Il y avait devant Gisors un orme dont le tronc était d’une grosseur si prodigieuse que huit hommes pouvaient à peine l’embrasser. Ses branches s’étendaient si loin que, l’art ayant aidé la nature, elles couvraient un espace de plusieurs arpens. Des milliers de pcrso^ines se garantissaient , sous cet arbre touffu, des ardeurs du soleil et de l’incommodité de la pluie. Le temps était alors fort ch.aud. Pendant qu’on traitait (ht la paix J Philippe et les Français se tenaient au soleil et souffraient beaucoup de la chaleur : le roi Henri, avec un grand nombre d’Anglais, étaient au frais sous l’orme. Les Anglais se moquaient des Français, et riaient à gorge dtployée de les voir bridés par l’ardeur du soleil. Les trois jours de trêve étant écoulés sans qu*on n’eùt rien conclu, les Français, indigne* des insultes dos Angfciis, tombèrent sur eux, et les forcèrent à prendre la fuite vers l.a ville. La presse fut grande à la porte; plusieurs furent étouffés; d’autres, voidant se sauver du C(jté de la rivière, furent tués par les Français qui les serraient de près, ou se noyèrent en essayant de passer à l’autre rive. Alors les Français, pour se ^ venger des raiILTies des Anglais, coupèrent l’onue parle pied, ce qui diiplut extrêmement au roi Henri. ÇMoulJ\iu~

' con y l\lo!ain:hic J'rançaise , lunx. ni. )

ni la sœur de Philij^pe, dont il était épris (i). Ri- n8y chard , irrité, se. jeta dans le parti de Philippe- Auguste, et se déclara cunlre son père j de toutes pai’ts on courut aux armes , et les produits de la dîme saladine lurent employés à soutenir une guerre sacrilège qui outrageait la morale et la nature.

Cette guerre n’était pas d’un bon augure pour celle qu’on devait faire en Asie ; le légat du pape cxconiinunia Richard , et menaça Philippe de mettre son royaume en interdit. Philippe méprisa*les menaces du légat , et lui répondit qu’il n’appartenait point au Saint-Siège de se mêler des querelles des princes j Richard , plus violent, lira son épée , et fut sur le point de frapper, le légat. La paix s’éloignait tous lés jours davantage ; en v^ln des cris d’indignation s’élcvèi’oiil parmi les peuples ; eu vain les grands vassaux refusèrent de prendre ])art à une guerre qui n’intéressait ni la religion ni la patrie. .Henri , qrii avait consenti à une entrevue, rejetait toujours avec hauteur les conditicffis qui lui étaient proposées ; il résista long-temps aux ]irières de scs sujets , aux conseils des évêques. I^a terreur que lui inspira la foudre du ciel, tombée à scs cê)tés pendant les conférences, put seule vaincre son obstination. Il accepta enlin les conditions de Philippe , mais il ne lanla pas n s’en repentir ; et , peu de temps après , il mourut de douleur, eu chargeant do malédictions Richard , qui lui avait

(i) 11 la tenait, (lisent les historiens, eu oilcmciil gardée.

3rt6 HISTOIRE DES CROISADES,

fait une guerre ouverte , et le plus jeune de ses fils , qui avait conspiré contre lui.- , Richard s’accusa en gémis.sant de la mort de son père ; et , pressé par le repentir , il .se rappela le serment qu’il avait fait dans le champ sacré. Devenu roi d’Angleterre, il ne s’occupa qu’à faire les préparatifs de la sainte expédition ; il se rendit dans son royaume , et convoqua , près de Northamp- * ton , l’assemblée des barons et des prélats , daiis laquelle Baudouin , archevêque de Cantorbéry , prêcha la croisade (i). Le prédicateur de la guerre sainte parcourut ensuite les provinces pour exciter le zèle et l’émulation des fidèles. Des aventures miraculeuses (2) attestèrent la sainteté de sa mission, et firent accourir sous les drapeaux de la croix les sauvages habitans du pays de Galles et de plusieurs contrées où l’on n’avait point encore parlé des malheurs de Jérusalem. Dans tous les pays que traversa Baudouin , l’enthousiasme de la croisade dépeupla les campagnes ; une vieille chronique

(0 Le moine Gervais a donn«i les capitulaires qui furent arrêtés dans celte assemble'c. {Blblioth. des Croisades , tom. I, pag. 791.)

(2) Il nous reste une relation en latin du voyage de l’archevêque Baudouin dans le pays de Galles , intitulée funérarium Cambrias , rédigée par Barry, qui accompagnait le prédicateur de la croisade. Ce voyage est curieux par les prodiges et les miracles singuliers qui y sont rapportés, et qu’on racontait alors parmi le peuple. ( Voyez l’extrait de l’itinéraire du pays de Galles, Bibliothèque des Croisades , tom. I, pag. 785. )

rapporte que. le préJab donna la croix à un grand n8g nombre d’hommes qiy étalent accourus presque nus , parce que leurs femmes avaient caché leurs vétemens. Partout la midtitude abandonnait les travaux des champs et des villes , pour entendre rarchevéque de Canlorbérj'. On recueillait avec respect la terre sur laquelle était marquée l’empreinte de ses pas , et la poussière que ses pieds avaient touchée , guérissait les infirmes et les malades. Chacune de ses paroles convertissait des pécheurs , consolait les malheureux , et donnait des soldats à Jésus-Christ. Cette ardeur religieuse et guerrière qu’il répandait parmi ses auditeurs , se communiquait de ville en ville, de province en province , et pénétra jusque dans les îles qui avoisiïienl l’Angleterre.

L’enthousiasme des Anglais pour la croisade se manifestji d’abord par une persécution violente contre les juifs,* qui furent massacrés dans les villes de Londres et d’Yorck(i). Un grand nombre de^es malheureux ne purent échappor à la poursuite de leurs meurtriers qu’en se donnant eux -mêmes la mort. Ces scènes horribles se renouvelaient à chaque croisade. Comme on avait besoin d’argent pour la sainte expédition , on s’apercevait alors que les juifs étaient les dépositaires de toutes les richesses j et la vue des tré.sors accumulés dans leurs mains ,

(1) Voyez l’ëclaircissenient £ur les juifs, dans les pièces justificatives à la fin de ce volume.

‘ conduisait le poiiple à sc ressouvenir qu’ils avaient crucifié leur Dieu. , , -

Richard ne mit pas trop d’empressement à contenir une multitude égarée , et profita de la persécution des juifs pour augmenter ses trésors ; mais ni les dépouilles des juifs, ni les produits de la dîme saladine toujours exigée avec une cruelle rigueur, ne suffisaient point au roi d’Angleterre. Richard aliéna les domaines "de 'la couronne, et mit toutes les grandes dignités du royaume à l’encan ; il aurait vendu, disait-il , la ville de Londres, s’il eût trouvé un uchêteur.'ll vint ensuite en INormandie, où les barons lui permirent d’épuiser cette riche province, et lui donnèrent tous les moyens de soutenir une guerre à laquelle les peuples prenaient un si gi’and intérêt (i). •

Un grand nombre de guerriers avaient pris la croix dans les deux royauiiies de France et d’Angleterre,, et les préparatifs de la croisade s’achevdft*nt au milieu de la fermentation générale. Cependant plusieurs Ijarons, plusieurs seigneurs n’aunonçaieiit point encore l’époque de-leur départ, et retardaient , sous dilï’érens prétextes, le pèlerinage

(i) Roger de Ilovederi a donné des détails fort curieux sur les mesures rigoureuses qui furent employées par le roi Henri II et son fds Richard pour la IcVéc de la dime. Le même historien raconte des faits merveilleux sur l’entreprise de la croisade. U cite, enlr’autres, une fdle qui fut accouchée par le di.ablc , et qui prédit le mauvais succès de l’expédition. ( lUbliothètfiœ des Croisades , t. i, p. ^-4 etsuiv.) .1

auquel ils s’étaient engagés par serment. Le célèbre i Pierre de Blois leur adressa une exhortation pathétique , dans laquelle il les compara à des moissonneurs qui attendaient , pour se mettre à l’ouvrage , que la moisson fût finie. L’orateur de lï guerre sainte leur représentait que les hommes forts et courageux trouvaient partout leur patrie , et que les véritables pèlerins devaient ressembler aux- oiseaux du ciel (i). 11 rappelait à leur ambition l’exemple d’ Abraham , qui abandonna sa demeure pour s’élever parmi les nations , qui traversa le Jourdain avec un bâton, et revint suivi de deux troupes de guerriers. Getîe exhortation ranima l’enthousiasme de la croisade , qui commençait à se ralentir. Les naonarques de France et d’Angleterre eurent une entrevue à Nonancourt , où ils convinrent de se rendre par mer dans la Palestine. Ils firent en même temps plusieurs rcglcmens pour assurer l’ordre et la discipliné dans les armées qu’ils devaient conduire en Asie. Les lois de la re-

(l) Le discours de Pierre de Blois, qui est imprimé dans scs œuvres, a pour titre : Tractatus dé J erosolyniitand peregrinati'one. A-près a\oiv cité plusieurs passages de laBihle et derÉcriturê-Sainte , pour exliorter les croisés à partir, il .cite deux vers de la dixième satire dç Jiivénal et deux vers des fastes d’Ovide. Il ne se contente pas de donner aux pèle--” rins l’exemple d’ Abraham ; il cite tous les rois et les capitaines de l’antiquité profane. Pierre de Blois, dans son discours , n’épargne pas les princes et Jes seigneurs qui faisaient payer des tributs au clergé pour les frais de la guerre saiute.

iHy lij^ion et los peines qu’elle inflige ne leur parurent point suflisantes dans cette circonstance. La tice de ces siècles barbares fut chargée de réprimer les passions cl les vices dps croisés (i) : quiconque’ donnait un soufflet devait être plongé trois fois dans la mer j on coupait le^oing à celui qui frap-; pait de l’épée j celui qui disait des injures, doniuit à l’olTcnsé autant d’bnces d’argent qu’il avait proféré d’invectives ; lorsqu’un homme était convaincu de vol,, on versait de la poix'bohill^te sur sa tête rasée qu’on couvrait de plumes , et le coupable était abandonné sur le rivage ; le meurtrier , lié au cadàvre de sa victime , d.eyait être jeté dans les flots ou enterré vivant,

Comme la présence des femmes, dans la première croisade, avait occasionné beaucoup de désordres, on leur défendit le voyage de la Terre- Sainte (2). Le jeu de dés (3) et tous les jeux de hasard furent sévèrement interdits aux croisés; on ré-

(1) Ces dispositions penales se trouvent dans une ordonnance de Richard , conservée par Benoît de Péterborough. ( Voyez la Diblioth. des Croisades , lom. i, pag, 847. )

(2) Il y eut une exception pour les femmes chargées de laver le linge. La défense d’ailleurs ne fut pas observée sévèrement, car il y avait plusieurs femmes au siège de Ptolémaïs. On j)eut consulter à ce sujet Emad-eddm et Mogir-

- eddin. ( Diblioth. des Croisades, tom. Il, §.48.) ,

(3) Une des pièces les plus curieuses de ce temps est le Règlerhent sur les Jeux ; on le trouvera tome i, Diblioth. des Croisades.

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prima^ par une loi, le luxe de la table et des habits. 1 18<) L’assemblée de Nonancourt fit beaucoup d’autres règlomens, et ne négligea rien pour rappeler les ^soldats de Jésus-Christ à la simplicité et aux vertus de l’Evangüe.

Toutes les fois que les princes, les seigneurs et les chevaliers partaient pour la guerre sainte, ils faisaient leur testament comme s’ils n’eussent jamais dû revenir en Europe. A son retour dans sa capitale, Philippe exprima ses dernières volontés (i), et régla, pour le temps de son absence, l’administration de son royaume, qu’il confia’ à la reine Adèle, sa mère, et à son oncle, le cardinal de Champagne. Après avoir rempli les devoirs d’un roi, il quitta le sceptre pour prendre à Saint- Denis la panetière et le bourdon du pèlerin, et sé rendit àVézelay, où il devait avoir une nouvelle entrevue avec Richard. Là J les deux rqjs se jurèrent encore un attachement 'éternel, et tous les deux appelèrent les foudres de l’Eglise sur la tête de celui qui manquerait à ses sermens. Ils se quittèrent pleins d’amitié* l’un pour l’autre,- Richard alla s’embarquer à Marseille, et Philippe à Gènes.

Un historien anglais remarque qu’ils furent les , deux ^euls rois d’Angleterre et de France qui aient combattu ensemble pour la même cause; mais cette harmonie^ ouvrage de ,circoostances extraordi-

(1) L’histoire a conservé le testament que fit alors Philippe. (Voyez l’extrait de Rigord , lithlioüt. des Croisades, tom. I, pag. 176. ) ’

89 naltes, ne devait pas durer long-temps entre deux princes qui avaient tant de sujets de rivalité. Tous deux jeunes, ardens, braves, magnifiques, Philippe plus grand roi , Richard plus grand capitaine ^ avaient la même amhillon et la même passion pour la gloire. La soif de la renommée, bien plus que la piété, les entraînait à la Terre-Sainte j l’un et l’autre pleins do fierté, prompts à venger ime injure, ne connaissaient, dans leurs différends, d’autre juge c[ue leur épée; la religion n’avait pas assez d’empire sur leur esprit pour faire plier leur orgueil, et chacun d’eux aurait cru s’abaisser s’il 'avait demandé ou reçu la paix. Pour savoir quelle espérance on pouvait fonder sur l’union de ces deux princes, il sulllra de dire que Philippe, en montant sur le trône, s’était montré le plus ardent ennemi de l’Angleterre, et que Richard était le fils de celte Éléonore de Çuienne, première femme de Louis VII, qui, après la seconde croisade, avait quitté son époux en menaçant la France.

Après la conférence de Gisors, l’archevêque de Tyr s’était rendu eu Allemagne pour solliciter Frédéric Barberousse de prendre la croix. Ce prince avait signalé sa valeur dans quarante batailles; un règne long et fortuné avait illustré .son nom ; mais son siècle ne connaisisait de véritable gldire que celle qu’on qllait cherchçr en Asie. Il \^ulut mériter les éloges de ses^pieux contemporains, et prit les armes pour la dc*rance de la Terre-Sainte; il fut sans doute entraîné aussi par les scrupules que lui avaient laisses scs démêlés avec le pape, et par

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l’envie d’achever sa réconciliation avec le Saint- Siépe, -

Une diète générale fut assemblée à Mayence. Les seigneurs et les prélats nç voulurent point <pie la Germanie restât indifférente pour une cause qui avait allumé le zèle des autres peuples do l’Europe. Frédéric, dont ils avaient encouragé le dévouement, descendit de son trône-au milieu des acclamations générales, et reçut le signe des croisés des mains de l’archevêque de Tyr. Son exemple fut suivi par son fils, Frédéric, duc de Souabc, par Léopold, duc d’Autriche, et Berthold, duo de Moravie; Herman, marquis de Bade, le comte de Nassau, les évêques de Besançon, de Munster, d’Osnabriik , de Passau; une foule de barons et de chevaliers jurèrent de délivrer le tombeau de J.-G.

Dans toutes les églises on prêchait la guerre contre les infidèles; Heureux, disaient les orateurs. ' sacrés, ceux qui partent pour le saint voyage; plus lieureux ceux qui ne doivent point revenir, et qui mourront pour la cause du Sauveur! Parmi les prodiges qui semblaient annoncer la volonté du ciel , on citait la vision rairaci Jeuse d’une vierge de Lœwenstcin. Elle avait appris la conquête de Jérusalem par Saladin, le Jour même que les Sarra- .sins étaient entrés dans la ville sainte, et se réjouissait de cet événement lamentable, en disant qu’il allait être un moyen de salut pour les guerriers do l’Occident (1). .

(1) Ce trait est rapporté par Besoldo, De regihus Jlycj'o' solîmitanonim , pag. 274.

374 HISTOIIIE DES CROIS.VDES.

i8cj Jlia multitude de ceux qui se présentèrent pour recevoir la croix était si grande, qu’on fut obli^d de réprimer leur ardem’. Frédéric, (jui avait suivi son oncle Conrad dans la seconde croisade, avait connu Içs désordi’cs, les malheurs qui pouvaient résulter du trop grand nombre des croisés. Il ne reçut sous ses drapeaux que ceux qui pouvaient emporter avec eux trois marcs d’argent (l)j il éloigna par-là les vagabonds et les aventuriers qui , dans les autres expéditions, avaient commis tant d’excès et déshonoré la cause des chrétiens par toutes sortes de brigandages. Frédéric obtint du paj>e que ceux qui ne pourraient partir après avoir pris la croix, paieraient un tribut pour l’entretien des pèlerins; ce moyen d’obtenir de l’argerft, qu’oa employait pour la première fois, et qu’on employa souvent d^ns la suite^ augmenta de beaucoup les ressources et les trésors de l’empereur.*

Frédéric, avant son départ, envoya des ambas-~ sadeurs à l’empereur de Constantinople, au sultan d’Iconium, pour demander le passage sur leurs terres; il écrivit à Saladin pour lui déclarer la gueire, s’il ne rendait point aux Francs Jérusalem et les autres villes chrétiennes tombées au pouvoir de ses armes (2). L’ambassade adressée à Saladin

(1) Gaulhier Vhiisauf ajoute qu’on fit construire plusieurs

chariots pour transporter les pèlerins malades, aliu que l’armée ne. fût point retardée dans sa marche , et que les «naïades ne périssent point faute de sooours. ( Itinéraire de- Jiicfutrd, lib. t, cap. uo. ) . .

(2) La lettre écrite par Frédéric .à Saladin, et la réponse

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