‹ Histoire des croisades (volume 4)Chapitre 16 sur 34 · Q. des Pisans · texte numérisé non relu

Q. des Pisans

3 Quart des Génois.

^ Q. des Allemands.

S ■ Palais luAiel du PacAa .

6’ .dios^de de D^e^tMor .

-- l r'- encemte acùulle .

CMP. Jet.

ri\ \fo\

Bn

et -r-

clats (1). Le roi de Jérusalem erra long-temps dans , son propre royaume, accompagné de quelques serviteurs fidèles, et résolut enfin de tenter quelque entreprise qui pût fixer sur lui les regards et réunir .sous ses drapeaux des guerriers accourus de toutes les parties de l’Europe pour délivrer la Terre- Sainte.

Guy de Lusignan alla mettre le siège devant Ptolémaïs, qui s’était rendue à Saladin quelques jours après la bataille de Tibériade. Cette ville, que les historiens appellent tour -à- tour Acca, Accon, ^c7-e , était bâtie à l’occident d’une vaste plaine; la Méditerranée baignait ses murailles; elle appelait, par la commodité de son port, les navigateurs de l’Europe et de l’Asie, et méritait de régner sur les mers comme la ville de Tyr qui s’élevait dans son voisinage. Des fossés profonds entouraient ses murailles du côté de la terre; on avait bâti de distance en distance des tours formidables.

parmi lesquelles on remarquait la tour maudite . qui dominait sur la ville etsur la plaine. Une digue construite de pierre fermait le port vei-s le midi , et se terminait par une forteresse bâtie sur une roche isolée au milieu des flots (a).

(1) Le même Gauthier Vinisauf donne, dans le chapitre XXVI, des de'lails sur ces démêlés entre le roi Guy et le marquis de Tyr; on peut en voir- le récit dans le lom. i de la Bibliolh. des Croisades , pag. 680. Les auteurs arabes en parlent aussi. (Voy. le tom. ii du même ouvrage , §. 44-)

(2) Gauthier Vinisauf a fait, dans»on xxxii®. chap., lib....i.

3ya HISTOIRE DES CROISADES.

i8() La plaine de Ptolémaïs est bornée au nord par le Mont-Saron , que les Lalins appelaient Scala Tjrorum, rÉchelle des Ty riens ; à l’Orient, par les montagnes de la Galilée ; au midi , par le mont Carmel qui s’avance dans la mer. La plaine est coupée vers la ville par deux collines , le Turon ou la montagne du Priant, et le Mahameria ou la colline du Prophète. Plusieurs rivières ou torrens ^ descendent de la montagne de Saron ou des montagnes de Galilée, et vont se jeter dans la mer à quelque distance de Ptolémaïs. Le plus considérable de ces torrens est le Belus, qui a son embouchure au sud de la ville. Dans la saison des pluies , il inonde ses rivages et forme des marais couverts de joncs et de roseaux. Les autres torrens, dont le lit n’offre en été qu’une aride poussière, s’enflent en hiver comme le Belus. Pendant quelques mois de l’année, une grande partie de la plaine de Ptolémaïs est cachée sous les flots ; et lorsque l’été vient dessécher les campagnes longtemps submergées, les exhalaisons corrompent l’air et répandent partout le germe des maladies épidémiques. ’ ^ -4

Cependant les plaines de Ptolémaïs étaient fertiles et riantes,- des bosquets, des jardins couvraient les campagnes voisines de la ville; quelques villages s’élevaient sur le penchant des montagnes; des maisons de plaisance étaient bâties sur les collines.

une description de la ville d’ Acre, qui renferme qxielques détails historiques dont nous ne garantissons pas la vérité.

T.IVRE 3<j3

I^os Irailitions religieuses et profanes avaient donné 1 189 des noms à plusieurs sites du voisinage; un tertre élevé rappelait aux voyageurs le tombeau de Meranon, et l’on montrait sur le Carmel la retraite d’Elie et de Pythagore. Tels étaient les lieux qui allaient être bientôt le théâtre d’une guerre sanglante, et devaient voir combattre ensemble les arjuées de l’Europe et de l’Asie.

Ce fut à la fin du mois d’août 1189, le jour de la Saint-Augustin , que commença le siège de Ptolémaïs qui dura deux ans. Guy de Lusignan avait à .peine sous ses drapeaux neuf mille hommes lorsqu’il vint camper devant cette ville. LesPisans, qui étaient arrivés sur leur flotte, s’emparèrent d’abord du rivage et fermèrent toutes les avenues de la place du côté de la mer. La petite armée des chrétiens alla dresser ses tentes sur la colline duTurOn. Trois jours après leur arrivée, les croisés commencèrent leurs attaques; sans se donner le temps de préparer leurs machines, couverts de leurs simples boucliers , ils appliquèrent leurs échelles contre les murs , et montèrent à l’assaut. Une chronique contemporaine (i) ne craint pas d’affirmer que

(i) Celte chronique est celle de Gauthier Vinisauf : ce jour, dit l’auteur, aurait tout terminé si la malice de l’antique ennemi du genre humain et une nouvelle trompeuse n’eussent de'truit une entreprise presque achevée; car au bruit de l’arrivée de Saladin, les nôtres retournèrent aussitôt à leur camp. (Voy. le xxvii®. chap. du liv. 1 de \' Itinéraire de Ric/uird.)

3g4 HISTOIRE DES CROISADES.

1189 la ville aurait pu tomber alors au pouvoir des chrétiens, si tout - à - coup on n’avait répandu la nouvelle de l’arrivée de Saladin. A cette nouvelle , qui les remplit d’une terreur panique , ils abandonnèrent à la hâte l’attaque des remparts , et se retirèrent sur la colline où ils avaient établi leur camp.

Bientôt on vit arriver cinquante vaisseaux voguant à pleines voiles. En les apercevant des hauteurs de Turon, les chrétiens n’osaient croire à un secours qu’ils n’attendaient point. De leur côté, les croisés montés sur les navires ne savaient que pen-, ser de ce camp qui s’offrait à leur vue. Mais à mesure qu’ils s’approchaient, ils reconnurent les étendards de la croix 5 un cri de joie s’éleva sur la flotte et dans le camp des chrétiens; tous les yeux se mouillent de larmes; on accourt sur le rivage ; on se précipite* dans les flots pour embrasser plus tôt ceux qui arrivent. On se félicite réciproquement , on débarque les armes , les vivres , les munitions de guerre; et douze mille guerriers de la Frise et du Danemarck, sortis de leurs vaisseaux, viennent planter leurs drapeaux entre la colhne de Turon et la ville de Ptolémaïs (i).

La flotte danoise, partie des mers du Nord, avait partout excité, sur son passage, l’enthousiasme et le zèle impatient des peuples qui habitent les côtes de l’Océan. Elle fut bientôt suivie d’une autre

(i) Ces details sont extraits de Gauthier Vinisauf, qui s’est longuement étendu sur ce siège de Ptolémaïs.

flolle qui portait un grand nombre de gaerriers 1189 anglais et ilamands. L’arclievéque de Cantorbéry, qui avait prêché la guerre de la croix en Angleterre, conduisait les croisés anglais. Ceux (ie la Flandre étaient conduits par Jacques d’Avesnes, déjà célèbre par ses exploits , et que les palmes du martyre attendaient dans la ' Terre-Sainte.

Tandis qu’il arrivait par mer aux chrétiens de nombreux renforts, Saladin, abandonnant ses conquêtes de la Phénicie , accourut avec son armée. 11 plaça ses tentes et ses pavillons aux extrémités de la plaine , sur la montagne du Kaisan , qui s’élevait derrière la colline de Turon. D’un côté, son camp s’étendait jusqu’à la rivière du Belus ; de l’autre , Jusqu’à Mahameria , ou la colline de la Mosquée (i).

Les Musulmans attaquèrent plusieurs fois les chrétiens f mais ils les trouvèrent toujours semblables

(Voy. le même endroit déjà citd. ) L’historien Bromton a fait une espèce de journal des opérations des chrétiens devant cette ville. Les dc'tails qu’il contient se retrouvent dans Roger de Hoveden et dans Benoît de Peterhorough. ( Voy. la CoUect. de dix écrivains anglais , tom. i , pag. 1 101 , et le tom. XVII du Recueil des Historiens de France par les Bénédictins.) '

(i) On peut voir, pour la position des armées ennemies devant Ptolémaïs, Gauthiv Vinisauf et les auteurs arabes. On peut aussi comparer le récit de ces historiens sur les divers combats qui furent livrés. Aucune époque des Croisades n’est racontée avec plus de détails dans les auteurs orientaux, que le siège de Ptolémaïs. (Voy. \a Biblioth. des Croisades J 1. 1, p. 0"5 et suiv., et loin. 11, §§. ^5 et suiv.)

. 3<y5 HISTOIRE DES CROISADES.

I i8<j à une montagne quon ne peut abattre ni faire re^ culer. Salaclin, pour animer ses soldats, résolut <le livrer une bataille générale, un vendredi, à l’heure même où tous les peuples de l’islamisme sont en prières. Ce moment, choisi pour le combat , redoubla le fanatisme et l’ardeur de l’armée musulmane. Les chrétiens furent obhgés d’abandonner les postes qu’ils occupaient sur le bord de la mer, du coté du nord, et le sultan victorieux pénétra jusque dans les murs de Ptolémaïs. Après avoir reconnu du haut des tours la position des croisés, il sortit avec la garnison, les surprit et les repoussa dans leur camp: Saladiii avait ranimé par sa présence le courage des habitans et des défenseurs de la place. Après avoir donné tous les ordres nécessaires, il laissa dans la ville l’élite de ses guerriers, et choisit» pour les commander deux de ses plus fidèles émirs, Hossam-cddin, ancien compagnon de ses victoires, et Karacoush (i), dont il avait plusieurs fois éprouvé la sagesse et la bravoure dans la conquête de l’Egypte.

(i) Karacoush était 1c premier ministre de Saladin en Egypte : c’est lui qui a fait creuser le puits de Joseph, qui a fait bâtir la citadelle et commencé l’enceinte du Caire. Karacoush était petit et bossu j son nom est donné aujourd’hui en Egypte à une espèce % polichinelle qui amuse le peuple dans les rues et dans la bouche duquel on met des obscénités. Karacoush jouissait cependant parmi les chrétiens d’une sorte de considération. Un historien latin le fait vivre encore un siècle après, à l’époque de la ruine de Saiot,- Jeau-d’Acre, en 1290.

Digilized by Googic

Le sultan revint ensuite sur la colline de Kaisan , , igg prêt à combattre l’armée des croisés. <

Les chrétiens ne cessaient de creuser des fossés autour de leur camp, et de s’entourer de retranclionens formidables. Tous ces px’éparatifs de défense donnaient sans doute quelques alarmes aux Musulmans ; mais ce qui devait surtout les remplir d’elfroi, c’était la vue de cette foule do vaisseaux francs qui, semblables à une vaste forêt, couvraient tout le rivafjc de la mer. A mesure que quelquesuns de ces navires s’éloignaient , il en arrivait d’autres en plus grand nombre, et tous amenaient en S^ rie des guerriers de l’Occident. On vit d’abord débarquer des croisés accourus de toutes les villes d’Italie, conduits par leurs tribuns et leurs évêques. Ils furent suivis d’un grand nombre de guerriers venus de la Champagne et de plusieurs provinces de France. Parmi les chefs des croisés se faisait remarquer l’évêque de Beauvais, que les vieilles chroniques comparent à l’archevêque Turpin, et que la gloire des armes, bien plus que la dévotion , conduisait pour la seconde fois en Orient (i). Après les croisés français arrivèrent des guerriers d’Allemagne qui obéissaient au landgrave de Thuringe. Conrad, marquis de Tyr, no voulut point rester oisif dans cette guerre. Il arma des vaisseaux, leva de,s troupes, et Vint réunir ses forces à celles de l’armée des croisés. Enfin , de

(i) Voyez le récitcleGaulhicr Vinisaiif déjà cité, tom. i, pag. C)-ji et (>73 de l.i Bihlioth. des Croisades.

i8,.j toutes les parties du monde chrélieu on voyait accourir des défenseurs de la croix, et plus de cent mille ffuerriers se trouvèrent rassemblés devant Ptolémaïs, lorsque les puissans monarques qui s’étaient mis à la tête de la croisade s’occupaient encore des préparatifs de leur départ.

L’arrivée de ces innombrables auxiliaires ranima l’ardeur des croisés; les chevaliers chrétiens, suivant l’expression li’un historien arabe, revêtus de leurs longues cuirasses à écailles de fer, ressemblaient de loin à.^des serpens qui couvraient la plaine; lorsqu’ils volaient aux armes, ils ressemblaient à des oiseaux de proie , et dans la mêlée à des lions indomptables. Dans un conseil, plusieurs émirs avaient proposé à Saladin de se retirer devant un ennemi aussi nombreux, disaient-ils, que les sables de la mer, plus violent que les tempêtes , plus impétueux que les torrens.

Une vaste plaine qui s’étendait entre les collines occupées par les deux camps ennemis, avait été le théâtre des combats les plus sanglans. Depuis quarante jours les Francs assiégeaient Ptolémaïs, et sans cesse ils avaient à combattre la garnison ou les troupes de Saladin. Le quatrième jour d’octobre leur armée descendit dans la plaine et se rangea en bataille. Elle couvrait un espace imnjense. Les chevaliers et les barons d’Occident avaient déployé tout leur appareil de guerre, et marchaient à la tête de leurs soldats, couverts d’un casque de fer, armés de la lance et de l’épée. Le clergé lui -même avait pris les armes. Les ar-

clicvcques de Ra venues, de Fisc, de CaiilorbtTj, 1189 de Besançon, de Nazareth, de Montréal j les évêques de Beauvais, de Salisbnry, de Cambrai, de Ptolémaïs, de Bethléem, s’étaient revêtus du casque et de la cuirasse, et conduisaient les guerriers de Jésus-Christ. L’armée chrétienne présentait uu aspect si redoutable et paraissait si pleine de confiance, qu’un cbevalier franc s’écria dans son enthousiasme: Dieu reste neutre, et la victoire

est à nous (i).

Le roi de Jérusalem , devant leqnerquatrc chevaliers portaient le livre des Evangiles, commandaitlcs * Français et les Hospitaliers. Scs lignes s’étendaient à la droite jusqu’au Belus. Les Vénitiens et les Lombards formaient, avec les Tjriens, l’aile gauche qui s’appuyait à la mer, et marchaient sous les drapeaux de Conrad. Le centre de l’armée était occupé par les Allemands, les Pisans et les Anglais, que commandait le landgrave de Thuringe.

Le grand-maître du Temple avec ses chevaliers, le duc de Gueldre avec ses soldats, formaient le corps de^réserve, et devaient se porter partout où les appellerait le danger j la garde du camp avait été con-

(i) Gauüiier Vinisauf, qui rapporte ces paroles du clicvalier franc, ajoute aussitôt: P'ox cerlè pessima et omnino damnahilis quœ in homine non in nutnine helli eventum constiluit , cnni sine deo nil possit horno. « Parole très mau- » vaiseet toul-à-fait condamnable, qui plaçait l'événement '» du combat dans l’homme et non daus la Diviuité; car » sans Dieu l’homme ne j>eut rien.» (Voy. chap. xxix du liv. I de Y Itinéraire de Richard. )

4oo HISTOIRE DES CROISADES.

i8g fiée àGérard d’Avesnes et à Geoffroy de Lusignan.

Loi-sque rarniée chrétienne eut déployé son ordre de bataille dans la plaine, les Sarrasins sortirent de leurs relrancliemens et se préparèrent à. soutenir le clioc des croisés. Les historiens arabes disent que Saladin implora le secours de Dieu, et sa dévotion fut sans doute mêlée de quelque sentiment de crainte. Les archers et la gendarmerie des chrétiens commencèrent le combat. Dès le premier choc, l’aile gauche des IMusuhnans, commandée par Taki-eddin, neveu du sultan, se retira en désordre. Les Francs, dit l’historien £mad-cddin, se i-épandaient partout comme un déluge, et marchaient au combat avec L’ ardeuréi’ un cheval qui va au pâturage (i). Bientôt leurs étendards flottent sur la colhne de la Mosquée, et le vaillant comte de Bar pénètre jusque dans la tente de Saladin. Les Francs victorieux descendent sur le revers de la colline , et chassent devant eux les Musulmans éperdus. La terreur fut si grande parmi les infidèles, qu’un grand nombre d’entr’eux s’enfuirent'jusqu’à Tibériade. Les esclaves qui suivaient l’armée musulmane prirent la fuite, emportant les bagages et tout ce qu’ils avaient trouvé dans le camp. Cette fuite des esclaves augmenta le désordre général, et Saladin, qui commandait le centre de son armée , ne put retenir autour de lui que quelques-uns de ses Mamelucks.

( I ) Expression de l’auteur arabe Emad-eddiu. (Voyez: pour les details de' ce combat au tom. ii de la Biblioth. des Croisades, §. <^7. )

Lt\RE VIII. •’ <ot \

La victoire des clire'liens était complète, s’ils nSp avaient connu les lois de la discipline ; mais une fois maîtres de la colline, ils crurent n’avoir plus d’ennemis à combattre j les uns poursuivaient ceux qui fuyaient , les autres se répandirent dans les tentes des Musulmans pour les piller. Cependant les Musulmans de l’aile gauche, que commandait TaVi'^ddin, s’étaient ralliés à la voLx de leurs chefs. Leur aile droite, du côté de la nier, . n’avait point encore combattu et s’avançait pour attaquer les chretiens. Saladin était parvenu à ramener sous ses drapeaux une partie des troupes qui avaient. pns la fuite; le combat s’engage do nouveau; on se bat sur la colline ; on se bat dans la plaine; la plupart des guerriers chrétiens se trouvaient dispersés, les dilférens corps de leur armée séparés les uns des autres. Si on en croit le récit des vieilles tlironiques, un incident singulier vint augmenter le trouble des combaltans (i), et fut cause de tous les malheurs de cette journée; un cheval arabe pris sur les ennemis s’étant échappé au milieu de la mêlée, quelques soldats le poursuivent.

On croit que ces soldats prennent la fuite devant les Sarrasins; tout-à-coup le bruit se répand que les infidèles sont partout victorieux. D’un autre côté on dit que la garnison de la ville a fait une sortie et que le camp des chrétiens est livré au pillage.

(t) Gauthier Vinisauf parle êe cet incidcjit et croit eu efiet que ce fut une des principales causes dos malheurs de celte journée. (Voy. le même çh.ip. dt'-jà ciU’.)

TOM. it. • aG

,8q Dès-lors les Francs ne sonf^ciit plus qu’à fuir; ils abamlonnenlleurs drapeaux; ils jeltcnl leurs armes; en vain leurs cliel's les plus intrépides s’efforcent de les retenir, ils sont eux-mêmes culraînés par lunc multitude éperdue. André de Brienne est renversé de son cheval, en cherchant à rallier les croisés. Il implore en vain le secours de scs compagnons. Érard de Brienne, en précipitant sa. fuite, foule aux pieds son frère expirant (i). Le marquis de Tyr, abandonné des siens, allait tomber sous les coups des ennemis, si Guy de Lusignan ne fût accouru à son secours. Gérard d’Avesnes,prèsde succomber, ne dut son salut qu’à la générosité d’un de ses guerriers qui lui donna son cheval et périt luimême dans le combat, victime de son dévouement. La milice du Temple, qui résista presque seule aux Sarrasins, perdit ses plus braves chevaliers, et son grand-maître, l’ail prisonnier, fut tué après la bataille par l’ordre de Saladin. A la suite de 'celte déroule générale et vers la fin de la journée, les Francs, égarés long-temps dans la plaine,’ durent s’étonner et rendre grâce à Dieu d’avoir pu rentrer dans leur camp, de toutes parts menacé par une armée victorieuse.

Les Francs se montrèrent dans celte bataille icls qu’on les verra dans toute cette guerre; d’abord

(i) Gauthier Vinisauf, qui rapporte c»* l’ait, s’exprime ainsi ; « Appelé là, il craignit de s’arrêter, et la lâcheté lui fit abanduitner nue gloire que le hasard lui ofi'rait. » (Voy. liv. cUap. XXX de V Itinéraire de Richard.)

pleins d’aûdace, conlians dans leurs armes, mais j)roinpls à se décoiuagcr, abattus par le, moindre obstacle. Un historien arabe (i) qui était présent, nous peint avec une franchise remarquable les premiers succès des croisés dans cette journée, et tout rempli encore du souvenir de ses propres périls, il suspend tout-à-coup son récit pour exprimer scs alarmes. « Lorsque nous vîmes, dit Emad-cddin,

» l’armée musulmane en déroute, nous ne songeâ- >1 mes qu’à notre salut, et nous arrivâmes à Tibé- » riade avec ceux qui avaient pris le même chemin » que nous. INous trouvâmes les habitnns saisis do » frayeur, le cœur brisé delà défaite de l’islamisme. > ' )) IVous tenions d’une main ferme les rênes de noo " » chevaux, et nous respirions à peine. » Le récit dc; l’auteur arabe que nous abrégeons , nous, donne àla-fois l’idée du désordre des IMusulmans et dc l'habileté de Saladiii, qui parvint a les rallier. Les chefs des chrétiens ne montrèrent ni la mémo habileté , ni la même présence d’esprit,- chacun d’eux conduisait avec peine la Ii oujkî qu’il commandait, et personne n’inspirait assez de confiance ou de crainte pour SC faire obéir de l’armée, qui semblait n’avoir d’autre guide que l’étendard porté au milieu des rangs. Tous les croisés accourus do j)lu.sieurs légions de la chrétienté ,, qui ne se connaissaient point enlr’eux, qui parlaient des langues diverses, qui n’avaic^ point la même manière de combattre , présentaient une multitude confuse dont ou

(i) Voyez au tome u de la Biblioth, des Crois. , §. 4~.

aO..

4<i4 HISTOIRE DES CROISADES.

89 pouvait facilement enflajiimer l’ardeur eu lui mon- . Irant les ennemis de J.-C. , mais qu’il était difficile , impossible même , de retenir en présence du danger etdc rallier dans une déliiile.

Dans les plaines de Ploléma'is, foulées pendant le combat par plus de deux cent mille guerriers, on ne vit plus le lendemain, pour nous servir d’une image orientale, que des oiseaux de pit)ie et des loups attirés par l’odeur du carnage et de la mort. Les ebrétiens n’osaient plus sortir do leurs retraucbemens (t)^ la victoire elle-même ne put rassurer Saladin, qui pendant plusieurs lieures avait vu fuir toute sou armée. Le plus grand désordre régnait dans le camp des Sarrasins, qui avait été pillé par les esclaves. Les soldats et les émirs s’étaient mis à la poursuite de ces esclaves fugitifs; chacun cherchait ses bagages; tout le camp retentissait de jdaintes (2). Au milieu de la confusion et du tumulte, le sultan ne put poursuivre l’avantage qu’il venait de remporter sur les Francs.

L’hiver approchait, et la plupart des émirs cou-

(1) Gaulliier Vinisauf raconte qu’un Franç nommé l'crraiid , laissé au nombre des morts, revint dans la nuit au camp si déiiguré par les blessures qu’il avait reçues, qu’ou ne put le reconnaître, et qu’il eut beaucoup de peine à sc faire recevoir parmi les croisés. ( Voy, liv. i, cbap. xxx de Y Itinéraire de Richard.)

(2) Yoyez, dans l’extrait d’Emad-eddin et d’Ibn-Alatir , le tableau du trouble et de la confusion qui régnaient dans le camp des Musulmans , et les raisons qui eiiipèchèrent Saladin de proliter de sa viclcirc. (Tom. 11 de la lîiblioth. des Croisades, §. 47- )

soillaicnl à Saladin de quitter les plaines de Ptolé- i i8y maïs. Dans un conseil réuni par le sultan, ils lui l’cprésentèrent que ranuée affaiblie par les coin- ])ats, que lui-même, qui était tombé malade, avaient besoin de repos. On discuta long-temps, , dit Emad-cddin, tous les avis qui furent proposés, comme on agite le lait pour en tirer le beurre; à la fin, on décida que l’armée musulmane irait camper sur la montagne de Karouba (r).

Les chrétiens, qui attribuèrent cette retraite à la crainte, sentirent se ranimer leur com'age, et leprircnt avec ardeur les travaux du siège. Restés maîtres de la plaine, ils étendirent leurs lignes sur toute la chaîne des collines qui entourent la ville de Ptolémaïs ; le marquis de IMontferrat avec scs troupes, les Vénitiens, les Pisans, et les croisés commandés par l’archevêque de RaVenne et l’évêque de Pisc, campaient vers lô nord, et s’étendaient depuis la mer jusqu’à la route de Damas.^ Près du camp de Conrad , les Hospitaliers avaient déployé leurs tentes dans un vallon qui leur appartenait avant la prise de Ptolémaïs par les Sarrasins. Les Génois occupaient la colline que les his- ' loriens contemporains appellent le mont Musàrd. , Les Français et les Anglais, qui voyaient devant eux la Tour-M audite y étaient placés au centre , sous les ordres des comtes de Dreux, de Rlois, de Clermont, des ai;phevêques de Besançon, de Cantor-

(i) Voyez pour les details le récit d’Einad -ctldirt et d'Ibn-Alatir, au loin, ii de la Diblioth. des Croisades, §. 4§.

4oG mSTOIRE DES CROISADES,

ibg hévy. Près du camp des Français flottaient leS' étendards des Flamands que commandaient l’évéoiic de Cambrai, et Raymond II, vicomte de Turenne. Guy de Lusignan campait avec ses’ soldats et scs chevaliers sur la colline de Turon; cette partie du camp servait comme de citadelle et de quartier-général à toute l’armée. Le roi de Jérusalem avait auprès de lui la reine Sibylle, scs deux frères , Geoffroy et Aimar de Lusignan ^ Homfroy de Toron, l’époux de la seconde fille d’Amaury; le patriarche Héraclius, et le dergé de’ la ville sainte. Les chevaliers du Temple et la troupe de ‘Jacques d’Avesnes avaient placé leurs ' quartiers entre la colline de -Turon et le Relus, et gardaient le chemin qui conduit de Ptolémaïs à ' Jérusalem. Au midi du Relus, ou voyait les tentes des Allemands, des Danois et des Frisons; ces guerriers du Nord, commandés par le landgrave de Thuringe et le duc do Gueldrc, bordaient la rade de Ptolémaïs et protégeaient le débarquement des chrétiens qui an ivaient d’Europe par la mer.

Telle était la disposition de l’armée chrétienne devant Ptolémaïs et l’ordre qui fut conser vé pendant tout le siège. Les chrétiens creusèrent des fossés au penchant des collines dont ils occupaient les hauteurs ; ils élevèrent autour de leurs quartiers de hautes murailles , et leur camp fut tellement fermé, dit un historien arabe, que les oiseaux pouvaient à peine y pénétrer. Tous les tor- 'rens qui tombaient dos montagnes voisines avaient franchi leurs rivages et couvraient la plaine de

’ leurs eaux. Les croisés n’avaient plus à craindre 1189 d’élre surpris par l’armée de Saladiii, cl poursuivaient sans relâche le siège de Ptoléraa’is. Leurs machines battaient jour et nuit les reipparts de la ville. La garnison, qui leur opposait une résistance, opiniâtre, hè'pouvait plus se défendre long-ïcmps sans le secours de l’armée musulmane* Chaque jour . des pigeons qui portaient des billets sous leurs ailes, des plongeurs qui se jetaient à la mer, ve- . liaient avertir Saladin des dangers de Ptolémaïs.

' Ainsi se passa la saison des pluies : aux appro- 1 ,qo ches du printemps, plusieurs princes musulmans de la Mésopotamie et de la Syrie vinrent sc ranger avec leurs troupes sous les étendards du sultan. Alors Saladin quitta la. montagne de Karouba, Ct son armée, descendant vers la plaine de Ptolémaïs, s’avança à la vue des chrétiens, les "enseignes déployées, au bruit des liraballes et dcsAlrompettes; les croisés eurent bientôt des couibats à soutenir (i) ; les fossés qu’ils avaient creusés furent

(1) On peut lire clans les auteurs .ara lies le rc^cit tic ces cliü'erens combats tpic Gaulliler Yiiiisauf a aussi rapportt-s. Cet historien y a ajouté des iiicidens qu’on trouvera dans la Bihlioth. des Croisades , loin, i, pag. 678. 11 en est quelques-uns que nous avons omis ct que nous indiquerons ici.

Un é'mir, à la telle d’une troupe d’aspiégés, vint pour mettre le l'eu aux machines des chrétiens. Ceux-ci repoussèrent sa troupKî dans la ville. Il resta seul ,Tésolu à faire tête aux croisés, soit pour les éloigner, soit pour incendier les machines, comme il s’en était vanléj mais un chevalier» l’attaquant par derrière, le renversa de cheval. Dans sa

^(,8 HISTOIRE DES T-ROLSADTilS. "

(JO souillés tic leur sang el devinrent leurs propres sépulchres. L’espoir qu’ils avaient d*- s’eiiipi^ ler de la ville s’évanouit à l’aspect d’un crincjiii l'ormidablc. Ils avaient construit , pendant l'hiver, trois tours roulantes semblables à celles i[ue moulait Godefroy de Bouillon à la prise de jérusaleiu. Ces trois tours s’élevaient au-dessus des murailles de Ptolémaïs et menaçaient de ren-

t1mle, la fiole de feu grégeois qu’il porlail fui Liïsce, et le feu qui devait brûler les macliincs des chrétiens brûla les parties honteuses du Musulman.

Les assiégés, pour se moquer des chrétiens, jilaçaiont sur les murs de la ville des croix et d’autres images du culte cliréticn qu’ils battaient à coups de verges, el contre les- <|uelles ils te permettaient des actions indécentes. Un Turc se préparant a uriner contre une. de ces images, fut aussitôt frappé à l’aine d’un trait lancé par un ebrélien qui l’aperçut dans celle posture. Ix Turc mourut sur-le-champ. "Voici les expressions de Gauthier <[ue nous n’avons osé ti'ailuirc : Quod eum die quûdain Tiü'cuni qucmdam nostrxrrum quidam vidis.iet agenlern, et cnicem quemdam cum Sali'aforis noslri imagine turpi quddam representatione et nejanda maribits agilasset ohscejiis ,vociJeralione , blasphéma, impia veiba noslræ religionis ininiica prqferret, tandemqtie exlractis membris genilalibus in eminentiori loco iirinain stillando contumeliose , proposait perfundere , zelo du du s , in blasphenium , eniisso pilo vulnere lethali transjbdit inguine Turcunt sicque moriendo persensit quatn nihil fit quicquid quispiam contra Dominuni agendum tentaverit. Ce succès et jilusieurs autres semblables , dit Vinisauf, apprêtaient à rire aux chrétiens, et les aidaient .à supporter leurs adversités. ( Voy. chap. liv. et suiv. du liv. 1 de ï Itinéraire de Richard.)

UVRE vm. 409

verser la ville. Taudis que les croisés s’occupaient 1 «le repousser les attaques de Saladin, des llèclies enflanmiées , des pots remplis de napUte étaient lancés sur leurs machines abandonnées» au pied des remparts. Tout-à-coup ils voient de loin la flamme s’élever dans les airs j leurs tours de bois", atteintes par un feu qu’on no pouvait éteindre, venaient d’élrc consumées et réduites en cendres, comme si elles eussent été frappées par la loudre du ciel (i).

A la vue de cet incendie, la consternation des croisés fut si ftrande que le landgrave de Thul inge crut que Dieu ne protégeait plus la cause des cbréticus, et quitta le siège de Ptolémaïs pour retourner en Europe.

Saladin attaquait sans cesse les croisés et ne leur laissait point de repos. Toutes les fois qu’on livrait un assaut à la ville, le bruit des timballes et des tambours retentissait sur les remparts pour les troupes musulmanes', qui volaient aux a^mes et venaient Tuenacer le camp des clxfétiens.

La rade de Ptolémaïs était souvent couverte de vaisseaux venus d’Europe et de vaisseaux musul- ^ mans sortis des ports de l’Egypte et de la Syrie. Les uns apportaient des secours à la ville , les. autres^à l’armée chrétienne. De loin on voyait flotter dans les airs et se mêler " ensemble les

(i) On peut consulter à ce sujet le récit vif et aiiimë do routeur arabe Bolia-cddin, témoin oculaire; celui d’Ibn- Alatir est egalement curieux. (Voyez au tom. n de la mbliodi. des Croisades, §. )

4io mSTOIRE DES CROISADES.

iiQo mâts surmontés dç l’étendard de la croix, et les mâts qui portaient les tlrapcaux de Mahomet. Pl'usicurs ibis les Francs et les Sarrasins furent témoins des coinbals que leurs flottes, chargées d’armes et de vivi’es, se livraient près du rivage; la victoire ou la défaite apportait tour-à-tour l’abondance ou* la famine dans la ville ou dans le camp des chrétiens. A la vue d’un combat naval, les guerriers de ^ la croix et ceux de Saladin frappant sur leurs boucliers, annonçaient par leurs cris leurs espérances ou leurs alarmes ; quelquefois même les deux armées s’ébranlaient, s’attaquaient dans la plaine pour assurer la victoire ou venger la défaite de ceux qui combattaient sur les flots. •

Dans les combats qui se livraient, tantôt sur les rives du Belus, tantôt au pied des collines ou sous les murs de Ptolémaïs, les Sarrasins tendaient souvent des embûches aux chrétiens, et ne dédaignaient point d’employer tous les stratagèmes de la guerre. Les croisés, au contraire, n’avaient de confiance qu’en leur valeur et dans leurs armes. Un char sur lequel s’élevait une tour surmontée d’une croix et d’un drapeau blanc, leur servait de point de ralliement et les conduisait au milieu des Ijatailles (i). Quand l’armée s’ébranlait, l’ardeur

(i) Dans le cltap. X db son )iv. IV', Gaulliicr Vinisauf fait l.a description do cc char qu’il appelle le standart, et que les Italiens nommaient carroccio. 11 en est aussi question dans le récit do l’.aïUeur arabe Boha-eddin, témoin oculaire. (Voyez Bibüoth. des Ci'oisades, t. ii, §§. 54 et 6o.)

m RE VIII. 4ii

du butin leur - faisait bientôt abandonner leurs rangs ; leurs chefs , presque toujours sans autorité dans le tumulte des combats, devenaient -euxniémes de. simples soldats au milieu de la molée, et ne pouvaient apposer à l’ennemi que leur lance ou leur épée. Saladin , plus respecté des siens , commandait une armée disciplinée, et profitait souvent du désordre et de la confusion des chrétiens, pour les combattre avec avantage et leur arracher la victoire. Chaque bataille commençait au lever du jour ,• les chrétiens étaient presque toujours victorieux jusqu’au milieu de la journée : quelquefois ils avaient envahi et pillé le camp des Musulmans; et' le soir, lorsqu’ils revenaient chargés de dépouilles, leur camp se trouvait attaqué, envahi par l’armée de Saladin ou par la garnison de Ptolémaïs.

Depuis que le sultan avait quitté la montagne de Karouba , une Hotte égyptienne était entrée dans le port de Ptolémaïs. En meme temps , Saladin avait reçu dans son camp sou frère Malek-Adel, qui lui amenait des troupes levées eu Egypte. Ce double renfort donnait aux infidèles l’espérance do triompher des chrétiens; mais leur joie ne tarda pas à être troublée par les bruits qui se répandaient alors en Orient. On venait d’apprendre que l’empereur d’Allemagne avait quitté l’Europe à la tête d’une nond)reuse armée , et qu’il s’avançait vers la Syrie ( i ). Saladin envoya

(i) Nous avons déjà fait remarquer , d’après l’auteur

4ia HISTOIRE DES CROISADES.

iy6 des troupes au - devant d’un si redoutable en- )icnii ; plusieurs princes musulmans quittèrent rarmée du sultan pour aller défendre leurs états, menacés par les croisés qui arrivaient d’Occidenf. j3es ambassadeurs furent envoyés au calife de Bagdad, aux princes de l’Afrique et do l’Asie, aux puissances musulmanes de l’Espagne (l), pourles engager à réunir leurs efforts contre les ennemis de l’islamisme. Tandis que les Sarrasins imploraient ainsi des secours , les croisés demandaient chaque jour à grands cris (pi’on les conduisît au combat. J3ans leur impatience , ils craignaient que les Allemands ne vinssent partager avec eux la conquête de Ptolémaïs. La multitude presse les chefs 'de donner le signal d’une bataille et de déployer les enseignes victorieuses de la croix. Les chefs, qui ne jugeaient point l’occasion favorable, cherchent j)ar leurs discours à calmer cotte ardeur imprudente; le clergé fait parler le ciel pour ramener les

arabe Boha-cJ.diii , qui parle assez longuement du dt'pari de renn)creur l'rddtTÎc à la tête d’une ])uissanlc armée , que Saladin fut averti de l’approche de ce prince par l’empéi'eur grec. Son U'nioigtiage confnine ce que dit la chronique allemande de Reichespcig,des intelligences du sultan avec le prince grec. (Voy. Bihliolh. des Croisades , toin. n , pag. 64 et suiv. )

(i) On trouvera au lom. 11 de la Diblioth. des Croisades , §. 5a, le récit de l’ambassade envoyée par Saladin à l’emjicrcur de Maroc, et une analyse de la lettre qu’il lui 1, evrivit. Rien ne montre mieux l’esprit qui animait alors les puissances musulmanes.

UVRE VIII. 4r3

v^olilals à la discipline. Mais tous les ofTorts des i iqo ecclésiasticjues et des princes sont inutiles. Le plus {'rand nombre des pèlerins méprisent à-la-lois les conseils de la prudence humaine et les menaces de la colère divine. Le jour de la Iclcde saint Jaeijues, la révolte et la violence ouvrent toutes les portes du camp, et bientôt la plaine est couvei lo d’une foule innombrable cpic les auteurs araix's comparent à celle qui s’assemblera dans la vallée de Josapbat au dernier juf'ernent (i). Cette mulfiludc impétueuse, se précipitant contre les Sarrasins, pénètre jusqu’au milieu de leur cam]),ct, dans fivresse de son triomphe, croit avoir jiiis en fuite tous les ennemis de Jésus-Christ. Mais tandis qu’elle se laisse emporter à l'ardeur du but in , les Musulmans, d’abord saisis d’effroi, ont le temps de se rallier, et viennent surprendre les vainqueurs qui pillaient latente du frère de Saladin. Comme la plupart des croisés avaient jeté leurs armes, ils ne peuvent opposer aucune résistance et sont frappés d’une terreur semblable à celle qu’ils avaient inspirée à leurs ennemis. Tous ceux qui s’étaient montrés les plus ardens au pil-

(i) Le malheureux combat dont il est ici question fut livré le jour de la fcle de St.-Jacques. Gauthier Viiiisaiif nous en a fonrni'les détails dans le xL^.chap. du sou liv. i*’' . ; nous avons aussi fait usage du récit des auteurs arabes, eiitr’aulres de Boha-eddiu et d’Jîuiad-eddiu , téiuoiOs ocivlaires. {\oyct Biblialh. des Crois-.des, tom. i,pag. Ü77, et tom. n , 5* 5o. )

190 lage, perdent la 'vie avec les dépouilles dont ils étaient chargés, et sont égorgés sans défense dans les tentes niêine qu’ils venaient d’envahir.

« Les ennemis de Dieu ( nous nous servons des » expressions de Boha-eddin) osèrent entrer dans )) le camp des lions de l’islamisme j mais ils éprou- » vèrent les eU’ets terribles de la colère divincj iis ' » tombèrent sons le fer des Musulmans comme » les l’euilles tombent en automne sous les coups )) de la tempête. La terre fut couverte de leurs » cadavres amoncelés les uns sur les autres, sem- » blables à des branches abattues qui remplissent » les vallées et les collines dans une forêt qu’on a )) coupée. » Un autre historien arabe parle ainsi de cette sanglante bataille : « Les chrétiens tom- » bèrent sous le fer des vainqueurs, comme les » mécbans tomberont au dernier jour dans la de- » meure du feu. Neuf rangs de morts couvraient » le terrain qui s’étend entre la colline et la mer,

» et diaque rang était de mille guerriers. »

Tandis que les chrétiens éUiicnt vaincus et dispersés par l’armée de Saladiu, la garnison de Ptolémaïs lit une sortie, pénétra dans leur camp, emmena avec elle un grand nombre de femmes et d’enfans restés sans défense. Les croisés, (jue la nuit avait sauvés de la poursuite du vainqueur, rentrèrent dans leurs retranebemens , en déplorant leur double défaite. La vue de leurs tentes dépouillées, les pertes qu’ils venaient de faire, abattirent leur courage ; bientôt ils apprirent la mort de Frédéric Barberousse et les désasU-cs éprouvés par l’armée

des Allemands. Les deux armées se préparaient, hqo l’une à la défense, l’anlre à l’altaque, lorscpie ccüo nouvelle leur arriva. On resta toute la journée sans combattre, les Sarrasins se livrant à la joie, les chrétiens à la douleur. Dans leur désespoir, les chefs des pèlerins ne songeaient plus qu’à retourner ' en Europe, et pour assurer leur départ, ils cherchaient à obtenir une paix honteuse de Saladin , lorsqu’une llotle parut dans la rade de Ptolémaïs et débarqua un grand nombre de Français, d’Anglais, d’Italiens, conduits par Henri, comte de Champagne (i).

Alors l’espérance fut rendue à l’armée des croisés j les chrétiens se trouvèrent de nouveau inaîtn’s de la mer , et purent à leur tour faire trembler Saladin, qui se retira une seconde fois sur les hauteurs de Karouba. Leurs attaques recmutnencèrent contre la ville; le comte de Champagne, qui avait ranimé le courage des soldats de la croix , fit construire à grands frais des béliers d’une grandeur ])rodigieuse , et deux énormes tours compo-

(i) Les auteurs arabes désignent Henri , comte de Chaiiipague, sous le titre de grand-comte , et semblent avoir une haute opinion de ce prince. Ils disent que son arrivée rendit le courage et l’espoir aux croises. Gauthier Vinisauf n’eu parle p.as avec tant d’estime; il se contente de dire en deux mots (pi’il arriva avec une brave troupe de guerriers , et qu’il lut mis à la tête de l’anhce que le landgrave et Jacques d’Avosncs avaient jusque-là comiimiidée tour-ii-tour. ( Vov. Bibliolh. des Ctvisades, loin, i, jiag. C78, et tom. u, S. 5Ü. )

4iG inSTOIUE DES CROISADES,

igo sées de bois, d’acier, de fer et d’airain, dont la conslruclion lui coûta quinze cenls pièces d’oi\ Tandis que cos inacliincs formidables menaçaient les rcmpai'ls (i), les croisés montèrent plusieurs fois à l’assaut, et plusieurs fois furent sur le point d’arborer l’étendard des chrétiens sur les murs des infidèles.

Les Musulmans, enfermés dans la ville, supportaient les horreurs d’un long siège avec une constance héroïque. Les éndrs Karacoush et Hossam-eddin relevaient sans cesse le courage des

soldats. Vigilans, présens partout, employant tan- ^ tôt la force, tantôt la ruse, ils ne laissaient échapper aucune occasion de surprendre les chrétiens et de faire échouer toutes leurs entreprises; les Musulmans brûlèrent toutes les machines des assiégeans et firent plusieui's sorties , dans lesquelles ils repoussèrent les croisés jusque dans leur camp.

La garnison recevait chaque jour des renforts et des secours par la mer; tantôt des barques côtoyaient le rivage et se jetaient dans le port de Ptolémaïs à la faveur des ténèbres ; tantôt des vaisseaux partis de Bérithe et montés par des Musulmans liabillés à la franque, arboraient le pavillon bla(ic avec une croix rouge, et trompaient ainsi la

(i) L’historien anglais, Gauthier Viiiisauf, parle de I.a construction de ces machines ; l’auteur arabe Emad-eddin dit que ce qu elles lançaient était semblable au feu lance contre les diables. (Voy. Biblioth. des Croisades, tout, i, pag. (388, et loin, ii, 5a et 53. )

vigilance des assie'geans (i). Les croisés, pour em- i lyo pêcher toute communicalion cuire la ville et la mer , résolurent de s’emparer de la Tour des Mouches^ qui dominait le port de Ptolémaïs. Un vaisseau sur lequel on avait placé une tour de bois, s’avança vers le for t qu’on voulait atU»quer , taudis qu’une barque remplie de matières combustibles, auxquelles on avait mis le feu, fut lancée dans le port pour brûler les vaisseaux musubnansj tout semblait annoncer le succès de cette tentative hardie^ mais le vent, qui cbaugea tout-à-coup, dirigea le bateau embrasé vers la toür de bois des chrétiens, (pi’on vit bientôt consumée par les flammes. Le duc d’Autriche, qui commandait cette expédition périlleuse, suivi des plus braves de ses guerriers, était déjà monté, l’épée à la main , dans la tour des infidèles. A la vue de l’incemlie qui dévorait le vaisseau sur lequel il était arrivé, il se jeta à la mer, couvert de son sang et de celui des Sarrasins, et revint presque seul sur le rivage.

Pendant que le duc d’Autriche attaquait la Tour des Mouches, l’armée cluétienuc était sortie de son camp pour livrer un as.saut à la ville. Les assiégeans Grent sans succès des prodiges de valeur, et lurent bientôt obligés de venir défendre leurs

(i) Ibn-Alalir donne quelques de'tails sur cette ruse employée par les Musulmans pour faire entrer des secours d’hommes et des provisions dans la place assiégée. (Voyez Diblioth. des Croisades, tom. 11, §. 5a. )

4i» HISTOIRE DES CROISADES.

I igo toutes, livrées aux flammes et au pillage p£^r l’armée de Saladin.

Ce fut au milieu de celte double défaite que Frédéric, duc de Souabe, arriva sous les murs de Ptolémaïs, avec cinq mille hommes, restes déplorables d’une nombreuse armée. Lorsqu’on avait appris en Syrie les préparatifs des Allemands, on ne parlait que de leurs forces invincibles, et les chrétiens étaient remplis d’espérance. Lorsqu’on les vit arriver, on ne parla plus que de leurs désastres, et leur présence répandit le deuil et la tristesse dans l’armée chrétienne. , *

* Frédéric voulut signaler son arrivée par un combat livré aux Sarrasins; les chrétiens, disent les auteurs arabes, sortirent de leur camp, semblables à des fourmis qui courent au butin, et couvrirent les vallées et les collines. Ils vinrent attaquer les avant-postes de l’armée musulmane , qui gardaient les hauteurs d’Aidhia ; mais leurs bataillons ne purent ébranler les rangs des infidèles. Après avoir plusieurs foisü^enofivelé leurs attaques intrépides, accablés de fatigue et perdant l’espoir de triompher de leurs ennemis, ils rentrèrent dans leur camp, où la disette , qui commençait à se faire sentir , ne leur permettait point de réparer leurs forces épuisées (i).

(i) Pour toiis ces évenemens, on pourra consulter avec fruit le récit des auteurs arabes, particulièrement de Bohaeddin, te'moin oculaire. (Voy. au tom. u de la des Croisades', §. 53 etsuiv.)

chaque chef, au milieu de cette multitude de 1190 croises, était chargé de nourrir la troupe qu’il commandait, et n’avait jamais de vivres pour une semaine. Une foule de pèlerins ne reconnaissaient point de chefs, et mWaient apporté en Syrie que le bâton et la pannetière du pèlerinage. Lorsqu’il arrivait une flotte, les guerriers chrétiens étaient dans l’abondance, et lorsqu’il ne leur arrivait point de vaisseaux , ils manquaient des choses les plus nécessaires à la vie; à mesure que l’hiver approchait et que la mer devenait plus orageuse, la disette se faisait sentir davantage.

Les croisés n’attendaient plus aucun secours de l’Occident , et n’avaient plus d’espoir que dans leurs armes ; ils sortaient chaque jour de leur camp pour attaquer les Sarrasins et se pro- * curer des vivres. Dans une de leurs excursions, ils pénétrèrent ju|qu’aux montagnes voisines de Karouba ; où campait Saladin ; mais les plus l>raves d’entr’eux tombèrent entre les mains des infidèles , et leur valeur toujours malheureuse ne put les sauver de la famine , dont les ravages s’accroissaient chaque jour (i). Une charge

(1) Les auteurs anglais cl arabes s’accordent sur la disette qui se fit sentir daits l’armée des chrétiens ; mais, selon Gauthier Viiiisauf, elle s’était déjà manifestée avant l’arrivée du comte Henri. Les derniers chapitres de son liv. 1er. sont consacrés presque tous au récit des extrémités auxquelles elle porta les croisés. C’est de lui que nous empruntons tons, les traits qui composent le tableau qu’on va lire. (Voj'cz Biblioth. des Croisades, tom. i, pag. 68'i.)

4^0 lllSTOinE DES CROISADES.

190 de farine, qui pesait deux cent cinquante livres, so vendait jusqu’à quatre-vingts écus, somme exhorbilante que les princes memes ne pouvaient payer. Le conseil des chefs voulut fixer le prix des provisions apportées au camp. Alors ceux qui avaient des vivres les cachèrent dans là terre , et la disette s’accrut par les mesures même qu’on avait prises pour la faire cesser (i). Des cavaliers, pressés par la faim, tuèrent leurs chevaux j on vendait les intestins d’un cheval ou d’une bête de somme jusqu’à dix sous d’or; ceux à qui les plus vils alimens restaient pour dernière ressource , en vinrent jusqu’à se cacher pour faire leur misérable repas, devenu un objet d’envie. Des seigneurs, des barons accoutumés aux délices de la vie , dé- * vorèrent les herbes sauvages et recherchèrent avec avidité des plantes et des racines qu’ils n’auraient jamais cru être à l’usage de l’homme. On voyait des croisés errer dans le camp et autour du, camp, comme des animaux qui cherchent leur pâ-

(1) Florcntinus, évêque de Ptolémaïs , rapporte que lorsque la famine commençait à régner parmi les assiégeans, pour mettre un fi-ein à l’avidité de ceux qui vendaient les vivres à un trop haut prix :

Jtarones eonstituunt uno prorsiis ore JVe dentur ciboria pretio minore,

Sed error noviuimus pejor Jil priore ;

Dùm non audet vendere consueto more.

JVbn enim lum ciboria inveniunlur Per forum venalia ; sed effodiunUu- Pavimenla, domini recluduntur.

Sic inops H locupks famem patiuntur.

ture. On vit des gentilshommes qoi n'aTaient pas , de quoi acheter du pain, en dérober publique* ment; et ce qtli achève de peindre les horreurs du fléau qui désolait Tarmé» chrétienne, plusieurs soldats de la croix s’enfuirent chez les Sarrasins; les uns embrassèrent l’islamisme pour obtenir quelque secours dan^éurs misères; les autres, montés sur des vaisseaux musulmans, et bravant les périls d’une mer orageuse, allèrent piller l’ile de Chypre et les côtes de Syrie (i). , ”

L’hiver avait commencé; les eaux couvraient la plaine, et la multitude des croisés restait entassée pêle-mêle sur les collines. Les cadavres abandonnés sur le rivage ou jetés dans les torrens , exhalaient une odeur pestilentielle. Bientôt les maladies contagieuses se réunirent aux horreurs de la famine. Le^camp des chrétiens fut rempli de . deuil et de funérailles ; on enterrait chaque jour deux ou trois cents pèlerins/ Plusieurs des plus il- ' lustres chefs de l’armée trouvèrent dans la contagion la mort qu’ils avaient souvent cherchée sur le champ de bataille. Frédéric, duc de Souabe, échappé à tous les périls de la^ guerre , mourut dans sa tente, de inisère et de maladie. Ses malheureux compagnons d’armes, donnant des larmes

(i) On trouve dam le récit des auteurs arabes, surtout dam celui de Boha-eddin, tom. i de la Biblioth. des Croisades, 54 et 55,guelques details sur cette désertion des croisés. Cependant les Arabes s’accordent à faire l’éloge de la constance héroïque que les chrétiens montrèrent en général.

I KJO

4ua HISTOIRE DES CROISADES,

à son trépas, errèrent long-tejnps, selon l’expression d’une vieille chronique, comme des brebis sans pasteur. Ils allèrent à Caïfas; ils revinrent au camp de Ptolémaïs j plusieurs périrent de faim , et ceirx qui restaient , désespérant de la cause des chrétiens, pour laquelle ils avaient souffert tant de

maux , retournèrent en Occident

Pour comble de malheur. Sibylle, femme de Guy de Lusignan, mourut avec scs deux enfans, et sa mort jeta la discorde parmi les croisés. Isabelle, seconde fille d’Amaury et sœur de la reine Sibylle, était l’héritière du trône de Jérusalem. Conrad (i), maître de Tyr, eut tout-à-ebup l’am-

(i) Gauthier Vinisauf, en parlant des efforts du marquis pour arriver au trône, le compare à Sinon pour la duplicité, à Ufysse pour l’éloquence, et a. Màhridate pour la diversité des langues qu’il parlait. Il dit ensqite que son mariage avec l’épouse de.Honfroy de Thoron fut plus honteux et plus offensant que l’enlèvement d’Hélène ; car Hé-# lène fut ravie furtivement à un mari absent, au lieu qu’Isabelle fut arrachée de force à son mari présent. (Voyez chap. Lxm du liv. i de V Itinéraire de Richard. )

Nous croyons devoir rappeler ici ce que nous avons dit dans la Bibliothèque des Croisades, que l’ouvrage de Gauthier Vinisauf, dont le recueil de Bongars ne contient qu’un fragment sous le titre de ; Historia hierosolymitana , et sans nom d’auteur, n’a été connu d’aucun des historiens qui ont parlé des croisades avant nous. C’est depuis notre première édition et en recherchant tous les recueils d’historiens anglais , que nous l’avons trouvé en entier sous son vrai titre , et sous le nom de son véritable auteur. Il nous a fourni, pour la troisième croisaile , des documens précieux et nouveaux. En le lisant

Digilized by Coogle

bilion de réj^ner sur la Palestine f et résolut d’épouser Isabelle , déjà mariée à Honfroy de Thoron. Il fallait faire casser le mariage de cette princesse; et pour y amener les esprits, il flatta le peuple, il caressa les grands, il prodigua les dons et les promesses. En yain l’archevêque de Gantorbéry lui opposa les lois de la religion et le menaça des foudres de l’Eglise; un conseU d’ecclésiasUques cassa le mariage de Ilonfroy de Thoron, et l’héritière du royaume devint l'épouse de Conrad , à qui on reprocha, dans l’armée chrétienne , d’avoir deux femmes vivantes, l’une en Syrie, l’autre à Constantinople.

Un si grand scandale n’apaisa point les querelles. Guy de Lusignan ne cessa point de réclamer scs droits à la couronne. Les croisés, mourant de faim, en proie aux maladies contagieuses, à tous les fléaux de la guerre , ne s’occupèrent plus, dans leur camp, que des prétentions des deux princes rivaux. Les uns étaient touchés des malheurs de Lusignan , et se déclaraient pour sa causé ; les autres admiraient la bravoure de Conrad, et pensaientque le royaume de Jérusalem avait besoin d’un maître qui sût le défendre. On reprochait à Guy de Lusignan d’avoir préparé la puissance de Sala-

allentiveinent, nous avons reconnu dans Gauthier Vinisaul' un ëci'ivain fort supérieur aux écrivains de son temps. Le fragment inséré dans le recueil de Bongars,ru' renferme pas le premier livre entier de l’ouvrage; il s’arrête au inai iagc du marquis Conrad avec l’épouse de Honfroy de Thoron.

4a4 HISTOIRE DES CROISADES.

*'3® din ; on louais au contraire le marquis de Tyr d’avoir sauvé les seules viUes qui restassent aux Francs.

Les dissensions, passèrent des chefs aux soldats; on allait s’égorger pour savoir à qui appartiendrait un sceptre brisé et le vain litre de roi. Les évoques calmèrent enfin la fureur des débats, et déterminèrent les deux partis à remettre cette affaire au jugement de Ricliard et de Philippe j dont ou attendait la prochaine arrivée.

Ces deux monarques , partis de Gènes et de Marseille, s’étaient d’abord rendus à jNIessine (l). A leur arrivée, Guillaume II venait de mourir au

(i) Les historiens anglais, Roger de Hoveden, Bromton, Benoît de Pelerboroiigli et Gauthier Vinisauf, ont donne', sur le séjour de ces deux rois dans la Sicile et sur les causes de leurs querelles , des details qu’on ne lira point sans intérêt, quoiqu’ils soient un peu étrangers à l’objet des croisades. On y remarquera toutefois que la jalousie entre ces deux princes fut la principale cause du peu de succès qu’eut la troisième croisade, et rendit à-peu-près nuis tous les brillans exploits par lesquels Richard se signala en Palestine. (Voy. Biblioth. des Croisades, tora. i, pag. 684, 738.) Gauthier Vinisauf dit qu’à la nouvelle de l’approche du roi de France à Messine, tous les habitans de l’île coururent sur le rivage pour voir ce prince, dont la renommée publiait les vertus, mais qucPhilijipc-Auguste trompa leur curiosité en se rendant furtivement au château de la ville ; ce qui déplut beaucoup aux Messiuois. Richard, au contraire, fit son débarquement avec un grand appareil , et se fit voir à la foule charmée qui était accourue au-devant de lui. (Voy. chap. xiu du liv. n de X Itinéraire de Richard.)

mUieu des prépâralifs de la guerre sainte ^ et sa 1190 succession avait allumé la guerre entre la Sicile et l’empire germanique. Constance, héritière de Guillaume, avait épousé Henri VI, roi des Romains, et l’avait chargé de défendre son héritage; mais Tancrède, frère naturel de Constance, qui s’était fait aimer de la noblesse et du peuple, avait usurpé le trône de sa sœur et s’y maintenait par la force des armes. Déjà des troupes allemèjïdes , pour soutenir les droits .de Constance , fa"fageaient la Fouille , triste prélude des fléaux qui fondirent plus t^d sur ce malheureux rbyaunie, et dont le douloureux récit se mêlera bientôt à riiistoire d’une autre croisade.

L’approche des princes croisés alarma Tancrède , mal aflermi dans son autorité. Il craignait dans Philippe unajlié de l’empereur d’iUlemagne, et dans Richard, l.e frère de la reine Jeanne, veuve de Guillaume , qu’il avait maltraitée' et qu’il retenait en prison. Ne pouvant les eombattre, il entreprit de les désarmer par sa soumission et ses caresses. Il réussit d’abord au-delà de ses espérances auprès de Philippe ; il eut beaucoup plus de peine à apaiser Richard, qui, dès les premiers jours de son arrivée, réclama avec hauteur la dot ' de Jeanne, et s’empara de deux forts qui dominaient Messine. Bientôt les Anglais se trouvèrent aux prises avec les sujets de Tancrède, et l’étendard du roi d’Angleterre fut arboré dans la capitale même de la Sicile. Par cet acte de violence et d’autorité, Richard faisciit outragea Philippe, dont

1190 il était le vassal. Le roi de France donna* des ofdres pour faire disparaître le drapeau des Anglais; l’impctucux Hicliard obe'it en frémissant. Cette soumission , quoiqu’elle fût accompagnée de menaces, parut apaiser Philippe et fit cesser la guerre ; dcs-lors Richard se rapprocha de Tancrède, qui chercha à faire naître des soupçons sur la loyauté du jfoi de France, et, pour s’assurer la paixÿ" jeta la, division parmi les croisés (i). *

'Les deux rois s’accusèrent tour-à-lour de' trahison et dp perfidie; les Français et les Anglais s’as- . socièrcnt à la haine de leur monarque. Au milieu do CCS divisions , Philippe pressa Richard d’épouser la printpsse Alix, qui lui était promise en mariage; mais les circonstances* avaient changé , et le roi d’Angleterre rejeta avec mépris une sœur du roi de France, qu’il avait recherchée lui-méme, et pour laquelle il avait fait la guciTC à son père.

Depuis long-temps Eléonore de Guienne, qui n’avait cessé d^j^c la reine des Français que pour devenir leur implacable ennemie , cherchait à détourner Richard de ce mariage exigé par Philippe. Pour achever sou ouvrage et jeter pour jamais la. division entre les deux rois, elle amenait en Sicile Bérengère, fiUc de don Sanche de Navarre, quelle devait faire épouser au roi d’Angleterre. Le bruit

(1) Consultez sur ces divisions Guillauæ le Breton Pt Rigord, historiens de Philippe-Auguste, dans le dixhuitième volume de don Bouquet : ils sont favorables au roi de France.

mRE VIII. . 4i7

(le son arrivée augmenta les soupçons ilo Philippe, \ lyo et lut pour lui un sujet de plaintes nouvelles. La guerre était sur le point d’éclater ; quelques hommes sages et pieux s’efforcèrent d’apaiser les esprits ; les deux rois firent de nouveaux sermons et formèrent une nouvelle alliance. La discorde fut un moment étouffée J mais on devaitse délier d’une amitié qui avait besoin d’etre jurée si souvent , et d'une paix pour laquelle on faisait chaque jour un traité.

Richard, qui venait de faire la guerre à des croisés , se livra tout-à-coup à tous les excès du repentir et de la pénitence j il lit assembler, dans chapelle, .les évêques qui l’avaient accompagné, se présenta devant eux en chemise, et tenant à la main, dit un historien anglais de verges

flexibles^ se jeta à leurs genoux, leur confessa ses péchés, écouta leurs remontrances, et se soumit avec docilité à la flagellation qu’avait subie , devant Pilate, le Sauveur du monde. Quelque temps après cette cérémonie singulière, comme son esprit était naturellement enclin à la superstition , il eut le désir d’entendre l’abbé Joacliim, qui

(i) Bromton est l’historiea qui raconte ce fait singulier. L'a autre écrivain anglais , Gauthier d’Heminglord , le place à la mort du roi Richard qui, sentant sa fin approcher, se lit fustiger en expiation de ses pèches. Gauthier Vinisauf garde le silence sur cet acte de pénitence. ( Voy. la Bihliothèffue des Croisades, tom. i, png. 73B.)

4a8 HISTOIRE DES CROISADES.

1190 vivait retiré dans les montagnes de la Calabre , et qui passait pour un prophète (i).

Dans un voyage à Jérusalem, ce solitaire avait, disait-on, reçu de Jésus-Christ la faculté d’expliquer l’Apocalypse, et d’y lire,, comme dans une histoire fidèle, tout ce qui devait se passer sur la terre. Sur l’invitation du roi d’Angleterre , il quitta sa retraite et se rendit à Messine, précédé du bruit de ses visions et de ses miracles. L’austérité de ses mœurs, la singularité de ses manières, l’obscurité mystique de ses discours, lui attirèrent d’abord la confiance et la vénération des croisés. On l’interrogea sur l’issue de la guerre qu’on allait faire en Palestine; il prédit aux croisés que Jérusalem serait délivrée sept ans après la conquête de Saladin. «Pourquoi donc, lui dit Ilichard , sommes-nous venus sitôt? — Votre arrivée, répliqua Joachim, est fort nécessaire,- Dieu vous donnera la victoire sur ses ennemis , et rendra votre nom célèbre sur tous les princes de la terre (2). »

(0 Bromton , qui rapporte aussi cette anecdote, raconte aussitôt un combat ou plutôt un divertissement qui eut lieu à Messine, lé jour de la Purification , entre plusieurs chevaliers français et anglais à coups de roseaux ou de cannes , et dans lequel le roi Richard fut vaincu par Guillaume des Barres. On trouvera ce récit curieux dans la Biblioth. des Croisades , tom. i, pag. ^38.

(a) C’est Roger de Iloveden qui donne ces détails sur l’abbé Joachim et sur son entretien avec le roi Richard. * (Voj. la Collect. des écrivains anglais, par Henri Sa ville , pag. 4oi> année ii8g.)

UVRE vm. 4ag

Cette expKcation, qni ne flattait point la passion iigi et rimpaliencc des croisés, ne pouvait satisfaire l’amour-propre de Richard. Philippe fut peu frappé d’une prédiction qui se trouva d’ailleurs démentie par l’événement, et il ne songea plus qu’à affronter Saladin, ce vainqueur si redoutable, dans lequel l’abbé Joachim Voyait une des sept . télés du dragon de l’Apocalypse. Des que le printemps eut rendu la mer navigable, il s’embarqua pour la Palestine. Il y fut reçu comme l’ange du Seigneur : s# présence ranima la valeur et l’espérance des chrétiens, qui depuis deux ans assiégeaient Ptolémaïs. Les Français ■placèrent leur quartier à la portée du trait de l’ennemi ; et dès qu’ils eurent déployé leurs tentes, ils s’occupèrent de livrer un assaut. Ils auraient pu , dit-on, se rendre maîtres de la ville; mais Philippe, inspiré par un esprit chevaleresque bien plus que par une sage politique, voulut que Richard fût présent à cette première conquête. Cette généreuse condescen- • ‘ dance devint funeste aux entreprises des chrétiens , et donna le temps aux Sarrasins de recevoir des secours.

Saladin avait passé l’hiver sur la montagne de Karouba; les fatigues, les combats, la disette et les maladies avaient affaibli son armée ; il était affaibli lui-même par un mal que les rriédecins ne pouvaient guérir, et qui, plusieurs fois, l’avait empêché de suivre scs guerriers sur le champ de bataille. Lorsqu’il apprit l’arrivéè de deux puis- « sans monarques chrétiens, il sollicita de nouveau ,

43o HISTOIRE DES CROISADES,

igi par ses ambassadeurs , les secours de^ princes musulmans. Dans toutes les mosquées on fit des jirières pour le triomphe des ses armes et la délivrance de rislamismcj dans toutes les villes musulmanes les imans exhortaient les peuples à s’armer contre les ennemis de IMahomct.

« D’innombrahlesiégions de chrétiens, disaient- » ils, sont venues des pays situés au-delà de Cons- » tantinople, pour nous enlever les conquêtes qni » avaient plongé l’Alcoran dans la joie, et pour » nous disputer une terre où les cora^gnons d’O- » mar avaient planté l’étendard du Prophète. N’c- » pargnez ni votre vie , ni vos richesses pour les » combattre. Vos marches contre les infidèles, vos ») périls, vos blessures , tout, jusqu’au passage du )i torrent, est écrit dans le livre de Dieu. La soif,

» la faim , la fatigue , la mort même, deviendront » pour vous des trésors dans le ciel, et vousouvi i- » ront les jardins et les bocages délicieux du Pa- » radis. En quelque lieu que vous soyez, la » mort vous surprendra ; ni vos maisons , ni vos » tours élevées ne vous 'défendront contre scs » coups. Quelques-uns d’entre vous ont dit : N’al- » Inns point chercher les combats pendant les » chaleurs de Vété et les rigueurs de l’hiver; mais » l’Enfer sera plus terrible que les rigueurs de l’hi- • » ver et que les chaleurs de l’été. Allez donc com- ■» battre vos ennemis dans une guerre entreprise ‘ » pour la religion. La victoire ou le Paradis vous » attendent ; craignez Dieu plus que les infidèles;

» c’est Saladm qui vous appelle sous ses drapeaux.

» Saladin est l’ami du Prophète ^ comme le Pro- > )» phète est l’ami de Dieu. Si vous u’obéissez, vos » familles seront chassées de la Syrie, et Dieu mel- » tra .à votre place d’autres peuples meilleurs que » vous. Jérusalem, la sœur de Médine et de la » Mecque , retombera au pouvoir des idolâtres » qui donnent un fils , un compagnon , un égal » au Très-Haut, et veulent éteindre les lumières » de Dieu. Arraez-voiis donc du bouclier d« la » victoire; dispersez les enfans du feu, les fils )) de l’Enfer que la mer a vomis sur nos rivages, et » rappelez-vous ces paroles du Coran : Celui qui » abandonnera ses foyers pour défendre la reli- )) gion sainte y trouvera F abondance et un grand » nombre de compagnons. »

• Animés par ces discours, les Musulmans volèrent aux armes , et de toutes parts ils accoururent dans le camp de Saladin, qu’ils regardaient comme le bras de la victoire et le fils chéri du Prophète.

Pendant ce temps-là, Richard était retardé dans sa marche par des intérêts étrangers à la croisade. Tandis que son rival l’attendait pour prendre une ville sur les Sarrasins et voulait tout partager avec lui, jusqu’à la gloire, il se rendait maître d’un royaume, et le retenait pour lui (r).

(i) Gauthier Vinisauf est celui des historiens anglai? qui donne le plus de details sur cette conquête de l’ile de Chypre par le roi Richard. Cependant le re'cit que Broiuton eu a fait n’est pas sans intérêt et peut être compare avec celui de Vinisauf. ( Voyez le*s chapitres xxxi et suivans du

43a InSTOIRE DES CROISADES

En sortant du port de IMessine , la flotte anglaise fut dispersée par une violente tempête; trois vaisseaux périrent sur les côtes de Chypre; les malheureux échappés au naufrage furent maltraités par les habitanset jetés dans les fers; un navire qui portait Bérengère de Navarre et Jeanne, reine de Sicile , s’élant présenté devant Limisso , ne put obtenir l’entrée du port. Peu de temps après, Richard arrive avec sa flotte qu’il avait réunie; il éprouve lui-même un refus outrageant. Isaac, de la famille des Comnènes, qui, pendant les troubles de Constantinople , s’était emparé de l’ile do Chypre, et la gouvernait* sous le titre fastueux d’empereur, osa menacer le roi d’Angleterre.

Ces menaces devinrent le signal de la guerre, et de part et d’autre on courut aux armes. Isaac nO put résister au premier choc des Anglais ; scs troupes furent battues et dispersées ; ses villes ouvrirent leurs portes aux vainqueurs ; l’empereur de Chypre tomba lui-même au pouvoir de Richard, qui, pour insulter à sa vanité et à sou avarice, le fit charger de chaînes d’argent. Le roi d’Angleterre , après avoir délivré les habitans de CJiypre d’un maitre qu’ils appelaient un tyran, leur fit payer ce service de la moitié de leurs biens, et prit possession de l’ilc qui fut érigée en royaume ,

liv. Il de Y Itinéraire de Richard , et la Collection des écrivains anglais de Roger Twisden, tom. i, pag. "jiS, année 1 189. )

et qui resta plus de trois cents antj sous la domina- 1 lion des La üns. • t ,

Ce fut dans' cette île , au sein meme de sà victoire, et dans le. voisinage de l’ancienne Àinatlionte, que Richard célébra son mariage avec'Bérengère de Navarre j il partit ensuite pour la Palestine, traînant après lui Isaac , chargé de chaînes, et la fille de ce malhetireiii prince , dans laquelle, dit-on, la nouvelle reine trouva une dangereuse rivale. Avant d’arriver siir les côtes de Syrie, -.il rencontra un vaisseau 'sarrasin monté pâr ‘ des guerriers intrépides et chargé de toutes sortes de provisions de guerfe; à la suite d’un combat nreur- Irier (i), Ic vaisscau musulman disparut, englouti dans les flots, et la nouvelle de cette victoire précéda Richard au camp des chrétiens. Son arrivée fut célébrée par des (feux de joie «diurnes dans toute, la 'campagne de Ptolémàïs^^a)'. . . ' Y? - . ,

Lorsque les Anglais eurent réuni leurs forces à celles de l’armée chrétienne, la viUe assiégée, vit devant ses murs toüt ce que l’Europe avait d’illustres capitaines et de vaillans guerriers. Les tenlc.s des Francs couvraient une vaste plaine, et leur ar-

(i) Lisez, dam la Biblioth. des Croisades , t. i , p. 68(3 ,

les détails curieux que (iauthicr Vinisauf donne sur ce combat naval , et sur la perte qu’y firent les Sarrasins.

(•J.) Voyez les ch. i et 11 du liv. ni de Y Itinéraire de Richard, sur l’arrivée de ce prince à Ptohimaïs. Voyez aussi le récit de l’auteur arabe Boha-eddin, tome ii de la Uibliolh. des Croisades, §. 56.

incc présentait le plus imposant spectacle; çii voyant sur le rivage de la nier, d’un côte les lours et les murs de Ptolémaïs, de l’autre le camp des chrélieus , où l’on avait' hall des maisons, tracé des rues , élevé des forteresses, on aurait dit deux cités rivales qui s’étaient déclaré la guerre.

La prés’ence des deux monarques jeta l’inquiétude et l’effroi parmi les SaiTasins ; le roi de France passait en Orient pour un des princes les plus illustres de la chrétienté ; les INIusulmans se disaient entr’eux que le roi d’Angleterre surpassait tous les autres princes chrétiens par son courage et l’activité de son génie. Richard et Philippe se témoignèrent d’abord une amitié récipro- , que; et toute l’armée, à leur exemple, ]Varut avoir oublié ses anciennes divisions.

Si cette union avait pu subsister quelque temps, les chrétiens auraient facilement triomphé de leurs ennemis; mais quelle union pouvait résister aux souvenirs du passé et aux motifs de rivalité que chaque jour faisait naître. On célébrait sans cesse dans le camp la conquête de l’ilc de Chypre, et les louanges données à Richard importunaient Philippe-Auguste, qui réclamait eu vain la moitié du pays conquis (i^, d’après les conditions du

(i) Oiipcutvoir, surccsprctenlionsdePhilippc-Auguslc, la chfoniqtie de Bromton déjà citée, p. laooi, cl la réponse de Richard , qui dit que la conqtiéte de file de Chypre n’avait été faite que pour venger une injure atroce et' rwerite, et non dans le dessein d’acquérir une île chrétienne.

Dh i I IV

Ir^iU* de Vézelai. L’armée '^de Richard était lican- i coup plus nombreuse que ceHe de Pliilippcj et comme le premjer avait épuisé son royaume avant de s’embarquer, son trésor se trouvait beaucoup plus considérable que celui du roi de France. Philippe , à. son arrivée", avait promis trois é?us d’or par mois aux chevaliers qui étaient sans solde,, et tous louaient sa générosité ; Richard leur promit quatre' pièces . d’or , ' et fit oublier les bienfaits du monarque Français. Philippe ne pouvait voir sans jalousie qu’un prince, qui était son vassal, eût plus de crédit que lai sur l’armée, et Richard dédaignait d’obéir à un souverain qu’il surpassait en puissance, et peut-être en bravoure.^ •

Cependant les travaux du siège se poursuivaient sans relâche; on dressait des machines, on livrait chaque jour des assauts; mais rarement les Français et les- Anglais combattaient ensemble , et chaque combat devenait un sujet de discorde ; car les ci’oisés rèstés'au camp reprochaicnf à ceux qui avaient combattu de n’avoir pas triomphé de l’ennemi , et ceux-ci reprocliaient aux autres de ne ' les avoir pas secourus dans le péril.

Les débats occasionnés par les prélcnlions au trôife de Jérusalem, se renouvelèrent alors avec plus de fureur; Philippe,’ à son arrivée, s’était déclaré pour Conrad; ce fut une raison pour que Richard.se déclarât pour Guy de Lqsignan. L’armée chrétienne fut remplie de troubles et divisée de nouveau en deux partis. On voyait d’un côté les Français, les AUerrtands,’' les Templiers, les Gé-

/jic. HISTOIRE DES CROISADES.

I i(ji uois; de l’aulre, les Anglais, les Pisans, les Hospitaliers; au milieu de ces dissensions, Conrad se retira dans la ville tle Tjr, et montra cpi’il ne voulait faire aucun sacrifice à ruuioii des clircTiens(i).

Le l’ÿi d’Angleterre et le roi de France étaient tombés malades à leur arrivée au camp de Ttolémaïs; cette circonstance malheureuse ralentit un moment; les progrès du siège, et rendit quehpic espérance aux assiégés. Philippe ne resta que quelques jours dans sa tente, cl ne larda pas à mouler à cheval pour encourager les comballaus par sa présence; Richard, dontla maladie était plus grave, se montrait impal^ient de combattre, et cette impatience, dlttfon historien, le tourmentait plus que lu fièvre qui brûlait son sang (a).

Pendant leur maladie, Philippe et Richard avaient envoyé des députés à Saladin, et l’iiistoire se plaît a remarquer les procédés généreux, les i-echerches de j)olitessc qui accompagnèrent les négociations entre des souverains qui se faisaient la guerre (3). Ces manières, inconnues jusqu’alors, oirraicnlun élraûge contraste avec ranimosilé bar-

(1) Voyez Bromton, pag. iao3, au tome de la collctiion déjà citée.

(2) Graviùs enim torquebatur ille (rex) Turcorum ùnporttinis iiTiiptionibus quam ferventissimis quibus urebalur

(Gauthier Vinisauf,'liv,. ni, cliap. VII.) '

(3) Bromton dit que Saladin" envoya aux rois chrétiens des poires de Damas/et d’autres fruits, et «Jiie ceux-ci lui rcnvoyèicnt des bijhux et des joyaux. De jocosis et joca-

barc des couibaltans. Aussi la mullilude.dcs croi- 1 191 ses ne pouvait s’cxpli«jucr ces relations rjui causaient sa surprise, et dans l’étal de trouble et d’agitation où se trouvaient les esprits, on sc montra plus disposé à croire à la perfidie et à la trahison qu’à la générosité. Les partisans de Richard accusèrent Philippe, et ceux de Philippe reprochèrent à Richard d’entretenir de coupables intelligences avec les Musulmans. Le roi de France répondait à ces accusations en livrant chaque jour des combats aux Sarrasins, et le roi d’Angleterre, toujours malade, se faisait souvent porter au pied des remparts de la ville , pour exciter par son exemple l’ardeur des assiégeans.

Cependant les périls de l’armée, la gloire de la religion, l’intérêt de la croisade, étouffèrent un moment la voix des factions, et persuadèrent aux croisés de sc réunir contre l’ennemi commun. Après de longues discussions, on décida que Guy de Lusignan conserverait le titre de roi pendant sa vie, et que Conrad cl ses dcscendans lui succéderaient au royaume de Jérusalem (i). On convint eti

libits suis ci remiserunt , pag. 1202. Les auteurs arabes parlent aussi de jjrcscns envoyés de part et «l’autre. Bohaeddiu et Ibii-Alatîr sont ceux qui se sont le plus étendus à ce sujet. (Voyez au tome 11 de la Bihlioth. des C/visades,

0(i) I.a décision prise à l’egard do Guy n’eut lieu qu'après la redebtion d’Acre; niais on dut convenir d’abord des bases de l’arrangement-.

1 même temps que lorsqutT l’un des deux monarques attaquerait la ville, l’autre veillerait à la sûreté du camp et contiendrait l’armée de Saladin : cet accord rétablit l’harmonie ; des guerriers chrétiens qui avaient été sur le j>oint de prendre les annes les uns contre les autres, ne se disputèrent plus que la gloire de vaincre les infidèles.

Le' siège fut repris avec une nouvelle ardeur ; mais les Musulmans avaient employé à fortifier la ville, le temps cpie les chrétiens venaient de perdre en de vaines disputes. Les assiégeaus , lorsqu’ils se présentèrent devant les murailles, trouvèrent une résistance à laquelle ils ne s’attendaient point. L ar- ^ mée de Saladin secondait sans cesse les elForl.s des assiégés, eu attaquant l’armée clirétieune. Des le lever du jour, le bruit des timbales et des trompettes ^ signal ducombat, retentissait dans le camp des Sarrasins et sur les remparts de Ptolémaïs Saladin animait scs soldats par sa presence; sou frère, Malek-Adel, donnait l’exemple de la bravoure à tous les émirs. Plusieurs grandes batailles furent livrées au pied des collines où campaient les chrétiens. Beux fois les croisés donnèrent uu assaut général, et deux fois ils furent obligés de revenir sur leurs pas pour défendre leur camp, menacé par Saladin.

Dans une de ces attaques, un chevalier chrétien défendit seul une des portes du camp contre une foule de Siirrasins. Les auteurs arabes comparqj|t ce chevalier à un démon animé par tous les feux, «le l’Enfer. Une énorme cuirasse le couvrait tout

. Dk J by

culîer; les flèches, les pierres, les coups ilc laucc , lie pouYàicul ralleiiidre ; tous ceux ipii l’approchaient r'ccevaieul la mort, et lui seul, au milieu des ennemis, tout he'rissé de javelots, semblait n’avoir riOii à redouter. Ce brave chevalier ne put être mis hors de combat que par le feu grégeois jete' sur. sa tetcj dévoré par les flammes, il périt, semblable à ces machines énormes des chrétiens, que les assiégés avaient brûlées sous les murailles de la ville (i).

Chaque jour les croisés redoublaient d’elForts, et tour-à-tour repoussaient l’armée de i^adiii , ou menaçaient la ville de Ptolémaïs. Dans un de leurs assauts , on les vil combler leà fossés de la ville avec leui’s chevaux morts et les cadavres de leurs compagnons tombés sous le fer de l’ennemi , ou moissonnés pai’ les maladies. Les Sarrasins relevaient les morts entassés sous leurs murailles par les chrétiens , et les rejetaient en lambeaux sur le bord des fossés , où le glaive des combats frappait sans cesse de nouvelles victimes. !Ni le spectacle de la mort, ni les obstacles, ni les fatigues, rien jic pouvait arrêter les chrétiens. Lorsque leurs tours de bois et leurs béliers étaient réduits en cendres , ils creusaient la terre et s’avançaient , par des chemins souterrains, jusque sous les fon-' dfemens des remparts. Chaque jour ils employaient un nouveau moyen , de nouvelles machines pour

(1) Nous suivons ici le récit de Boha-eddin. ( Voyez au tom. Il de la Bibliothèque des Civisades, § 58. )

.\.\o HISTOIRE DES CROISADES.

Iwiltrc k place. Un liistorion arabe rapporte qu’ils élevèrent auprès do leur camp une colline de terre d’une hauteur prodigieuse ; en jetant sans cesse la t erre devant eux , ils firent avancer peu* à peu cette montagne vers les remparts, de la ville. Elle n’en était pius séparce que par la moitié de la distance ‘ que parcourt une flèche j les Musulmans sortirent de la place, et se précipitèrent au-devant de cette masse énorme qui s’approchait chaque jovir et me- ' naçait leurs murailles. Armés de glaives , de pioches, de pelles, ils combattirent ceux qui la faisaient mi||volr, et ne purent l’arrêter qu’en creusant de vastes fossés sur son passage.

Les Français se distinguaient parmi tous les guerriers chrétiens , et dirigeaient leurs attaques surla Tour-Maudite , à l’est de la ville. Une grande partie des murailles commençaient à s’ébranler, et devaientbientôtofFriraux assaillansun chemin pour entrer dans la pkee. La guerre , les maladies, la disette , avaient affaibli la garnison -, la ville manquait de vivres , de munitions de guerre et de feu • grégeois ; les guerriers qui avaient résisté à toutes les fatigues , tombaient dans le découragement ,* le peuple murmurait contre Saladin et contre les émirs ; dans cette extrémité , le commandant de la ville se rendit à la lente de Philippe-Auguste(i) ,

(i) Le coimnandanl se nommait Meschtoiib. ( Voye* le rëcit (les Ai'abes,lom. ii de \a BihliàÛi.' des Croisades, §.58. ) Gauthier Vinisauf cl Brojuion disent que Mcsdiloub

ol lui dit : « Il y a quatre aimées que nous sommes »• maîtres de Ptolémaïs j lorsque les Musulmans y )» entrèrent , ils laissèrent a tous les liabitans la » liberté de se transporter partout où ils vou- » di’aient avec leurs iamilles ; nous vous offrons » aujourd’hui de vous rendre la ville , et nous ne » vous demandons que les conditions que nous » avons accordées aux cluréliens. » Le roi do France , après avoir l’ait rassembler les principaux chefs de l’armée , répondit que les croisés ne consentiraient point à épargner les habitans et la garnison de Ptolémaïs, si les Musulmans ne rendaient Jérusalem et toutes les villes chrétiennes tombées on leur pouvoir depuis la bataille do Tibériade, Le chef des émirs , irrité de ce refus , se retira en jurant par Mahomet do s’ensevelir sous les ruines de la ville ; nos derniers efforts seront terribles, s’écria-t-il, et lûrsque l’qnge Reilouafi conduira Vun de nous en Paradis , le. sinistre Malek en précipitera cinquante des vôtres en Enfer.

A son retour dans la place, le commandant des Sa rrasins lit passer son courage et son indignation dans toutes les âmes 4 lorsque les chrétiens rc-

et Carakous, gouverneurs de la place, se prcsenicrcnt aux deux rois pour demander uiie trêve; Gauthier prétend que Philippe p^^raissait décide à y consentir, mais que Richard ne le voulut pas. Bromton dit ijue les deiLX rois s’y rcfilsèrcnt. (Voy. Gauthier Vinisauf, liv. ni, cliap. i5, et Bromton , pag. i 2o3. )

44a HISTOIRE DES CROISADES,

coiumencèrcut leurs assauts , ils furent repoussés avec une vigueur qui les remplit de surprise. « Les » flots tumultueux des Francs , pour emprunter » le langage des auteurs arabes , roidalent vers les » murs de la place avec la rapidité d’un torrent » qui va se jeter dans un lac ; ils montaient sur » les remparts à demi-ruinés, comme les chèvres » sauvages montent sur les roclies escar|>ées , tan- » dis que les Sarrasins se précipitaient sur les as- » siégeans comme les pierres détachées du soni- » met des montages. »

. Le courage des Musulmans leur était inspiré parle désespoir j mais l’ardeui^ qu’inspire le desespoir est passagère j bientôt les soldats de l’islamisme retombèrent dans l’abattement. Les secours que Saladin avait promis n’ariivaieut point , et rien ne pouvait sauver la ville ; plusieurs émirs se jetèi-ent la nuit dans une barque pour aller chercher un asile dans le camp de Saladin , aimant mieux s’exposer aux reproches du sultan , ou périr au milieu des eaux, que de mourir sous le glaive des chrétiens. Cette désertion et la vue des tours ruinées ajoutèrent à l’effroi des Musulmans ; tandis que les pigeons elles plongeurs annonçaient a Saladin l’horrible détresse des assiégés , ceux-ci formèrent le q)rojct tle sortir de la ville au milieu de la nuit , et de braver tous les périls pour rejoindre l’armée du sultan j mais leur projet fut déçouvcrl par les chrétiens , qui gardèrent tous les ]>assages par lcs([uels l’ennemi pouvait leur cchajiper. Dès-lors les assiégés ne songèrent plus (£u’a

sauver leur vie par une capitulation qui fui âccep- ug lée. Us promettaient de faire rendre aux Francs le buis delà vraie croix avec seize cents prisonuiersj ils s’engagèrent en outre à payer deux cent mille pièces d’oraux chefs deTarmee chrétienne. Des otages musulmans, et tout le peuple enfermé dans Ptolémaïs , devaient rester au pouvoir du vainqueur }usqu’à l’entière exécution du traité (i).

Un soldat musulman sorti de la ville , vint annoncer à Saladin que la garnison était forcée de capituler. Le sultan , qui se proposait de faire un dernier effort pour sauver la place , apprit celle nouvelle avec, une profonde douleur. 11 fit assembler son conseil pour savoir s’il approuverait la caj)itulatiou ; mais à peine les principaux émirs étaient réunis dans sa lente , qu’on vit flotter sur les murs et les tours de Ptolémaïs les. étendards des croisés,

Tel fut le siège de Ptolémaïs qui dura plus de' deux années, et dans lequel les croisés versèrent plus de sang et montrèrent plus de bravoure qu’il n’en fallait pour conquérir l’Asie. « Dans l’espace » de deux ans, dit Emad-eddin, le fer dcs^Musul- » mans immoLa plus de soixante mille infidèles; à » mesure qu’ils périssaient sur terre, ils se multi-

(i) Yoy, les articles.de celte capitulatkia dans Gauthier Vinisauf et dans Bromton. {Biblioth. des Croisades, tom. 1 , pag. 691 et 74'*) B*^ha-eddip cl les autres aiiteiu-s arabes en ontausài parld.'( Voy. au tom. ii de la Bibliol. des Croisades , 58 et 59. )

444 IlISTOmE DES CROISADES.

9;I r) pliaicnl sur mer; toutes les fois (pi’ils osèrent » nous attaquer , ils furent tués ou faits prison- » niers ; néanmoins d’autres leur succédaient, et » pour cent qui succombaient , îl eu reparaissait » mille. » Quel sujet de méditation et de surprise (jue cetto guerre à laquelle accouraient des peuples «lu Nord et du Midi , qui , sans s’élre entendus eiitr’eux, sans être excités ou contraints par aucune puissance de la terre, venaient combattre sous les murs d’une ville de SjTie , un ennemi qu’ils ne connaissaient point , et dont ils n’avaient rien à craindre pour eux-mêmes.

Lor^u’on reporte sa pensée sur les événemens «pie nous venons de décrire, on admire l’heroisme, la constance , la résignation des croisés ; mais on s’étonne en meme temps de la direction «pic des circonstances peu importantes en elles - memes donnent quelquefois aux affaires humaines. Un roi fugitif, qui ne trouve pas un asile dans ses états , va tout -à-coup, suivi de quelques soldats, mettre le siège devant une ville ; dès-lors c’est sm’ ce point (|ue toute la chrétienté a les yeux et que se dirigent toutes les forces do l’Occident, sans qu’aucun prince , aucun monarque songe, à tenter unç entreprise plus importante. D’un ciité, on voit les empires s’agiter et se lever en armes à la voix de la religion éplorée ; que voit-on de l’autre ? La colline «IcTuron elles rives stériles du Bélus, sur les- «jüelles vient .se concentrer et mourir ce violent orage «pii a ébranlé le mou«le. Ce long siège de Ptoléniaïs, si rempli de gloire , ne fut-il pas, pour les.

Francs, comme un piège de la fortune \les Sarrasins , et ropiuiàlreté qu’on mit aloi-s à la conquête d’une ville qui n’était point la ville sainte , ne contribua-t-elle pas à sauver l’Orient, et peut-être rislamismc des entreprises du monde cbiétien ?

Dans les nombreux combats que se livTèrentles vaisseaux sarrasins et les vaisseaux francs , pendant le siège de Ptolémaïs, on a pu remanjuer que les chrétiens avaient le plus souvent l’avantage sur leurs ennemis, et ce fut cette supériorité delamarine de l’Occident qui sauva l’armée chrétienne, Souvent une tempête et la saison des pluies et des orages firent plus de mal aux croisés que tous les guerriers de Saladin. Si les Musulmans s’étaient l'cndus redoutables par leurs forces navales , et si Saladin , au lieu de rassembler des années , avait rassemblé des flottes pour garder les côtes de la Syrie , les armées de l’Europe n’auraient jamais pu SQ réunijr , et la faim aurait moissonné tous les guerriers chrétiens arrivés en Palestine

C’est au milieu des grands événemens que se montrent la force, le génie et les passions de l’homme,- c’est dans cette longue lutte entre les chrétiens et les Musulmans tpr’ou peut eonuaître leur force et leur puissance, qu’on peut étudier leur caractère et leurs moeurs.

Nous ne parlerons point ici de leurs armures

(i) Gaulhier Viuisauf donne sur l’ctat de la marine au ihoyen âge des details assez curieux daûs son liv. i, ch. xixiv* ( Voyez aussi Bihtiolh. des Croisades, tom. i,, pag^ 075- )

if)i diirérontcs , ni tic lenr lactique el do leurs évolu-^ lions 'militaires. Dans le siège de Ptolémaïs , les Francs cl les Sarrasins perfectionnèrent tour-à-tour les moyens d’attaque et de défense. Les Musulmans donnci ent au feu grégeois une force et une activité qu’on n’avait point connues dans les guerres précédentes (i); de leur coté, les chrétiens couslmisirent des machines de guerre qui furent à-la-fois l’admiration et l’elTroi de leurs ennemis. De part et d’autre , on ne négligea rien de tout ce qui peut rendre la guerre plus meurtrière et plus cruellè , et dans la fureur qui animait les combattans ^ on s’étonne qu’ils n’aient point fait usage des flèches empoisonnées qu’on connaissait alors en Asie. Dans un vaisseau musulman qui portait fies munitions de guerre à Ptolémaïs , et dont Richard se rendif maître en arrivant en Syrie , on trouva des serpens et des crocodiles destinés à porter la mort et la terreur parmi les assiégeaus (2). L^s chrétiens n’eurent point recours à ces horribles auxiliaires ; mais ils avaient apporté de la Sicile des pierres noires (3) provenant des laves de l’^tua , qui

(i) On [trouvera à ce sujet des details curieux:, au t. ii dcSla Diblioth. des Croisades , §. 4<). Ces de'tails nous sont fournis par Boha-eddiii et Ibn-Alatir, écrivains dont l’un assista au siège de Saint-Jean-d’Acre, et l’autre lut cpnteniporain. )

'■(a) Nous avons déjà renvoyé à l’article^ de Gaothier- "Vinisauf pour les détails de ce combat naval. (Voyez aussi jSicardi, Biblioth. des Croisades i, j>age55o. )

(3) Le même historien dit qu'une, de ces, pierres noires

: 'ongle

causaionl un grand ravage dans la ville , et .qué les Musulmans comparaient aux foudres lancées contre les anges rebelles. ^

Au milieu des combats et des assauts qui se livraient chaque jour, nous ne voyons point le courage des soldats de la croix soutenu par des visions et des miracles comme dans les autres guerres saintes. Une seule chronique (i) rapporté que la Vierge, mère du Sauveur, dans un costume d'une blancheuréclatautc, apparut pendant la nuit à quelques guerriers qui veillaient sous les remparts de la ■ville ; mais le récit de cette apparition ne fit aucune sensation dans l’armée chrétienne. Néanmoins rcnthousiasme religicTix n’avait point de bornes , et jamais on ne vit un plus grand nombre de prélats et d ecclesiastiques sous les armes. Le clei’gé latin qui, dans ses prédications , avait si souvent répété que la mort , dans une guerre contre les Sarrasins, ouvrait aux pèlerins les portes du ciel , ne voulut point se priver lui-même de ce moyen de salut. Quoique les prêtres de l’islamisme n6 prissent point les armes , nous avons vu déjà qu’ils’^

fut envoyée h SaLidin comme un objet de curiosité'. (Gauthier Viuisauf, liv. iii, cliap. vin)

"(i) C’est celle de Bromtoii, pag. iao5. (.Voyez aussi Bibliothèque des Croisades ,tom, i, pag. 740. ) L'auteur musuliuaii Uoha - eddin citif de sou c^té une légion d'anges liabillés de vert qui descendit dii ciel pendant la nuit poçr secourir la garnison de Saint- Jeaii-d'Acre. ( Voy. au t.^j de la Bibiîoth. dei Crbisadest §. 58.)' '' -, '

tV ■"

1 ly 1 ne vegardaient pas moins celte guerre comme iin« guerre religieuse, et le plus illustre des cadis mu- ' suli^ans écrivait à Saladin : La langue de nos épées est assez éloquente, pour nous obtenir le pardon de nos fautes {i).

Le fanatisme redoubla souvent les fureurs du carnage ; les Musulmans , du haut des tours de Ptolémaïs , insultaient aux cérémonies religieuses J des chrétiens (2). On les voyait sur Icnrs remparts élever des croix , les battre de verges , les couvrir dé poussière et de boue, les briser en mille pièces à la vue des assiégeaus. A cet aspect , les chrétiens juraient de venger leur culte outragé , et menaçaient les Sarrasins de renverser toutes les chaires de Mahomet. Dans l’excès de leur animosité religieuse, lefe Musulmans massacrèrent plusieurs : fois les captifs désarmés ; on les vit brider des pri-

sonniers chrétiens sur le champ de bataille; les croisés imitèrent la barbarie de leurs ennemis.

. Tel est néanmoins l’ascendant de l’humanité sur

•les cœurs les plus féroces, qu’on vit alors des , guerriers reculer d’horieur en présence du carnage qu’ils avaient fait , et se dérober eux-mêmes

(i) On trouvera celte lettre en entier an tom. n de la Biblioth. des Croisades , §. 55.

' •(<i) Florontînus , dvêque de Ptoldmàïs, rapporte avec

(horreur l'impiété des Turcs. ^ f

Milites aspiceres super tutirus stanles ,

Turcos, sap'clam manibus criicem elevanles '

CumJlugelUs asperis eant verberanOs Et cian impreperas ,nobis minitatttes. , '

aux transports de leur propre furie. Dans un as- i saut livré à la ville , des mineurs musulmans et chrétiens se rencontrèrent dans les souterrains , et comme si la vue des débris accumulés autour d’eux, comme si l’aspect du tombeau qu’ils avaient creusé , leur eût tout-à-coup donné des sentimens généreux , ils déposèrent les armes , et firent entr’eux un traité de paix , laissant à d’autres le soin de poursuivre une guerre qui les rendait plus barbares qu’ils n’auraient voulu l’être.

On a comparé le siège de Ptolémaïs au siège de Troie (i), et cette comparaison ne manque pas de vérité. Les guerriers musulmans et clirélions se provoquaientsouvent dans des combats singuliers , et s’accablaient d’injures comme les héros d’Homère; des femmes couvertes du casque et de la cuirasse disputèrent aux guerriers le prix de la bravoure , et furent trouvées parmi les morts qui couvraient le champ de bataille (2); l’enfance même ne resta point étrangère à cette guerre; on vit des

(1) Voyez Gauthier Vinisauf, liv. i, ch. xxxw. (Voyez aussi la Bibliothèque des Croisades, tom. 1, pag. 6G1.)

(a) Les chroniques d’Occident ne disent rien de ces femmes qui combattaient parmi les chrétiens ; les auteurs arabes qui en parlent , nous apprennent qu’elles furent reconnues parmi les morts ou parmi les prisonniers. Le seul Gauthier Vinisauf cite un acte de dévouement d’une femme chrétienne qui , blessée à mort , demanda à être jetée dans le fossé de la ville, afin que son corps pût contribuer à le combler. (Voyez l’extrait de Gauthier Vinisauf, tome I, Bihlioth. des Croisades. )

45o HISTOIRE DES CROISADES.

, iQi ciii'alis sortir de la ville assiégée, et se battre contre les eufans des clirélieus, en présence des deux armées (i).

Quelquefois les fureurs de la guerre faisaient place aux plaisirs de la paix; les Francs et les Sarrasins oubliaient pour un moment la bainc qui leur avait fait prendre les armes. Pendant le cours du siège , on célébra dans la plaine de Ptolémaïs j)lusieurs tournois , où les Musulmans furent invités. Les champions des deux partis , avant d’entrer en lice , se haranguaient les uns les autres ; le vainqueur était porté en triomphe , et le vaincu racheté comme prisonnier de guerre. Dans ces fêtes guerrières , qui réunissaient les deux nations , les Francs dansaient souvent au son des instrumens arabes , et leurs ménestrels chantaient ensuite pour faire danser les Sarrasins.

La plupart des émirs musulmans , à. l’exemple de Saladin, alTcctaient une austère simplicité dans leurs vêtemens et leurs manières. Un auteur arabe compare le sidtan , au milieu de sa cour , entouré de scs fils et de ses frères , à l’astre des nuits qui jette une lueur sombre au milieu des étoiles; toute leur parure était dans la beauté de leurs chevaux , dans l’éclat de leurs armes et dans leurs étendards , sur lesquels ils faisaient peindre des plantes , des Heurs , des abricots et d’autres fruits à la couleur d’or (2). Les principaux chefs de la croisade n’a-

; - V Al»'

(1) Voyez en un exemple singulier, rapporté par Boliaeddin, toux. 11 de la Diblioth. des Croisades, §. 46.

(2) La couleur adoptée par Saladin était le jaune; à l’é-

vaiont point la même sinipliciléj les chroniques an- i glaises se plaisent à vanter le faste et la magnificence que déploya le roi Richard dans son pèlerinage ; comme on l’avait vu dans la première guerre sainte , les princes et les barons s’étaient fait ^uivre en Asie de leurs équipages de pêche et de chasse , et du luxe de leurs palais et de leurs châteaux. Parmi les faucons du roi de France , dit un auteur arabe, il s’eh trouvait un de couleur blanche et d’une es-^ pèce rare ; le roi ( nous répétons ici le récit naïf tlu chroniqueur oriental ) aimait beaucoup cet oi^ seau y et l’oiseau aimait le roi de même ; ce faucon s’étant échappé, alla se percher sur les remparts de la viUcj toute l’armée chrétienne fut en mouvement pour rattraper l'oiseau fugitif J comme il fut pris par les Musulmans et porté à Saladin , Philippe envoya un ambassadeur au sultan pour le rache* ter , et lit offrir une somme d’or qui aurait suffi à la rançon de plusieurs guerriers chrétiens (l).

Le camp de Ptolémaïs ressemblait à une grande, ville d’Europe, où tous les métiers et les arts mécaniques avaient suivi les pèlerins. Ori y trouvait des marchés où s’étalaient toutes les productions de l’Orient et de l’Occident ; le mouvement du commerce , les travaux de l’insdustidé se raclaient partout à l’activité de la guerre et au bruit des ar*

gnrd des fruits qu’il avait fait peindre sur scs étendards , voyez^ le récit d’Emad-eddin , tora. ii de Xii Dihliolh, des Civîsad&s, §. 42. ■'

(i) Voy. au lom. 11 delà Bîhliéth. des Croisades, §. 5G.

451 HISTOIRE DES CROISIDES.

ijq, UK S, On iloil croire que la cupidité et l’avarice jn-ofilcrent souvent de la misère des croisés ; les clironùjucs parlent d’un Pisan (ï) , qui , au milieu de la disette , avait ramassé une grande quantité <lc blé , gt refusait de le vendre , dans l’espoir d’en* tirer une somme excessive. Les flammes consumèrent le magasin de cet avide marchand, et les pauvres jïélerins ne manquèrent pas de reconnaître en cette occasion l’éclatante justice de Dieu.

La misère qui affligea si souvent le camp des croisés, n’empêchait point un grand nombre d’en- Ir’eux de se livrer à tous les excès de la licence et de la débauche. On voyait rassemblés dans le même lieu tous les vices de l’Europe et de l’Asie. Si on en croit un historien arabe , au moment même où les Francs étaient en proie à la disette , aux maladies contagieuses, il arriva dans leur camp une troupe de trois cents femmes qui venaient des pays d’Occident. Ces trois cents femmes, dont la présence dans l'armée chrétienne était un scandale pour les Sarrasins, se prostituaient aux soldats de la croix , et n’avaient pas besoin , pour les corrompre, d’employer les cnchantemens de l’Armidc du Tasse (a).

Cependant le clergé exhortait sans cesse les pèlerins à suivre les préceptes de l’Évangile. Dans le camp des chrétiens, ou voyait des églises surmontées d’un clocher de bois où se rassemblaient cha-

(i) Voyez Gauthier Viiiisaiif, liv. i,chap. i.xxx.

{i) Voy. au tom. Il de la Bibliolh. des Croisades, §. 48.

que jour les liclèles. Souvent les Sarrasin'?» proli- nqi tuienl du moment où les croises assislaiciiL au service de lamesse,pour attaquer leurs relranclicmens dégarnis de soldats. Au milieu de la corruption générale , le siège de Ptolémaïs présenta plusieurs sujets d’édification. Dans les camps , sur le champ de bataille, la charité veillait sans cesse autour des soldats chrétiens pour soulager leur misère , pour soigner les malades et les blessés.

Il s’était formé des associations d’hommes pieux j)our assister les inourans et ensevelir les morts j un pauvre prêtre d’Angleterre lit conslruiie à scs frais, dans la plaine de Ptolémaïs, une chapelle consacrée aux trépassés j il avait fait bénir autour de la chapelle un vaste cimetière dans lequel, chantant lui-même l’oflice des morts, il suivit les funérailles de plus de cent mille pèlerins.

Pendant le siège , les guerriers du Nord s’étaient trouvés dans la plus grande détresse et ne pouvaient ' se faire entendre des autres nations. Quelques gentilshommes de Lubeck et de Brème vinrent à leiu" secours, formèrent des tentes avec les voiles fie leurs vaisseaux pour y recevoir les pauvres soldats de leur nation , et les soignèrent dans leiu s maladies ; qiiaraute seigneurs allemands prirent part à cette généreuse entreprise, et leur associa lion fut l’origine de l’ordre hospitalier et militaire des chevaliers teutoniques (i). C’est aussi à

(i)' Voy. rÉclaircissemeiil sor les ordres de chevalerie, à la liu du Tohunc.

454 HISTOIRE r DES CROISADES,

ngi celle epoque que s’établit l’institution de la Trinité, qui avait pour objet de racheter les chrétiens retenus en captivité chez les Musqlmans.

Lorsque les émirs qui commandaient dans Ptolémaïs, eurent signé la capitulation, plusieurs chevaliers chrétiens entrèrent dans la place pour y recevoir les otages et prendre possession des tours et des forteresses. Quand la garnison musulmane sortit de la ville, toute l’armée chrétienne était rangée en bataille sur son passage •, on voyait dans la démarche et dans la contenance des guerriers sarrasins une sorte d’assurance cl de fierté qu’on aur rait pu prendre pour l’orgueil de la victoire (i). Ce spectacle irrita les soldats chrétiens, déjà mécontens de ce qu’on n’avait pas pris la ville de viveforce pour la livrer au pillage ; ce mécontentement augmenta encore lorsque les deux rois firent placer des sentinelles à toutes les poi'tes pour, défendre . l’entrée de la place à la multitude des croisés qui l’avaient conquise. Richard et Philippe se partagèrent les vivres, les munitions, toutes les richesses qu’on trouva dans la ville, et tirèrent au sort les otages et les prisonniers de guerre. « Que l’Église » et la postérité , s’écrie ici l’évôtjue de Gré-

(i) Voici les expressions de Gauthier Vinisauf : Nec rerwn arnissio d^jecerat , sed nec vultus perierat Constantin , iino aniniositatis hahitudine sùnulabant victoriam. Plus (haut il dit en parlant des Turcs : Gens ilia Turcoruni prohitalis admirandœ , virtulis exiniiœ, belficis exercitiis viri sti'enuissinù , magnifie entiâ insignes, etc. (Riv.iiqch. xvii.)

» monei(i), jugent s’il convenait que tout l’ùt 1 » donné ainsi à deux princes, arrivés à peine de- » P uis trois mois, lorsque les autres jiélcrins avaient » sur les dépouilles de l’ennemi tant de droits ac- » quis par de longs travaux, et par leur sang pron digué pendant plusieurs hivers. »

Lorsque Philippe et Richard eurent partagé le prix de la victoire, toute l’armée entra dans la ville. Le clergé purifia les églises qui avaient été changées en mosquées , et remercia le Ciel du dernier triompha accordé aux armes des croisés (2). Les chrétiens qui avaient été chassés de Ptolémaïs lors de la conquête de Saladin, vinrent réclamer leurs anciennes possessions , et ce ne fut qu’à la pressante sollicitation du roi de France qu’on leur permit de rentrer (3) dans leurs demeures. Richard usait de la victoire sans ménagement , non-seulement envers les ^infidèles, mais envers les croisés. On rapporte que Léopold d’Autriche , qui s’était distingué par des prodiges de valeur, avait arboré sa bannière sur une tour de la ville ; par l’ordre de Richard , cette bannière fut enlevée et jetée dans les fossés (4)j les guerriers allemands

(i) Sicardi, Biblioth. des Croisades , tom. 1, p. 55a.

(a) Voyez Broni ton, pag. laoôde la collection déjà citée; et l’histoire arabe des patriarches i. ' lexandrie, tom. ii de la Biblioth. des Croisades, §. 5p.

(3) Pour ce fait remarquable, voyez l’extrait du continuateur de GuillaumedeTyr, Ü/W. des Crois. ,X.om. i, p. 870.

Oi) CefaitcstrapportéparGauthierd’Hémingford. (Voy. Biblioth. des Croisades, tom. i, pag. 607.)

4')rt HISTOIRE DES CROISADES.

ijgi prenaient déjà les armes pour venger cet outrage ; mais Léopold dissimula son ressentiment; la fortune devait bientôt lui offrir une occasion d’en tirer une vengeance cruelle. Conrad, mécontent, se retira brusquement à Tyr (i) avec ses troupes; et lorsque des prélats et des barons lui fm’ent envoyés pour l’engager à rejoindre les drapeaux de la croisade, il déclara qu’il ne se croyait point en sûreté dans une ville et dans une armée où commandait Richard. Ce fut alors que Philippe, soit qu’il fût mécontent de la conduite du roi d’Angleterre, soit qu’il manquât d’argent pour poursuivre la guerre, soit enfin que sa maladie eût fait des progrès, annonça son dessein de retourner dans ses États. Cette résolution allligea vivement tous les croisés (a). Bromton rapporte que le duc de ( Bourgogne et les barons qu’il envoya à Richard pour lui faire part de son projet, ne purent proférer une seule parole, tant leur voix était étouffée

(1) Bromton dit que le 47 de juillet, c’est -i-dire six jours après l’entrée des chrétiens dans Acre, le marquis vint se jeter aux pieds du roi d’Angleterre, lui demanda pardon et l’obtint. Ce même jour il réclama le royaume de Jérusalem, et la décision fut prise à son égard telle qu’on l’a rapportée plus haut : cet arrangemeut ne ramena point la paix, et la discorde ne tarda pas à se rallumer.

(2) Voyez, sur ce départ du roi de France, Gauthier Vinisauf, Bromton, Sicai'di , Rigord et Guillaume le Breton , Bibliothèque des Croisades , topie i , pages 69-2-

par les sanglots; les barons du roi d’ Angleterre se mirent aussi à pleurer; mais Richard, qui n’était pas lâché de n’avoir plus de rival dans l’armée chrétienne, consentit sans peine au départ de Philippe, et se contenta d’exiger de lui sa promesse royale, qu’à son retour en France il n’entreprendrait rien contre les domaines et les provinces de la couronne d’Angleterre. Philippe alla s’embarquer à Tyr, et laissa en Palestine dix mille Fi-ançais sous les ordres du duc de Bourgogne ; lorsqu’il sortit de Ptolémaïs, ses fidèles chevaliers et les croisés qui avaient embrassé son parti contre Richard, lui adressaient de touchans adieux ; tous les autres l’accablaient de malédictions , et lui reprochaient en face de déserter la cause de Jésus- Christ.

Richard restait seul chargé de faire exécuter la capitulation de Ptolémaïs. Plu.s d’un mois s’était écoulé, et Saladin ne payait point les deux cent mille besans qu’on avait promis en son nom; il n’avait point renduleboisdela vraie croix, etles prisonniers chrétiens qu’il devait délivrer étaient encore dans les fers. « Alors le roi^d’ Angleterre, dit » Gauthier Vinisauf, dont toute l’ambition était » d’abattre l’orgueil des Sarrasins, de confondre » leur malice et leur arrogance, de punir l’isla- » raisme des outrages faits à la chrétienté, fit sortir » de la viUe , le vcndrcjdi après l’Assomption , » deux raille sept cents San'asins enchaînés, et » donna l’ordre de les mettre à mort. Ceux qui » étaient chargés d’exécuter cet ordre s’empres-

191 » sèrent avec joie de faire subir -aux captifs m«- » sulmans la peine du talion , et de ven;,'er par » leur* mort > celle des prisonniers chrétiens 1 ués » à coups de traits et de flèches (i). » Nous avons cru devoir copier ici la relation d’un témoin oculaire, p^ce que dans une circonstance aussi grave, l’historien doit toujours craindre de dénaturer un fait et de changer quelque chose aux circonstances qui le caractérisent. Nous ajouterons , d’après le récit de l’auteur anglais, que Richard ne doit pas être seul accusé de cet acte de barbarie , car l’exécution des captifs avait été résolue dans un conseil des chefs ' de l’armée chrétienne. Les chroniques arabes ne manquent point de raconter le massacre des prisonniers musulmans; et si on en juge d’après les

(1) Voyez Gauthier Vinisauf, liv. iv, ch. 4. Au rapport de Bromton, Saladin avait déjà fait trancher la télé aux prisonniers chrétiens qu’il devait échanger contre des prisonniers musulmans, et le roi Richard attcndit,poui' se venger , le terme fixé pour l’exécution du traité. {Biblioth. des Croisades , tom. 1, p. 6g3 et 746.) Les auteurs arabes ne font pas mention d’im trait aussi honteux pour Saladin. Ils disent, au contraire, que déjà Saladin avait hiit venir de Damas une partie des prisonniers chrétiens pour les rendre, suivant le traité; et qu’à la nouvelle du massacre de scs soldats, il sc contenta de les renvoyer à Damas, sans leur faire aucun mal. Boha-eddin , témoin oculaire, ajoute seulement que , dans le mois 3jui suivit, Saladin exaspéré fit mourir tous les chrétiens qui tombèrent entre ses mains. (Voyez au tome irde la Biblioih. des Croisades f§§. 5q cl <»o, )

circonstances qu’elles rapportent, Saladin aurait ngi été sommé plusieurs fois d’accomplir ses promesses; les chrétiens l’auraient menacé plusieurs fois de mettre à mort les Musulmans qu’ils avaient entre les mains , s’il ne renlplissart les conditions des traités; ce fut alors' que les croisés, suivis de leurs prisonniers , s’avancèrent dans la plaine jusqu’au lieu où campait' Saladin , et leurs terribles menaces ne furent accomplies qu’en présence de l’armée musulmane, qui sortit de ses retranchemens et livra un combat à l’armée chrétienne. U nest pas inutile d’ajouter ici que les chroniques orientales , sans caractériser cette scène barbare , se bornent à dire que les prisonniers, martyrs de l’islamisme, allèrent boire les eaux de la miséricorde dans le fleuve du Paradis (i) ; on ne doit pas douter que les croisés n’eussent préféré à ces actes de sanglantes représailles, le paisible accomplissement d’un traité qui leur offrait de grands avantages; et ce fut sans doute pour ne point leur donner ces avantages que la politique de Saladin sacriGa la vie des captifs et des otages qu’il lui était facile de racheter. Lorsque la guerre allait sc poursui'vre avec une

(i) Ce sont les expressions d’Émad-eddin. Cet auteur représente ensuite les Musulmans tués par Richard , comme ayant pour l’instant recouvré la parole, et met dans leur bouche le récit de leurs souffrances et de la récompense éclatante qu’ils avaient reçue de Dieu. { Voyez au tome ii , Biblioth. des Crois. , 5g. )

4Go HISTOIRE DES CROISADES.

191 nouvelle fureur, le sultan, liouteux de «îs délaitcs, craignant d’autres revers, ne pouvait se résoudre à remettre entre les mains des croisés plus de deux mille prisonniers prêts à s’armer de nouveau contre lui, deux cent mille pièces d’or qui devaient servir à l’entretien de cette armée qu’il n'avait pu vaincre, et le bois de la vraie croix, dont l’aspect échaulTait dans les combats l’enthousiasme et l’ardeur des guerriers chrétiens ( i ). Au reste, la plupart des Musulmans que ne frappaient point ces considérations d’une politique inflexible, et qui d’ailleurs avaient souvent égorgé leurs captifs sans t' avoir à leur reprocher l’inexécution des traités, n’accusèrent point en,cette occasion la barbarie de leurs ennemis, et ne reprochèrent qu’à Saladin la mort de leurs frères, abandonnés au glaive des Francs. Les plaintes même qui s’élevèrent, à ce sujet contre lui parmi ses émirs et scs soldats (a) , nuisirent beaucoup dans la suite aux progrès de ses armes, et le forcèrent enfin de tenniuer la guerre, sans avoir pu, comme il en avait le projet, anéantir les colonies chrétiennes de la Syrie.

Les croisés victorieux jouirent enfin dans Ptolémaïs d’un repos qu’ils n’avaient point connu

(1) Emad-eildin remarque que Saladin garda celte croix, non parce qu’il y mettait du prix, mais parce qu’il savait que rien ne ferait tant de peine aux chrétiens que de la savoir . entre les mains de leurs ennemis. §. 62.

■> (2) Voyez le fécit des auteurs arabes au tom. 11 de la £ibliol/t. des Croisades, §§. 6a et 64.

tlcpnis leur arrivée en Syrie. Les plaisirs de la paix, l’abondance des vivres, le vin de Chypre, des femmes venues des îles voisines , leur firent oublie!’ un moment le bnt de leur entreprise. Lorsqu’un hérault d’armes annonça à haute voix que l’armée allait se mettre en marche et se diriger vers Jaifa, le plus grand nombre des pèlerins eurent quelque peine à s’éloigner d’une ville remplie de délices. Cependant le clergé leur raj>pela la captivité de Jérusalem, et lorsqu’après avoir campé quelques jours hors de la ville, Richard donna le signal du départ, cent mille croisés traversèrent le Bélus , s’avançant entre la mer et le mont Carmel. Une flotte, partie du port de Ptolémaïs , côtoyait le rivage , chargée de bagages , de vivres et de munitions de guerre. Un char, monté sur quatre roues recouvertes de fer , portait l’étendard de la guerre sainte suspendu à un mât élevé. C’est autour de ce phar qu’on transportait les blessés au milieu des combats; c’est là que l’armée se ralliait dans les périls (i) ; les croisés marchaient lentement, parce que les Sarrasins les at-

(i) Voyez la description de ce char et lit marche-péaibl* de l’armée des croisés, à l’article de Gauthier Vinisauf. (Bibliolh. des *i. P®8* etsuiv. ) On fera bien

de comparer au récit de Gauthier celui de l’auteur arabe Boha-eddiii, qui y est conformé. L’un et l’autre écrivains étaient témoins oculaires, et ils se complètent réciproquement. { Voyez au tome ii de la Dihlioth. des Croisades , S.Go.) ,

ngi

DIgin — , j , ■ (

46a HISTOIRE DES CROISADES.

, tendaient partout sur leur passage , et eherchaient à les surprendre dans tous les lieux difilcilesjCeuxci n’étaient point , comme les soldats chrétiens ^ chargés d’une pesante armure ; chaque soldat n’avait qu’une épée, un poignard , un javelot ; quelques-uns portaient une massue hérissée de pointes de fer ; montés sur des chevaux arabes , ils er*raient autour de l’armée chrétienne , fuyant lorte qu’ils étaient poursuivis , revenant à la charge lorsqu’on cessait de' les poursui'vre ^ une chronique contemporaine compare leurs évolutions, tantôt Au vol de l’hirondelle ^ tantôt au rapide essor de ces mouches importunes dont l'essaim s’envole qnand on les chasse , et reparaît quand on les a chas^s. Dans les montagnes qu’elle traversait , l’armée chrétienne avait sans cesse à lutter contre la difficulté des chemins, coupés par des ravins et des torrens ; dans les plaines, des herbes et des plantes qui s’élevaient à la .hauteur de l’homme , embarrassaient la marche des cavaliers et des fantassins. Des animaux sauvagess’échappaientdeleurs retraites et fuyaient à travers les soldats qui abandonnaient leurs rangs pour les poursuivre. Pendant le jour le soleil embrasait la terre; pendant la nuit les croisés se trouvaient en proie à une multitude d’insectes qu’on appelait tarantes (i), dont les

(i) Nous avons déjà’parlddes tarentes notre troisième livre, d’après Albert d’Aix.Cctliistoricn dit que ces animaux étaient des serjiens, ce qui n’est pas croyable. Gautliier Vi-’ nisauf qui était sur les lieux et au témoignage duquel on doit ajouter foi, les représente comme des insectes, ver-

jiif[ûros faisaient enfler leurs corps et leur eau- 1191 saient d’insupportables douleurs. Dans cette ïuarclic pénible, l’armée perdit un grand nombre de ses chevaux blessés par les traits de l’ennemi ; plusieurs soldats périrent de l’excès de la fatigue.Lorsqu’un pèlerin rendait le dernier soupir, la troupe a laquelle il appartenait, l’ensevelissait au lieu même où il avait expiré , et poursuivait sa route en chantant les hymnes des morts. L’armée faisait à peine trois lieues par jour ; chaque soir elle dres-i sait ses tentes j avant que les soldats se livrassent au sommeil , un hérault d’armes criait dans tout le camp : Seigneur , secourez le Saint-Sépulcre ; il prononçait trois fois ces paroles j toute l’armée les répétait en levant les yeux et les mains vers le ciel. Le lendemain , à la pointe du jour , le char fpii portait l’étendard de l’armée , s’ébranlait au signal des chefs ; les croisés s’avançaient en silence, et les ]>rétres , dans leurs chants religieux , rapjwlaienl les voyages , les souffrances , les périls d’J.sraël marchant à la conquête do la Terre-Promise.

Enfin l’armée chrétienne , après six jours de fatigue, arriva à Césarée ; elle avait repoussé dans sa marche périlleuse plusieurs attaques des Sarra.sins; mais de plus grands obstacles lui restaient à vaincre. Saladin avait rassemblé toute son armée, impatiente de venger la perte de Ptolémaïs et le massacre des captifs musulmans. Les croisés durent éprouver

miculi, tlonl les piqûres .aiguës ne lourineiUaiciU les croisés que peiidaiil la iiuil. '

:efl by Coogic

1191 qnclqu’ftffroi en voyant la contenance, les prepa- ' ralifs et la inulliludc de leurs ennemis ; si oà en croit les historiens orientaux , le roi d’Angleterre proposa la paix au frère de Saladln ; mais comme il demandait Jérusalem et qu’il irrita l’orgueil des Sarrasins (i), les menaces et l’appareil d’une guerre sanglante succédèrent bientôt aux négociations pacillques. L’armée du sultan tantôt devançait les croisés , tantôt menaçait de les attaquer eu flanc ou sur leurs derrières. A chaque passage d’un torrent , à chaque défilé , à chaque village, on livrait un combat; les archers musulmans , placés sur les hauteurs , ne cessaient de lancer des flèches ; les armures des guerriers clu-étiens étaient hérissées de traits (2); l’armée chrétienne avait toujours la mer à sa droite ; à ' sa gauche s’élevaient les montagnes escarpées de Naplouse, couvertes de guerriers sarrasins. Les croisés ne traversèrent point sans crainte la forêt célébrée par le Tasse, et toujours serrant leurs rangs, toujours prêts à combattre, ils descendirent dans de vastes plaines qui s’étendaient jusqu’à la rivière d’Arsur. C’est dans ces plaines que deux cent mille Musulmans attendaient l’armée clmétiennç pour lui disputer'le passage ou lui livrer une bataille décisive (3).

(i) Voyez le récit de Boba-eddin au toine n de ln'Bibliot. des Croisades, §. 60. '

(a) Eniad-eddin compare à ce sujet les guerriers chrétiens à des porcs-épics. —

(3) Tous les détails que nous donnons ici sur la bataille

Lorsqu’on aperçut l’armée musulmane , le roi , ,g| Richard se prépara au combat. L’armée chrétienne fut partagée en cinq corps j les Templiers formaient le premier , les guerriers de la liretagnc et de l’Anjou , le second ; le roi Guy et les Poitevins occupaient le troisième rang ; le quatrième corps était composé des Anglais et des Normands rangés autour du grand étendard ; les Hospitaliers marchaient ensuite , et derrière eux s’avançaient lentement les archers , l’arc tendu et le dos chargé de flèches et de javelots. Le comte de Champagne , avec ses chevaliers , s’était approché des montagnes , pour observer les raouvemens des Sarrasins J le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne avec une troupe d’élite , se transportaient , tantôt vers le front, tantôt sur les derrières et sur les flancs de l’armée. Les bataillons des chrétiens étaient si sei-rés , dit Gauthier Vinisauf, qu’un fruit jeté au milieu d’eux n’aurait pu tomber sans toucher un homme ou un cheval. Tous les guerriers avaient reçu l’ordre de ne point quitter leur rang et de rester immobiles à l’approche de l’ennemi.

Vers la troisième lieure du jour , l’armée était ainsi rangée en bataille ; tout-à-coup on vit airiver

d’Arsur sont extraits de Gauthier Vinisauf, liv. iv, ch. xiv et suiv. (Voy. aussi Biblioth. des Crois. , tora. i , pag. 695 et suiv.) Nous avons aussi fait usage du récit de Boha-eddin, témoin oculaire, et des autres auteurs arabes. (Voyez an tome II de la Biblioth. 'des Croisades, §. 61.)

TOM. II. ' 3o

Digilized by Guoglc

5yi une umllituile Je Sarrasins , descendus des inonlagnes et s’approchant de l’arrière- garde des croisés. Dans cette foule d’ennemis, se faisaient remarquer des Arabes Bédouins , portant des arcs , des carquois et des boucliers ronds ; des Scr ibes à la longue chevelure , montés sur de grands clievaux, armés de flèches; des Éthiopiens au teint noir , d’une taille élevée, le visage peint de blanc et de rouge. Après celte troupe , accouraient plusieurs autres phalanges , portant au bout de leurs lances des drapeaux de toutes sortes de couleurs. Tous ces barbares s’avançaient contre les chrétiens avec la* rapidité de l’éclair, et la terre tremblait sous leurs pas. Le bruit de leurs cistres , de leurs clairons , de leurs timbales , n’aurait pas permis d’entendre les éclats du tonnerre. Ils avaient parmi eux des Immincs- dont Tunique emploi était de pousser d’affreux hurlemens , et tout ce fracas n’avait pas seulement pour but d’effiayer leurs ennemis , mais d’échauffer au carn.ige les guerriers niusulinans , d’eutrelenir dans leur cœur , avec l’oubli du péril, Tardeur des coiidjats et l’ivresse de la vietoire. Leurs bataillons , ainsi animés, se précipitaient vers les croisés ; de nouveaux bataillons suivaient les premiers , et d’autres les suivaient encore ; bientôt l’armée musulmane, pour parler comme les historiens arabes, entoura l’armée chrétienne comme le cil emiroiuie l’œil. Les archers et les bahstiiires arrêtèrent la première impétuosité de Tennemi; mais semblables aux eaux qxd se débordent, les'Éurcs, poussés

par ceux qui arrivaient après eux , revinrent à la ngt charge : l’attaque des Musulmans s’était dirigée àla-fpis vers la mer et vers les montagnes ; ils se portèrent en plus grand nombre sur l’arrière-garde , où se trouvaient les Hospitaliers. Ils- avaient quitté leurs flèches, et combattaient avec la lance, la massue et l’épée. Une chronique anglaise les compare à des forgerons , et les croisés à l’enclume qui retentit sous les coups redoublés. Cependant l’armée chrétienne n’avait point interrompu sa marche vers Arsur , et les Sarrasins, qui ne pouvaient ébranler les Francs, les appelaient une nation de fer (i).

Richard avait renouvelé l’ordre de rester sur la défensive , et de ne se porter contre l’ennemi qu’au signal qui devait être donné par six trompettes, deux à la tête de l’armée , deux ^u centre , deux à l’arrière-garde. Ce signal était impatiemment attendu j les barons et les chevaliers pouvaient tout supporter , excepté la honte de rester ainsi sans combattre en présence d’un ennemi qui redoublait à chaque instant ses attaques. Ceux de l’arrière-garde reprochaient à Ricliard de les abandonner ; ils appelaient à leur secours saint Georges, le patron des braves. A la lin quelquesuns des plusardens et des plus intrépides, oubliant, l’ordre qu’ils avaient reçu , se précipitent sur les

(i) Les Grecs se serv'ent aussi de cette comparaison. ( Voy. l’extrait de Ginnam, au tom. ii de la Biblioth. des Croisades. )

I i()i Sarrasinsî leur exemple entraîne la valeureuse milice (les Hospitaliers. Aussilùl le comte de Cham- |tagne avec sa Iroiipe dVlile, Jacques d’Avesnos avec ses FlaTiiands , Robert de Dreux et son frère r<*vcque de Beauvais , accourent vers le lieu où le péril était plus pressant. Apres eux , s’ébranlent les Bretons , les Anf^evins , les Poitevins ; la bataille devient générale, et les scènes du carnage s’étendent depuis la mer jusqu’aux montagnes. Le roi Richard se montrait partout où les chrétiens avaient besoin de son secours; partout la l'uite des Turcs annonçait sa présence et marquait son passage. La mêlée était si confuse et la poussière si épaisse, qtie plusieurs croisés tombèrent sous les coups de leurs compagnons , qui les prenaient pour des Musulmans. Des étendards déchirés , des lances rompues , des épées brisées jonchaient la plaine. Vingt chariots , dit im témoin oculaire , n’auraient pu porter les javelots et les traits qui couvraient la terre. Ceux des combattans qui avaient perdu leurs^hevaux et leurs armes , sc ' cacliaicnt dans des buissons , montaient sur des arbres , où le trait mortel venait les atteindre ; - d’autres fuyaient vers la mer , et du haut des rochers escarpés sc précipitaient dans les flots.

A chaque moment le combat s’animait davantage et devenait plus sanglant; toute l’armée chrétienne se trouvait engagée dans la bataille ; et revenant sui' ses pas , le char qui portait le grand étendard s’était rapproché du fort de la mêlée. Bientôt les Sarrasins ne peuvent plus supporter le

Digilized by CoogI

Page 1