‹ Histoire des croisades (volume 4)Chapitre 17 sur 34 · LIVRE VIII. iGç · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. iGç

choc impétueux des Francs ; Boha-cddin , téiuoiii ' oculaire , nous apprend lui-même ([u’ayant ({uillé le centre de l’armée musulmane , mis en déroute,

U voulut se retirer à l’aile gauche qui prenait la l’uitc, et qu’il se réfugia' enfin vers le pavillon de Saladiu , où il trouva le sultan, qui n’avait plus autour de lui (jue dix-sepl mainelucks. Tandis que h*urs ennemis fuyaient ainsi, les chrétiens croyant à peine à leur victoire, restent immobiles dans le lieu OÙ ils avaient vaincu. Ils s’occupaient de soigner les blessés et de ramasser les armes é|)arses sur le champ de bataille , lorsque tout-à-coup vingt mille Sarrasins, que leur chef avait ralliés , accoururent pour recommencer le combat. Les croisés , accablés par la chaleur et la faligue, et ne s’attendant [dus à être attaqués, éprouvant d’abord une surprise qui ressendde à la crainte. Taki-edd in, neveu du sultan et le plus valeureux des émirs, conduisait la milice musulmane, à la .tête de laquelle un remarquait les mamelucks de Suladin avçc leurs ' bannières jaunes. Les chrétiens, (jui s’étaient repliés autour de leur étendard*, eurent besoin, pour résister au choc de renncmi , d’êtré encouragés par la présence et l’exemple de Richard J devant lequel aucun Sarrasin ne pouvait rester debout, et que l(îs chroniques contemporaines comparent , dans riioriiblc mêlée, au moissonneur abattant les épis. Au moment où les chrétiens victorieux se remettaient en marche et s’avançaient vers Arsur , les Musulmans , poussés par le désespoir , vinrent encore altaq\ier l’arrière-garde. Richard , qui

470 HISTOIRE DES CROISADi:S.

iQi avait repoussé deux fois l’ennemi, vole au lieu du combat, suivi seulement de quinze chevaliers, et répétant à haute voix le cri de guerre des chrétiens : Dieu , secourez le Saint-Sépulcre ! Les plus braves suivent le roi j les Musulmans sont dispersés au premier cboc, et leur armée, vaincue trois fois, eût été détruite si la forêt d’Arsur n’avait recueilli leurs débris et dérobé leur retraite précipitée.

Dans cette bataille, Saladin perdit plus de huit mille de ses soldats et trente-deux de ses émirs. La victoire ne coûta aux chrétiens que raille de leurs guerriers. Le roi d’Angleterre nous apprend lui-même dans une de ses lettres , qu’il fut légère-, ment blessé (i). Ce fut avec une profonde douleur que les croisés reconnurent parmi les morts un de leurs chefs les plus habiles et les plus intrépides , l’illustre Jacques d’Avesnes. On le trouva couvert de blessures au milieu de ses compagnons et de ‘ses parens tués à ses côtés. Après avoir eu un bras et une jambe coupés, il n’avait point cessé de combattre 5 il s’écria en mourant : « O Richard^ venge ma mort! » Le lendemain du combat il fut enseveli à Arsur, dans l’église de la Vierge, Tous les soldats d e la croix assistèrent en pleurant à ses funérailles (a).

(1) Quodam pilo vulnerati fuinuis in lat.cre sinistro. (Voyez la lettre de Richard, dans l’extrait de Benoît de Peterborough, Biblioth, des Croisades , tome 1. )

(a) Voy., sur la mort de ce guerrier. Gauthier Vinisauf, liv. IV, ch. XX, et Bromton, pag. iai3. L’auteur arabe

Emad-cddin en parle aussi. (Voy. au tom. ii de la Biblioth. des Croisades, §. 6i.)

(i) Voyez, dans Gauthier Vinisauf, le discours singu- : lier que Saladin adresse aux.ëmirs après sa défaite. ( Dibtio- ' ihèque des Croisades, tom. i, pag. 998.) On lit dans Boli.aeddin , qu’à la suite de cette bataille il n’y eut pas un Musulman qui n’eût le corps ou le cœur blesse, et que Saladin ^ surtout fut inconsolable. >i /■

ijt iiisToiiiE DES ciioisü:des.

i,j4 soutenir l’attaque des ennemis; de l’autre, les soldats musulmans , effrayés par les souvenirs du siège de Ptolémaïs, hésitaient à s’enfermer dans ^ des remparts. Ces considérations réunies donnèrent à Saladin la pensée de détruire les villes et les châteaux qu’il ne pouvait défendre, et lorsque l’armée chrétienne arriva à Jaffa , elle en trouva les murailles et les tours démolies.

Les chefs de l’armée se réunirent en conseil pour délibérer sur le parti qu’ils avaient à prendre. Les uns voulaient qu’on marchât sur Jérusalem, persuadés que la terreur qui s’était emparée des Musulmans , en faciliterait la conquête. Les autres pensaient que pour assurer leur marche et le succès de leur entreprise, les croisés devaient, avant tout , fortifier les cités et relever les places démolies qu’ils trouveraient sur leur passage. Ce dernier avis était celui de Richard ; le duc de Bourgogne et quelques autres chefs soutenaient un avis contraire , moins sans doute par conviction que par cet esprit d’opposition et de rivalité dont ils étaient dès-lors animés îontre le roi d’Angleterre : déplorable germe de discorde , qui éclata dans la suite d’une manière si funeste pour la croisade. Cependant Richard fit prévaloir son opinion, et les croisés s’occupèrent de relever les murailles de Jaffa.

La reine Bérengère , la veuve de Guillaume , roi de Sicile, et la fille d’Isaac, vinrent rejoindre le roi d’Angleterre ; l’armée chrétienne campait dans des vergers et des jardins où les arbres courbaient sous le poids des figues, des pommes et des gre-

nadcs. Ln spectacle cl’unc cour, l’aboiulancc des iigi vivres, les charmes du repos et les beaux jours de l’automne , firent oublier aux croisés la conquête de Jérusalem.

Ce fut pendant le séjour de l’armée chrétienne à Jatfa , que le roi d’Anj^leterre courut le danger de tomber entre les mains des Musulmans. Étant un jour à la chasse dans la forêt de Saron , il s’arrêta et s’endormit sous un arbre ; tout-à-coup il est réveillé par les cris de ceux qui l’accompagnaient ; une troupe de Sarrasins accom'ait pour le surprendre ; il monte à cheval et se met en défense ; mais entouré de toutes parts , il allait succomber sous le nonilire , lorsqu’un chevalier de sa suite, que les chroniques nomment Guillaume de Pratelles, s’écrie dans la langue des Musulmans :

Je suis le roi l sauvez ma vie. A ces mots, ce généreux guerrier est entouré par les ISIusulmans , qui le font prisonnier et le conduisent à Saladin ; le roi d’Angleterre , sauvé ainsi par le dévouement d’un chevalier français , échappe à la poursuite des ennemis et revient à Joppé , où son armée apprend avec clfroi le danger qu’elle a couru de perdre son clief. Guillaume de Pratelles fut conduit dans les prisons de Damas, et Richard ne crut point trop payer dans la suite la liberté de sou fidèle serviteur , eu rendant à Saladin dix dè ses éjuirs tombés au pouvoir des croisés (i).

(i) Voyez à l’arliclc de Gaulliier Viiiisauf le récil du

1191 Les Musulmans, après avoir démoli Joppe, avaient aussi détruit la ville d’Ascalon , les forteresses de lîamla , de Gaza , de Natron , et tous les châteaux bâtis dans les montagnes delà Judée et de IN'aplouse. A la fin de septembre , l’armée chrétienne se mit de nouveau en marche , et vers la fête de tous les saints vint camper entre le château Desplanls et celui de Mahei , qu’elle trouva en ruines et dont elle releva les murailles. C’était un singuher spectacle que celui de deux armées qu’on avait vues si redoutables sur le champ de bataille , ne cherchant plus de nouveaux combats et parcourant un pays ravagé par leurs victoires , l’uue pour renverser , l’autre pour rebâtir les tours et les cités. Cependant quelques exploits; guerriers se mêlaient encore aux travaux de l’armée chrétienne. Un jour que les Templiers parcouraient les plaines et les vallées pour chercher .du fourrage , ils furent surpris par une troupe de Sarrasins ; les chroniques du temps célèbrent ici la bravoure du cemte de Leicestre et du comte de Saint-Paul ; mais les croisés , malgré leurs exploits héroïques , étaient près de céder au nombre , et par leurs cris ils appelaient à leur secours leurs compagnons d’armes restés au camp. Aussitôt Richard s’élance sur son cheval fauve de Cliypre et

dévouement de Guillaume de Pralcllos, Bibliolh. des éV’ots'rtJt'i, tom. I, j)ag. 699. Boha-eddin et les autres auteurs arabes en parlent aussi. (Voy. au toin. 11 de la Bibliolh. des CroiMdes, §. 6'2.)

vole au lieu du péril ; son escorte était si peu nom- i igi brcuse qu’on voulut le retenir en lui disant qu’il s’exposait inutilement à une mort certaine. « Quand » tous ces guerriers , répondit le monarque en co- >* 1ère , ont suivi une armée dont je suis le chef ,

» je leur ai promis de ne jamais les abandonner ;

» s’ils trouvaient la mort sans être secourus , se- » rais-je digne de les commander et pourrais-je » encore prendre le litre de roi? » En proférant ces paroles, Richard s’élance contre les ennemis ; de toutes parts les Musulmans tombent sousses coups; son exemple relève le courage des guerriers chrétiens ; les bataillons ennemis se dispersent et prennent la fuite ; les croisés victorieux retournent à leur camp , traînant à leur suite un grand nombre de captifs et célébrant les louanges de Richard (i).

Ainsi , dans toutes les rencontrés, le roi d’Angleterre triomphait des Sarrasins ; mais il avait des ennemis plus redoutables parmi les chefs des chrétiens qu’irritaient èhaque jour l’éclat de scs exploits et l’indomptable fierté de son caractère. Le duc de Bourgogne , et ses Français, supportaient avec peine le joug de son autorité et semblaient rester

neutres entre les croisés et les Sarrasins. Conrad

s’obstinait à demeurer dans la ville de Tyr sans prendre part à la guerre ; et comme bientôt cette fatale inaction ne devait plus suffire à sa haine , il

(i) Voyez l’arlicle de Gautliier Vinisauf, Biblioth. des Crois., tom. i, pag. 690, et le chap. xxx du liv. iv de son. ouvrage,

4t<î histoire des croisades.

offrit aux Musulmans de s’allier avec eux contre Richard. Le roi d’Angleterre , informé des négociations du marquis de Tyr , voulut le prévenir , et de son coté envoya des ambassadeurs à Sailadin. Il renouvelle la promesse qu’il avait faite à Malek-Adel ( i ) , de retourner en Europe , si on rendait aux chrétiens Jérusalem et le bois de la vraie croix. « Jérusalem , lui répondit le sultan, ne vous a jamais appartenu ; nous ne pouvons âans crime vous l’abandonner, car c’est là que les anges ont coutume de s’assembler; c’est de là que le Prophète , dans une nuit mémorable ] est monté au ciel. « Pour le bois de la vraie croix , Saladin le regardait comme un objet de scandale,' comme’ un outrage à la Divinité. Il avait refusé de le céder au roi de Géorgie , à l’empereur de Constantinople, qui lui offraient , pour l’obtenir , des sommes considérables. « Tous les.avantages de la paix, disaitil , ne pouvaient le faire consentir à rendre aux chrétiens ce honteux monument de leur idolâtrie. » Ainsi les divisions qui existaient parmi les croisés , enflaient l’orgueil de Saladin ; et plus ces divisions

(i) Ou peut comparer, sur ces négociations , les historiens arabes et Gauthier "Vinisauf. Ce dernier dit que Saladin amusa Richard par do trompeuses promesses, l’ondant les négociations, les deux rois s’envoyèrent des présens; le roi Richard donna un repas somptueux à Malek-Adel: mais ce ne fut pas lui - même qui le traita ; il chargea Etieuue de Torneham d’en faire les honneurs. (Aoy.liv. iv, ch. xxxi , de son ouvrage, et la Bibliothèque des Croisades , loin, i, pag. 700, et tom. 11 , §§. G3 et suiv. )

sV'cb.aulTaient , plus le sulLan se montraîL dilHcilc , sur les coiulilions de la paix.

Tlicliard fil d’autres proposiüons auxquelles il intéressa adroitement l’ambition do Malek-Adel , frère du sultan. La veuve de Guillaume do Sicile fut proposée en mariage au prince musulman^sous les auspices de Saladin cl de Richard , les deux époux devaient régner ensemble sur les Musulmans et les chrétiens, cl gouverner le royaume de Jérusalem ; l’hislorien Boha-eddin fut chargé de communiquer cette proposition àSaladin , qui parut l’adopter sans répugnance ; le projet de celte union singulière causa une grande surprise aux iinans et aux docteurs de la loi; de leur côté, les évêques chrétiens, lorsqu’ils en furent instruits , firent éclater leur indignation et menacèrent Jeanne et Richard tics foudres de l’Église ; l’exécution d’un jiarcil projet paraissait impossible au milieu d’une guerre religieuse. Richard ne put vaincre l’opposition du clergé ; les auteurs arabes rapportent qu’une autre cause fit échouer la' négociation ; et l’un d’eux ajoute que cette cause était connue de Dieu sc«/(i).

(i) Cette négociation est rapportée par les principaux historiens arabi^. Quoique les auteurs clirétims n’en aient point parlé, il serait difiicile de la révoquer en doute et d’affaiblir le témoignage d’écrivains qiii s’étaient mêlés eux-mêmes de cette aflairc. C’est cette négociation qui a donné à Cottin l’idée de son roman de Alathilde ,

ouvrage rempli de peintures éloquentes ci de scntiniens héro'iqucs puisés dans l’histoire de la ciicvalcric.

Richard et Malek-Adel, que les chroniques latines représentent comme un ami des Francs, avaient eu plusieurs entrevues, où ils se tcmoif'nèrent des égards qui ressemblaient à une amitié réciproque j mais toutes ces démonstrations, qui n’amenaient aucun résultat, finirent par exciter des murmures dans l’armée musulmane et surtout dans l’armée chrétienne (i). On accusait Richard de sacrifier la gloire des chrétiens à son ambition; il s’en justifia par une action barbare ; tous les captifs qu’il avait entre ses mains furent décapités, et leurs têtes exposées au milieu du camp.

Pour achever de regagner la confiance des croisés, et pour eirrajer Saladiu , il s’avança vers les montagnes de la Judée, annonçant le projet de délivrer enfin Jérusalem. On était au milieu de l’hiver, les pluies faisaient périr un grand nombre de bêtes de somme; l’orage renversait les tentes ; les chevaux mouraient de froid ; les vivres se gâtaient ; les armes et les cuirasses se couvraient de rouille ; les vêtemens des croisés tombaient en lambeaux ; les plus robustes des pèlerins perdaient leur vigueur

(i) Gauthier Vinisauf, qui parle de ces murmures de l’année chrétienne, en attribue la cause aux présens journaliers envoyés de part et d’autre. Selon lui, la rupture des coulérences vint de ce que Richard avait demande la démolition' du château de Crac que les Musulmans rejetèrent. (Voy, liv. IV, ch. xxxi.) Bromt'on donne la même cause à la rupture des conférences, p. 134 >•

et leur force ; plusieurs étaient malades. Cepeu- j dant comme on s’avancait vers la ville sainte, l’espoir de voir bientôt la cité de Jésus-Christ soutenait tous les courages ; les guerriers chrétiens accouraient de tous côtés pour se^ réunir sous les étendards de la croix ; ceux que la maladie avait retenus à Jaffa où à Ptolémaïs, arrivaient portés sur des lits ou des brancards j ils bravaient à-lafois les rigueurs de la saison et les attaques des Turcs, qui les attendaient sur les chemins (i).

Tandis que les croisés s’avançaient vers la ville sainte , Saladin s’occupait de la mettre en état de défense J des ouvriers habiles à tailler les pierres , et qui auraient pu, dit une chronique, couper une montagne , étaient venus de Mousoul, et travaillaient sans- cesse , soit à creuser les vallées qui entouraient la place , soit à réparer tours et à coii^ruire des fortifications nouvelles. Non content de ces préparatifs , Saladin avait fait dévaster tout le pays (Jue devait traverser l’armée chrétienne. Toutes les routes qui conduisaient à Jérusalem étaient gardées par la cavalerie musulmane, qui harcelait les croisés et les empêchait de recevoir des vivres de Ptolémaïs et des villes maritimes.

(i) Ces détails sont extraits du liv. iv, ch. xxxii et suiv. de Gauthier Vinisauf , qui raconte en même temps les petits combats qui eurent lieu pendant la marche des croisés, (Voyez aussi la Biblioth. des Croisades, tora. i, pag. 700, et pour les auteurs arabes, tom. ii , §. 63. )

48o mSTOlRK DES CROISADES.

01 Cependant la multitude des pèlerins no voyait ni les périls , ni les obstacles p c’était en vain que quelques voix s’élevaient dans l'armée contre le ]>rojet d’entreprendre le siège de Jérusalem au milieu de i hiver et en présence d’une armée ennemie qu’on n’avait pu vaincre j les sentimens qui animaient les croisés leur faisaient croire que Dieu favorisait leur entreprise et que rien ne pouvait leur résister. La plupart des chefs réunis en conseil résolurent de se rapprocher des rivages de la mer ; mais ils n’osèrent d’abord publier leur résolution, tant les croisés montraient encore d’ardeur et d’enthousiasme pour la conquête des saint» lieux. Ils espéraient ([ue la fatigue et la misère les aideraient à ramener l’esprit des soldats de la croix ; mais l’armée chrétienne ne devait sentir ses maux qu’en renonçant à rcspérancc de visiter Jérusalem. Lorsqu’un nouveau conseil se fut assemblé et qu’on eut résolu d’aller rebâtir Ascalon , cette résolution publiée dans l’armée, répandit partout la tristesse et le découragement. Ceux qui avaient tout bravé pour marcher vers Jérusalem , ne se trouvaient plus de forces pour s’en éloigner ; la rigueur du froid , la faim , toutes les dilTicultés du chemin , se faisaient sentir plus vivement ; les uns gémissaient en joignant leurs mains ou se frappant le visage ; les autres , dans l'excès de leur désespoir , se répandaient en plaintes amères contre leurs chefs , contre Richard et contre le ciel luimême. riusieurs abandonnèrent des drapeaux qui ne leur montraient plus la royte de Jérusalem j

l’armée revint tristement vers les côtes de la mer , i laissant sur les chemins un grand nombre de clievaux , de bétes de somme , et pres(Jue tous ses bagages (i). c

Le duc de Bourgogne , avec les Français , avait quitté les drapeaux de Richard ; on leur envoya des députés qui leur parlèrent au nom de Jésus- Christ et parvinrent à les ramener au camp. Les croisés , en arrivant devant Ascalon , n’y trouvèrent qu’un amas de pierres. Saladin en avait ordonné la destruction , après avoir consulté les iinans et les cadis. Il avait, de ses propres mains, travaillé à renverser les tours et les mosquées ; un auteur arabe, déplorant la chute d’ Ascalon , nous apprend que lui-méine s’assit et pleura sur les ruines de X épouse de Syrie (a).

L’armée réunie s’occupa de rebâtir la ville j tous les pèlerins étaient remplis d’ardeur et de zèle. Les grands et les petits , les prêtres et les laïcs, les chefs et les soldats , même les valets d’armée, tous travaillaient ensemble , se passaient de main en main les pierres et les décombres , et Richard les encourageait , soit en travaillant avec eux , soit en leur adressant des discours , soit en distribuant de l’argent aux pauvres. Les croisés , comme on nous

(1) VoycE, pour tous ces de'lails, Gauthier Vinisauf, liv. IV, ch. XXXIV et suiv., et liv. v,«h. i et n. (Voy. aussi Bibliothèque des Croisades, tom. i , pag. 701 et suiv. )

(2) C’est ainsi quç les Musulmans d’Egypte appelaient Ascalon. (Voy. au tome n de lai. Bibl. des Crois., §. 62. ) ■

TOM. II. 3r

48a HISTOIRE DES CROISADES.

Qa peint les Hébreux construisant le temple de J©* rusaleni , tenaient d’une main les instruniens de maçonnerie , et de l’autre l’épée. Ils avaient à se dél'endre des surprises de l’ennemi , et souvent même quelques-uns d’entr’çux faisaient des courses sur le territoire des Sarrasins (i). Dans une excursion vers le château de Daroum , Richard délivra douze cents prisonniers chrétiens qu’on conduisait en Egy pte , et ces captifs vinrent partager les travaux des croisés. Cependant les murmures ne tardèrent pas à se faire entendre dans l’armée. Léopold d’Autriche ^ accusé par le roi d’Angleterre de rester oisif avec sas Allemands , répondit avec humeur , qu’il n’était ni charpentier ^ ni maçon (2) : plusieurs chevaliers qu’on occupait ainsi à remuer des pierres j s’indignèrent à la fin contre Richard j ils disaient hautement qu’ils n’étaient point venus en Asie pour rebâtir Ascalon , mais pour conquérir Jérusalem ,• le duc de Bourgogne, que Conrad avait mis dans scs intérêts , quitta brusquement l’armée; la plupart des croisés français ne tardèrent pas à le suivre. Pour comble de

(t) Consultez, pour tous les details qui suivent, Gauthier Vinisauf, liv. v., ch. vi et suiv., et Bromton, pag. 1242 et suiv. (Voir aussi Èibl. des Crois. , tom. i, pag. ^o3 , 4 et 5. ) (2) Ce fait est rapporte par Bromton, qui ajoute que le roi Richard, indigné de cette réponse, donna un coup de pied à Léopold, et défendit qu’à l'avenir l’étendard du duc fût arboré dans son camp. Léopold s’éloigna de l’armée en jurant de se venger, s’il en trouvait l’occasion. ( Pag. 1242, Cf Dibliolh. des Croisades , tom. i, pag. 746.)

nVRE VIII. ’ ' 483

mallieur, les querelles qui avaient si long-temps i agité l’armée clirélienne , se renouvelèrent. Les Génois et les Pisans , restés à Ptolémaïs , s’étaient armés les uns contre les autres, les Génois voulaient livrer la ville au marquis de Tyr, les Pisans la conserver pour le roi Richard ; Conrad vint avec une flotte, et tint les Pisans assiégés dans la place pendant plusieurs jours j d’un autre côté, Richard accourut avec quelques-uns de ses guerriers ; à son approche , Conrad se hâta de retourner à Tyr; la présence et les discours du roi d’Angleterre parvinrent à rétablir la concorde ; mais les germes de division subsistaient toujours , et tandis que Saladin rassemblait ses émirs , à qui il avait permis de s’éloigner des drapeaux pondant l’iiiver , l’armée chrétienne perdait chaque jour de scs forces ; toutes les entreprises des croisés ise, bornaient alors à tenter quelques incursions vers la province de Gaza et vers les montagnes de Naplouse ; chaque jour voyait 'se ralentir l’ardeur de cciLx qui travaillaient à relever les murs d’Ascalon'; et les fortifications , à peine commencées de cefte viUe, étaient loin encore.de pouvoir la défendre contre une attaque sérieuse de l’ennemi. Tous ceux qui s’étaient retirés dans la viUe de Tyr semblaient avoir juré de ne plus prendre part à là guerre sainte. Gauthier Yinisauf n’épargne pas , dans, ses peintures satiriques (i), les guerriers frau-

(0 Voy. cette peinture dans la Biblioth. des Croisades, toni. I, pag. 7o5.

I nous rojnt'senle passant les jours et les

nuits au milieu des festins, maniant la coupe et non l’épee , remplaçant le casque belliqueux par des guirlandes de fleurs, fermant les larges manclies de leurs habits avec des bracelets à plusieurs ^ rangs, cl portant à leur cou des colliers garnis de pierres précieuses.

Les plus sages des croisés cherchèrent à ramener runion entre les chel's ; le roi d’Angleterre et le marquis de Tyr eurent une entrevue au château d’Imbrique près de Césarée; mais après tant d’outrages et de menaces', quel espoir restait-il d’une réconciliation sincère ? Leur haine réciproque ne fit que s’accroître ; Richai-d , à peine sorti de cette conférence , défendit de payer à Conrad le tribut qiio celui-ci devait lever sur chaque ville chrétienne delà Palestine. De son coté,Conrad redoubla d’eflbrls pour fomenter la trahison et la discorde parmi les guerriers chrétiens. 11 eut de nouveau recours aux Musulmans, et n’oublia rien pour faire entrer Saladin dans lés projets dc son ambition et de sa vengeance (i).

Le printemps venait do commencer ; l’armée chrétienne célébra les fêtes de Pâques dans là plaine d’Ascalon ; au milieu des cérémonies de cette SO7 lennité , on dut souvent penser à Jérusalem, et des plaintes s’élevèrent contre Richard. Ce fut alors que des messagers d’Angleterre vinrent lui annon-

(i) Voyez, à ce sujet, le récit de Boha-eddin, tom. 11 de la Bibliothèque des Civisadesy §. G3.

UVRE Vlll. /,K-,

cer que sou royaume était troublé par les complots , lie sou frère Jean. D’après les avis qu’il reçut , il annonça dans- un conseil des chefs (i), que les iu- ■téréts de sa couronne le rappelleraient bientôt en Occident; mais il déclara eu même temps que s’il quittait la Palestine, il y laisserait trois cents cavaliers et deux mille fanUissins d’élite. Tous les chefs, déplorant la nécessité de sonalépart , proposèrent d’élire un roi qui pût rallier les esprits et faire œsser les discordes. Richard leur demanda <juel prince pourrait mériter leur couliance, et tous s’accordèrent pour désigner Conrad, qu’ils n’aimaient point, mais dont ils estimaient l’habileté et la bravoure. Richard , qui s’étonna d’un pareil choix , n’hésita pas néanmoins d’y donner son adhésion ; et son neveu , le comte de Champagne , fut chargé d’aller annoncer au marquis de Tyr qu’il venait d’etre nommé roi de Jérusalem.

Lorsque Conrad reçut cotte ambassade , il ne put retenir sa surprise ni sa joie ; et levant les yeux au ciel , il adressa à Dieu cette prière : Sei- ^neur, vous qui êtes le roi des rois, permettez que je%ois couronné si vous ni en trouvez digne ; sinon , éloignez la couronne du front de votre se/viteiir. Ainsi parla le marquis de Tyr devant les *léj)ulés de Richard ; mais sa conscience ne dèvaitclle pas être déchirée par le remords, car il venait de contracter une alliance offensive et défensive

(i). Voyez, pour les details, la Diblîoth. des Croisades, lom. I, pag. 7o5 et 6.

/^m HISTOIRE DES CROISADES.

J ui'i avec les Musulmans? Après cet acte de félonie, il osait invoquer le témoignage du Dieu des chrétiens ; mais le Dieu des chrétiens , disent les chro-r niques contemporaines, l’avait condamné; le fer" des meurtriers était déjà levé sur sa tète , et bientôt" cette terrible sentence devait lui être annoncée : T'u ne seras plus ni marquis ni roi (i).

Deux jeunes escliVes avaient quitté les jardins 1 emplis de délices où le Vieux de la Montagne les élevait pour sa vengeance; ils arrivèrent à Tyr , et pourmieux cacherleur projet, ils reçurent le baptême; ils s’attachèrentau prince deSidon, et restèrent six mois auprès de lui ; ils s’étaient faits religieux et dévots , dit un auteur arabe ,et ne paraissaient occupés que de prier le Dieu des chrétiens ; ils prolitèrent du moment où la ville de Tyr célébrait par des réjouissances l’élévation de Conrad , et comme ce prince revenait d’un festin préparé pour lui chez, l’évêque de Beauvais (2), les deux Ismaéliens l’attaquèrent et le Blessèrent mortellement ; tandis que le peuple 's’assemblait en tumulte , l’un des assassins s’enfuit dans une église Voisine , où le marquis de Tyr fut porté tout sanglant : l’Ismaélien, qui s’y était caché , perça toüt-

(1) Ce solil les paroles que prononcèi'ent les meurtriers «le Conrad, en lui portant le coup 'mortel. ( Voyez la lîihliolh. des Crois., Eslraitde .Sicardi, tom. i , p. 554.)

(2) Le continuateur de Guillaume de Tyr raconte ce fuit avec d’autres circonstances. (Voyez l’extrait que nous 01» avons donne, tome i de la Bibliothèque des Croisades. )

LITrtEVilI. . 4«7

à-coup la foule assemblée , tomba de nouTcau sur i iga Conrad , et le frappa de plusieurs coups de poignard dont il mourut sur-le-cbamp. Les deux assassins furent arrêtés, et tous deux expirèrent dans les supplices sans proférer^ une plainte , et sans nommer celui qui leur avait demandé la vie du prince de Tyr. * "

L’auteur arabe Ibn - Alatir dit que Saladin avait offert dix mille pièces d’or au Vieux de la Montagne , s’il faisait assassiner le marquis de Tyr (i) et le roi d’Angleterre j mais le prince de la Montagne, ajoute le même historien , ne jugea pas à propos de délivrer tout -à -fait Saladin de la guerre des Francs , et ne fit que Ja moitié de ce qu’on lui demandait. Cette explication est peu vraisemblable j car S&ladin n’aurait point payé un crime qui ne le servait point et qui rendait ses enne- ^ mis plus puissans, en étouffant toute discorde parmi leurs chefs ; quelques chroniques attribuent l’assassinat de, Conrad , à Honfroi deThoron, qui avait à venger l’enlèvement de sa femme et la perte de ses droits au trône de Jérusalem. Au r«ste , on n’accusa dans l’armée chrétienne ni Honfroi de Thoron, ni Saladin ; mais plusieurs croisés , surtout les Français, n’hésitèrent point à attribuer au roi d’Angleterre un meurtre dont il devait pro-

(i) Voyez, sur cet assassinat , les divers sentîmens de Sicardi, Bernard le Trésorier , Gauthier Vinisà'uf, Ihn-Alalir et Boha-eddin. ( Bibliothèque des Croisades, l. i, p. 5j3, 579, 706; t. Il, §.G3. )

488 HISTOIRE DES CROISADES. ^ y

çp. filer. Quoique la bravoure liéroîque de Richard dût repouMer toute idée d’une vengeance honteuse, l’accusation dirigée contre lui s’accrédita par la haine qu’on lui portait (i)j le bruit de la mort de Conrad arriva bientôt jusqu’en Europe P1Û-. lippe-Auguste craignit le même sort, et ne parut plus en public qu’entouré d’une garde attacl>ée à sa jiersonnc (2) ; la cour de France accusait Richard lies plus grands attentats j il est probable j cepen-rdant que Philippe montra en cette occasion plus de crainte qu’il n’en avait, pour rendre son rival odieux , et pour armer contre lui la haine du pape et 'l’indignation'’ de tous les princes de la chrétienté. ■ - - ■ ; S si •

Au miheu du trouble occasionné par la mort de Conrad , le peuple de Tyr , qui restait sans chef et sans maître , jeta les yeux sur Henri , comte de Champagne ; les principaux de la ville vinrent le supplier de prendre les rênes du gouvernement et d’épouser la veuve du prince qu’ils avaient perdu ; Isabelle vint elle-même lui offrir les clefs de 1§ viUe (3).

(1) Plus tard, si on en croit Broraton, Richard, quand il fui retenu prisonnier par le duc d’Autriche , obtint du Vieux de la Montagne deux lettres par lesquelles ce chef de sectaires attestait l’innocence du roi. ( Voy. la Bibliolh. des Croisades, tom. i, page 749-)

(2) Selon l’historien Rigord, c’est de celte e'poquc que date l’origine des gardes attachées à la personne du roi.

(3) Si l’on en croit Sicardi, c’était malgré elle qu’elfc offrait sa main au comte. Nous avons suivi ici le récit de Gau-

Henri s’excusa d’abord, en disant qu’il voulait' consulter Richard ; mais il céda enfin aux instances qu’on lui faisait , et le mariage fut célébré so* lennellement en présence du clergé et du peuple.. Vinisauf ajoute qu’on n’eut pas beaucoup de peine à le persuader ; car il nest pas dijficile de faire faire à quelqiiun ce quil désire. Cette union convenait également aux Français et aux Anglais, parce que le comte Henri était à-la-fois neveu du roi d’Angleten'e et du roi de France (i).

Les députés qu’on avait envoyés à Richard pour lui annoncer la mort de Conrad et l’élévation d’Henri, ne le trouvèrent point au camp des croisés. Le roi d’Angleterre était alors dans les plaines de Ramla , faisant la guerre aux Musulmans descendu# des montagnes de la Judée ; chaque joiu* il signalait son bras pari de nouveaux exploits. Il ne revenait jamais au camp , dit Vinisauf , sans être suivi d’un grand nombre de prisonniers , et sans apporter avec lui , dix , vingt ou trente têtes de Musulmans tombés sous ses coups. Jamais un seul homme né détruisit tant de Sarrasins dans les croisades ; en lisant la relation de 'ses travaux, on croit lii’e les pages, dans les-

lliier Vinisauf. ( Voyez au tome i de la Dibliollièque des Croisades , pag. 554 ) •

(i) Voy. Gauthier Vinisauf, Bihlioth. dés Crois., tom. 1, pag. 708. Isabelle e’tait alors enceinte, ce qui a donné lieu à l’auteur arabe Ibn-Alatir, de remarquer avec étonnement que, chez les chrétiens, la grossesse n’est pas un enlpéchemont diriment.

;;<)o llISÏOmE DES CROISADES.

1192 'quelles l’épopée antique raconte les exploits des héros , et pour achever la ressemblance avec les j’uerricrs des temps fabuleux , il arriva un jour que le monarque anglais , n’ayant point renconti’é d’ennemis si^r sa roule , se mesura avec un sanj^lier plus terrible que celui de Galidon (i); ces sortes de prouesses héroïques s’étaient renouvelons quelquefois dans les guerres saintes, et l’on se rapj)elle que Godefroy de Bouillon avait combattu et terrassé un ours dans les montagnes de la Cilicie.

Richard , lorsqu’il reçut à Ramla les députés de Tyr, donna son approbation à tout ce qui avait été fait, et céda au comte Henri toutes les villes chrétiennes qu’il avait' conquises. Henri de Champagne, qu’il appela auprès de. lui, ne tarda pas à se mettre en marche avec ses chevaliers, et S0 rendit d’abord à Ptolémaïs, accompagné du duc de Bourgogne et de sa nouvelle épouse, dont i7 ne pouvait point encore se passer ( ce sont les expressions de la chronique anglaise). Plus de soixante mille hommes, couverts de leurs armes, aUèrent au-devant du nouveau roi de Jérusalem j toutes les rues étaient tapissées d’étoffes de soiej l’encens brûlait sur les places publiques j les femmes et les eufans dansaient en chœur; le clergé conduisit à l’église le successeur de David et de Godefroy, et célébra son avenertient par des cantiques et des actions de grâces (2).

(ly Voy. les détails de ce combat dans la Biblioth. des Croisades , tniu. 1, pag. '07.

(<>.) Voyez Gautliicr Vinisauf, liv. v, cli. et xxxvi.

Ou doit rappeler ici que Guy de Lusiguau et Conrad s’étaicut disputé le royaume de Jérusalem , et qu’une décision des princes avait donné la couronne à celui des deux rivaux qui survivrait à l’autre. Après la mort de Conrad , personne ne se souvint de cette décision; et le roi, dont ou avait souvent admiré la bravoure, fut oublié de l’armée chrétienne. On ne trouvait en lui qu’un homme simple et dépourvu d’habileté. La simplicité d’esprit, s’écrie à ce sujet un chroniqueur anglais, serait-elle donc un obstacle à la possession d’un droit ? La même chronique ajoute quelques réllexions qui peignent encore mieux p^t-étre nos temps modernes que l’esprit et les mœurs des vieux âges. « Sans doute, dit-elle, que dans nos temps » de corruption, celui-là est jugé plus digne de » gloire, qui s’est distingué par l’oubli de toutes les » lois de l’humanité et de la justice; c’est par-là » que les habiles (nous citons toujours notre vieille » chronique) s’attirent la considération et le res- » pect, tandis que la simplicité n’obtient que des » mépris : tels sont les jugemens du siècle (i) ! »

(0 Voici les expressions de Gauthier Vinisauf : Niimquid virtus simplicilatis ohlinendo juri suo eideni débitent obesse? eo niminim juin secularis invaluit siirnma perversitalis , ut is amplioris reputeUir gloriœ dtgnior et honoris , qtio gcslis noscilitr immanior , sicque reverentiain acquirat astucia , duni ignominiosè jaceat pielas simplicilatis hujus seculi régnante priidenlid. L’auteur ajoute : « Tel est Guy, roi sans royaume, Jlic est Guida f rex sine regno.s) (Liv. v , r)i. xxxvii.)

Lorsque le comte Henri et le duc de Bourgogne rejoignirent Richard avec |cur.s troupes, le roi d’Angleterre venait de s’emparer de la IbiTeresse de Daroum; la fortune, comme la victoire, semblait .. sourire à tousses projets; triomphant partout des . Sarrasins, il ne voyait plus sous ses drapeaux que des guerriers dociles et des allies fidèles : ce lut alors que de nouveaux messagers arrivés de l’Occident, lui donnèrent de vKes inquiétudes sur son royaume, üoublé par le prince -Jean, et sur la Normandie , menacée par Philippe. Quand les nouvelles qu’on lui apportait furent répandues dans l’armée, on crut généralement qu’il allait quitter la Syrie (i). Comme les esprits étaient dans l’incertitude, et que l’incertitude amenait le découiageihent, tous les chefs se rassemblèrent et Grent le serment de ne point abandonner la croisade , .soit que Richard partît, soit qu’il différât son départ. Cette résolution unanime releva le courage et ranima l’ardeur des croisés; la multitude des pèlerins manifesta sa joie par des danses, des festins et des chansons; tout le camp fut illuminé en sigue de réjouissance; Richard seul, livré à de sombres rêveries, ne partageait point l’allégresse générale; peut-être même était-il importuné de cette joie ([u’on fai.sait éclater, lorsque des circonstances nial-

(i) Tous ces details et ceux qui suivent sont extraits ou copiés de Gauthier Vinisauf. (Voyez le liv. v, ch.> xlii et suiv. de son ouvrage, et H Biblioth. des Croisades , tom. i , pag. 709 et suiv.)

heureuses pouvaient l’éloigner du tliéâti^ de la ngj. guerre sainte.

L’armée alla camper dans le voisinage d’Hébron, près d’une valléê où naquit, dit-on, sainte Anne, mère delà Vierge. On entrait alors dans le mois de juin ; l’enthousiasme qui animait les guerriers chrétiens leur fit supj)orter, sans se plaindre, les chaleurs de l’été, comme il leur avait fait supporter, l’année précédente, les rigueurs de l’hiver.

Cependant le' roi Richard paraissait toujours occupé de tristes pensées ; persomie n’osait lui don- ^ ner des conseil^^ni même des consolation^, tant oâ redoutait soffiiumeur sévère. Un jour que le monarque anglais était seul dans sa tente, plongé dans la méditation et les regards attachés vers la terre, un prêtre poitevin,. nom mé Gui^ume, sc présenta dans une attitude triste et momrant par sa contenance .qu’il déplorait le sort du prince. Comme il attendait un signal pour s’approcher , il SC «mit à pleurer en regardant le roi ; Richard, devinant que Guillaume voulait lui pai’- 1er , l’appela auprès de lui , et lui dit : « Maî- » Ire chapelain , je vous somme , au nom de la » fidélité que vous me devez , de me dire sans » détour quel est le sujet de vos lai’mes et si » vous êtes triste à cause do moi. » Le chapelain , les yeux humides de pleurs , répondit d’une voix tremblante : «Je ne parlerai point avant que Votre » Majesté m’ait promis de ne pas s’irriter contre » moi de ce que je lui dirai. » Le roi l’ayant promis par serment, le prêtre commença ainsi : « Sci-

49', HISTOIRE HRS CROÎSADES.

» gneur , la résolution que vous avez prise de quit- » 1er celle lerre désolée , excile des plainles dans » l’année chrélienne, surlout parmi ceux (jui ont » le plus à cœur voire gloire. Je dbis vous déclarer » que riionneur d’une grande entreprise sera cf- » facé par votre départ ; la postérité vous repro- » chei a éternellement d’avoir déserté la cause des » cliréliens. Prenez garde de finir honteusement » ce que vous avez glorieusement commencé. >* Le chapelain rappela ensuite à Richard tous les exploits par lesquels ce prince s’était rendu célèbre jusqu’«lors ; il lui retraça tous le^^ienfaits dont la Providence l’avait comblé, et TOrmina son discours par ces paroles : « Les pèlerins vous regar- » dent comme leur appui, comme leur père j aban- » donuciy.-vous aux ennemis du Christ cette terre ») que les croisés sont venus délivrer ; plongercz- » vous toute la chrétienté dans le désespoir? » Pendant que le chapelain Guillaume parlait , Richard garda le silence; quand il eut cessé déparier, le roi ne répondit rien, et son front parut plus sombre. Néanmoins , si on en croit Gauthier A’inisauf, le cœur du monarque fut louché de ce qu’il avait entendu, il n’oubliait point d’ailleurs que les chefs de l’année avaient juré d’assiéger Jérusalem en son absence, et cette pensée troublait son esprit; le lendemain, Richard déclara au comte Henri et au duc de Rojirgqgne qu’il ne repartirait point pour l’Occident avant les fêtes de Pâques de l’année suivante; peu de temps après, un hérauU d’arinc.s, proclamant celle résolution, annonça que

TJVRE Vin. 4o5

rarméeclirelîennc allailmarclier vers k ville sainte. i tQi A celle heureuse nouvelle , tous les pèlerins lemlirent leurs mains au ciel, en disant : Seigneur Dieu , grâces vous soient rendues, le temps de nos bénédictions est arrivé. Les soldats reprenant leur courage et leurs forces, s’offraient eux-mêmes pour porter les provisions et les Lagages ; personne ne se plaignait plus ; rien ne semblait pénible ; ou ne voyait plus devant soi ni obstacles , ni périls. Les croisés se mirent en marche le dimanche de l’octave delà Trinité J les plus riches , compatissant aux besoins dés pauvres , leur prodiguaient toutes sortes de secours ; ceux qui avaient des chevaux , ab^donnant leurs montures aux infirmes et aux ma- , lades , marchaient à pied ; tous les biens paraissaient être en commun, parce que tous les pèlerins avaient le même sentimelit. Celte année chrétienne, long-temps livrée àtousles genres de misère, et qui la vciUc ressemblait à une armée vaincue,offrit toutà-coup un spectacle imposant et magnifique. Les guerriers avaient orné leurs casqties des aigrettes les pl;^ brillantes ; des panaches , des drapeaux de nnlle couleurs flottaient dans l’air ; les épées nues , les lances récemment polies , réfléchissaient les rayons du soleil j on entendait partout les louanges de Richard , mêlées aux cantiques de la victoire. Au rapport des témoins oculaires, rien n’aura il pu résister à cette armée , remplie de l’esprit du Seigneur , si la discorde et je ne sais quelle fatalité n’avaient rendu inutiles tant de dispositions 1 généreuses.

Di.

4<)(> HISTOTIIE DES CROISADES.

Les croisés vinrent camper au pied des montagnes de la Judée, dont tous les passages étaient gardés par les troupes de Saladin et les paysans sarrasins de JN'aplonsc et d’IIébron. Le sultan, ou apprenant l’approche des chrétiens, avait redoublé de soins pour mettre Jérusalem en état de défense; la plupart des troupes musulmanes revinrent sous leurs drapeaux ; on poursuivit avec une nouvelle activité les réparations des murailles, et deu.x mille prisonniers chrétiens furent condamnés à relever des fortifications qui devaient protéger leurs ennemis (i).

Jlichard , soit qu’il fût effrayé des préparralifs des Sari-asius , soit qu’il s’abandonnât de nouveau à l’inconstance de son humeur, et que l’irrésolution de ses pensées ébranlât son courage , s’arrêta tout-à-coup dans*sa marche, et sous pi-étexte d’attendre Henri de Champagne, qu’il avait envoyé à Ptolémaïs pour lui amener de nouveaux renforts, resta plusieurs semaines dans la ville de Betheuopolis, située à sept lieues de Jérusalem.

Les discordes mal assoupies des chrétiei^ ne lardèrent pas à éclater de nouveau; le duc de Bourgogne et plusieurs autres chefs , obéissant toujours avec peine au roi d’Angleterre, hésitaient à le seconder dans une entreprise dont le succès devait

(i)On fera bien de consulter, sur les jVréparalifs de Saladiu et sur l’état de l’armée musulmane, le récit des auteurs arabes, particulièrement doBoha-eddin , témoin oculaire, tome II de la Diblioth. des Croisades, 64.

accroître son orgueil et sa renommée. Toutes les i lois que Richard prenait la résolution de conquérir la ville sainte, leur zèle paraissait se ralentir; lorsque le monarque anglais cherchait à différer cette conquête, ils enllarnmaient par leurs discours l’enthousiasme des croisés, et répétaient avec plus de chaleur leur serment de délivrer le tombeau ' de Jésus-Christ. Ainsi l’approche de Jérusalem , qui aurait du ranimer et réunir les chrétiens , jetait parmi eux le trouble et le désespoir.

Après un mois de séjour à Bethenopolis (i) , les , croisés recommencèrent leurs plaintes; ilss’écriaient avec amertume ; Nous n irons donc pointa Jérusalem? Richard, le cœur agité de plusieurs .sentimens' contraires, tout en dédaignant les plaintes des pèlerins , partageait leur douleur et s’indignait contre sa propre fortune. Un jour que son ardeur • à poursuivre les Sarrasins l’avait entraîné jusque

(i) Bethenepolis, ou, comme l’appellent les Orientaux , Beitnouba , est, suivant M. Faultre, la même ville qu’Eleutheropolis , située à neuf ou dix lieues à l’est d’Ascalon, sur le chemin de Jérusalem, à sept lieues à l’ouest de la ville sainte, et à six de Ramla. Pour cette partie de notre récit, M. Faultre nous a fourni tous les moyens d’entendre les vieilles chroniques et d’apprécier leur témoignage. Officier distingué, il a fait lui-même la campa- ' gne des Français en Syrie, en 1 79g , et a composé une histoire manuscrite des colonies chrétiennes, qu’il a hien voulu nous communiquer. Les historiens , faute de connaître les pays , se sont souvent trompés sur les événemens militaires . Le récit de M. Faultre nous a donné des renseignemens utiles.

•i sur lo6 hauteurs d’Éinaüs, comme il aperçut les tours de Jérusalem , il se mit à fondre eu j)leurs, et SC couvrant le visage de son bouclier, il s’avoua indigne de contempler cette ville sainte que ses armes n’avaient pu délivrer. Lorsqu’il revint au camp , les chefs le pressèrent de nouveau d’accomplir sa promesse , et telle était la singularité de son caractère, que plus l’opinion des croisés lui imposait l’obligation d’agir, plus il se roidissait contre toutes les volontés, mémo contre la sienne. Il répondait à ceux qui voulaient l’entraîner par leurs conseils et leurs sollicitations , que l’ejitreprise qu’on voulait tenter sur Jérus:Jem ne présentait que des périls, et qu’il ne pouvait y exposer ni l’honneur de la chrétienté ni sa propre gloire. 11 s’appuyait surtout du témoignage des seigneurs de la Palestine, qui, dirigés par leur intérêt personnel, et mettant plus de prix à la conquête des villes maritimes qu’à celle de la ville sainte, ne partageaient point l’opinion de la plupart des croisés. Au milieu de ces débats, l’agitation des esprits, le mécontentement de l’armée, ne faisaient que s’accroître chaque jour. Richard cherchait tantôt à ctfrayer ses rivaux et ses adversaires par des menaces, tantôt à les séduire par des 2iromesses. Au reste toutes ces plaintes, tous ces débats ne l’cmjjêchaieut point d’attaquer sans cesse les Sarrasins, comme s’il eût voulu justiûer sa conduite à force de bravoure, ou cacher le trouble de ses pensées dans le tumulte des combats.

Enfin , d’après son avis, on forma un cou-

UVÏVE Vlir. 490

seil (i) composé de cinq chevaliers du Temple , i de cinq clievaliers de St.-Jean , de cinq barons français, et de cinq barons ou seigneurs de la Palestine. Ce conseil délibéra pendant plusieurs jours sur le parti qu’on avait à prendre. Ceux qui pensaient qu’on devait assiéger la ville sainte , annonçaient , sur la foi de plusieurs transfuges venus de Jérusalem, qu’une révolte avait éclaté en Mésopotamie contre Saladin, et que le calife de Bagdad menaçait le sultan de ses armes spintuclles (2) ; que les Mamelucks reprochaient à leur maître le massacre

(i) GauthierVinisauf, au cliap. i de son liv.,vi, rapporte le discours que le roi Richard tiut dans cette occasion pour montrer les difficultés de l’entreprise sur Jc'rusalera ; il ajoute ensuite qu’on choisit vingt personnes discrètes au jugement desquelles on devait s’en rapporter sur le parti à prendre. Ces arbitres dccidèrent qu’il fallait marcher sur le Caire plutôt que sur Jérusalem. Le roi se rangea à cet avis; mais les Français s’y opposèrent. Raoul de Coggeshale dit au contraire que ce furent les Français qni ne voulurent pas aller à Jérusalem, et que Richard et les Anglais voulaient y aller. ( Biblioth. des Crois. , tom. 1 , pag. 7 1 a et 354. ) Boha-eddin parle aussi des arbitres choisis par l’armée chrétienne, pour délibérer sur le siège de Jérusalem. (Voy. la Biblioth. des Crois., tom. 11, §. 64.)

(a) L’origine de cette querelle venait de ce que Tlk,i-eddin , neveu du sultan , ayant été investi de quelques places de Mésopotamie , avait commencé à inquiéter tous les princes du voisinage, sans excepter les protégés du calife. Ensuite Taki-eddin étant mort, son fils avait prétendu lui succéder, sans attendre l’agrément de Saladin son grand-oncle et son souverain. Ces divers événemens avaient jeté le trouble dans le conseil du sultan.

5oo HISTOIRE DES CROISADES.

, (les liabiluDs de Plolc-inaïs, et qu’ils refusaient de s’enfermer dans la ville sainte , si Saladin ne partageait leurs péril» (i). Ceux qui soutenaient une opinion contraire , disaient que u toutes ces nou- » velles n’(îlaient qu’un piège de Saladin pour at- » tirer les croisés dans des lieux où il pourrait » les détruire sans combat. Dans le territoire aride » et montueux de Jéi’usalcm , on manquerait d^eau » au milieu des chaleurs de l’été. A travers les » montagnes de la Judée, les cbemins étaient bor- »' dés de précipices taillés dans le roc en plusieurs » endroits et dominés par des hauteurs escarpées, H d’où qnebpies soldats pouvaient anéantir les pba- M langes des chrétiens j si la bravoure des croisés » parvenait à surmonter tous les obstacles, conser- » veraient-ils leurs communications avec les cotes » de la mer, d’où ils devaient attendre des vivres? » S’ils étaient vaincus, comment feraient-ils leur » retraite, poursuivis par l’armée de Saladin ?

Telles étaient les raisons qu’alléguaient Richard et ses partisans pour s’éloigner de Jérusalem j mais toutes ces raisons devaient leur être connues, lorsqu’ils avaient donné l’ordre à l’armée chrétienne

(i) Ces bruits u’éiuieul pas saus foudemeiit, aiusi qu’ou peut s’en convaincre par le récit de Boha-eddiu. [Biblioih. des Croisades , tom. n, §. 64.) Gauthier Vinisauf prétend même que les Musulmans prenaient déjà la fuite, sans être arrêtés par les promesses ni les menaces de Saladin , et que le sultan, fit venir son meilleur cheval poui' fuir aussi. Ce dernier trait n’est guère croyable : voyez, au reste, toiu. i , page 710 de la Biblioth. des Croisades. i

Sol

de marclier vers la ville sainte. Plus nous avançons i dans celte partie de notre récit, plus la vérité se couvre a nos yeux d’un voile impénélrabl^e. Pour juger toutes ces contradictions , il faudrait connaître les négociations que Richard ne cessait d’entretenir avec les Sarrasins, négociations auxquelles étaient sans doute subordonnés les mouvemens divers de l’armée chrétienne , et qui , restant toujours dans l’ombre , ne laissaient voir dans les événemens extérieurs de la guerre que l’aveugle influence de deux génies opposés l’un à l’autre. Il ne serait pas juste cependant de faire retomber sur Richard tonte la sévérité des jugemens historiques. Les autres chefs, livrés à l’ambition, à la jalousie, à toutes les fureurs de la discorde, avaient oublié comme lui le principal objet de la guerre sainte. On a pu souvent remarquer dans les croisades, que la multitude des pèlerins ne perdait jamais de vue la délivrance de Jérusalem, et que les chefs étaient presque toujours détournés du but de leur entreprise par des projets ambitieux et des intérêts profanes. On sent que la tâche de l’historien devient par-la plus difficile. S il est aisé de décrire les passions humaines lorsqu’elles éclatent dans les camps et sur le champ de bataille, il n’en est pas de même lorsqu’elles se renferment dans le conseil des princes, et qu elles s’y mêlent à mille intérêts inconnus. C’est la qu’elles parviennent facilement à échapper aux regards de l’iiisloire , et qu’elles dérobent presque toujours leurs secrets les plus honteux aux recherches de la postérité.

5oi HISTOIRE DES CROISADES.

Pendant que le conseil des vingt arbitres délibérait, quelques Syriens vinrent avertir Richard qu’u ne riche egravane arrivait d’Égypte (l) et se rendait à Jérusalem^ le roi rassembla aussitôt l’élite de ses guerriers, auxquels se réunirent les Français. Cette troupe intrépide quitta le camp vers la fin du jour, marcha toute la nuit à la clarté de la lune , et , le lendemain matin , elle arriva sur le territoire d’Hébron, dans un lieu appelé Hary, où la caravane s’était arrêtée avec son escorte. Les archers et les balistaires s’avancèrent les premiers j les guerriers sarrasins, au nombre de deux mille, s’étalent rangés par bataillons au pied d’une montagne, tandis que la caravane , retirée à l’écart , attendait l’issue du combat. Richard fondit à la tête des siens sur les Musulmans , qui furent ébranlés au premier choc, et s’enfuirent, dit une chronique, comme (les lièvres que des chiens poursuivent. La caravane fut enlevée j ceux qui la gardaient vinrent sc livrer eux- mêmes j ils tendaient aux croisés des mains suppliantes, implorant leur miséricorde, et, pour nous servir des expressions de la chronique souvent citée, regardant tout ce qui pouvait leur arriver comme peu de chose j pourvu quon leur laissât la vie (2).

Richard etscs compagnons revinrent triomphans

(0 Voyez Gauthier Vinisauf, Bihliolh. des Croisades, tom. I, pag. 71a.

(a) I,a perte de cette caravane a e'ié longuement racontée ■ par Boha-eddin et Ibii-Alatir. (Aboyez au tom. u f §• 64 > de la Bdd. des Croisades.) *

A l’année cLrélicnue, cmineiiaut à leur suite quatre i i,ja mille sept cents chameaux, un fjrand nombre de chevaux, d’ânes, de mulets, chargés des marchandises les plus précieuses de l’Asie (i). Les croisés se partagèrent le butin, et le roi d’Angleterre distribua les dépouilles de l’ennemi à ceux qui étaient restésau camp commea ceux qui l’avaient accompagné ; ainsi le roi David , disait-on dans l’armée chrétienne , récompensait ceux qui allaient au combat et ceux qui gardaient les bagages. On célébra cette victoire par des festins où la chair des chameaux enlevés aux Musulmans, parut une nourriture délicieuse à la multitude des croisés. On ne pouvait se lasser d’admirer les riches dépouilles des ennemis, et les pèlerins se livraient d’autant plus à la joie, qu’une victoire si bridante pouvait donner à leur chef la pensée de mettre à profit la terreur des Sarrasins, et de conduire les croisés devant Jérusalem.

La plus grande confusion régna dans la ville sainte , lorsqu’on y apprit que la riche caravane d’Egypte était tombée entre les mains des chrétiens. Boha - eddin , témoin oculaire , rapporte que le sultan crut devoir assembler ses émirs pour ranimer leur courage, et qu’il leur fit jurer sur la pierre mystérieuse de Jacob, de combattre jusqu’à

(i) On distribua les ânes à tous les valets de l’armde; on fit des pâtés avec la chair fraîche des chameaux, qui, suivant Gauthier Vinisauf, est très bonne et bien blanche. (Voyei Biblioth. des Croisades , tom. i, page 712» )

iigî

5o4 niSTOIRE DES CROISADES,

la mort. Dans les conseils qui suivirent cette céi-emonie , les murmures du mécontentement ou du désespoir se firent entendre , et des reproches se mêlèrent aux avis donnés à Saladin. Ces signes , avant-coureurs des discordes, montraient à-la-fois la terreur qu’inspirait le nom de Richard , et l’esprit d’insubordination qui commençait à se faire remarquer dans l’armée musidmane (i).

Cependant le conseil des chevaliers et des barons, après plusieurs jours de délibération, décida enfin que l’armée s'éloignerait des montagnes de la Judée et retournerait vers les rivages de la mer. Cette résolution répandit dans le camp une désolation générale J les pèlerins commencèrent à maudire le temps qu’ils avaient passé dans la Terre-Sainte; l’esprit de rivalité réveilla les haines anciennes ; et les croisés , plus divisés que jamais/., ne purent plus se réunir ni pour combatti’e l’ennemi, ni pour supporter leurs misères. Les Français et les Anglais ne marchaient plus ensemble et campaient dans des lieux séparés. Vinisauf rapporte que le duc de Bourgogne composa des chansons , dans lesquelles il n’épargnait ni le roi d’Angleterre , ni les princesses qui l’avaient suivi à la croisade. Richard répondit par des sirventes ou des satires, où il traitait avec mépris les Français et leur chef. On disait dans l’armée (2) que le duc de Bourgogne rece-

(1) Voyez le rdcil de Boha-eddin, au tome n de la Bi-

itliolh. des Croisades , §.64. *

(2) Voyez, pour les chansons , l’extrait de Gauthier Vi-

vait des Musulmans le prix de sa haine contre ngi Richard. Si on en croit les chroniques anglaises, le roi d’Angleterre surprit et fit tuer , à coups de flèche , des messagers de Saladin , eharge's de porter au duc de riches présens (i). Que pouvaient désormais contre les infidèles les croisés affaiblis par de telles dissensions ? Déjà meme la cause de Jésus-Christ n’avait plus d’armée pour sa défense , et les chemins étaient couverts de pèlerins , qui ^ n’espérant plus rien de la guerre sainte , se rendaient les uns à Tyr , les autres à Jaffa ou à Ptolémaïs , avec le dessein de s’embarquer pour l’Occident.

La paix devenait plus que jamais nécessaire à Richard. Le roi d’Angleterre porta de nouveau ses espérances vers Saladin. Abandonné d’un grand nombre ^es siens , il montrait encore la fierté que donne la victoire j ta n tôt il ordonnait de raser la forteresse de Daroum qu’on lui demandait; tantôt il envoyait une garnison dans la ville d’Ascalon qu’on voulait démolir; tantôt enfin il menaçait d’assiéger la ville de Bérithe. Saladin, qui ne désirait point la paix , prolongeait les négociations pour avoir le temps de rappeler ses émirs, dont plusieurs rejoignaient ses drapeaux avec quelque répugnance. Lorsqu’il eut reçu dans son armée les émirs d’A-

nisauf; etpourles présens de Saladin , celui de Raoul de Coggcshale. ( Biblioth. des Crois. , tom. i, p' 355.)

(i) On peut consulter , sur ces négociations , les auteurs arabes, tom. ii de la Riblioth. des Croisades , §. 65.

5o(î HISTOIRE DES CROISADES.

192 lep, de la Mésopotamie et de l’Égypte, attirés bien moins par scs ordres que par l’espoir du butin et d’une victoire facile , il quitta Jérusalem et vint assiéger , avec toutes ses forces , la ville de Jaffa défendue seulement par trois mille guerriers chré* liens.

Après plusieurs assauts la vdle est prise j- les. Musulmans égorgent tous ceux qu’ils rencontrent^ et commettent d’horribles eruautés sur les malades ; déjà la citadelle, où s’était réfugiée la garnison , proposait de capituler, lorsque Richard , venant par mer de Ptolémaïs , parut tout-à-coup devant le port avec plusieurs navires montés pardes,guerriers chrétiens j aussitôt il fait tourner ses barques vers la ville , et le premier se jetant dans, l’eau jusqu’à la ceinture, il atteint la rive défendue par une multitude de Sarrasins ; les plills braves suivent Richard , à qui rien ne résiste ; cette généreuse troupe pénètre dans la place , en chasse les Turcs , les poursuit jusque dans la plaine, et va dresser ses tentes au lieu meme où Saladin avait eu les siennes quelques heures auparavant (i). Mais quoiqu’il eût mis en fuite ses ennemis , Richard.

(1) Richard, dit Gauthier Vinisauf, n’avait avec lui que trois cavaliers. Non, ajoute-t-il, les temps anciens n’ont jamais été témoins d’un tel prodige. Saladin s’enfuit comme un lièvre timide.' ( Biblioth. des Croisades, tom. i , p. 7 1 -j .) Boha-eddin , qui avait été chargé par le sultan de prendrepossession de Jaffa, ne peut non plus s’empêcher de rendrehommage aux exploits presque fabuleux de Richard. (Voy.. au tome u de la Biblioth. des Crois. , 5- 66. )

était loin encore d’avoir triomphé de tous les pé- i lyi l'ils. Après avoir réuni à scs guerriers la garnison de la citadelle, il comptait à peine deux mille combattaiis J le troisième jour après la délivrance de Jafla, les Sarrasins résolurent de le surprendre dans son camp ; un Génois qui en était sorti au crépuscule du matin , aperçut dans la plaine des bataillons musulmans , et revint en criant : armes ! aux armes ! Richard s’éveille en sursaut, endosse sa cuirasse déjà les Sarrasins accouraient en foule ; le roi et la plupart des siens marchèrent au combat les jambes nues , quelques-uns en chemise. Ou ne trouva dans l’armée chrétienne que dix chevaux ; l’un d’eux fut donné à Richard , et les clu-oniques nomment les neuf guerriers qui suivaient le roi à cheval ; les INIusulmaus sont forcés à la retraite ; le roi d’Angleterre profile de ce premier avantage pour ranger ses soldats en bataille dans la plaine et pour les exhorter à de nouveaux combats. Bientôt les Sarrasins revenant à la charge , au nombre de sept mille cavaliers , se précipitent sur les chrétiens j ceux-ci pressant leurs rangs et présentant la pointe de leurs lances , résistent à l’impétuosité de l’ennemi, semblables à une muraille de fer ou d’airain.

Les cavaliers musulmans reculent d’abord , reviennent ensuite en poussant des cris affreux, et s’éloignent encore sans oser combattre. Enfin Richard s’ébranle avec les siens et fond sur les Sarrasins étonnés de son audace ; alors on vient lui annoncer que l’ennemi est rentré dans la ville de Jaffa,

5o8 HISTOIRE DES CROISADES,

cl que le glaive musulman moissonne ceux des chrétiens qui étaient restés à la garde des portes (i) ; Richard vole à leur secours ; les Mamelucks se dispersent à son approche ; il tue tout ce qui rési.sle j il n’avait avec lui que deux cavaliers et quelques halistaires ; quand la ville est délivrée de la présence des ennemis , il revient dans la plaine , où sa troupe était aux prises avec la cavalerie musulmane. C’est ici que son historien ne sait quelles expressions employer pour rendre la surprise que lui donne un spectacle si nouveau. Au seul aspect de Richard , les plus braves des Musulmans frémissaient de crainte et /eurs cheveux se hérissaient sur leurs fronts. Un émir y qui se distinguait par sa taille et l’éclat de ses armes ^ ose le délier au combat ; d’un seul coup il lui abat la tête , l’épaule droite et le bras droit. Au fort de la mêlée, l’intrépide comte de Leycester et plusieurs de ses valeureux compagnons allaient succomber, accablés par le nombre y mais Richard , toujours in-

(i) Raoul de Goggeshale, qui est plus étendu dans cette partie de son récit que Gauthier Vinisauf, dit que Hugues de Nevil étant venu tout effrayé dire au roi que le nombre des ennemis allait accabler les pèlerins, le roi le menaça de lui faire couper la tête s’il en disait le moindre mot aux guerriers chrétiens. (Voyez, pour les détails, les chap. xii, xni, XIV, XV , xVH et suiv. du liv. vi de Gauthier Vinisauf, et la Bibliothèque des Croisades, tome i, pag. 7 15 et suiv. Comparez à son récit celui de Raoul de Coggcshale, même tom. de la Bibliothèque , pag. 35(i et suiv., cl Bohaeddin, tome ii , 66. )

viiiciblo , toujours invulnérable , les sauva du pë- 1 19a I il en renversant autour d’eux la foule des Sarrasins ; enfin il se précipite avec tant d’ardeur dans les rangs ennemis , que personne ne peut le suivre et qu’il disparaît aux yeux de tous ses guer- '

riers. Lorsqu’il revint au milieu des croisés qui le •

croyaient mort, son cheval était couvert de sang et de poussière j et lui-même , pour nous servir des ’ expressions naïves d’un chroniqueur , témoin oculaire, tout hérissé de flèches, paraissait semblahle à une pelote coiwerle d’aiguilles (i).

Quehjucs historiens rapportent que Malek-Adcl, plein d’admiration pour la bravoure de Richard , lui envoya deux chevaux arabes sur le champ de bataille. Lorsqu’après le combat, Saladin reprochait à ses émirs d’avoir fui devant un seul homme:

« Personne , répondit l’un d’eux , ne peut sup- H porter les coups qu’il porte ; son impétuosité est » terrible , sa rencontre est mortelle , et ses ac- » tiens sont au-dessus delà nature humaine(2).»

Les chrétiens eux-mêmes ne pouvaient s’exphquer cette victoire extraordinaire qu’en l’attribuant à la puissance divine. Mais sans chercher à diminuer la gloire de Richard et de ses compagnons

(1)^ Gauthier Vinisauf, dans son enthousiasme pour Richard, le met au-dessus SAntée , éî Achille , SAlexandrele-Grand , de Judas Machabde et de Roland. Son corps , dit-il , était comme d’airain, caro tanquam cenea nulloritni cedebat arniorum generibus, chap, xxiii, liv. vi.

(i) Gaiitliier Vinisauf, aux chap. déjà cités.

I IQtt

5io HISTOIRE DES CROISADES,

d’armes , nous devons rappeler ici les diàcordes qui s’e'laient élevées parmi les guerriers de Sa^din, et qui durent affaiblir et distraire leur courage. Les soldats qui appartenaient à la nation des Curdes , voyaient avec peine la faveur dont jouissaient les Mamelucks. Bolia-eddin nous apprend qu’à la prise de Jaffa , ceux-ci, placés à la porte de la ville , avaient enlevé aux autres guerriers musulmans les dépouilles des chrétiens j cet acte d’injustice et de violence indigna l’armée mùsulraane, et, dans le dernier 'combat livré à Richard , les soldats curdes osèrent faire entendre ces paroles : O Saladin! on nous appelle pour le danger , et Von nous repousse pour le butin. Dis à tes Mamelucks d’avancer^ et de combattre. ' *

Cependant tant de travaux et de gloire devaient être perdus pour la croisade ; le duc de Bourgogne s’é^iit retiré à Tyr et refusait de prendre aucune part à la guerre. Les Allemands , commandés par le duc d’Autriche, avaient quitté la Palestige.' Comme Richard était tombé malade et qu’il voulait se rendre à Ptolémaïs , les chefs qui 1 avaient suivi jusqu’alors , lui reprochèrent de les abandonner et se retirèrent eux-mémes. Le roi d’Angleterre , pour retenir les plus fidèles de ses güSr— riers auprès de lui , fut obhgé de leur abandonner tout ce qui lui restait des dépouilles de la caravane surprise dans les campagnes d’Hébron. Jusque-là l’ambition de Richard avait été d’accroître par des prodiges de valeur sa renommée dans le monde chrétien. Il supportait tous les travaux de

‘ LIVRE Vlli. 5it

ia guerre , dans l’espoir que ses explgits en Pales- i Une l’aideraient à triompher de ses rivaux et do ses ennemis au-delà des mers j mais comme son arme'e l’abandonnait , il ne s’occupa plus que de reprendre les négociations avec Saladin. Les sentimens divers dont il était agité, la honte de n’avoir pu délivrer Jérusalem , la crainte de perdre son royaume , lui faisaient adopter et rejeter tourà-tour les résolutions les plus opposées (i); tantôt il voulait retourner en Europe sans conclure la paix , tantôt il menaçait Saladin et cherchait à l’effrayer en répandant le bruit que le pontifo de Rome devait arriver en Palestine avec deux cent mille croisés. L’hiver approchait, et bientôt la Méditerranée allait cesser d’être navigable :

« Tandis qu’on peut encore passer la mer, écrivait-il » au sultan, acceptez la paix, et je retournerai en » Europe. Si vous refusez les conditions que je vous » propose, je passerai l’hiver en Syrie et je pour- » suivrai la guerre. » Saladin convoqua scs émirs po^r délibérer sur les propositions de Richard.

« J usqu’ici , leur dit-il , nous avons combattu avec ») gloire , et la cause de l’islamisme a triomphé » par nos armes. J’ai peur que la mort ne me sur- )) prenne dans la paix , et ne m’empêche de ter- » miner l’entreprise que nous avons commencée.

(i) Gauthier Vinisauf dit que Richard e'erivit à Malek- Adel , prince grand et généreux , et qui , selon l’iiislorien , avait une grande estime pour le roi d’Angleterre. {Bîbl. des Crois-, tom. i, page 722.)

iiga

5 12 lIlSTOinE DES CROISADES.

» Puisque Dieu nous clonue la victoire, il veut que » nous poursuivions la guerre, et nous devons sui- H vre sa volonté. » La plupart des émirs applaudiront au courage et à la fermeté de Saladin,* mais ils lui représentèrent « que les villes étaient sans H défense et les provinces dévastées ; les fatigues )) de la guerre avaient affaibli les armées musul- » mânes J les chevaux manquaient de fourrages , » les soldats de vivres. Si nous réduisons les F rancs » au désespoir, ajoutaient-ils, ils peuvent encore » nous vaincre et no.us arracher nos conquêtes. Il est » sage d’obéir à la maxime du Coran, qui nous or- » donne d’accorder la paix à nos ennemis lors- » qu’ils nous la demandent. La paix nous donne- » ra le temps de fortifier nos villes , de réparer » nos forces , et de recommencer la guerre avec » avantage , lorsque les F rancs , toujours inGdèles » aux traités , nous offriront de nouveaux prétex- » tes pour les attaquer (i). »

Saladin pouvait voir, par ce discours des émirs, que la plupart des guerriers sarrasins commençaient à perdre l’ardeur et le zèle qu’ils avaient montrés pour la cause de l’islamisme. Le sultan était abandonné par plusieurs de ses auxiliaires et craignait de voir s’élever des troubles dans son empire. D’ailleurs il ne pouvait se rappeler sans frémir , le refus qu’avaient fait ses troupes de combaltre devant Jaffa. Les deux armées campaient

(i). Voyei le récit des auteurs arabes, tome ii, §. 67 , de la Diblioth. des Crois.

tout près l’une de l’autre , et la poussière qui s’è- i levait des deux camps , dit un auteur arabe , se mêlait dans l’air et ne formait qu’un seul nuage. Ni les chrétiens , ni les Musulmans ne montraient l’impatience de franchir l’enceinte de leurs remparts et de leurs fossés; les uns et les autres paraissaient également fatigués de la guerre ; les deux chefs avaient le même intérêt à conejure la paix. La disposition des esprits et l’impossibilité de poursilivre les entre|)rises guerrières, firent enfin adopter une trêve de trois ans et huit mois (i).

On convint que Jérusalem serait ouverte à la dévotion des chrétiens, et que ceux-ci posséderaient toute la côte maritime , depuis Jaifa jusqu’à Tyr. Les Sarrasins et les croisés avaient des prétentions sur Ascalon , qu’on regardait comme la clef de l’Egypte. Pour terminer les débats , on arrêta que cette ville serait de nouveau démolie. Il n’est pas inutile de remarquer ici qu’on ne parla point de la restitution de la vraie croix, qui avait été le sujet des premières négociations , et pour la(juelle Richard avait d’abord envoyé plusieurs ambassades

( I ) V oyez , pour ce irai té la Bibliothèque des Croisades , tom. I, pag. 72a. Richard, dit Gauthier Vinisauf, ne pouvait espérer un meilleur traité. Quiconque pensera autrement, sera convaincu de mauvaise foi. De son côté , Bohatxldin fait remarquer que cette paix fut avantageuse aux Musulmans, à cause de la mort de Saladin , qui eut lieu peu de temps après. (Voyez, sur ce traité , le récit des auteurs arabes , au tome 11 de la Biblioth. des Croisades, §. 63. )

iiya

à Saiadin. Les principaux chefs des deux armees* jurèrent ,‘les uns sur l’Alcoran , les autres sur l’Evanfple, d’observer les conditions du traité. La majesté royale parut alors avoir quelque chose de plus imposant et de plus auguste que la sainteté même du serment ; le sultan et le roi d’Angleterre se contentèrent de se donner leur parole, et de toucher la main des ambassadeurs (i).

Tous les princes chrétiens et musulmans de la Syiie furent invités à signer le traité conclu* entre Richard et Saiadin. Parmi ceux qu’on appela ^ur être garans de la paix , on n’oublia ni le prince d’Antioche , qui avait pris peu de part à la guerre, ni le chef des Ismaéliens , l’ennemi des chrétiens et des Musulmans.

Le seul Guy de Lusignan ne fut point nommé dans le traité. Ce prince eut un moment d’importance par les divisions qu’U avait fait naître ; il tomba dans T'oubli aussitôt que les croisés eurent d’autres sujets de discorde. Dépouillé de son royaume , il obtint celui de Chypre , qui était une possession plus réelle , mais qu’il fallut payer aux Templiers , auxquels Richard l’avait vendue ou engagée. La Palestine fut cédée à Henri , comte de Champagne, le nouveau mari de cette Isabelle qui semblait être promise à tous les prétendans au royaume de Jérusalem , et qui , par une singu-

(i) Voyez, pour les marques de celle loyauté i-eciproque que SC donnèrent Richard et Saiadin, l’extrait de Gauthier Vinisauf, Uiblioth. des Crois. , tome i, page ’-ii.

lièrc destinée , avait donné à trois époux le droit , de régner , sans pouvoir elle-méine monter sur le trône.

Quand la paix eut été proclamée, les pèlerins, avant de retourner en Europe , voulurent visiter le tombeau de Jésus-Cluit et voir cette Jérusalem qu’ils n’avaient pu délivrer. La plupart des croisés de l’armée de Richard se partagèrent en plusieurs caravanes , et se mirent en route pour la ville sainte (i). Quoiqu’ils fussent sans armes, leur pre'sence réveilla parmi les Musulmans les sentimens qu’avait nourris la guerre ; et Saladin fut obligé d’employer son pouvoir pour faire respecter les lois do l’hospitalité (2). L’évéque de Salisburv, dont le sultan avait éprouvé la bravoure, et qui faisait le pèlerinage au nom de Richard, fut accueilli avec distinction. Saladin lui montra le bois de la vraie croix , et s’entretint long-temps avec lui sur la guerre sainte (3).

Les Français qui, dans la paix comme dans la guerre, restaient presque toujours séparés des An-

(i) Voyez, surcespderinages, la Biblioth. des Croisades, tora. 1, pag. 7I3, et les derniers cliap. du liv. vi de Gauthier Vinisauf.

(u) Les Turcs, dit Gauthier Vinisauf, lançaient sur le» pèlerins des regards menaçons; ceux-ci aiiniicnt mieux aimé être à Tyr ou îi Acre que sur le chemin de Jérusalem. ( Bd)liolh. des Crois., tome i, page 7'i3. )

(3) Voyez, dans Gauthier Vinisauf, la conversation que Saladin eut avec cet évêque, et le jugement qu’il porta sur Richard. ( Bibhoth. des Crois., tome t , page 724* )

üiO HISTOIRE DES CROISADES.

U ^lais, ne firent point le pélei inaf'o de Jérusalem (i) ; depuis la bataille de Jaflk ils n’avaient point (piitté la ville de l’vr, conservant toujours leurs préventions jalouses contre Richard. Le duc de Roiu'f'ogue, qui les conduisait, mourut tout-àcoup lorsqu’il s’occupait de son retour en Occident, et clunine il expira au milieu des accès d’une violente frénésie, les pèlerins anglais ne manquèrent pas de voir dans cette mort la punition de sa félonie et le jugement de la colère divine.

Richard n’a^ant plus rien à faire en Orient et ne songeant plus qu’aux ennemis qu’ü avait en Europe, ne s’occupa plus que de son départ. Quand il s’embarqua à Ptolémaïs, les chrétiens de la Terre-Sainte ne purent retenir leurs pleurs. On n’avait jamais mieux connu ses vertus et rendu plus de justice à ses qualités brillantes. Tous, en le voyant partir, se croyaient désormais sans appui et sans secours contre les agressions des Sarrasins ; lui-méme ne put retenir ses larmes, et lorsqu’il fut sorti du port, tournant les yeux vers la terre qu’il venait de quitter : O Terre-Sainte! s’écria-t-il , ye recommande ton peuple à Dieu ; fasse le ciel (fiui je vienne encore te visiter et te secourir (a) !

(i) Les Français furent mécontens du U'aiui et se muqiièrent de Richard. Ce prince , pour se venger, leur ht diifeadie les portes de Jérusalem. Lorsqu’ils furent partis , le roi dit aux siens : « Chassez le moqueur , et la moquerie » s'en ira aussi, »

(u) "Voyez le chap. xxxvu du liv. vi de Gauthier "Viuisauf, et la Bibliolh. des Croisades, tom. i, pag.

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. Ainsi finit celte troisième croisade, où tout l’Oc- i rident en armes ne put obtenir d’autres avantages <pie la conquête de Ptolémaïs et la démolition d’Ascalon;. l’Allemagne y perdit sans gloire ii’n de ses plus grands empereurs et la plus belle de .ses armées; la France et l’Angleterre, la fleur de leur noblesse bclliqueuse(i).L’Europeeut d’aulunlplus

(i) L’historien Bromlon nous a laissé une liste des personnages distingués qui moururent ou furent tués (leiidant cette croisade. Nous croyons devoir la copier ici , autant pour satisfaire la curiosité de nus lecteurs que cuiuiue uii inoiiuiiient honorable aux peuples et aux familles qui prirent part à cette expédition :

I.a reine Syhille , épouse du roi Guy , et ses deux filles ; Héraclius, patriarche de Jérusalem ; Baudouin, archevêque de Cantorbery ; l’archevêque de Nazareth ; l’archevêque de Besançon; l’archevêque de Moiil-lléal ; l’évêque de Sidoii ; le nouvel évêque d’Acre; l’évêque de Barutli; l’évêcpie de Saint-George ; l’évêque de Saiiit-Ahraham ; l’évêque de Tibériade ;• l’ahhé du Temple du Seigneur ; l’ahhé du Mont Sion; l’abbé du Mont des Oliviers; l’ahbéde Fordes; le prieur du Saint-Sépulcre; Raoul , archidiacre de (iloces- ^ ter; Roger le Haute ; Silvestre, sénéchal de l’archevêque deCantorbéry ; Jean de Norw ick, chanoine d’ Yorck; Conrad , tils de l’gmpereur Frédéric, duc de Souabe;^e comte du Perche; le comte de Ponthieu; Thibault , comte de Blois; Etienne son frère, comte de Sancerre; Guillaume, comte de Fetrière; le duc Berlhold d’Allemagne; Roger, comte de la Pouille; le comte de Brênes et André son frère, comte de Touraine; Gilbert de Tilliars; Florent d’Angers; Josselin, vicomte de Châtellcrault; Anselme de Mont-Réal et toute sa famille; le vicomte de ChAtillon e^sa mère; Jean, comte de Vendôme; le châtelain d’Ypres';‘'Gaufroy la Brivre; Robert de Banne; Adam, chambellan du roi de

à déplorer les pertes qu’elle fit dans celte gilferre, que les armées chrétiennes étaient mieux compo-

France ; *Adam de Laon ; Guillaume de Pimkeini , cliâte* lain;^ Roger, baron de Pol; Robert, sënëcbal de Guillaume de Mandeville ; Raoul de Glanvil , justicier du roi d’Angleterre Bernard de Saint-Vallier; Richard de ClarejGuy de Chàtillon; Raoul de Croxiby; Richard de Lexeby et Bërenger son frère j Robert le Veneur de Pontret ; Robert ’Scrope de Barton j Renou de Tonges ; Henri Pigot, sénéchal du comte de Varennes; Gautier Scropc; Gautier de Kyme, (ils de Philippe de Kyme; Jean de Libourne; Gautier de Ros , frère de Pierre de Ros ; Louis d’Arseles ; Hugues d’Oiry ; Guillaume de Moui ; Guy de Darsey ; Odon de Guines; Renault de Maigny, ëchanson de Sentis, et marëchal du comte Henri.

Henri de Bracley et Henri de Maupalne furent faits prisonniers par les Sarr^ins.

L’empereur Frëdëric mourut dans le fleuve Selef; son fils, Frédéric de Souabe, périt devant Saint-Jean d’Acre. Robert, comte de Leiccstre, dans la Romanie. Le Landgrave deThuringe y mourut aussi dans son retour.Philippe, comte de Flandre; etRaoul , clerc de la dépense du roi, moururent la seconde année. Dans la troisième moururent à Acre , Raoul d’ Aubenay ; Richard de Chamville ; Drogon , fils de Raoul ; Guillaume, fils de Nigel de Kent; le baron Guillaume , fils de Philippe de Kent; Renault de Suiflac ; Hugues , duc de Bourgo^e, et Robert Waulin , son clerc. Nigelle de Mpubray , Simon de Walc et Guillaume de Chamville , furent précipités dans la mer ; le marquis de Montferrat fut tué par les Ismaéliens ; Jacques d’Avesnes fut tué dans un combat; Bertrand de Verdun et Osmond de Sutteville moururent à Joppé; Gilbert Pipart mourut à Brandéis ; et Renault, vicomte d’Yorck, dans l’île de Chypre. Le duc de Bourgogne mourut .à Tyr.

A cette longue liste, nous ajouterons les noms d’Albert

LrVRE Yin. 5i9

sées que dans les expéditions précédentes ; les cri- i mincis , les aventuriers , les yens sans aveu , en avaient été bannis, et tout ce que l’Occident avait de plus illustre parmi scs guerriers, s’était rangé sous les banuières de la croix.

Les croisés qui cojnbattaient Saladin étaient jnieux armés que ceux qui les avaient précédés dans la Palestine j on se servit de l’arbalète, négligée dans la seconde croisade ; les cuirasses, les boucliers des combattans, recouverts d’un cuir épais , résistaient aux traits des Sarrasins j souvent on vit sur le champ de bataille des soldats hérissés de flèches sans être blessés, et restant immobiles dans leurs rangs (i). L’infanterie , arme dédaignée , se forma et prit plus d’impoi;tance dans le long siège de Ptolémaïs. Celle guerre «10 ressemblait point, à celles qu’on fliisait alors en Em’opc , où , d’après les lois féodales , les princes et les seigneurs ne pouvaient retenir long-temps les guerriers sous leurs drapeaux. Trois ans de périls et de combats dui’ent former les soldats à l’obéissance, les chefs au commandement.

sire de TlueJTiïcs, el de Robert III, son frère. Le prcinicv mourut de scs blessures au siège de Gaza , eu 1171; le second revint avec les Belges dans sa patrie. Guillaume de Tyr nous a laissé, sur le siège et la prise de Gaza, par Saladin, un récit .assez intéressant, qu’on peut lire dans le cliap. ai de son livre xx.

(1) Voyez à cet égard Boba-eddin, tome 11, §. 60 , de la Bibliolh, des Croisades.

Les Sarrasins avaient fuit aussi des progrès dans la science de la guerre, et commençaient à reprendre l’usage de la lance à laquelle ils parais^ saient avoir préféré le sabre et l’épée lorsque les premiers croisés étaient arrivés en Syrie. Les armées musulmanes n’offraient plus une multitude confuse et combattaient avec moins de désordre. Les Turcs et les Curdes surpassaient les Francs dans l’art d’attaquer et de défendre les places; leur cavalerie , qu’ils pouvaient façüement renouveler , l’emportait sur celle des croisés qui devaient avoir beaucoup de pcifte à se procurer des chevaux. Les Musulmans avaient plus d’un avantage sur les Francs ; ils combattaient sur leur propre territoire, dans leur propre climat; ils n’étaient soumis qu’à un seul chef, qui leur donna toujours un même esprit et ne leur présenta ja-* mais que la même cause à défendre.

La troisième croisade, quoique malheureuse, n’excita pas tant de plaintes en Europe que celle de saint Bernard, parce qu’elle ne fut point sans gloire. Elle trouva néanmoins des censeurs, et lès raisons par lesquelles on la délit ndit, ont beaucoup de ressemblancoavec celles qu’employèrent les apologistes de la seconde guerre sainte. « 11 s’est trouvé » des gens , dit l’un d’eux , qui , raisonnant à tox’t et » à lia vers, ont osé soutenir (juç lês pèlerins n’a- » vaient rien gagné dans la ten’e de Jérusalem , » puisque la ville sainté était restée au pouvoir >> des Sarrasins; mais ces hommes ne comptenl- » ils donc pour rien le triomphe spirituel de cent

>» mille mai lyrs! Qui peut douter du salut de tant i » de nobles guerriers qui se sont condamnés à » toutes sortes de privations pour mériter le ciel ,

)) et que ncus avons vus nous-mêmes, au milieu » de tous les périls, assister chaque matin à la » messe que célébraient leurs propres chapelains ! >» Ainsi parlait Gauthier Vinisauf, auteur contemporain. Compter parmi les avantages d’une croisade le nombre immense des martyrs qu’elle a faits, doit paraître une idée singulière. Ceux qui s’exprimaient de la sorte étaient néanmoins conséquens aux idées de leur siècle , et surtout à l’esprit qui animait les soldats de la croix. Quand les papes et les orateurs sacres cherchaient*à exci- Wr le zèle des chrétiens d’Occident pour la délivrance des saints lieux, ils ne leur promettaient rien autre chose que les. palmes du martyre. Cette promesse suffisait pour faire partir des milliers de croisés. Lorsque ceux-ci mouraient dansJa croisade , ils trouvaient le bien qu’on leur avait promis. 11 n’était donc pas étonnant qu’.nprès la guerre , on regardât comme un bienfait l’accomplissement des promesses faites avant la guerre. Au reste, on ne doit pas oublier que c’était là le langage des ecclésiastiques et des moines. Si des chevaliers et des barons avaient écrit cette histoire , ils auraient fait sans doute d’autres raisonnemens ; quand on lit les annales de ces temps reculés , on doit s’attendre à les trouver souvent plus remplies de dévotion , que les temps mêmes qu’elles nous rappellent. Dans le tiiondc et dans les camps, les

5aa * mSTOIRE DES CROISADES.

1193 événcmens aliaient trop souvent au gré des pasr sions humaines, et leur histoire ne s’écrivait guère que dans les cloîtres.

Dans cette croisade, les Francs se montrèrent plus policés qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors. De grands monarques qui se faisaient la guerre sans cesser de s’estimer et d’avoir entr’eux de généreux procédés, étaient, pour le monde, un spectacle nouveau. Les sujets suivirent l’exemple de leurs princes et perdirent sous la tente quelque chose de leur barbarie. Les croisés furent quelquefois admis à la table de Saladin, et les émirs reçus à celle de Richard; en se mêlant ensemble, les Sarrasins et les chrétiens purent faire un heure échange de leurs usages, de leurs manière», leur savoir, et même de leurs vertus.

Les chrétiens, un peu plus éclairés que dans les deux autres croisades, eurent moins besoin d’être excités par des prodiges. La passion de la gloire fut pour eux un mobile presque aussi puissant que l’enthousiasme religieux. Aussi la chevalerie fit-cllc de grands progrès dans cette croisade j elle éUiit tellement en honneur, même parmi les infidèles, que Saladin voulut en connaître les statuts, et que Malek-Adel envoya son fds aîné à Ri-r. chard , pour que le jeune prince musulman fût l eçu chevalier dans l’assemblée des barons et des, ♦ seigneurs chrétiens (i). , ^

(1) C’est Gauthier Vinisauf qui nous apprend ce fait. ( Voyez Biblioth. des Crois. , tome page 704. )

Le sentiment de l’honneur, riiumanité qui en i est inséparable , essuyèrent souvent les pleurs que les malheurs de la guerre faisaient répandre ; des passions tendres et vertueuses s’associaient dans l’âme des héros avec les maximes austères de la religion et les images sanglantes des combats. Au milieu de la corruption des camps, l’amour, en inspirant des sentimens nobles et délicats aux chevaliers et aux troubadours qui avaient pris la croix, les préserva des séductions d’une débauche grossière. Plus d’un guerrier, animé par le souvenir de la beauté, fit admirer sa bravoure en combattant les Sarrasins. Ce fut dans cette croisade que mourut le châtelain de Coucy, blessé à mort à côté du roi*ïlicbard. Dans une chanson, qui nous est restée, il avait fait ses adieux à la France, en disant qu’il allait dans la Terre-Sainte , afin d’obtenir trois choses d’un grand prix pour un chevalier : le Paradis, la gloire et V amour de sa mie. Une chronique du jnoyen âge rapporte que lorsqu’il eut reçu le coup mortel et qu’il fut près do rendre le dernier soupir, le fidèle châtelain se confessa d’abord au légat du pape, et chargea ensuite son écuyer de porter son cœur à la dame de Fayel. Les dernières volontés de Coucy , et l’horrible festin qu’un mari cruel fitservirà la victime de sa jalousie, montrent à-la-fois ce que la chevalerie pouvait inspirer de plus touchant, et ce que les mœurs du douzième siècle avaient de plus barbare (i).

(i) Les aventures du châtehin de Coucy et de la dame de

5i4 HISTOIRE DES CROISADES.

1 192 Les troubadours cclcbrèrcnt dans leurs cbansons l’amour chevaleresque du noble châtelain, et le désespoir qui s’empara de la belle de Vergy lorsqu’elle apprit qu’elle avait mangé le cœur de son .fidèle chevalier. Si nous en croyons les vieilles chroniques, le*seigneur de Fayel, poursuivi par ses remords et par l’opinion de ses contemporains, fut obligé d’aller dans la Terre-Sainte, expier son crime et la mort d’une épouse infortunée.

Dans cette croisade , où s’illustrèrent tant de chevaliers , deux hommes, Richard et Saladin, s’acquirçnt une gloire immortelle : l’un, par une bravoure inutile et par des qualités plus brillantes quesolidesj l’autre, par des succès réels et par des vertus qu^a uraientpu sen ir de modèle aux chrétiens Le nom de

Faycl , sont raconices dans une vieille chronique rapporpar le président Fauchet. Il existe à la Bibliolhcquc du Roi une copie m.anuscrite de cette chronique, qni paraît avoir été écrite vers le commencement du i3®. siècle, peu de temps apres la troisième croisade. M. Roquefort, qui a publié un Mémoire sur l’état de la poésie en France, aux j et \ i3®. siècles , ne paraît pas adopter , dans l’article Coucy de

la Biographie universelle , le récit de la chronique qui vient d’être citée, et partage l’opinion du père Papon, qui attribue l’aventure du Châtelain au troubadour Cabestan. Nous pourrions objecter k M. Roquefort , que l’aventure de Cabestan n’est pas la même que celle de Coucy , et que l’une peut être vraie sans que l’autre doive être révoquée en doute." On trouve dans les œuvres de Belloy, une dissertation qu’on n’a point réfutée, et qui prouve la vçriu- , sinon de quelques détails, au moins des faits principaux rapportés par la chronique qu’on vient de citer.

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