‹ Histoire des croisades (volume 4)Chapitre 6 sur 34 · UVRE · texte numérisé non relu

UVRE

toutes les villes chrétiennes de Syrie. La situation des Francs devenait d’autant plus critique en cette circonstance, que Raymond, comte de Tripoli, dont le père avait été surpris dans une eniLuscade et tué par les Musulmans de Damas, se trouvait alors en butte à toutes les forces du prince de Moussoul et d’Alep; le roi de Jérusalem , que le prince d’Antioche implorait contre l’invasion des Grecs, avait quitté w capitale pour voler à la défense de la Phénicie, et lui-méme, assiégé dansje château de xMontferrand ou de Barin, était sur le point de tomber entre les mains de Zengui, et mettait son dernier espoir daAle prompt secours des autres princes chrétiens. Les Francs, environnés de périls, ne durent alors leur salut qu’à la modération du puissant monarque dont ils redoutaient les desseins(i); Jean Gomnène, touché de leurs malheurs, suspendit la gueire qu’il avait déclarée, et se contentant de l’hommage du prince d’Antioche, réunit ses troupes à celles des Lalins, pour défendre les colopies chrétiennes et combattre les puissances musulmanes de la Syrie. On résolut d’assiéger d’âbord la ville dé Schaizar ou Césarée, bâtie sur l’Oronte; on devait marcher ensuite contre Alep; cette

guerre sainte, dont le premier signal fît rentrer tous

(i) Guillaume de Tyr, .qui partageait les préventions des latins, rend lui-raéme hommage à la modération de l’empereur grec ; Johanes pâtre multà humanior et mentis exigentibus populo noHro pâtre longé acceptior.(lÀh. xtv,

,,6 nfsTdlRE DES CROISADES..

Itis infidèles sur leur tcrriloire , ne pouvait manquer de réussir, si elle avait été suivie avec persévérance. , Mais la discorde ne larda point à éclater dans le camp dos nouveaux iJliés. Le comte d’Édesse et le prince d’Antioche, qui avaient suivi rarméc au siège de Schaizar, au lieu de seconder les pflbrts des Grecs, passaient leur temps au milieu des plaisirs et des fêles (i)i les Grecs restés seuls.occupéâ des travaux du sifge, suspcndlrunt tout-a-coup leui’s attaques, et l’empereur, soit qu’il voulut piTiiir 1 inaction de scsauxiliairésjsdit qu’il dé^pérât de la victoire , conclut une trêve avec un ennemi qui avait ti-em- J)lé à son approche. Après a\pir passé quelques iours à Antioche, il fut forcé de quitter la ville au ‘ milieu d’une sédition excitée contre Im, et retourna dans ses états, abandonnant à leurs propres forces des alliés qu’aveuglaient sans cesse- d’injustes pré-^ vcnlions, et qui montraient d’ailleurs .si peu de zèle pour une guerre dont ils devaient profiter (a). Plus lard, lorsqu’il revint en Syrie avec une nouvelle armée, quoique sa modération fût un gage de sa lionne foi , et que les Francs eux-mêmes réussent appelé, son arrivée devant Antioche réveilla les anciennes défiances, et fit lout-a-coup oublier la puissance toujours, plus menaçante des Turcs. 11 crut dissiper toutes les iufjuiétudes des Latins, en.

Nous renvoyons , pour lesdeUiils ,,auïi Aralws, t. ii, de ù BiLUoÜi. des Croisades.

(a) Voyez des détails muïessaji^ sur celle gacn;e à la '■ pddÎQtk. des Crois(ndes J tbm. ii,,dausl(¥t', extraits des hislurici» grecs. . . '

, annonçant le projet (l’aller en pélcrina^ au tombeau du Sauveur^ niais ce projctiuémc tic fît qu’au gmenter les alarinos, et Foulque sc luita de lui envoyer des ambassadeurs pour l’avertir qu’il dévait , de'poser l’appareil de -la puissance impériale avapt d^ent^-ei- dans la ville des pèlerins. L’empereur, sans s’irriter de celte espèce de refus, repassa le mont Taurus,et lorsqu’il mourut, blessé par ync flèche empoisonnée, les Francs sc crurent délivrés d’un redoutable ennemi (i). Ou put alors faire auxT brancs le reproché qu’cux-méfnes firent souvent aux Grecs, de ne point connaître leurs véritables alliés, et d’éloigner , par des préventions injurieuses, ceux dOilt ils invoquaient le secours. Dans les circonstances dont nous parlons , la réunion des ' Grecs et des Latins aurait pu délivrer l’Asie mineure et la Syrie de la présence et de La domination des Turcs; c’est ici surtout qu’il iaut déplorer cet espVit de discorde et de jalousie qui favo^sa tant de fois les progrès des Musulmans, et causa j)lus lard la ruine de l’ejupirc grec et celle de toutes les colonies chiétienues d’Orient.

Le prince de Moussoulet d’Alep, que Guillaume compare souvent daiis son récit au ver de terre qui s’agite sads cesSe, avait alors formé le projet de s’emparer de Damas. Le prince musulman qui ' gouvernait cette cité, n’hésita point à implorer le secours des chrétiens. Geiix-ci avaient

(i) Voyez, sur là mort rie Jeau Comiiènc, Cinnum, aiia» lysé dans les extraits des historiens grecs, Jîibliolh- Croisades , toin.n. ■

un grand intérêt à ne pas laisser s’accroître dans leur voisinage une puissance redoutable. L’armée chrétienne fut bientôt sous les armes, et lorsqu’elle eut traversé le Liban, Zengui, qui s’était approclié de la capitale de la Syrie, renonça à son dessein. Comme le prince de Damas avait promis, paY les conditions du traité fait avec le roi de Jérusalem, de l’aider à reconquérir Panéas, enlevée aux chrétiens quelques années auparavant, et livrée récemment à Zengui, les nouveaux alliés allèrent mettre le siège devant cette ville; les assauts se multiplièrent pendant plusieurs semaines; du haut de leurs tours roulantes, construites avec du bois apporté de Damas, les assiégeans envoyaient chaque jour la destruction et la mort dans la place, et ces tours formidables s’élevaient à une telle hauteur, que les assiégés, remplis de surprise et d’effroi, croyaient avoir affaire, selon l’expression de Guillaume de Tyr, non à des hommes, mais à des habitans du ciel. On voyait dans le camp flotter ensemble l’étendard de Jésus-Christ et celui de Mahomet; jamais les chrétiens et les Musulmans n’avaient montré plus d’accord et d’harmonie. D’un côté, le légat du pape et le patriarche de Jérusalem exhortaient les soldats du Christ à braver tous les périls de la guerre; de l’autre, les imans et les cadis n’épargnaient point les exhortations pour redoubler l’ardeur des soldats de Mahomet. Panéas ne put résister à cette réunion de deux ennemis redoutables; l’émir qui la commandait, proposa et lit accepter une capitulation; les Musulmans

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rclournèreni à Damas, satisfaits d’avoir aiTaclié à Zengui uue de sm contjuêles, et les cliféliens de Jérusalem prirent possession d’uné ville qui devait assurer leurs frontières du côté du Liban.

Cotte conquête fut l’événement le plus important qui signala les dernières années du règne de l'oulque d’Anjou. Le roi de Jérusalem, traversant la plaine de Ptolémaïs (i) , tomba de cheval et mourut de sa chute, ne laissant pour lui succéder que deux enfans en bas âge. Guillaume Je Tj'r, qui loue les vertus de Foulque, remarque, avec une naiyeté digue de ces temps l’eculés, que ce prince avait les clieveux roux, et qu’on ne pouvait néanmoins lui reprocher aucun des défauts atlrilmés aux hommes de cette couleur, Foulque avait plus de soixante ans lorqu’il monta sur le trône de Jérusalem; dans les dernières années de sa vie, sa mémoire était si fort affaiblie, qu’il ne reconnaissait pas scs propres serviteurs ; il n’avait plus asseï^ de forces et d’activité pour être le chef d’un royaume

(i) Voici comment s’exprime à ce sujet la chronique de Tours^ Kodem anno , in festo Martini œstivali , diim rex lePosolymitanusvenatuni iret , et leporeni seqiierctur , equa cespitante ruens , mortuus est per miraciilum rupto cotlo. Ipse enim quarndiù cornitatum Andegavensem teniiit, ecclesiain B. Martini Turonensis in quantum potuit infestavit. ( Ampliss. collée, de Martenne cl Durand, tom. y, col. toi5.) Guillaume de Tyr raconte de la même manière, et cependant avec des détails un peu difTérens , La mort du roi de Jérusalem : il s’arrête surtout h peindre 1« désespoir de la reine Mélisende. ( Lib. xv, J. t']: )

130 HISTOUiE DES CROISADES.

1)45 envipouné d’ennemis. Aussi s’occupa-t-il plus de bâtir des forteresses que de ressembler des armées, et de défendre ses frontières que de faire de nouvelles conquêtes. Sous son règne, l’esprit militaire des chrétiens parut s’affaiblir et fut remplacé par l’esprit de discorde , qui amena des calamités plus grandes que celles de la guerre. Au moment ou Foulque d’Anjou avait été couronné roi de Jérusalem, les états chrétiens étaient au plus haut degré do leur prospérité^ vers la fin de son règne , ils penchaient déjà vers leur décadence.

Baudouin III, âgé de douze ans, succéda à son pere boulque d’Anjou. La reine Mélisende fut rév génie du royaume ^ ainsi, les rênes du gouverne- ^ ment tombaient des mains faibles et impuissantes d’un vieillard dans celles d’une ferume et d’un enfant. Bientôt des partis s’élevèrent autour du trône j le clergé, les chevaliers, les barons , le peuple lui- ^même, prirent une part dangereuse aux affaires de l’Etat. L’autorité du prince, qui jusque-là n’avait été que celle d’un général d’armée , perdit, sous la régence de la reine Mélisende , la considération et 1 éclat qu’eUe tenait de la victoire. Le gouvernement prenait insensiblement les formes tuihulenles de la république; et dans lès relations politiques ’ que les chrétiens eurent à cette époque avec les . ^ Sarrasins , ceux-ci croyaient voir plusieurs chefs a la tête du royaume de Jérusalem.

Baudouin n’attendit point la majorité pour se faire couronner roi; il avait à peine quatorze ans, lorsqu’on présenoo des barons et du dergé , il re^-

Di -

LIVRi: V. ^ lai

çut (i) l’cpée avec laquelle il devait défendre la religion et la justice; ranneau, symbole de la fol ; le sceptre et la aouronne, marques de la dignité et de la puissance; et la pomme, image de la terre et du royaume qu’il était appelé à gouverner. Le jeune Baudouin déployait déjà une bravoure audessus de sou âge (2) ; dès les premiers jours de son règne, il,Ct au-delà*du Jourdain une expédition glorieuse, dans laquelle il s’etnpara du Val de Moïse; mais il n’avait poipt assez d’expérience pour connaître les ennemis qu’il fallait- attaquer , les alliés qu’il fallait défendre. Revenu de son expédition du Jourdain, il entreprit une guerre injuste et malheureuse, présage d’un funeste avenir pour le royaume de Jérusalejn.

Un Arménien , qui gouvernait la ville de Bosra (3) au- nom du prince de Damas, vint à Jérusalem proposer de livrer aux chrétiens la place qu’il

(i^ Les assises de Jdrusalciu parlent ainsi du couronnement du roi ! fy- met /"anneau au doigt, qui sinefîe foi , et asprès l"y ceint Vespëe , qui 'sinefie justice a deffendre , fojr et sainte esglise, et asprès la couronne , qui sinejie la dignité, et asprès le sceptre, qui sinefie chastier et dejfendiej et après la pome^ qui sinefie la terre dou royaume.

(2) A oyez le portrait do ce, prince d’après Guillaume, de Tyr, <Lâns la Bihlioth. des Croisades, tcm. i, pag. i4G*

(3) Bosra ou Bostra est la capitale de la partie de l’Arabie située au midi de Damas, et appele’e l’Hauranitide ou le pays de Hauraii. C’est une contrée presque dcseiic, qui q’est abreuvée que par les eaux pluviales, et dont il est soifs*cnt question dans la Bible.

121 {IKTOIRE DES CROISADES.

45 commandait; les barons et les f,'rands du royaume furent convoqués poiir entendre les propositions du commandant arménien. Les plus sa;^es rappelèrent l’alliance faite avec les Sarrasins de Damas; les promesses d’un guerrier inconnu leur paraissaient sans garantie et ne leur inspiraient aucune confiance. Le royaume de Jérusalem ne manquait point d’ennemis- combattre, ni de conquêtes a faire; on devait attaquer les puissances les plus formidables et protéger les autres comme d’utiles auxiliaires. Cet avis, rpii était le plus raisonnable , fut celui qui réunit le moins de suffrages. On raconlaitdes choses merveilleuses du pays qu’on' allait conquérir sans peine et sans danger; Bosra était la capitale de la haute Araliie; toutes les ri-'" chesses de cette belle contrée semblaient déjà appartenir aux chrétiens; ceux qui, s’opposaient a une conquête si brillante et si facile, étaient accusés de trahison. On délibérait dans le tumulte; les cris d’une multitude abusée achevèrent d’étOulfer la , voi.x de la prudence et de la raison; le conseil des grands et des barons décida qu’on entreprendrait l’expédition sur laquelle se fondaient tant d’espérances (i).

Bientôt l’armée chrétienne se mit en marche et traversa les montagnes du Liban. Arrivée dans le

(0 ^ oyez cc que rapporte Guillaume de Tyr sur les vaines représentations du gouverneur de Damas, et sur l’ardente obstination des cliretiens. Nous avons suivi Guillaume de Tyr dans notre récit. ( Lib. xvi, §. 8. )

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« f DyGongli’

' . LITRE V. ia3

territûîre de Damas, elle eut à combattre les Sarrasins, réunis pour s’opposer à son passage. Lorsque les chrétiens, après avoir soutenu plusieurs combats, furent entrés dans le pays appelé Tracoiiite, ils ne trouvèrent que des campagnes brûlées par les ardeurs du soleil. Le^ chemins étaient difficiles,’ les sauterelles, tombées dans les puits et dans les citernes , avaient empoisonné les eaux. Les habitans, enfermés dans des cavernes souterraines, tendaient partout des embûches à l’armée chrétienne; des archers musulmans, placés sur toutes les collines, ne laissaient point de repos aux guerriers de Jérusalem. Les maux.de l’armée (c’est Guillaume de Tyrqui parle ) s’accroissaient chaque jour , et était tiré sur les chrétiens une telle quantité, et quasi continuelle, de toutes sortes de Jleches , quelles semblaient descendre sur eux ainsi que grêle et grosse pluie sur des maisons couvertes d’ardoises et de thuiles , estant hommes et bêtes cousues d’iscelles.

Cependant l’espoir de s’emparer d’une riche cité soutenait le courage et l’ardçur des soldats clirétiensj mais lorsqu’ils furent arrivés à la vue de Bosra, on vint leur annoncer que la femnie du commandant arménien venait de faire prendre les armes à la garnison, et se disposait à défendre la viUe quq son époux a-jait promis de livrer au roi de Jérusalem. Cette nouvelle inattendue répandit' tout-à-conp la consternation et le découragemént dans Tarmée chrétienne. Les chevaliers et les lîa- , rons , frappés des malheurs qui menaçaient les sol-

la'i

IJWTOIRE DES CROISADES.

1145 (le Jésus-Christ J pressèrent le roi de Jérusa-

lem d’aljandomier son armée , de sauver sa personne et la sainte croix. Le jeune Baudouin rejeta le conseil de scs fidèles barons, cl voulut partager tous leurs périls (i).

Dès qu’on eut donné l’ordre d^ la retraite , les Musulmans jetèrent de grands ♦ris et se iriireut h la poursuite dos chrétiens; les soldats de Jérusalem pressaient leurs rangs et marchaient e^i silence, l’épée nue à la main , emportant leurs morts et leurs blessés. Les Sarrasins, qui ne pouvaient ébranler leurs ennemis, et qui, dans leur poursuite, ne trouvaient aucune trace du carnage, croyaient avoir à combattre des hommes de 1er. La région que li-aversaient les chrétiens était couverte de bruyères, de chardons et de plantes desséchéc's par la chaleur de l’été. Les Sarrasins y mirent le feu; le vent portait la flamme et la fumée vers l’armée clin:— tienne; les Francs s’avancaient dans une plaine embrasée ; sur leurs têtes flottaient des nuages do fumée et de poussière. Guillaume dc-Tyr, dans son histoire, les compare à des forgerons, tant leurs habits et leurs visages étaient noircis par l’Tncendio qui dévorait la plaine. Les chevalier? et les soldats, le peuple qui suivait l’armée, se rassem^

(i) L’expédition de Bosra cut^icu entre la prise d’Édesse par Zengui , et la reprise par Nourreddin. Pour la clarté de notre narration , nous n’avons pas ctu devoir séparer CCS deux éyéncnicus, qui n’en font qu’un eu quelque sorte.

'LIVRE V. iu5

blirent ‘en foule autour de.révctjuc de.Nazarctli n qui portait le bois de la vraie croixyct'le conjurèrent eu plcaraut de faire cesser, par ses prières, de^ maux qu’ils ne pouvaient plus supporter.

L’évèque de Nazareth, touché de leur désespoir, éleva la croix çu^nploraut la miséricorgle du ciel; et, dans le niéimi, temps , lèvent chaufi;ea de direction. La {lainme et la fumée qui déblaient les chrétiens, se porh';rent tout-à-coup sur les Musulmans. Les Francs poursuivirent leur marche, per-r ' suades que Lieu avait fait un miracle pour les sauver. Un cavalier qu’on n’avait jamais vu, monté sur un cheval blanc et portant un étendard rouge, précédait l’armée chrétienne et la conduisait loiu des dangers. Le peuple et les soldats lcr” prirent pour un ange du ciclj sa présence mii’aculeuse ranima leur force et leur courage. Enlin l’armée de Baudouio, après avoir éprouvé toutes sortes de misères, revint à Jérusalem, où les habilans se réjouirent de soii retour en chantant ces paroles de llEvangilc : Livrons-nous à la joie, çar çe peuple , qui était, mort est ressuscité; il ^tait perdu et le voilà rctrçuffé. * ,

Mais tandis que les habitans de Jérusalem se ré~, ' jouissaient du retour de leurs guerriers, les Etats chrétiens de la Mésopotamie et du nord de la 3j('ric épiouvaient saus cesse de nouveaux échecs, . Zeugui, qire le calife de Bagdad et les vrais Musulmans’regardaicut comme le bouclier et l'appui de rislamisine, étendait sort onipiic depuis Moussoul jusqu’aux /frontières de Dauias, et poursu,i-v

to6 HISTOIRE DES CROISADES.

1145 vait sans relâche le cours de ses victoires et de ses conquêtes. Les chrétiens firent peu d’efforts ^our arrêter les progrès d’une puissance si redoutable. Zengui les entretenait dans une sécurité trompeuse, et ne voulait les réveiller de leur sommeil qu’en portant des coups m4r|^ls à leur empire. Il savait, par l’expérience, que rien n’était plus funeste aiuc chrétiens qu’un trop long repos ; les Francs, qui devaient tout à leurs armes, s’affaiblissaient presque toujours dans la paix j et lorsqu’ils n’avaient point à combattre les Sarrasins, ils se faisaient la guerre entr’eux (i).

Le royaume de Jérusalem avait deux barrières formidables, la principauté d’Antioche et le comté d’Edessc. Raymond de Poitiers défendait l’Oronte de l’invasion des Sarrasins; le vieux Josselin de Courtenay avait été long-temps, sur les bords de rEuj)brate, la terreur des infidèles, mais il venait de mourir; jusqu’à son dernier soupir il a"^ait combattu les ennemis des chrétiens, et dans son lit de mort il fit encore respecter ses armes et son territoire.

» i3i Jossebn assiégeait un château près d’Alep, lorsqu’une tour s’écroula près de lui et le couvrit de

(i; voyez,' sur le caractère et les qualités do Zen^ui. les détails intéressans dans lesquels est entré, l’auteur de l’his toire des Atabecks ; ces détails sont d’autant plus -curieux que l’autôur était né sujet de Zengni, et que tout ce qu’il dit de ce prince, il le tenait de son père, qui occupait ur poste important à la cour de Mossoul. ( Voy. le tom. u d« la Bibitoth. des Croisades, iG et 17. )" ■

Sft5 ruines J il fut transporté mourant à Édcssej n3i comme il languissait dans son lit, où il u’attendait que la mort, on vint lui annoncer que le sultan^ d Iconiuitx avait mis le siégé devant une de ses places-for tes. Aussitôt il fait appeler son fds, et liii • ' ordonne d aller attaquer l’ennemi. Le jeune Josselin hésite, et représente à sou père qu’il ij’a point assez de troupes pour combattre les Turcs. Le vieux guerrier, qui n’avait jamais connu d’obstacles, voulut, avant de mourir, donner un excTuple '

a son fils , et se fit pprtei' a la tête de ses soldats ■ dans une litière. Gomme il approchait de la ville assiégée, on vint lui apprendre que les Turcs s’é- - ■

taient retirés; alors il fait arrêter sa litière, et les '

yeux levés au ciel comme pour le remercier de la fuite des Sarrasins, il expire au milieù de ses fidèles guerriers. ’

Ses dépouilles mortelles furent transportées à - Edessc ; tous les habitans accoururent au devant de celte pompe fuuèbre, qui présentait le plus attendrissant spectacle. D’un*coté , on voyait des soldats eu deuil portant le cercueil de leur chef; de 1 autre, tout un peuple pleurait son appui, son * •,

deTcuseur, et célébrait la dernière victoire d’un héros chrétien.

Le vieux Josselin était mort en déplorant le sort ' ' du comte d Édesse, qui allait être gouverné par un. prince faible et pusillanime; dès son enfance, le « .

^ fils du vieux Courtenay s’était adonné à l’ivrogne-

rie et a la débauche; dans un siècle et dans un pays .!;• , ou co« vices étaient communs, les excès du jeune '

ia8 HISTOIRE DES CROISAJDES.

i3i Josselin avalent souvent scandalisé les guerrim’S chrétiens. Dès qu’il fut le maître, il quitta la ville, d’Édessc pour se retirer à Turbessel(i),séjourdélicieux sur les bords de l’Euphrate (2). Là, tout entier livré à ses ponchans, et négligeant la solde des • troupes, les fortilicaüous des places, il oublia les soins du gouvernement et les menaces* des Sarrasins.

Pendant ce temps-là, Zengui no négligeait aii-^

. cun moyen d’accroître scs états, et veillait sans cesse pour pro,fiter de la discorde des,,chr.éliens^ de leur inaction, ou de leur imprudence. Les historiens arabes prodiguent les plus grands éloges au génie et au caractère du prince de Mossoul ; ils vantent sa bravoure et sou habileté à la guerre j sa libéralit», qui fe faisait chérir de ses serviteurs et de scs soldats^ son activité infatigable, qui le rên- ^ dait présent en tous lieux , et sqrtout le soin qu’il mettait à connaître les plus secrètes pensées’ de ses ' 'ennemis-, en dérobant à tous les regards Ses propres desseins. Malgré les louangds données à sa modération et à sa justice, l’histoire impartiale nous le

(1) C’est la ville que lcs *auteurs’arabes appellent Tell-

Bascher : elle est située un peu au midi de Samosallire, à. l’occident d’Edesse. ■

(2) Cornes civücUis ilUus contra prœclecessores suos mo-^ rem, iMius di/nissd urbis habüatione, circà Euphralem , in loco quo (licilur Tiirbessel , Jiigeni et asstduam constituerai com-ersatioiicrn , Mm propter loci ubertatem, tumpropter otium, ( Guillaume de Tyr, lib.xvi, §. 4*)

. IJVRE V. lao

représente employant plus d^une fois la violence n44 et la perfidie pour élever ou soutenir sa puissance, et s’envirdunant toujours d’un appareil si terrible,

(ju on vit des hommes mourir de frayeur à son aspect. Ce héros barbare eut sans doute quelques qualités brillantes; mais, à l’exemple de tous ceux qui arrivaient à l’empire au milieu de la confusion et du désordre où se trouvaitl’Orient,ou doit penser que ses vices et scs excès le secondèrent beaucoup mieux que scs vertus. La grande habileté de Zengui , ou plutôt toute sa force dans la guerre contre les chrétiens , ce fut de faire croire aux Musulmans, et ' peut-être de croire lui-même , que le ciel l’avait envoyé pour défendre la religion de Mahomet:

<f Quand Dieu voulut , dit l’historien des Ata- » bccks, renverser les démons de la croix, comme M il avait foudroyé les anges rebelles , il jeta ses » regards sur l’élite des fidèles champions de l’is- » lamispic, et n’en trouva pas de plus propre à » remplir ses desseins que le martyr Emadeddin » Zengui. »

' Depuis long-temps Zengui , maître d’une grande ' partie de la Syrie et de la Mésopotamie, cherchait l’occasion d’ajouter la ville d’Edesse à son empire. Cette conquête, qui flattait son ambition et son orgueil, devait accréditer, aux yeux des vrais croyans, la mission divine dont il se disait chargé. ^ Pour entretenir Josselin dans sa funeste sécurité, le prince de Moussoul feignit de faire la guerre aux Sarrasins, et lorsqu’on le croyait occupé de l’attaque de quelques châteaux musulmans de la Mé- TOM. 11. -V 9 ‘ '

i3o HISTOIRE DES CROLSADES.

sopotamic, il se pre'senta tout-à-coup avec une arjnée formidable devant lc5 murs d’Édesse.

La ville avait des remparts très élevés, de nombreuses tours, une forte, citadelle (i); mais toutes ces choses, selon l’expression naïve de l’archevêque de Tyr, sont bonnes pour un peuple (jui veut combattre ; elles deviennent inutiles, s^il TÎy a gens par le dedans qui les défendent. Les habitans d’Édessc étaient presque tous des Chaldéens et des Arméniens, peu exercés au métier des armes et tout occupes de leur commerce et de leurs marchandises. La plupart des Francs avaient suivi le jeune Josselin à Turbessel, et ceux qui restaient à Édessc manfjuaicnt de chefs qui pussent les conduire au combat et diriger leur bravoure. Zengui, en arrivant sous les murs de la ville , dressa son camp près de la Porte des Heures , et l’étendit jusqu’à rÉglise des Confesseurs. Aussitôt de nombreuses machines furent dirigées contre les murailles. Les habitans, le clergé, les moines même se présentèrent sur les rem^jarts; les femmes et les enfans leur apportaient de l’eau, des vivres, des armes. L’espoir d’être bientôt secourus soutenait leur zèle et leur tenait lieu de courage. Us attendaient, dit un auteur arménien, des secours de la nation quon appelle vaillante, e,t chaque jour croyaient voir du haut de leurs tours les étendards

(i) Guillaume de Tyr, lib. xvi. C’est le seul historien latin qui ait écrit l’histoire des colonies chrétiennes à cette époque, et qui ait suivi les evénemens du siège d’Edesse.

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UVRE V. «Si

des Francs victorieux. Vaines espérances! Quand. ,144 la renbmniée eut répandu dans la Syrie la nouvelle du siège d’Ëdesse, la désolation régna parmi les chrétiens, mais personne ne prit les armes.

Jérusalem se trouvait séparée d’Édesse par "une trop grande distance, et l’ordce de faire partir des troupes, donné par Mélbende,' qui. gouvernait le ' royaume avec son fils Baudouin, resta s^s exécution. Les guerriers d’Antioche auraient pu arriver à temps, mais’Raymond , qui avait voué une haine mortelle à Josselin, ne vit, dans les progrès effrayans des barbares, que l’immlliation d’un rival et la ruine d’un ennemi. Josselin,. sorti de son sommeil, envoya partout des députés, appela tous ses guerriers, et montra le dessein de marcher au secours d’Édessc ; mais au lien de répondre à ses exhortations, 'on se plaignait de son imprévoyance, et lui, qui n’avait rien fait pour le salut de ses sujets, on l’accusait de se préparer pour leurs funérailles. , / * ,

Cependant Zengui poursuivait sans relâche le. siège d’une ville qui semblait abandonnée par les chrétiens. Chaque jour l’armée tnusulmahe recevait des renforts, et les Curdes, les Arabes, les Turcomans, accouraient de toutes parts, attirés par l’espoir du butin. La ville était environnée de ' tous côtés. Sept énormes tours de bois s’élevaient plus haut que les remparts de la place. Des machines formidables ne cessaient de battre les mu-

railles ou de lancer dans la ville des pierres , des javelots et des matières enflammées. Des mineurs,

i3» HISTOIRE DES CROISADES,

venus d’Alep, creusant des roules souterraines , avaient pénétre jusqu’aux fondemens des murs, et plusieurs tours de la ville, comme suspendues sur un abîme, n’attendaient plus qu’un signal pour couvrir la terre de leurs débris et laisser un passase aux soldats musulmans. Alors les travaux du

siège furent tout-à-coup interrompus, elZengui fit sommer la ville de se rendre. Les Francs, et après eux les Syriens et les Arméniens, répondent qu’ils périront tous plutôt que de livrer une ville chrétienne aux infidèles. Ils s’exhortent les uns les autres à mériter la couronne du martyre : u Ne crai- » gnons point, disaient-ils entr’eux, ces pierres » lancées pour abattre nos tours et nos maisons;

» celui qui a fait le firmament et créé des légions ») d’anges , nous défend contre ses ennemis et nous » prépare des demeures dans le ciel (i). »

Il y avait dans ces discours plus de résignation , que de vertu guerrière. Aussi lorsque le vingt-huitième jour du siège, plusieurs tours, au signal de Zengui, s’écroulèrent avec fracas, lui cri d’effroi se fit entendre d^un bout de la ville à l’autre. Quelques-uns des guerriers les plus intrépides accoururent pour défendre la brèche ; mais , au même instant, presque tous les postes des remparts furent abandonnés, et l’ennemi put entrer de tous les côtés dans la place. Dès-lors Édesse n’eut plus de défen- .seurs; cette cité mallieureuse ne vit plus dans sou

(t) Ces discours sont tirés diipoeme clégiaque du palriarcljeNerses , dont le manuscrit est à la Bibliothèque du Roi.

sein qu’un peuple consterné et des barbares armés du glaive exterminateur. Des prêtres en cheveux blancs portaient dans les rues les châsses des saints martyrs, en invoquant la miséricorde du ciel. Mais lorsqu’ils aperçurent les premiers signes du jour de la colère , ils s’arrêtèrent tout-à-coup, ils restèrent* muets d’épouvante, et bientôt le glaive les condamna au silence éternel . Ainsi commença le massacre du peuple chrétien. L’un des auteurs orientaux dont nous empruntons le récit (i), ajoute que le glaive des infidèles s’enivra du sang des vieillards et desenfans, des pauvres et des riches, des vierges, desévêques et des ermites. La foule éperdue courait se réfugier dans les églises où elle était immolée au pied des autels. D’autres fuyaient vers la citadelle ; mais ils trouvaient aux portes l’ennemi couvert du sang de leurs frères, et. tombaient eux-mêmes sous ses coups parmi des monceaux de morts. Dans ces scènes de désolation où le père n’attendait pas son fils, où l’ami ne cherchait plus son ami, où tous les liens de la nature étaient brisés, on vit encore quelques traces des vertus humaines. L’histoire contemporaine nous représente des mères appelant leurs enfans autour d’elles, comme la poule appelle ses petits. Ces familles éplorées se réunissaient ainsi pour périr ensemble par l’épée du vainqueur ou pour être ensemble traînées en serv'itude.

(i) Nous avons tiré nne partie de ce récit de la chronique syriaque d’Âboulfarage. (Voyez la Biblioth. det Croisades, tom. ii.)

Le carnage, qui avait commencé au lever du soleil, dura jusqu’à la troisième heure du jour. De vénérables prélats, échappés au fer des Turcs, furent chargés de liens. On vit un évêque arménien, dépouillé de ses vêtemens, traîné dans les ‘rues et battu de verges (i). Un savaut religieux qui avait composé l’histoire d’Edesse et dont nous avons souvent invoqué le témoignage, ne survécut point à la ruine de sa patrie, et périt avec la foule de scs concitoyens. Hugues, archevêque latin, ayant voulu prendre la fuite, fut égorgé par les infidèles avec tout son clergé. Ses trésors qu’il emportait avec lui et qui auraient pu être employés utilement pour la défense de la ville, devinrent la proie des infidèles. De pieux liisloriens imputent à l’avarice de ce prélat la perte d’Édesse, et paraissent croire qu’il fut puni dans une autre vie pour avoir préféré son or au salut des chrétiens (2).

Lorsque les Musulmans fiwent maîtres de la ville et que la citadelle leur eut ouvert ses portes, les iniaus montèrent dans les clochers des églises pour proclamer ces paroles : « O Mahomet l pro- » phète du ciel, nous venons dè remporter uno « victoire en ton nom. Nous avons détruit ce peu- » pie qui adorait la pierre, et des torrens de sang^ H ont coulé pour faire triompher ta loi. » A cette

(i) C’est Mathieu d’Édesse. Voyez l’extrait que nous avons. d<»iné de son histoire. { Biblioth., tow. H , ût Jine. )

(a) Gnillaume de Tyr, liv. ivi > §• 5.

proclamation, toute l’armée musulmane répondit 1144 par des chants de victoire et des transports d’une joie barbare. Le pillage, l’incendie et les plus horribles excès signalèrent le triomphe du Coran. Les cadavres des vaincus furent mutilés, leurs tètes envoyées à Bagdad et jusqu’au Korasan. Tout ce qui restait de chrétiens vivans dans la ville d’£desse fut vendu comme un vil troupeau sur les places publiques; les disciples du Christ, chargés de chaînes, après avoir perdu leurs biens, leur ~ patrie, leur liljerté, eurent encore la douleur de voir les vainqueurs insulter à la religion, qui seule leur restait pour les consoler dans leurs maux. Les vases sacrés servirent aux orgies de la victoire, et le sanctuaire devint le théâtre des plus horriides débauches. Plusieurs des Gdèles qu’avaient épargnés les fureurs de la guerre ne purent supporter la vue de tant de profanations, et moururent de désespoir (i).

Ainsi tomba au pouvoir des Musulmans une ville

.(0 Suivant l’iiistorien arabe Ibn*Alatir, la ville d’Edesse n’aur.iit pas dprouvé toutes ces calamités, lorsqu’elle fut prise pour la première fois; Zengui aurait commandé à seS soldata de remettre dans leurs maisons , les hommes , les femmes et les eufans ; ce ne fut que lorsque cette cité tomba, pour la seconde fois, au pouvoir des Musulmans, que le vainqueur se livra à tous les excès de la victoire. Ibn- Alatir naquit quatorze ans après la priw d’Edessc’; il fut occupé dans les affaires publiques, et mit un soin particulier il s’instruire de l’histoire de son pays; on trouve son ouvrage analysé dans la BibUoth. des Croisades, lom. n.

1 144 que sa citadelle, ses remparts, sa position sur deux montagnes, rendaient nue des places les plus fortes de l’Asie. Les traditions de la religion et de l’histoire faisaient remonter son origine à la jdus haute antiquité. Le patriarche Nerse's déplore, dans une élégie pathétique, la chute de cette \ille célèbre, et la fait parler elle-même de son ancienne splendeur. «J’étais, dit-elle, comme une reine au mi- » lieu de sa cour; soixante bourgs élevés autour » de moi formaient mon cortège ; mes nombreux » enfans coulaient leurs jours dans la joie; on ad- » mirait la fertilité de mes campagnes, la fraîcheur , » et la limpidité de mes eaux, la beauté de mes » palais. Mes autels, chargés de richesses, jetaient )) au loin leur éclat et semblaient être la demeure » des anges. Je surpassais en magnificence les plus » belles cités de l’Asie, et j’étais comme un édifice » céleste bâti sur la terre (i). » .

ii4Ü La conquête d’Édesse remplit de joie les Musulmans de la Syrie. Les historiens arabes rapportent que la nouvelle s’en répandit aussitôt dans tout l’Orient et jusque sur les côtes de l’Afrique elf de l’Italie , et que plusieurs événemens miraculeux annoncèrent la victoire de Zengui. Le farouche vainqueur , après avoir laissé une garnison dans Edesse, voulut poursuivre le cours de

(i) Le poëme de Nerses, dont M. Giibied nous a Iruduit quelques fragmens, est en sëpt chants; il fut'composc pour revcüler le zèle des défenseurs de la religion chrélienno contre les Turcs. C’est une composition froide et düRise,

Br '‘«byCyogU-

ses trioin plies ; luais son heure était venue , et la force de son bras et de ses armées ne put éloigner de lui la palme douloureuse du martyre : tandis que l’Asie célébrait sa gloire et sa puissance, dit riiistorien des Atabecks, la mort l’étendit dans la poussière, et la poussière devint sa demeure. Occupé du siège d’un château musulman, non loin de l’Euphrate, il fut assassiné par ses esclaves, et son âme, selon l’opinion des Musulmans, alla recevoir dans le ciel la récompense promise au conquérant d’Édesse.

La nouvelle de cette mort consola les chrétiens de leurs défaites; ils montrèrent une joie immodérée, comme s’ils avaient vu tomber à-la-fois toutes les puissances musulmanes. Cette joie devîtit être courte; de nouveaux ennemis, de nouveaux malheurs étaient prêts à fondre sur eux.

L’histoire rapporte qu’après la prise d’Édesse et le massacre de sa population, Zengui, frappé de la beauté et de la maguificence de la ville , conçut le projet de la repeupler et de lui rendre une partie de ses habitans(i). Un grand nombre de familles syriennes et arméniennes, d’abord chargées, de chaînes, avaient reçu leur liberté et la permission de rentrer dans leurs biens et dans leurs maisons. Lorsqu’on apprit la mort de Zengui, toutes ces familles chrétiennes firent éclater leur aversion pour leurs maîtres nouveaux, et le comte Jos-

(1) Voyez les extraits des historiens arabes, et surtout de Kemaleddin. {Bibliolh. des Croisades , tom. ii. )

i38 HISTOmE DES CROISADES.

Il 46 sclin crut alors l’occasion favorable pour reconquérir sa capitale. Ayant rassemblé plusieurs J guerriers intrépides, il se présenta au milieu de la nuit sous les murs d’Edesse, et, favorisé par les babitans, il fut introduit dans la ville à l’aide de cordes et d’échelles. Ceux qui avaient ainsi escaladé les murs ouvrirent ensuite les portes à leurs compagnons J s’élançant sur les Turcs surpris et effrayés, ils passèrent au fil de l’épée tous ceux (ju’ils rencontrèrent dans les rues, et qui n’eurent • point le temps de se réfugier dans les tours et la citadelle. Josselin, rentré ainsi dans Edesse, en- ■ voya des messagers à tous les princes chrétiens de la Syrie, les conjurant de venir à son secours, et de l’aider à conserver une cité chrétienne. Cette nouvelle, disent les anciens chroniqueurs, répandit partout la joie, mais la joie est voisine du deuil ^ aucun des princes chrétiens ne vint secourir Josselin, et tandis qu’il mettait dans leur arrivée l’ii- * nique et dernière espérance .de son salut, Nourreddiu, second fils de Zengui, et devenu maître d’A- Icp , parut toul-à-coup devant les portes d’Edesse avec un appareil formidable. Il avait juré, en partant de sa capitale, d’exterminer les chrétiens, et toutes les armées musulmanes étaient accourues

pour accomplir ses menaces et servir sa vengeance. Josselin et ses compagnons, entrés par surprise dans Edesse , n’avaient eu ni les moyens ni le temps > de s’y fortifier, et la citadelle se trouvait encore au pouvoir de leurs ennemis, quand la ville fut investie par les troupes de Nourreddin. Les guer-

UVRE V. ,3g

ricrs chrétiens, placés entre la garnison de la forteresse et l’armée musulmane, virent alors le péril où ils s’étaient engagés. Ils avaient l’ennemi devant eux et derrière eux, et n’espéraient plus aucun secours di^ehors. Comme il arrive dans les circonstan(^B||^espérées, mille résolutions sont prises et re^^^tour-à-tour. Pendant qu’ils délibèrent, l’ennemi les presse et les menace. Bientôt il n’y a plus de salut pour eux dans une ville où ils venaient d’entrer en vainqueurs j après avoir affronté la mort pour s’en emparer, ils sont décidés à braver tous les périls pour en sortir. Les soldats de Josselin, tous les chrétiens qui étaient accourus dans la viUe, le petit nombre d’habitans qui avaient sun'écu au massacre de leurs frères, ne songent plus qu’à échapper par la fuite à la barbarie des Musulmans. Us font en silence les préparatifs de leur départj les portes s’ouvrent au milieu de la nuit, chacun emporte ce qu’il a de plus précieux; une foule éplorée se presse dans les rues. Déjà un grand nombre de ces malheureux fugitifs ont franchi les portes de la ville ; les guerriers commandés par Jos- ' selin sont à la tête de la multitude, et s’avancent les premiers dans la plaine où campaient les Sarrasins. La garnison de la citadelle, avertie par le tumulte, fait une sortie et se réunit aux soldats de i Nourreddin, qui accourent vers la ville et s’emparent des portes par lesquelles s’écoulait la foule des clu’étiens; là il se livre plusieurs combats dont • les ténèbres redoublent le désordre et l’horreur.

Les chrétiens parviennent à s’ouvrir un passage et

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-i4o HISTOIRE DES CROISADES,

46 se répandent dans les campa£,'nes voisines ; ceux qui portent des armes se réunissent en bataillons et cherchent à traverser le camp des ennemis; les autres, séparés de la troupe des guerriers, marchent au hasard, s’égarent dans la n^ne, et trouvent partout la mort sous leurs racontant

les événemens de cette nuit horriHBf ^Guillaume de Tyr ne peut retenir scs larmes. c< O nuit désas- » treuse! s’écrie l’historien Aboulfarage; aurore » de l’enfer, jour sans pitié, jour de malheur qui » se leva sur les enfans d’une ville autrefois digne n d’envie (i) • ” Dans Édesse , hors d’Édesse , on n’entendait que des cris de mort! Les guerriers réunis en bataillons , après avoir traversé l’armée des infidèles, furent poursuivis jusqu’aux rives de l’Euphrate ; les chemins étaient couverts de leurs armes et de leurs bagages. Mille d’entr’eux seulement purent arriver à Samosate, qui les reçut dans scs murs , et déplora leurs malheurs sans pouvoir les venger.

L’histoire rapporte que plus de trente mille chrétiensavaienlété tués par les soldats de Noureddin et de Zengui. Seize mille furent faits prisonniers, et tramèrent leur vie dans la misère et la servitude. Noureddin, dans sa vengeance, n’épargna pas même les remparts et les édifices d’une ville rebelle; il fit abattre les tours, la citadelle et les églises d’Édesse. Il en bannit tous les chrétiens, et ne permit qu’à un petit nombre de pau-

“(0 Voye* Guillaume de Tyr, lib. xvi, §§. l5 el suiv.

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y/res et de mendians d’habiter au milieu ^es ruine9 1 14s de leur patrie. , ' ,

On sait que Zengui avait été regardé comme un saint , comme un guerrier chéri de Mahomet , pour avoir conquis la ville d’Édesse; la sanglante expédition de Iloureddln le rendit cher aux Musulmans , contribua beaucoup à étendre sa renommée et sa puissance , et déjà les imans et les poètes proiiieltaient à ses armes la conquête plus glorieuse de Jérusalem. ,

Les habitans de la ville sainte et des autres villes chrétiennes versèrent des larmes de désespoir, en apprenant la chute et la destruction d’Edesse; des présages sinistres ajoutaient à la terreur que leur inspiraient les nouvelles arrivées des bords de l’Euphrate. La foudre tomba sur les églises du Saint-Sépulcre et du mont Sion;unë comète à la chevelure étincelante se montra dans le ciel; plusieurs autres signes, dit Guillaume de Tyr, apparurent, contre Iq- coutume et la saison des temps significatifs des choses futures. Pour comble de malheur, Rodolphe, chancelier de Jérusalem , fut porté par la violence sur le siège de Tyr, et le scandale régna dans le sanctuaire. Tous les fidèles d’Orient furent persuadés que le ciel s’était déclaré contre eu|: «jt que d’horribles calamités allaient tomber le peuple chrétien.’

FIN DU XIVBE V.

' , . . il ■

ijj5 Les colonies chrétiennes, menacées par les Musulmans, appelèrent les princes de l’Europe à leur secours. L’évêque de Cabale, en Syrie, accompagné d’un grand nombre de prêtres et de cbcvabers, se reudità Vitcrbe, où se trouvait le souverain pontife. Les récits de l’ambassade chrétienne firent couler les larmes du chef des fidèles (i); les'malbem’s d’Edesse, les malheurs qui menaçaient Jérusalem , répandirent partout la consternation et la douleur. Des cris d’alarmes retentirent dans tout FOccident : quarante-cinq ans s’étaient écoulés depuis la délivrance du Saint^épidcre j l’esprit des peuples c n’était point changé ; de toutes part on courut aux armes.

Ce fut 'à la voix de saint Bernard que les peuples et les rois de la chrétienté vinrent se ranger sous les drapeaux de la croix. Né d’une famille noble de Bourgogne, huit ans âvant la conquête

(i) Oclon Je Deuil, Bihliolh. des Croisades, 1. 1, p. tag.

de Jérusalem , saint Bernard , dès sa plus tendre , jeunesse, s’était enseveli dans le monastère de Citeaux avec trente de ses parens et de ses compagnons qu’il avait persuadés par scs discours et par son exemple (i). Il fut envoyé, deux ans après, à Clairvaux , retraite alors sans nom , qu’il vivifia par sa présence, et qu’il rendit célèbre entre tous les monastères de la chrétienté. Plusieurs docteurs consultèrent les lumières de l’abbé de Clairvaux"; plusieurs conciles obéirent à ses décisions. Par les seules armes de son éloquence, il terrassa l’antipape Léon, et fit asseoir Innocent II sur la chaire de Saint-Piérre. Le pape Eugène III et l’abbé Suger étaient ses disciples. Les prélats, les princes, les monarques se faisaient une gloire de suivre ses conseils , et croyaient que Dieu parlait par sa bouche. I .

/Lorsque les ambassadeurs d’Orient arrivèrent en Europe , Louis VU venait de monter sur le trône de France; ce jeune monarque avait vu commencer son règne sous les plus heureux auspices. La plupart des grands vassaux, révoltés contre l’autorité royale, avaient déposé les armes et renoncé à leurs prétentions. Par un mariage avec la fille de Guillaume IX , Louis-le- Jeune venait de réunir le duché d’Aquitaine à son royaume. L® France agrandie n’avait rien à craindre des états voisins ;

(i)'M. Vilkcn a donné tout un livre à la vie de saint Bernard. {Geschichte der Kreuzzügge,t, iii, p. 1. ) Nous avons craint qu’iin si long épisode ne nuisît à la rapidité du récit.

i44 HISTOIRE DES CROISADES,

et tandis que les guerres civiles désolaient à-la-fois l’Angleterre et l’Allemagne , elle florissait en paix sons l’administration de Suger (i).

La paix ne fut un moniq^it troublée que par les injustes prétentions du pape et par les intrigues de Thibault, comte de Champagne, qui profitait de l’ascendant qu’il avait sur le clergé pour armer les foudres de l’Eglise contre son souverain (2). Louis résista avec fermeté aux entreprises du Saint-Siège , > et voulut punir un vassal dangereux et rebelle. Poussé par une vengeance aveugle, il mit tout à feu et à sang dans les états de Thibault ; il assiégea Yitry, monta lui-meme à l’assaut, et fit passer au

(0 Vita Siigerii , Collection des Historiens de France, par Dom. Bouquet, tom. xn.

(2) Saint Bernard eut d’abord à se reprocher d’avoir excite le comte de Champagne et le pape lui-même contre le roi : il l’avoue dans une lettre qu’il ticrit à Innocent IL Les querelles de Louis VH avec le Saint-Siège avaient leur principe dans l’élection de ré\'équc de Bourges, élection qui n’avait pas été approuvée par le pape : on accusa le comte de Champagne d’avoir appelé l’interdit sur le l'oyaume que le pape lança à cette occasion; et c’est pourquoi Louis Vllenvahit la Champagne. Quelque temps après, un nouvel iQcident s’éleva à cause du mariage incestueux du comte de Vermandois avec Alix d’Aquitaine , soeur de la reine Eléonore. Louis favorisa’ cette union ; nouvelle querelle entre lui et le Sain^-Siége, et c’est alors qu’il envahit, pour la seconde fois, le comté de Champagne, qu’il assiégea et prit Vitry. Le comte de Champagne, l’ennemi naturel de Louis, «avait été l’instigateur de la colère de

Rome. ( Vita Ludovici VTl, lib. i.)

LTVRE VL 145

fil (Je Pépée tous ceux qu’on rencontra dans la 1145 ville (i).

Un grand nombre d’habitans de tout' âge et de tout sexe s’étaient réfugiés dans une église, croyant trouver au pied des autels un sûr asile contre la colère d’un prince chrétien. Le roi y fit mettre le feu, et treize cents personnes furent la proie des Qammes. Une action si barbare répandit l’effroi parmi les peuples que la Providence avait soumis au sceptre de Louis. Lorsqu’il revint de cette expédition, sa capitale le reçut dans un morne silence ; ses ministres laissèrent voir sur leur visage l’abattement de la douleur ; et saint Bernard , comme un autre Ambroisé, osa faire entendre les plaintes de la religion et de l’humanité.

Dans une lettre éloquente, l’abbé de Clairvaux représenta au monarque la patrie désolée; il lui montra l’Eglise méprisée et foulée aux pieds. « Je » combattrai pour elle, disait-il, jusqu’à la mort;

» au lieu de bouclier et d’épée, j’emploierai les » armes qui me conviennent, je veux dire mes » pleurs et mes prières devant Dieu. » A la voix du saint abbé, Louis reconnut enfin sa faute, et là vue des jugemens du ciel fit sur son esprit une profonde impression. On parlait alors dans toute la chrétienté de la prise et de la destruction d’Édesse

(i) Le siëge de Vitry est rapporté par tous les historiens contemporains, mais avec tous les ménagemens dus à la majesté royale. Saint Bernard éleva la voix avec indignation contre le prince. ( Epist. S. Bernardi apud Chifflet, ) TOM. II. 10

i46 HISTOIRE DES CROISADES,

145 par les Sarrasins; un ilc‘])lorait le massacre du peuple clircticii, l’incendie des églises, la profanation des lieux saints; et ces récits lamentables rappelaient, chaque jour, au jeune monarque, les •violences qu’il venait de commettre dans les murs de Vitry. Louis, livré aux plus tristes pensées, croyait voir sans cesse la main de Dieu prête à le frapper. J1 renonça à tous les plaisirs, et ses larmes ne pouvaient être comparées qu’à celles du psalmiste lorsqu’il s’écrie : Mes pleurs m^ont servi de pain le jour et la nuit. Le jeune roi , pour se livrer tout entier à m douleur, abandonna même le soin de cette autorité dont il s’était montré si jaloux. L’abbé de Clairvaux, qui avait éveillé ses remords, lut obligé de calmer son désespoir et de ranimer son courage , en lui parlant des miséricordes de Dieu. Le roi do France revint .alors à lui-même; et comme , dans l’opinion du temps , les grands crimes ne pouvaient s’absoudre que par le pèlerinage de la Terre-Sainte , l’envie d’expier les violences que lui reprochait l’Église, et dont il s’accusait lui-même avec tant d’amertume, lui fit prendre la résolution d’aller combattre les infidèles en Orient (i).

(i) Quelques historiens prétendent que l’incendie de Vitry ne fut pas la seule cause du pèlerinage de Louis; qu’il y fut encore déterminé par le désir d’accomplir le vœu qu’avait fait son père. Otton de Freisingen dit son frère. Ludovicus dum occulte Jérusalem eundi desiderium luthebal, eo quodjrater suus Philippus eodem voto astriclus morte prevenlus fuerat. ( Otto Freising. lib. 1, c, 34- )

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A 1 époque des fêtes de IVoël, il convoqua à 114Q Bourges une assemblée dans laquelle il annonça son projet aux barons et aux prélats* de son royaume. Godefroy, évêque de Laiigres, applaudit à son zèle, et, dans un discours pathétique , déplora la captivité d’Édesse , les dangers et les désastres des chrétiens d’Orient. Son éloquence émut tous les auditeurs j mais l’oracle de l’assemblée , celui qui tenait tous les cœurs dans sa main, n’avait point encore parlé. Soit qu’il ne fût point alors pénétré de l’utilité de la croisade, soit qu’il voulût lui donner plus de solennité , saint Bernard conseilla au roi de France de consulter le Saint-Siège avant de rien entreprendre. Cet avis fut généralement approuvé. Louis envoya des ambassadeurs à Rome, et résolut de convoquer une nouvelle assemblée lorsqu’on aurait reçu la réponse du souverain pontife.

Eugène III , qui venait de succéder à Innocent II, avait déjà , dans plusieurs de ses let^ CS , sollicité le , secours des fidèles contre les Sarrasins. Jamais le Saint-Siège n’avait eu plus de motifs pour faire prêcher une croisade. Un esprit de sédition et d’hérésie commençait à s’introduire parmi les peuples, et même parmi le clergé d’Occident, et menaçait à-la-fois la j)uissance des papes et les doctrines de l’Église. Eugène se trouvait en butte aux troubles suscités par Arnaud de Bresse. On ne parlait dans la capitale du monde chrétien que de rebâtir le Capitole et de substituer à l’autorité pontificale celle des consuls et des tribuns de Fanr

i48 HISTOIRE DES CROISADES.

cienneRome(i).Dans ccl état de clioscs, un graml événement comme celui de la croisade devait détourner les esprits des nouveautés dangereuses et les rallier autour du sanctuaire. Le souverain pontife pouvait voir, dans une guerre sainte, le double avantage de défendre Jérusalem contre les entreprises des infidèles, l’Église et lui-même contre les attaques des hérétiques et des novateurs. Eugène félicita le roi de France sur sa pieuse résolution; il exhorta de nouveau, par ses lettres, tous les chrétiens à prendre la croix et les armes, et leur promit les mêmes privilèges, les mêmes récompenses qu’Urbain II avait accordées aux guerriers de la première croisade. Retenu en Italie, où il s’occupait d’apaiser les troubles de Rome (2), il regrettait de ne pouvoir, comme Urbain, venir au-delà des Alpes et ranimer le zèle des fidèles par sa présence et scs discours (3).

Cependant Suger, qui voyait avec douleur la rc- ^ solution que l^roi de France avait prise de quitter

(i) Gibbon a présenté un tableau savant et animé des révolutions qui agitèrent Rome chrétienne à celte époque.

(a) Odon de Deuil excuse, par ce motif, le pape de n'avoir point encore prêché la croisade. Optabat ipse tam sancto operi tnanuni primant prœsens imponere, sed tyrannide romanonim non potuit. (Voyez cet historien analysé dans la Biblioth. des Croisades , tom. i, pag. 229. )

(3) Guillaume de Tyr, 1. xvi, §. .18, parle des personnes religieuses, puissantes en œuvres et en paroles, que le pape envoya pour prêcher la croisade : « Entre lesquelles, àjoute-t-il, fut le premier et principal délégué à cette

sou royaume (i), écrivit secrètement au pape, et, i lui communiquant scs craintes, conjura le souverain pontife de reculer l’époque de ce grand sacrifice. Dans sa réponse , Eugène ne dissimule point que le projet de Louis lui avait d’abord donné quelque surprise , meme quelques inquiétudes , mais que le zèle ardent que faisait éclater le monarque permettait enfin de croire que son dessein venait de Dieu. Le pontife conseillait d’ailleurs à Suger d’examiner par lui-même si l’ardeur que montrait le roi n’était point un feu trop facile à s’éteindre, si les barons qui devaient l’accompagner cédaient à l’inspiration d’une véritable piété.

11 clierchait en même temps à calmer les alarmes du fidèle ministre de Louis, en lui annonçant que l’Eglise allait renouveler ses prières et déployer toute sa puissance pour assurer le salut du prince et la paix du royaume (2).

cliarge, le. sieur Bernard, abbe de Clair\'aux, homme de sainte conversation , et en tout et partout , d’immortelle rccordatioii.

(1) Veriim nemo œstimet^ipsius voluntate vel consilio regeni iler peregrinalionis aggressum : in quo licet illi longé aliter quam sperabat successaris , prolam en desiderio ac Dei zelo illud arripuit. Porrà providus hic et preesciens futuronim nee illud, principi suggessit , nec auditiini approbavit , quin potiùs cum inter ipsa statini initia obviarc frustra conatiis, regiurn cohibere non posset impetum , tempori cededuni adjudicavit. Suggerii voluntai vel consUiis rex iterperigrinationisapperuit. (Vita Sugg. tom. xii, pag. 108; Hist. de France de Dom. Bouquet. )

(a) Epistol. Eugeniipap. ap. Daronius ad Ann. ii46.

i5o HISTOIRE DES CROISADES.

La réponse du pape à Suger n’était arrivée en France qu’aprcs la bulle qui proclamait la croisade (i). Cette bulle donnait à l’abbé de Clairvaux la mission d’exhorter les fidèles à prendre la croix. Dès qu’on connut la décision du pontife, une nouvelle assemblée fut convoquée à Vézelay (a), petite ville de Bourgogne. La réputation de saint Bernard , les lettres adressées par le pape à toute la chrétienté firent accourir à cette assemblée un grand nombre de seigneurs, de chevaliers, de prélats et d’hommes de toutes les conditions. Le dimanche des Rameaux , après avoir invoqué le Saint-Esprit, tous ceux qui étaient arrivés pour entendre l’abbé de Clairvaux se réunirent sur le penchant d’une colline, aux portes de la ville. Une vaste tribune fut élevée , où le roi , dans l’appareil de la royauté, et saint Bernard, dans le costume modeste d’un cénobite, furent salués par les acclamations d’un peuple immense (3). L’orateur de la croisade lut d’abord les lettres du souverain pontife , et parla ensuite à ses auditeurs de la prise d’Edesse par les Sarrasins et cic la désolation des saints lieux. 11 leur montra l’univers plongé dans la terreur, en apprenant que Dieu avait commencé à perdre sa terre chérie. 11 leur représenta la ville

(i) Voy. cette bulle dans les pièces mstific.de ce volume.

(a) Gesla Ludovici reg. franc. Anony. {Bibliothèque des Croisades, tom. i, pag. aia. )

(3) Ascendit sanctus Bernardus , dit Odon de Deuil, vasCam machinam ciini rege oruce oniato. ( Biblioth, des Croisades f tom. i , pag. 2.19.)

de Sion implorant leur secours, Je’sus - Christ n^o prêt à s’immoler une seconde fois pour eux, et la Je'rusalem céleste ouvrant toutes ses portes pgur recevoir les glorieux martyrs de la foi. « Vous le » savez, ajouta-t-il, nous vivons dans un temps de » châtiment et de ruine j l’ennemi des hommes a )) répandu de toutes parts le souffle de la corrup- » tion,- on ne voit partout que brigandages impu- » nis. Les lois de la patrie et les lois de la religion )) n’ont plus assez d’empire pour arrêter le scan- )) dale des mœurs et le triomphe des méchans. Le » démon de l’hérésie s’est assis dans la chaire de » la vérité. Dieu a donné sa malédiction à son » sanctuaire. O vous tous qui m’écoutez! hâtez- )) vous donc d’apaiser la colère du Ciel, et n’im- » plorez plus sa bonté par de vains gémissemens ;

» ne vous couvrez plus du cilice , mais de vos bou- » cliers invincibles. Le bruit des armes, les dan- » gers, les travaux, les fatigues de la guerre, voilà » la pénitence que Dieu vous impose. Allez expier » vos fautes par des victoires sur les infidèles, et » que la délivrance des lieux saints soit le noble » prix de votre repentir. » ' ,

Ces paroles de l’orateur excitèrent un vif enthousiasme dans l’assemblée des fidèles, et comme Urbain, au concile de Clermont, saint Bernard fnt interrompu pâr des cris répétés : Dieu le veutf Dieu le veut! Alors il éleva la voix, comme s’il eut été l’inlerprete du ciel, promit, au nom de Dieu, le succès de la sainte expédition -, et poursuivit ainâi'son discours : ’

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i5a HISTOIRE DES CROISADES.

J , /j(j «( Si on venait vous annoncer que l’enncn^i est » entré dans vos cités, qu’il a ravi vos épouses et » vos filles, profané vos temples, qui de vous ne )) volerait aux armes? Eli bien, tous ces malheurs » et des malheurs plus grands encoi’e sont arrivés : » la famille de Jésus- Christ, qui est la vôtre, a été » dispersée par le glaive des païens; des barbares » ont renversé la demeure de Dieu, et se sont par-. )) lagé son héritage. Qu’attendez-vous donc pour )) réparer tant de maux, pour venger tant d’ou- )) trages? Laisserez-vous les infidèles contempler )) en paix les ravages qu’ils ont laits chez des jieu-^ '» pies chrétiens? Songez que leur triomphe sera » un sujet de douleur inconsolable pour tous les M siècles, et d’éternel opprobre pour la généra- » lion qui l’a souffert. Oui, le Dieu vivant m’a )) chargé de vous annoncer qu’il punira ceux qui » ne l’auront pas défendu conti’C ses ennemis. V<»- » lez donc aux armes! qu’une sainte colère vous M anime au combat ! et que le monde chrétien re- » tentisse de ces pai’oles du prophète ; Malheur a à celui ijiù n ensanglante pas son épée !

>) Si le Seigneur vous appelle à sa propre dé-r J) fense, vous ne croirez pas sans doute que sa i) niain est devenue moins puissante; il ne ticn- » drait qu’à lui d’envoyer douze légions d’anges, » ou de dire seulement une parole, et ses ennemis » tomberaient en poussière ; mais Dieu a regardé » les fils des hommes, et veut leur ouvrir le che- M min de sa miséricorde ; sa bonté a fait lever pour » vous, le jour du salut. C’est vous rju’il a choisi

» pour cire les inslrumens , de ses vengeances; » c’est à vous seuls qu’il veut devoir la ruine de » ses ennemis, le triomphe de sa justice. Oui, le » Dieu tout-puissant vous appelle à expier vos )) péchés en défendant sa gloire et son nom. Guer- )) riers chrétiens, voilà des combats dignes de » vous, des combats ou la victoire vous attirera )) les bénédictions de la terre et du ciel, où la » mort même sera pour vous comme une autre }) victoire. Illustres chevaliers, généreux défen- )) seurs de la croix, rappelez-vous l’exemple de » vos pères qui ont conquis Jérusalem, et dont le » nom est écrit au livre de vie; abandonnez » comme eux des biens périssables pour cueilhr )) des palmes éternelles, et conquérir un royaume )) qui ne finit point (i). » , ^

Tous les barons et les chevahers applaudirent à l’éloquence de l’abbé de Clairvaux, et furent persuadés qu’il avait exprimé la volonté de Dieu. Louis VII, vivement ému des paroles qu’il venait

(i) Il n’existe plus le moindre fragment des discours de saint Bernard; mais Baronius {ad Ann. l^^G) a rapporté les deux lettres que le saint prélat adressa aux habitans du Rhin et à l’évêque de Brixen. C’est d’après ces deux lettres, seuls monumens de la prédication qui nous restent, que nous avons rédigé ce discours : ces lettres ont été insérées daiîs la Collection des Œuvres de saint Bernard. M. Wilken a réuni toutes les lettres de saint Bernard sur la

croisade, afin d’en faire connaître l’esprit. Nous avons craint, en l’imitant, d’interrompre l’intérêt général qui' s’attache à la marche des événèmeiis.

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i5.i HISTOIRE DES CROISADES.

ii46 trentendre, se jeta, en présence do tout le peuple, aux pieds de saint Bernard, et lui demanda la croix. Revêtu de ce signe révéré, il parla lui-même à rassemblée des fidèles pour les exhorter à suivre son exemple. Dans son discours, il leur montra l’impie Philistin versant l’opprobre sur la maison de David , et leur rappela la sainte détermination que Dieu lui-même lui avait inspirée. Il invoqua , au nom des chrétiens d’Orient, l’appui d« la nation généreuse dont il était le chef, de cette nation qui ne pouvait supporter la honte ni pour elle, ni pour ses alliés, et portait sans cesse la terreur parmi les ennemis de son culte et de sa gloire. A ce discours tout l’auditoire fut attendri et fondit en larmes (i). Lji piété touchante du monarque acheva de persuader tous ceux que l’éloquence de saint Bernard n’avait point entraînés. La colline sur laquelle était rassemblé un peuple innombrable, retentit long-temps de ces mots : Dieu le veut. Dieu te veut! la croix, la c/Yjrx / Eléonore de Guienne, qui accompagnait Louis, reçut comme sou époux

(i) La clironiqiic de Morigny rapporté le discours que Louis Vn prononça dans cette îissemblécj on le trouvera dans la Biblioth. des Croisades (tom. i, p. 210). Ea chaire de saint Bernard est restée à Vézelai jusqu’à la révolution <le 1789. Consultez, stir l’asscmhléc dcV(«elai, Odon de Deuil, en le comparant à l’autour anonyme des de Louis VII.

[Biblioth. des Croisades , t. i, p. 212 et 2 iq.) Ces deux liistoriciis, dont l’un est obscur, mais concis, et l’autre prolixe, maisclair, offrent un tableau complél des evéneraens de la croisade.

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le signe des croisés des mains de l’abbé de Clair- i vaux. Alfonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse j Henri, fils de Thibaut, comte de Champagne; Tbierri, comte de Flandre; Guillaume de Nevers; Renaud, comte deTonnerre; Yves, comte de Soissons; Guillaume, comte de Pontbieu; Guillaume, comte de Varennes; Archambaud de Bourbon; Enguerrand de Coucy; Hugues de Lusignan; le comte de Dreux, frère du roi; son oncle le comte de Maurienne, une foule de barons et de chevaliers suivirent l’exemple de Louis et d’Eléonore. Plusieurs prélats, parmi lesquels l’bistoire remarque Simon, -évêque de Noyon; Godefroy, évêque de Langres; Alain, évêque d’Arras; Arnould, évêque do lûsieux, se jetèrent aux pieds de saint Bernard, en faisant le serment de combattre les infidèles (i). Les croix que l’abbé de Clairvaux avait apportées ne purent sulïire au grand nombre de ceux qui se présentaient. Il déchira ses vêtemens pour en faire de nouvelles, et plusieurs de ceux qui l’environnaient mirent à leur tour leurs habits en lambeaux, afin de satisfaire à l’impatience de tous les fidèles qu’il avait embrasés du fou do la guerre sainte (a). Pour conserver la mémoire de cette journée, Pons, abbé do Véze-

(i) Oclon de lieuil, jiag. a et 8; Anonyme des Gestes <le Louis VIL ( Biblioth. des Croisades, 1. 1, p. aia.)

(a) Coactus est vestes suas in cruces scindere et seininare; in laboravit quandiù fuit in villd. 'Odon de Deuil,

p.ig. 12.) •

i5G HISTOIRE DES CROISADES.

146 lay, fonda sur la colline où les chevaliers el les ’ ' barons s’étaient assemblés, une église qu’il dédia à la sainte croix, La tribune du haut de laquelle saint Bernard avait prêché la croisade, y resta long-temps exposée à la vénération des fidèles (i).

Après l’assemblée de Vézelay, l’abbé de Clairvaux continua à prêcher la croisade dans les viUes et dans les campagnes voisines. Bientôt la France retentit du bruit des miracles par lesquels Dieu semblait autoriser et consacrer en quelque sorte sa mission (a). On le regardait partout comme l’en- ,

(i) Pontius, venerabilis abbas FizeUacencis,propterreverentiam Sanctæ-Crucis quam rexcum sOeüs accepit inier escouanurnet visiliacum, ecclesiam in honore SancUe-Crucis conslruxit. Gest. Ludovicis VII, ( Analysé dans la Bihl. des Croisades.)

(a) Philippe, archidiacre de Liège, ensuite moine de Clairvaux, a fait une relation détaillée des miracles de saint Bernard, depuis le premier dimanche de l’Avent, premier * jour de décembre 1 146, jusqu’au jeudi, second jour de janvier suivant; il fait parler dans sa relation,dix témoins oculaires, dont il cite les noms. Le père Maimbourg, dans son Histoire des Croisades f ne paraît point croire à l’authenticité des miracles de saint Bernard; l’auteur de la vie de Suger, 3 vol. in-iu, reprend vivement le père Maimbourg sur sou incrédulité. Nous n’entreprendrons point d’examiner cette question ; nous pensons qu’il sulhl de savoir que les contemporains de saint Bernard croyaient à scs miracles, et que cette croyance leur fit faire des chose» que la raison elle-même pourrait appeler miraculeuses. Sapui ideç , dit Odon de Deiÿl , scilicet miracula quœ tàm ibidem accederant , quibits vision est id domino placuisse , ne si pauca scripsero non crcdantiir plura Jïiisse, vel si multa, mate-

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voyé du ciel, comme un autre Moïse qui devait 1,46 conduire le peuple de Dieu. Tous les chrétiens étaient persuadés que l’heureux succès de la croisade dépendait de saint Bernard, et, dans une assemblée tenue à Chartres, où se trouvaient plusieurs barons, plusieurs princes illustres par leurs exploits, on résolut d’un consentement unanime de lui donner le commandement de la guerre sainte.

Les croisés , disait-on , ne pouvaient manquer d’étre toujours victorieux sous les lois d’un chef à qui Dieu semblait avoir confié sa toute-puissance. L’abbé de Clairvaux , qui se rappelait l’exemple de Pierre-l’Ermite , refusa le périlleux emploi dont on voulait le charger; il fut même si effrayé du suffrage des barons et des chevaHers, qu’il s’adressa au pape, et conjura le souverain-pontife de ne pas l’abandonner aux fantaisies des hommes (i).

Le pape répondit à saint Bernard qu’il devait se contenter de prendre la trompette évangélique pour annoncer la guerre (2). L’abbé de Clairvaux ne

riam videur obmisisse. a J’ai su qu’il se fit alors bien des » miracles; si je n’ën racontais que quelques-uns, on ne » croirait pas qu’il y en eût davantage ; si j’en racontais » plusieurs, je paraîtrais encore en avoir omis à ceux qui » pensent qu’il plût à Dieu d’en faire tant.» (Voy. Bihliot. des Croisades, tom. 1 , pag. 229.)

(1) Annales de Baronius , ad. ann. 1146. On y trouve analysée la lettre de saint Bernard.

(2) Saint Bernard rappelle à Pierre le Vénérable cet ordre du pape : Decretuni est, écrivait-il à l’abbé de Cluny, mihiegredi non ultra monasterio nisi ad conventum ordinis. Exspecto donec veniat immutatio mea.

i58 HISTOIRE DES CROISADES.

146 s’occupa plus alors que de remplir sa mission; il s’eu acquitta avec tant de zèle, ses prédications eurent un succès si extraordinaire, et j’oserai dire si mallieureux , qu’elles dépeuplèrent les campagnes et les villes. Il écrivait au pape Eugène : Les villages et les châteaux sont déserts; on ne voit que des veuves et des orphelins dont les maris et les pères sont vivans (i).

Tandis que saint Bcniard prêchait ainsi la croisade dans les provinces de France, un moine allemand nommé Rodolphe, qui était aussi chargé de la mission d’appeler les fidèles à prendre la croix , exhortait les peuples du Rhin à massacrer les Juifs, qu’il représentait dans ses discours véhémens comme les alliés des Sarrasins, et les plus dangereux ennemis de la religion chrétienne. L’abbé de Clairvaux, redoutant l’effet de ces prédications, accourut en Allemagne pour imposer silence à l’apôtre séditieux. Comme le moine allemand avait flatté les passions de la multitude, saint Bernard eut besoin, pour le combattre, de tout l’ascendant de sa vertu et de sa renommée (2); il osa faire entendre sa voix au milieu d’un peuple irrité; il lui fit sentir que les chrétiens ne devaient pas

(1) Vacuantur iirbes et castella, et penè jam non inveniunt queni appréhendant septem midiercs vtnim tinunij adeo ut ubùjue vidiiœ viris rémanent. ( Epistol. 246. Baronius , ad. ann 11 46. )

(2) Consultez, sur les prédications de ce moine Rodolphe, presque tous les historiens contemporains, et particulièrement les Annales de Daronius, ad ann. 1 146.

persécuter «les juifs, mais prier le ciel pour leur conversion ; qu’il était de la piété chrétienne de pardonner aux faibles, et de ne déclarer la guerre qu’aux superbes. Le prédicateur de la croisade lit trdre enfin l’orateur turbulent, et le renvoya dans son monastère, en lui rappelant que le devoir des moines n’était pas de prêcher, mais de pleurer; qu’ils devaient regarder les villes comme des prisons , et la solitude comme leur paradùt.

. Cette action de saint Bernard Jionore son caractère , en même temps qu’elle nous montre le véritable esprit de l’Eglise. Les annales des juifs, au moyen âge, en ont conservé La mémoire, et riiistorien de la guerre sainte doit ici opposer leur témoignageau jugementpassiouné dequelques écrivains modernes (i). Lorsque le saint orateur arriva en Allemagne, l’empire germanique commençait à respirer des longs troubles qui avaient suivi l’élection de Lolbaire. Conrad III, revêtu de la pourpre, venait de convoquer à Spire une diète générale. L’abbé de Clairvaux s’y rendit avec l’intention

(i) Consultez sur les massacres des juifs qui se renouvelèrent à toutes les croisades, l’Eclaircissement E, à la fin de ce voliune. Nous y avons fait connaître un manuscrit contemporain, ouvrage d’un juif, témoin oculaire, qui rend un hommage éclatant au beau caractère de saint Bernard. Nous renvoyons d’ailleurs, pour de plus amples renseignemens , à V Histoire ge'nérale des Juifs pendant le moyen âge, par M. Capefigue , ouvrage com’onné par l’Institut, et qui s’imprime actuellement à l’imprimerie royale.

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i6o HISTOIRE DES CROISADES.

,46 de prêcher la guerre contre les Musulmans et la paix entre les princes chrétiens. Saint Bernard, pressa plusieurs fois l’empereur Conrad de prendre la croix; il l’exhorta d’abord dans des conférences particulières , et renouvela ensuite ses exhortations dans des sermons prêchés en public. Conrad ne pouvait se décider à faire le serment d’aller combattre les infidèles en Asie, alléguant les troubles récens de l’empire germanique (i). Saint Bernard lui répondit que le Saint-Siège l’avait placé sur le trône impérial, que le pape et l’église maintiendraient leur ouvrage. « Pendant que vous défen- » drez son héritage, lui disait-il. Dieu lui-même » se chargera de défendre le vôtre; il gouvernera » vos peuples, et votre règne sera l’objet de son » amour. » Plus l’empereur montrait d’irrésolution, plus saint Bernard redoublait d’ardeur et d’éloquence pour le persuader. Un jour que l’orateur de la croisade disait la messe devant les princes et les seigneurs convoqués à Spire, il interrompit tout-à-coup le service divin pour prêcher la guerre contre les infidèles. A la fin de son discours, il transporta la pensée de ses auditeurs '• au jour du jugement dernier, et leur fit entendre les trompettes qui devaient appeler toutes les nations de la terre devant le tribunal de Dieu, Jésus- Christ, armé de sa croix, entouré de ses anges.

(i) Gaudefred. vita sancti Bernardi , p. 1 158. On peut suivre l’ilinéraire de saint Bernard, d’après le respectable témoignage de Godefi-oy.

s’adressant à l’empereur d’Allemagne , lui rappelait , tous les biens dont il l’avait comblé , et lui reprochait son ingratitude (i). Conrad fut si touché de cette apostrophe véhémente, qu’il interrompit le prédicateur et s’écria les larmes aux yeux : Je sais ce que je dois à Jésus-Christ , et je jure J aller où sa volonté tn appelle. Alors le peuple et les grands, qui crurent être témoins d’un miracle (2),se jetèrent à genoux et rendirent à Dieu des actions de grâces. Conrad reçut des mains de l’abbé’de Claiivraux le signe des croisés, avec un drapeau qui était déposé sur l’autel , et que le ciel lui-même avait béni. Un grand nombre de barons et de chevaliers prirent la croix à l’exemple de Conrad , et la diète qui s’était rassemblée pour délibérer sur les intérêts de l’empire, ne s’occupa plus que du salut des colonies chrétiennes en Asie (3).

Une nouvelle diète fut convoquée en Bavière, où les lettres de saint Bernard et les discours d’Adam, évêque d’Yorck, déterminèrent un grand nombre d’évêques et de seigneurs allemands à prendre la croix. Ladislas, duc de Bohême j Odoacre, marquis de Styriej Bernard, comte de Carin-

(1) Gaudefred., de Miracul., pag. 1288.

(2) Le moine Philippe assure qu’il n’y eut point de miracle dans cette assemblée. Quia, dit-il, non crebra soient in illis conventibus apparere miràcula; nec di^naturDeus, ubi tantum est concursus multiludinis ouriosœ revelare ghriam suam.

(3) Ou. Frising., de Gest. Frédéric, tom. i, chap. 3g.

i6i histoire des croisades.

ihicj Améd^e, duc de Turiuj le marquis de Mail* ferrât firent le serment d’aller en Orient combattre les Sarrasins. Parmi les prélats qui s’enrôlèrent sou.t les bannières de la erpix , l’iiistoire remarque l’évêque de Passaw, celui de Ratisbonne et le sage Otlon de Freisingen , frère de l’empereur, à qui la postérité xloit une relation des premiers évéucmens de cette croisade (i).

Les intérêts les plus chers, les plus tendres affections ne pouvaient retenir les chevaliers et les princes dans leur patrie, f’rédéric, neveu de l’empereur, qui avait pris la croix, ne se laissa point loucher par les larmes de son vieux père, le duc dq Souabe, qui mourut de douleur, malgré les consolations de saint Bernard (a). Un cri de guerre .vêtait fait entendre depuis le Rliin jusqu’au Danube; l’Allemagne, long-temps ravagée par des troubles, trouva partout des guerriers pour la sainte ejçpédition. Des.^mmes de toutes les conditions obe'issaient à lafjvqix du prédicateur de la guerre sainte et suivaient l’exemple des rois et des princes.. «Chose admirable, dit Otton de Freisin- » gen, on vit accourir des voleurs et des brigands )) qui faisaient pénitence et juraient de verser » leur sang pour Jésus-Christ. Tout homme rai- » sonnable, ajoute le même historien, témoin

(D Sur l’ouvrage et la vie d’Otlon de Freisengen, consul-, teï la Biblio(h. des Croisades, lom. i, pag. 5a8.

l'a) Otion de Freisengen, chap. 37, liihlioth. desCroi-

tom. -.''A,

a des chaîigemens opérés en eux, y voyait l’œu- 1146 » vre de Dieu et n’en était pas moins étonné (i). »

Les Allemands étaient si faciles à persuader, qu’ils venaient entendre l’abbé de Clairvanx qui leur parlait une langue élrangèi’e (12), et retournaient convaincus de la vérité et de la sainteté de ses discours. La vue du prédicateur révéré semblait donner un sens merveilleux à cliacune de ses paroles.Les miracles qu’on lui attribuait et qu’^1 fair Sait, dit Otton de Freisingen, tantôt en secret y tantôt en publie , étaient comme un langage divin qui écliauffait les plus indilférens et persuadait les plus incrédules (3). Les bergers et lés-, laboureurs abandonnaient les champs pour le suivre dans les bourgs et les cités ÿ lorsqu’il arrivait dans une ville, tous les travaux étaient suspendus. La guerre contre les infidèles et les prodiges par lesquels Dieu promettait sa protection aux soldats de la croix, devenaient le seul intérêt, la seule affaire du clergé, de la noblesse et du peuple. Saint

(1) Bibliuth. des Croisades , tom. i, pag. 5‘j,8.

(u)V'oy. à ce sujet le moiiiC Godefroy, qui te'moigne sou ëloiinement de ce que saint Bernard s-’ctail fait eutendre à des peuplades qui parlaient nue autre langue. {Cita S, Bernardi, pag. i35.) Cependant M. Vilkena justementobserv'ë que la langue franque était alors entendue par les peuples des bords du Rhin et d’une partie de l’Aiieiuagae< {Geschichte der Kreuzzüge , lib.-ni, cap. 10.) ■,

(3) Stabat vir sanctus in fenestrti et per sccUam ascen-^ debantur injirmis si quidem oslihus domus nullus aperire audebat tantus erat inipetus et tumultus. ( Gaudefred., de Miraeid. S. Bernard. , pag. i ic)4- )

i46 Bernard parcourut toutes les villes du Rliin, depuis Constance jusqu'à Maestriclitj dans chaque vijle, disent les vieilles légendes, U rendait la vue aux aveugles et l’ouïe aux sourds j il guérissait les boiteux et les malades; on racontait trente-six miracles qu’il avait faits dans une sctile journée; à chaque prodige , proclamé par le son des cloches , la multitude s’écriait : Jésus-Christ, ayez pitié de nous; tous les saints, secourez-nous. Chaque maison dans laquelle l’abbé de Clairvaux daignait entrer, était réputée heureuse ; tout ce qu’il avait touché semblait conserver quelque chose de saint; ceux qui devaient aller en Asie se glorifiaient d’avoir une croix bénie de ses mains, ou formée d’une étoffe qu’il avait portée, et plus d’une fois ses vê- Icmens furent déchirés par la foule de ses auditeurs, empressés de s’en partager les lambeaux pour en faire le signe révéré de leur pèlerinage (i). La multitude qui se pressait autour de lui était si grande , qu’il fut un jour sur le point d’être étouffé (a).

(i) Le saint fut oblige de se faire faire plusieurs habillemens, parce que la multitude l'entourait et lui arrachait pièce à pièce ses vètemens pour en faire des croix, ce qui ■ne laissait pas , disait-il , d’être désagréable. ( Gaudefred., de Miraculis sancti Bemardi. )

(a) La foule était si grande, dit le moine Godefroy , qu’on ne pouvait voir les miracles, et 6n n’en apprenait le saint accomplissement que par le son des cloches -frfe Miraculis, saint Bernard , p. ii58). Un moine de Clairvaux, compagnon de Bernard, ne put pas entrer dans l’auberge où logeait le saint homme, et fut obligé d’attendre depuis neuf heures du matin jusqu’au soir dans la rue.

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Il ne dut son salut qu’à l’empereur d’Allemagne, qui le prit entre ses' bras, le transporta dans une église, et le déposa devant une image miraculeuse de la Viarge (i). ■ '

Après avoir embrasé l’Allemagne par ses prédications , et réveillé le zèle des peuples d’Italie par des lettres pathétiques, saint Bernard revint en France annoncer le succès de sa mission. Son absence avait tout suspendu, et cette multitude de croisés que son éloquence avait entraînés , semblaient n’avoir ni chef, ni direction, ni lien, tant qu’il n’était point au milieu d’eux. Le roi de France et les grands du royaume, assemblés à Étampes (2) , n’avaient pris aucune résolution ; le retour de saint Bernard ranima le conseil des princes et des barons, et fit reprendre avec une nouvelle ardeur l’entreprise de la guerre sainte. Lorsqu’il fit devant les seigneurs et les prélats le récit de son voyage et des prodiges que Dieu avait opérés par ses mains; lorsqu’il parla de la résolution qu’il avait fait prendre à l’empereur d’Allemagne, résolution qu’ü appelait luimême le miracle des miracles, tous les cœurs s’ou-

(1) La chronique de G)merius Harmann rapporte que la Vierge dit à saint Bernard, en langue romane : Ben venia mi fra Bemharde; et que le saint lui répondit : Gran merce, mi domnra. {Biblioth. des Croisades ftom, ii,

pag- 740

(2) Voy. sur cette assemblée d’Étampes, les détails qu’a

donnés Odon de Deuil. (Analysé dans la Biblioth. des Croisades, u?m. i, pag. iSo. ) .

irt(; HISTOIRE DES CROISADES. ^

vrirent à renlliousiasiue et fui’ent remplis d’cspërance et de joie (i).

On vit paraître en même temps à l’assemblée d’Étampes, plusieurs ambassadeurs qui S'cnaient , annoncer que leur prince avait formé le projet de s’enrôler sous les drapeaux de la croix ; on lut des lettres venues des pays les plus éloignés, par les-; quelles un grand nombre de seigneurs et de barons étrangers promettaient de se réunir aux Français contre les Sarrasins. Dès-lors on ne douta plus de l’heureuse issue de la croisade ; et le zèle que montraient tous les peuples de l’Europe fut regardé comme l’expression manifeste des volontés du ciel (2). 1

Parmi les ambassadeurs qui assistèrent à l’assemblée d’Élampes, on remarquait ceux de Roger, roi de Fouille et de Sicile, qui offrait aux croisés des vaisseaux, des vivres, et promettait d’envoyer son fds dans la Terre-Sainte, si on prenait Irrésolution d’y aller par mer. Le sage conseil que les Si- ^ ciliens donnaient aux croisés et qu’ils accompa-

(1) I.e pape Eugène blâma l’empereur d’Allemagne de s’êlre enrôlé sous l’étendard de la croisade, sans avoir sollicité l’avis et l’assentiment du St.-Siége. {^Vibald., ep. i5i. ) Conrad envoya des ambassadeurs pour cali&er le courroux du pape j et s’excuser auprès de lui.

(2) Au rapport d’Odon de Deuil, I.ouis VII avait envoyé des ambassadeurs à tous les princes chrétiens de l’Europe, pour leur annoncer le dessein qu’il avait d’aller en pèlerinage,- et les inviter à le suivre dans son expédition ou à le seconder. {Biblioch. des Croisades , tom. 1, püg. aaÿ. )

ijVnEA’i;^ '167

gnaient- d’offres' généreuses h’élaîl pas' tout-^à-v^fait désintéressé. Quelque’ temps avant la prise d’Édesse, les Sarrasins d’Afrique ayant fait une invasion sur les côtes de Sicile, étaient entrés dans Sj- ’racuse et l’avaient livrée au pillage. Le roi de Sicile espérait que le passage des croisés dans ses étals, lui offrirait les moyens de repl)asser les'àt- , taques des Musulmans, ou de porter la guerre sur leur territoire. Au reste, les députés dis'simulant leurs craintes ou leurs espérances, et ne parlant que de leur zèle pour la croisade, s’efforcèrent de prouver à l’assemblée que le passage de la mer offrait moins de difficultés et de périls à l’armée chrétienne , qu’un voyage à travers des pays inconnus, où les pèlerins auraient sans cesse à lutter contre le climat et la disette , contre les asrres-

sions de plusieurs nations barbares, et surtout contre la perfidie des Grecs (ï).

On délibéra sur les propositions du roi de Sicile et sur la route qu’on devait suivre pour se rendre dans la Palestine -, la plupart des barons pleins de confiance dans leurs armes et dans la protection de Dieu, ne pouvaient regarder les Grecs comme des •nnemis redoutables. La roule de mer sèmblait offrir moins de nierveilles à leur curiosité et moins

(i) C’est principalement sur ce dernier motif que s’arrêtèrent les ambassadeurs du prince de Fouille j ils rappelèrent au roi de France toutes les perfidies des Grecs durant la première croisade. (Voy. Odon de Deuil j analysé dans la Diblioth. des Croisades, tora. 1, pag. a3o. )

if)8 HISTOIRE DES CROISADES.

4^ d’occasions de montrer leur bravoure. D’ailleurs, les vaisseaux que devait fournir Roger ne pouvaient suffire à transporter tous ceui^ que le ièle religieux entraînait dans la guerre sainte. On donna la préférence à la route par terre. L’historien Odon de Deuil parle en gémissant de cette résolution qui devint si funeste aux croisés, et* sur laquelle on avait négligé de consulter le Saint-Esprit. Les envoyés de Sicile ne cachèrent point leur douleur et retournèrent dans leur pays en annonçant tous les maux qui devaient arriver (r).

L’assemblée d’Etampes parut mieux inspirée lorsqu’il fallut choisir ceux rpii devaient être cliargés de l’administration du royaume pendant le pèlerinage de Louis VIL Après que les barons et les prélats eurent. délibéré sur ce choix important, saint Bernard , qui était leur interprète, adressa la parole au roi, et lui montrant l’abbé Suger et/le comte de Nevers : Sire, lui dit-il, voilà deux glaives , et cela nous suffit (2). Ce choix de l’assemblée devait obtenir l’approbation du roi et les suffrages du peuple. L’abbé de saint Denis avait donné une longue paix à la France et fait la gloire de deux règnes ; il s’était opposé à la croisade j ce qui atteste à-la-fois son mérite et son ascendant,

(i) Odon de Deuil. (Traduit dans la Biblioth.. des Croisades, tom. I , pag. 228. )

. (2) Comparez Odon de Deuil, BihKoth. des Croisades tom. I, pag. 228, avec les Annales de Baronius, ad. ann. 1146. ■

il avait conservé sa popularité sans partager les opi- 1 147 nions dominantes. Suger conseillait au roi de ne / point abandonner ses sujets, et lui repj^entait que • ses fautes seraient beaucoup mieux répjjjpes par une sage administration de son royaume que par des conquêtes en Orient. Celui qui osait donner ce con** seil se montrait plus digne que tout autre de repré- • senter son souvex’ain; mais Suger refusa d^abord un emploi dont il sentait le fardeau et le danger. L’as- semblée ne voulut point faire un autre choix; le roi lui-même eut recours aux propres pqpr déterminer son ministre à le remplacer dans le gouvernement du royaume. Le pape , qui arriva peu de temps après en France (i), ordonna à Suger de se rendre aux vœux du monarque, des grands et de la nation.

Le souverain pontife, pour faciliter à l’abbé de Saint-Denis la tâche honorable qui lui était imposée, lança d’avance les foudres de l’église contre tous ceux qui attenteraient à l’autorité rdyale pendant l’absence du roi. ' , ^

Le comte de Nevers, désigné par l’assemblée des barons et des évêques, refusa comme l’abbé de Saint-Denis la charge dangereuse qu’on lui proposait. Comme il était vivement pressé d’accepter le gouvernement du royaume, il déclara qu’il avait

(i) L arrivée du pape' en France a induit quelques historiens en erreur ; ils ont confondu les époques , et supposé qu’à l’exemple d’Urbain II, le souverain pontife vint prêcher la croisade dans un concile tenu à Reims; le pape alla résider à Saint-Denis. '

fait le vœu d’entrer dans l’ordre de St.-Bruno (i). Tel était l’esprit du siècle, que cette intention pieuse fut^ijectée comme la volonté de Dieu; et tandis qu’Srse félicitait de voir un moine sortir de son cloître pour gouverner la France, on vit sans étonnement un prince s’éloigner pour jamais du monde et s’ensevelir dans un monastère.

Dès-lors on ne s’occupa plus que des préparatifs du départ, et tout fut en mouvement dans les provinces de France et d’Allemagne. Les mêmes motifs'qui avaient arméjles compagnons de Godcfroi dans la première expédition, enflammaient le courage des nouveaux croisés. La guerre d’Orient offrait à leur ambition et à leur piété les mêmes espérances et les memes avantages. La plupart des peuples chrétiens étaient animés par le souvenir toujours présent de la conquête de Jérusalem. Les rapports que celte conquête avait établis entre la Syrie et l’Europe, ajoutaient encore au zèle et à l’ardeur des soldats de la croix; il n’était point de famille dans l’Occident qui n’eût fourni un défenseur aux saints lietlx,un habitant aux villes de

la Palestine. Les colonies chrétiennes en Asie

étaient pour les Francs comme une nouvelle patrie; les guerriers qui avaient pris la croix ne semblaient s’armer que pour défendre une autre France, chère à tous les chrétiens, et qu’on pouvait appeler la France d' Orient (2).

(i) F'ita Suggerii.

(a) Les entreprises des croisades avaient^ alors un but

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L’exemple de deàx monarques dut aussi faire it accourir un grand qombre de guerriers souS les drapeaux de la croisade. Plusieurs de ces seigneurs ^ tiirbulens, qu’on appelait alors du nom honteux de prædones , devaient avoir, comme Louis VII, de coupables violences à expier. L’esprit de che- .valcrie, qui faisait chaque jour des progrès, ne fut pas un mobile moins puissant pour une no- ^ blesse toute guerrière. Un grand nombre de ' femmes , entraînées par l’exemple de la reine Eléonore de Guienne, prirent la croix, et s’armèrent de la lance et de l’épée. Une foule de chevaliers se précipitèrent sur leurs pas ; une espèce de honte s’attachait à tous ceux qui n’allaient pas combattre les infidèles. Les historiens rapportent qu’on envoyait une quenouille'' et des fuseaux à ceux qui hésitaient à prendre les armes (i).

Cependant l’enthousiasme des croisés n’avait pas tout-à-fait le même caractère, ‘que dans la première croisade. Le monde n’était plus, à leurs yeux, rempli de ces prodiges qui proclamaient les volontés du ciel; les grands phénomènes de la nature ne frappaient plus aus.si vivement l’imagination 'des

utile; s’il est dans les intérêts de l’Europe moderne de secourir les colonies d’Amérique, il était alqts dans la politique des princes chrétiens de sècourir des colonies fondées par les armes des guerriers de l’Occident.

(i) Cet usage dura bien long-temps , car il se reproduisit à la troisième croisade. (Voyez Biblioth. des Croisades, tom. I , pag. 660. )

i-7a HISTOIRE DES CROISADES.. , .

4^ pèlerins (i). Dieu semblait avoir confié sa toutepuissance à un seul homme, qui entraînait les peuples par son éloquence et scs miracles.

Partout où saint Bernard n’avait pu faire entendre sa voix , ses lettres éloquentes étaient lues dans les chaires des églises et réchauffaient l’ardeur des fidèles. La plupart des orateurs sacrés répétaient ses paroles et s’associaient à ses travaux apostoliques. Arnoul, prédicateur flamand , parcourut plusieurs provinces de l’AUemagne et de la France orientale , exhortant les peuples à s’enrôler dans la milice de la croix. L'austérité de sa vie et la singularité de ses vêtemens attiraient sur lui les regards et la vénération de la multitude ; mais il n’avait point, ainsi que l’abbé de Clairvaux, le privilège d’émouvoir tous les cœurs par sa seule présence; et comme il ignorait la lànguc romane et la langue ludesque, il était suivi, dans ses courses, d’un interprète appelé Lambert, qui répétait dans la langue du pays les exhortations pieuses que soa compagnon , les yeux tournés vers le ciel, et tenant à la main la croix de Jésus-Christ, prononçait eu latin ou en flamand.

Dans les provinces qui ne furent point visitées par les missionnaires de la croisade, et chez tous les peuples où ne parvinrent point les lettres de saint

(i) C’est peut-être le caractère qui distingue cette croisade de la première et de la troisième , où des prodiges sans nombre vinrent annoncer les volontés du ciel.

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Bernard , cliaque pasteur , en lisant les brefs du , ■ souverain pontife, exhortait son troupeau à s’armer pour. la délivrance de la Terre -Sainte. Ceux que ses paroles avaient touchés venaient au pied des autels, et faisant le signe de la croix sur le front, sur la bouche, sur le cœur et sur la poitrine, ils promettaient, à genoux, d^aller combattre en Orient pour la cause de Jésus-Christ. Le pasteur leur distribuait les marques du pèlerinage , et répétait le signe de la croix sur la bouche, sur le front et sur le cœur de chaque croisé, en disant ; Que tous vos péchés vous soient remis, si vous faites ce que vous promettez (f).

' Tandis que la France et l’Allemagne se levaient

(i) Ménage, dans son Histoire de Sablé, a donné une notice qui contient le catalogue des gentilshommes du Maine qui , en 1 158, se croisèrent avec Geoffroi de Mayenne; on y lit que tous ces seigneurs s’assemblèrent dans l’église de Notre-Dame de Mayenne, et qu’ils reçurent la croix des mains de Guillaume, évéque du Mans; qu’ils firent euxmêmes le signe de la croix au front, sur la bouche,, sur la poitfine et sur le cœur, et que chacun se revêtit du scapulaire de la, croix, scapuld crucis, de couleur blanche et ,rouge. On peut voir dans cette notice les autres cérémonies, qui étaient sans doute les mêmes dans tous les cas les nobles recevaient la croix des mains des évêques. L’évêque Guillaume fit ensuite le signe de la croix sur le front de chacun des croisés, en disant : Remittantur tibi omnia peccata tua, si facis quod promittis. Suivent les noms des croisés au nombre de cent deux. L’auteur remarque qu^l en revint trente-cinq. {Y oyez Y Histoire littéraire des Bénédictins , vol. XIII, page 366.) ' ^

n en armes à la voix des orateurs de la croisade , la ^ parole de Dieu ne restait point stérile dans plusieurs contrées de ritalic. Les liabitans des Alpes et des rivages du Rlione, les peuples de la Lombardie et du Piémont sc préiiaraicnt à la guerre sainte , et devaient accompagner le marquis de Montferrat. cl le comte de Maurienne, oncle maternel de Louis VIL Les Flamands étaient aussi accourus en foule sous les bannières de la croix , et suivaient leur comte Tbierri, qui déjà, dans uu premier pèlerinage à Jérusalem, avait signalé sa bravoure contre les infidèles. La croisade fut préebée avec le même succès dans le royaume d’Angleterre. Les croisés anglais s’embarquèrent dans les ports de la Mancbe, et se rendirent sur les côtes d’Espagne. Roger de lloveden remanjue que ces croisés partirent avec un esprit d’bumilitéj et c’est pour cela , ajoute-t-il, qu’ils firent de plus grandes cboscs que ceux qui accompagnaient les rois et les princes (i).

Comme, à l’approcbe delà première croisade, les guerres entre particuliers, les troubles civils, lés brigandages cessèrent tout-à-coup, les préparatifs des croisés furent accompagnés de moins de désor-

i".'* ' î* / ' r*. >“»^IT (i) Roger dé Hoveden a soin de nous apprendre^ qu’une grande partie des pèlerins qui avaient fait l’expédition, dç Portugal, étaient partis d’Angleterre. .Voyez , sur cette expédition , la lettre d’Ajiiould analysée. {Biblipthèq. des Croisades , ,,t. i.) M. Wilkem a consacré un chapitre toujt entier à cette croisade, lib. iii. ' •

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dres que dans la précédente expédition. Les pèle- i fins ne montrèrent ni la même imprudence dans le choix de leurs chefs, ni la même impatience de se mettre en route. La France et l’Allemagne n’eu-^ rent point à souffrir des excès d’une multitude indisciplinée. La première croisade, où plusieurs armées furent commandées par des aventuriers et des moines, montra la licence et les passions tumultueuses du peuple livré à lui-même.. Dans la seconde guerre sainte, dirigée par deux puisons monarques, on put. voir d’abord plus d’harmonie', plus d’ensemble et de régularité. Les petits vassaux se réunirent autour de leurs seigneurs, et ceux-ci attendirent le signal du. roi de France et de l’empereur d’Allemagne. Un ordre si régulier dans les préparatifs de la sainte entreprise ne laissait prévoir aucun de cés désastres que l’avenir destinait aux armées chrétiennes, et devait inspirer la plus grande sécurité aux peuples do l’Occident (1)..

Ratisbdnne était le rendez-vous des croisés, allemands; la ville de Metz celui des croisés français (a). Les chemins qui mènent à ces deux villes

(i)Cependant, dit Guillaume de îSeubrige, l’exemple' du roi qui avait emmené la reine Eléonore, autorisait les barons à ÿ conduire leur femme : on vît les plus grands désordres. Regis exehiplum seculi miilti alii nobiles uxores suas secum âuxerünt : quibits cum cubiculariœ deesse non passent , in castris illis chrislianis quœ casta esse oporlebnt Jeminariim multiludo versabatur , quod utique factum est exercitui noslro in ' scandalum. (Lib. i , c. 3i. )

■ ~ (a) Les croisés du Piém'ont et de la Lombardie passèrent par l’Illvrir.

i.j6 HISTOIRE DES CROISADES,

furent pendant plusieurs mois couverts de pèlerins. Un grand nombre de croisés se rendirent, aussi dans les ports de la Flandre et de^ l’Italie, où se trouvaient rassemblées des flottes prêtes à partir pour l’Orient,

Le souverain pontife avait recommandé aux barons et aux chevaliers de n’emmener avec eux ni cliiens ni oiseaux de chasse. Ceux-ci , renonçant au luxe de leurs châteaux, consentirent à se revêtir des habits de la pénitence; heureux si tous les guerriers avaient suivi cet exemple, et si, dans le cours du saint pèlerinage J et sous les drapeaux de la croix, la volupté et la débauche ne s’étaient pas montrées confondues avec le repentir et la piété (i),

La plus grande difficulté était de trouver de l’argent pour fournir aux dépenses de la guerre sainte. Ceux que leurs infirmités ou des circonstances particulières retenaient en Europe, voulurent contribuer par leurs offrandes à l’entreprise Je la croisade. D’apiùs la dévotion du temps , un grand nombre de fidèles qui nmuraient sans avoir vu Jé-

(i) Saint Bernard s’éleva beaucoup contre le luxe de» croisés : Quoniam, dit-il , illi qui Deo militant nequaquam in veslihus preciosis, nec cullu Jbrmœ, nec Jaribus vel accipitribus ,vel aliis quce portendent lasciviam, debent incedere j prudentiam vcstram in Domino commonemus ut qui tant sanctum opus incipere decreverint ad hoc non intendant , sed in armis , equis et catenis quibus infidèles expugnantf totis viribus studium et diligentiam adhibeant, (Epist. p. 469-470.) .

rusalem, léguaient, par leur testament, une somme pour les pèlerinages (l’Orient. Tous ces dons de la piété étaient sans doute considérables, mais ils ne pouvaient suffire à l’entretien d’une grande àrmée. Pour se procurer l’argent nécessaire, Louis VII fit des emprunts, leva des impôts qui furent approuvés et réglés par le souverain pontife. Saint Bernard et Picrre-le- Vénérable (i) s’étaient élevés avec courage contre la persécution des juifs j mais Fabbé de Cluny pensait qu’il fallait les punir dans ce qu’ils avaient de plus cher, les dépouiller de leurs trésors amassés par V usure et même par le sacrilège (a); Il conseillait au roi de France de prendre sur les juifs l’argent nécessaire pour faire la guerre aux Sarrasins. Il est probable que le conseil de Pierre-le-Vénérable ne fut point dédaigné, et que les juifs contribuèrent aux frais du voyage de Jérusalem. La France avait soulfert une cruelle disette durant sept années j pendant cette cala-, mité,’ ou avait vu des nobles, qu’on appelait riches hommes, vendre tout ce qu’ils possédaient, et partir pour les pays étrangers en demandant l’aumône. Ceux qui étaient restés ne pouvaient ni engager ni vendre leurs biens, et lorsqu’ils trouvaient des acbotcurs , l’argent qu’ils retiraient des plus vastes deynaines leur suffisait à peine pour acheter un cheval (Je bataille cl des armes. Le

(i)Pierre-le- Vénérable appartenait à l’illustre famille de Montboissier.

(a) Voyez l’éclaircisscnient à la fin de ce volume.

g 178 ■ HISTOIRE DES CROISADES.

clergé, ([ui s’était enrichi clans la première guerre sainte, fut obligé de donner des sommes considérables pour la nouvelle expédition. Un monument historique, qui nous reste, nous apprend que les moines de Saint-Benoît-sur-Loire (i) livrèrent à leur abbé un encensoir de huit marcs d’argent, trois onces d’or avec deux candélabres d’un grand prix, pour l’aider à s’acquitter du tribut quilui était imposé. Les prélats qui avaient pris la croix, après avoir payé la contribution du roi, se trouvèi’cnt forcés de dépouiller leurs propres égUses pour les frais de leur pèlerinage. Les chroniques du temps citent un abbé de Sainte-Colombe, près de Sens, <|ui engagea à des juifs de Troyes uhe’ couronne d’or garnie de pierreries, oflrande pieuse du roi Rodolphe , et une croix d’or travaillée de la main • de saint Eloy (2).

Les dépenses de la croisade ne ruinaient pas seulement la noblesse et le clergé, mais encore les

(1) Fragniens historiques de l’abbaye de Fleury ou de Saint-Benoît-sur-Loire. ( Biblioth. des Croisades , tom. i, pag. 248. ) Aussi le clergé ne vit-il pas avec plaisir la conduite de Louis VII; nous en trouvons un exemple remarquable dans Alberic de Trois-Fontaines, qui rapporte que le clergé s’étant rendu processionncllcmeat avec le pape Eugène à l’église Sainte-Geneviève pour exciter le zèle de la multitude, fut reçu à coup de verges et battu jusqu’au sang. Eodem tempore in majore litaniâ cum papa Eugenius apud Sanctam-Genoyejam solemnifestu prpeessionum receptus , clericos ccclesiœ et papas rninistros fustigaverunl et intrà ecclcsiam eorum sanguifiem effundentnl .

(2) Histoire littéraire de Fiance , 12». siècle.

laboureurs et les artisans. La pauvreté même no 1147 fut point exempte des taxes imposées soit par le roi, soit par les grands vassaux, ce qui excita beaucoup de plaintes et commença à refroidir l’enthousiasme des fidèles. «Il n’y eut, dit un vieux histo- » ^ rien , état , condition , âge ni sexe qui ne fut forcé » de contribuer à la subvention du roi et des » princes allant avec 'lui, d’où s’ensuivit le mé- » contentement de chacun et une infinité de malé- » , dictions tant sur le roi que sur ses troupes (i). »

Ce qu’il y eut de plus fâcheux encore, c’est que le produit de tous ces tributs, arrachés à la misère publique, ne suffit point à Louis VII pour l’entretien de son armée, car dans toutes ses lettres adressées après son départ à Suger, il ne cesse de conjurer son fidèle ministre de lui envoyer l’argent dont il avait besoin soit pour nourrir ses soldats, soit pour payer des dettes contractées envers les cheyÉj^s de Saint-Jean et du Temple.

Au milieu de ces plaintes qui retentissaient dans toutes les provinces, le roi de France se préparait à son voyage par des actes de dévotion ; il visitait

(i) Nous citons ici les paroles de l’historien de France , Belle-Forest, que nous n’aurions point rapportées , si elles n’étaient la traduction des chroniques contemporaines. Nous ne rappellerons qu’un seul passage, qui est tiré de Raoul de Dicette. Per totam GaUiam Jit descriptio generalis; nonsexus , non ordo, non dignitas quempiam excusavit , quin auxilium régi conferet , cujus lier multis imprecaluP nibus persequebalur. , ^

i8o ^ HISTOIRE DES CROISADES, ij^n le.s }iôpilaux et ordonnait des prières dans toutes les églises. A l’approclie de son départ, il se rendit I à Saint-Denis pour y prendre le fameux oriflamme que les rois de France faisaient porter devant eux dans les batailles. L’église de Saint-Denis était alore décorée avec une grande magnificence; parmi les monumens historiques qu’on y voyait* ras.semblés, lesportraits de Godefroy de Bouillon, deTancrède, de Raymond de Saint-Gilles, les batailles de Dorylée, d’ Antioche (i) , d’Ascalon, retracées sur les vitraux du chœur, durent fixer les regards et • l’attention de Louis et de scs compagnons d'armes. Le roi, prosterné au pied des autels, implora ’la protection du saint apôtre de la France et celle de ses pieux ancêtres dont les cendres reposaient au même lieu. Le pape, qui s’était rendu à Saint- Denis, mit de nouveau le royaume sods la sauvegarde de la l’ciigion, et présenta à Louis A’Il la j)anneticre et le bo^||ou , marques de son pèlerinage. Après cette cérémonie, Louis so mit en route, accompagné de la reine Eléonore et d’une grande partie de sa cour (a).

(0 Odon dé Deuil, Biblioth. des Croisades, tome i , p.ig. aa8; et le récit naïf des Chroniques de saint Denis, résumé de tous les monumens contemporains, tome i, pag. 481. Les peintures des vitraux de Saint-Denis, qui retraçaient la-première croisade, ont été gravées dans Montfaucon. (Mjni/me/ij de la Monarchie française, tom. ii. )

(a) Odon de Deuil ajoute qu’avant de partir, le roi de France fit une chose très méritoire, en visitant les léproseries, laudabileni et inimilabileni. ( Biblioth. des Croi-

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' L’abbé Snger, qu’il embrassa en pleurant ^ ne i put lui - même retenir seS larmes. La douleur que causa le départ du roi fit taire tout-à-coup > les murmures qui s’étaient élevés parmi les peuples , et l’on n’entendh plus que les prières qu’on adressait au ciel pour son expédition contre les infidèles, surtout pour son heureux retour au milieu de ses sujets.": Il partit de Metz à la tête de cent mille croisés, traversa l’ Allemagne, et marcha vers Constantinople, où il devait se réunir aux autres soldats de la croix (i).

Depuis qu’il avait pris la croix, l’empereur Conrad s’occupait des préparatifs de son eipédition (2) . Ce qui doit exciter notre surprise, c’est que sa pieuse résolution no fut point encouragée par les lettres du Saint-Siégé , et que le chef de l’Eglise ,'

sades , tom. i, pag. 228. ) Guillaume de Neubrige attribue au vif amôur qu’avait Louis pour la reine Eléonore ta résolution qu’il prit de la conduire à la croisade, ce qui répugnait un peu à la reine, dans la crainte de perdre sa beauté. Diun iter a,rrepturus et uxorem juvenculam vehemeniius œrnulalur, eam nequaquam domi esse rclinqiændam , sed siaim adprœlia projiscisci rfecernerei. (Guill.Neubrig. , de Rebus angl., lib. i , cap. 3i. ) ^ '

(1) Le même Odon de Deuil rapporte que le roi fit des lois

pour son armée, et établit des règles de discipline. L’auteur ne s’en souvient pas ; car, ajoute-t-il, coiiimc elles^ ne furent pas exécutées, je ne les ai pas retenues: Sed quia ipsœ non benè lehuenint , cas nec ego retinui. (1 Biblioth. des Croisades, ibid. ) V J

(2) Le pape vit avec peine que l’empereur Conrad ue l’eùt point consulté avant de prendre la croix^

i8a , UISTOIRE DES CROISADES.

4 •J qui avait passé les monts, dédaigna de réchauffer le ïèle des AUemands par sa présence. Conrad fit couronner son fils comme roi des Romains, et confia. l’administration de son empire à l’abbé de Corby, dont la sagesse peut être comparée à celle " de Suger. Apres avoir fait ces dispositions salutaires, rempereur partit de Ratisbonne au commencement du printemps. Il traînait à sa suite une armée si nombreuse, qu’au rapport d'Otton de Freisingen, les fleuves ne suffisaient point à la transporter, et que les campagnes manquaient d’espace pour contenir tous ses bataillons.

Déjà des ambassadeurs envoyés par Conrad s’étaient rendus à Constantinople ^ pour annoncer les intentions pacifiques de leur souverain, et demander le passage de son armée sur le territoire de l’empire grec. Manuel, dans sa réponse, loua le zèle des pèlerins allemands, et protesta de son amitié pour leur chef. Au milieu de ces protestations réciproques, l’armée de Conrad s’avança vers la cÂpitale de la Grèce, et dès qu’elle eut atteint les frontières de la Thrace, elle eut à se plaindre de la perfidie des Grecs, et ceux-ci de la violence des croisés.

Au temps de la première croisade,' les Tur«îs menaçaient Constantinople, ce qui fit supporter les Francs; mais depuis cette époque la capitale des Grecs était sans alarmes et ne craignait plus les .attaques des Musulmans. Une opinion d’ailleurs s’é^it^ répandue dans toutes les provinces de l’empire, que les guerriers de l’Occident

^ LIYRE VI. i83

avaient le projet de s’emparer de Constantinople. 1147 Cette opinion assez vraisemblable , accréditée par les menaces des croisés eux-mêmes, était peu propre à rétablir la paix et üharmonie entre des peuples qui se méprisaient réciproquement, et s’accusaient avec une égale raison de violer la foi des traités (i). ,

Manuel Comnène, qu Odon de Deuil ne veut point nommer, parce que son nom, dit-il, n’est point écrit au bvre de vie (a), était le petit-fils d’Alexis ler.^ qui renaît au temps de la première croisade. i.Fidcle à la politique de son aïeul, plus lia- " bile et surtout plus dissimulé que lui, il ne négligea aucun moyen pour perdre et ruiner l’armée des Allemands. Dans son conseil, on regardait les guerriers d’Occident comme des hommes de fer dont les yeux lançaient des flammes, et qui répandaient des torrens de sang avec la mêmie indifférence que s’ils eussent versé de l’eau (3). Tandis qu’il leur envoyait des ambassadeurs et leur fournissait des vivres. Manuel s’alliait avec les Tuw^s et faisait fortifier sa capitale. '

En approchant d© Constantinople, les Allemands avaient déployé leurs tentes dans une riche

(l) Voyez l’extrait de rhistorieri grecCinnam, analysé dans la Bibliothèque ^es Croisades , tom. 11.

, (2) Odon de Deuil, Biblioth. des Croisades y 1. 1, p. aa8.

(3) C’est presque toujours l’image qn’employcnt les historiens grecs pour peindre les mœurs farouches des Francs. ( Biblioth. des Croisades, tom. u. )

i84 HISTOIRE DES CROISADES.

4^ vallée arrosée par le fleuve Mêlas. Tout-à-coup un violent orage éclata sur les montagnes voisines ; lo fleuve, grossi par les torrens, inonda la plaine où rarmée-clirétienne célébrait la fête de l’Assomption, Otton , de Freisingen , qui était présent, s’arrête ici pour décrire cct incident désastreux • il nous peint les flots renversant tout sur leur passage, entraînant les bagages, les hommes elles chevau.x.

Ce qu’il y a de plus curieux dans son tableau, c’est de voir quelques pèlerins cherchant un abri contre cette espèce de déluge dans la tente du duc d.e Souabe, et chantant, au milieu de la désolation générale, le psaume qui commence par ces mots : Réjouissons-nous , mes frères. Le bon évêque, après avoir parlé fort longuement de cet orage , qui avait éclaté sous un beau ciel, et qui répandit tout-àcoup le deuil sur une campagne riante, se livre à des réflexions plus naïves que philosophiques sur l’instabilité des choses humaines, et déclare en- , suite qu’il ne dira plus rien de la croisade, alléguant pour motif qu’il n’avait pris la plume que pour faire une histoire agréable, et non pour raconter des malheurs semblables à ceux qu’on trouve -v ’ dans les tragédies (i).

,(i) Comparez le récit d’Otton de Freisingen, qui assista à cette scène déplorable, et l’historien grec Cinnam, qui l’a décrite d’après des témoins oculaires de sa nation. (' Bibliothèque des Croisades , Xom. U.) Fatcor, ajoute Otton de Freisingen, toto expeditionis tempore nunquam lœliora habuinuis tabemacula, nunquam quantum ad sensus judi-

. ' UVRE yi. i85

Conslanlinople (i), à l’arrivée de Conrad, 1147 présenta le spectacle nouveau de deux empereurs qui avaient hérité des débris de l’empire de Rome , et qui se disaient tous les deux successeurs de César et de Constantin. Le cérémonial de l’entrevue excita de longs débats; à la fin on décida que Mar miel et Conrad monteraient à chcv'al, et s’approcheraient ainsi l’un de l'autre pour se donner le baiser Iraternel (a). Tout ce qu’on pouvait espérer de cette entrevue singulière, c’est que la rivalité des deux monarques n’éclatât point par une guerre ouverte. L’empereur d’Occideut avait une puissante armée pour défendre ses droits; le souverain de Ry sauce n’osa point insister sur scs prétentions; mais la vanité blessée, au rapport meme des historiens de Bysancc, ne craignit point d’invoquer le mensonge et la trahison, et ne fut cflrayée ni des malheurs qu’elle pouvait attirer sur le monde

cium majorem ambitum occupaverara tentoria. ( Ou. Freisin. , Bibliolh. des Croisades, tom. i , pag,, 5a8. ) Quelque^ • lignes plus bi^ il dit : Divinam id apimadversionem potiùs e/uam naturalern inundationem esse considérantes amplius alloniti sumus. ( Ibid.)

(i) Rien n’est plusTcmarquable que la description qu’a faite Odon de Deuil de Constantinople; nous l’avons traduite en entier, Biblioth. des Croisades , tome i, pag. a34, a36. Il est facile de concevoir quelle foule d’impressions devaient éprouver les pèlerins à l’aspect des richesses et de la splendeur de la reine du monde, comme l’appellent les historiens grecs.

(a) Voyez Odon de Deuil , qui a rapporté ce fait. ( Bihlioth. des Croisades , tom. 1 , pag. aa8. )

Dk

i86 HISTOIRE DES CROISADES,

chrétien, ni des triomphes quelle préparait aux infidèles (i).

' La jalousie et la haine qui animaient les deux empereurs passèrent facilement dans l’esprit des peuples; les préventions que les Grecs et les Francs avaient les uns contre les autres, devinrent une

• guerre ^éclarée entre la batharie, armée de toutes ses fureurs, et la perfidie avec toutes ses trahisons. Dans la ville de Nicopopolis, un saltimbanque^ montrant un serpent qu’il portait dans sou sein, irrita la superstition grossière des Allemands, et

* ce spectacle, que la foule ignorante ^ regardait comme un artiflee du démon , devint le signal des scènes les plus sanglantes. Dans Andrinople, la mort d’un parent de Conrad, tué dans son lit,avait provoqué l’incendie de la ville et le massacre des habitans (a). Les Grecs n’entreprirent jamais d’opposer la force à la force, mais, pour se venger des Latins , ils ne négligèrent aucun des moyens suggérés par la haine qui n’osait se montrer ; les Allemands, dansleur marche en-deçà etau-delàdu Bos-

' phore , s’avançaient au milieu des emliiiches et des pièges partout semés sous leurs pas. Les croisés, lorsqu’ils s’écartaient de l’armée, étaient égorgés par les soldats de Comnène ; on leur fermait les portes des villes ; lorsqu’ils demandaient des vivres, on les

(i) Voyez l’extrait de Cinnam dans la BibUoÛi. des Croi sadeSf tom. ii. i '

(•j) Voyez l’extrait d’Odon de Deuil, Biblioth. des Crojsaffer, tom. I, pag. aa8. .

^ ' LiVrE VI. 187

forçait de- mettre de l’argent dans des paniers 1147 qu’on leur descendait du haut des tours , et souvent ils n’obtenaient que d’insultantes railleries. L’histoYien grec Nicétas nous apprend lui-méme qu’on mêlait de la chaux aux farines qu’on leur fournissait. On avait créé une fausse monnaie qu’on leur donnait lorsqu’ils avaient quelque chose à vendre, et qu’on refusait lorsqu’ils avaient quel-; que chose à acheter (i). Enfin, si on en croit les accusations des Latins , l’ennemi fut averti de la marche des pèlerins allemands; des guides qu’on leur avait donnés à Constantinople égarèrent l’armée dans les montagnes de la Cappadoce, et la livrèrent, déjà vaincue par les fatigues, la disette et le désespoir, au glaive des infidèles. Les Français, qui vinrent ensuite , se montrèrent moins indisciphnés que les Alleniands , et furent mieux traités par les peuples qu’ils trouvàjent sur, leur passage (2). Lorsqu’ils arrivèrent dans la Hongrie ^ les hahitans-de cette contrée les reçurent -comme dés frères (3). La présence de Louis VII inspirait ,

■ Il - * . ' ' ^

(i) Voyez l’historien grçc Nicetas analysé dans la Bibliol, des Croisades , tom. u. ^

' Odon de Deuil attribue les malheurs des Allemands à leur intempérance : Incedunt tgilur dlemani salis audacter, sed minus sapienter quia dum in terrd illd ubique inveniunt opulentiam et in ed non hahént reverenliapi pe^\ dites eoruni rémanentes ebrii semper. ( Odon de Deuil , lib. n , pag. 20. ) , ,

(3) Sur la marche ' de Louis VII , consultez Odôn do Deuil, Bibliot. des Croisades, tom. i , pag. 228 etsuir.

i88 HISTOIRE DES CROISADFJ».

4^ partout le respect et la joie; sa tente même devint un asile pour des Hongrois poursuivis par les discordes civiles,- et ce fut alors qu’ilMit ces belles paroles : La demeure d’un roi est comme une église , ses pieds sbnt comme un autel (i). A chaque ville qu’ils traversaient, les croisés rencontraient des ambassadeurs que l’empereur de Constantinople envoyait au roi de F rance •, ces ambassadeurs se prosternaient devant le roi et lui prodiguaicntles louanges ' les plus exagérées (2). La fierté française fut plus surprise que touchée d’un pareil hommage, et ’ ne répondit que par un silence dédaigneux à la * flatterie des Cours d’Orient, A l’approche de ceux qu’il faisait ainsi complimenter, Manuel tremblait dans son palais j les grands de l’empire allèrent , par ses ordi*es, recevoir, aux portes de Constantinople, le monarque français, qui, prenant pitié des craintes de l’empereur, devança son armée, et se rendit sans escorte au palais impérial. Dans leur première entrevue, ces deux princes se témoigné- ' rent une amitié réciproque. Manuel avec l’afl’ectation des Grecs, Louis avec la franchise d’un roi chevalier. Pendant leur séjour à Constantinople,

(1) Ces belles paroles de Louis VII, qu’oii ne relrouve dans aucune histoire de France, sont tirdes de la Chronique hongroise de JeanTburoz. (Voy. Bihlioth. des Cri>isades^ tom. Il , pag. 12 1. )

(2) Il faut lire dans Odon de Deuil, qui est toujours indigné contre les Grecs , la description de la curieuse ambassade de l’empereur de Constantinople auprès de Louis VII. ( Biblioth, des Croisades, tom. i , pag. 228. ) '

l’empereur ne négligea rien pour oLlenir l’afl’ection (le Louis VU et (le ses barons; tantôt il se plaisait à leur montrer le luxe de sa cour et les merveilles de sa capitale ; tantôt il visitait le camp des pederins , applaud issant à leur entreprise , et leur promettaut tous les secours nécessaires : c’étaient tous les jours de nouveaux- spectacles et de nouvelles protestations d’amitié. Les croisés iK-anmoins ne tardèrent pas à reconnaître combien ces démonstrations avaient peu de sincérité, car au milieu même des fêtes qu’on leur donnait, ils apprirent que la cour impériale entretenait d’étroites liaisons avec le sultan d’Iconium, et que Içs Turcs étaient exactement avertis des projets du roi de France (i)., - '

Cette trahison excita f’indignaliou des seigneurs' français , et lorsque l’empereur demanda qu’ils lui rendissent hommage, comme les chefs d(î4a première croisade, et que les croisés remissent entre ses mains les villes de l’ancien empire grec qu’ils viendraient à conquérir, pour toute réponse ou proposa dans le conseil de s’emparer de Constantinople. ((Vous avez, entendu, dit l’évêque de Langrcs, » les Grecs qui vous proposent de reconnaître leur » empire et de vous soumettre à leurs lois; ainsi » donc la faiblesse doit comipander à la force, la )> lâcheté à la'bravoure ! Qu’a donc fait cette na-

(i) Voyez l’extrait des Gestes de Louis LT/, Diblioth. des Croisades ,\om. i,pag.cii2, en le comparant avec Odou de Deuil. . '

iQo HISTOIRE DES CROISADES.

»,tion? qu’oul fait scs ancêtres pour montrer tant » (l’orgueil ? Je ne vous parlerai point des pièges » , et des embûches qu’ils ont partout semés sur vos ; » pas^ nous avons vu les prêtres de Bysance, niê- )) lant la raillerie à l’outrage, purifier parle feu les )) autels où nos prêtres avaient sacrifié. Ils nous » demandent aujourd’hui des sermens que l’hon- )> ueur désavoue. N’est-il pas temps de nous ven- » ger des trahisons et de repousser les injures? » Jusqu’ici 'les croisés ont eu plus à souffrir de » leurs perfides amis que de linirs ennemis décla- » rés. Dès long-temps Constantinople est une har- » rière importune entre nous et nos frères d’Orient.

» Nous devons enfin nous ouvrir le libre chemin de » l’Asie.

' » Les Grecs, vous le stvez, ont laissé tomber » aux mains des infidèles le sépulcre de Jésus- » Christ et toutes les villes chrétiennes de l’Orient.

» Constantinople, n’en doutez pas, sera bientôt )) elle-même la proie des Turo et des barbares,

» et, par sa lâche faiblesse, elle leut ouvrira un » jour les barrières de l’Occident. Le/empereurs M de Bysance ne savent ni défendre leurs provin- » ces, ni souffrir qu’on les défende. Ils ont tou- » jours arrêté les généreux efforts des soldats de )i la croix; naguère çncore, cet ehipereur, qui se » déclare^ votre appui, a voulu disputer aux La- » tins leurs conquêtes et leur ravir la principauté » d’Antioche ; il veut aujourd’hui livrer les armées )) chrétiennes aux Sarrasins. Hâtons-nous do.DC c^c » prévenir notre ruinc''par celle des traîtres; ne

< LIVRE VI. igi

» laissons pas derrière nous une ville insolente et 1147 )) jalouse , qui 110 cherche que les moyens de nous » détruire, et faisons retomber sur elle les maux )» (|u’eilc nous prépare. Si les Grecs accomplissent » leurs pcrhdes desseins, c’est avons que l’Occi- » deut redemandera un jour ses armées. Puisque » la guerre que nous entreprenons est sainte, ne » parait-il pas juste d’employer tous les moyens » de réussir? La nécessité, la patrie, la rehgion » vous ordonuent de faire ce que je vous prqjpose ;

» les aqueducs qui fournissent l’eau à la ville sont » en notre pouvoir, et nous ofï’rentun moyen fa- » cilc de réduire ses habitans. Les soldats de Ma- » nuel ne pourront supporter l’aspect de nos » bataillons; une partie dos murailles et des tours » de Bysance viennent do s’écrouler devant nous ,

» comme par une espçce Ûe miracle. Il semble » que Lieu lui-meme nous appeUe’dans la ville » de Constantin , et qu’il vous en ouvre les portes )) comme il ouvrit à vos pères celles d’Edesse,

» d’Antioche et de Jérusalem.»

Quand l’évéqtie de Langrcs eut cessé de parler, plusieurs des chevaliers et des barons élevèrent la voix pour lui répondre. « Les chrétiens étaient » venus en Asie pour expier leurs péchés , et iion )) pour p\jipr les crimes des Grecs. Ils avaient pris » les armes pour défendre Jérusalem , et non pour » détruire Constantinople. On devait regarder, il » est vrai, les Grecs comme des hérétiques, mais » non comme des ennemis déclarés; on avait rcs- » pecté les juifs, les Grecs devaient être respectés

Di

ipî HISTOIRE DES CROISADES. ^

» de même. Lorsque les "uerrieis chréliens avaient » pris la croix, Dieu ne leur avait pas remis le » glaive de sa justice. » l’^u un mot, les barons trouvaient plus de politique que de religion dans ce qu’ils venaient d’entendre , et ne pouvaient concevoir qu’on put tenter une entreprise qui n’était point d’accord avec les règles de l’honneur. Us ne pouvaient croire d’ailleurs aux malheurs qu’on leur annonçait, et sc reposaient sur la Providence et si^ leur valeur pour surmonter les obstacles. Les plus fervens des pèlerins craignaient de voir ' retarder la marche des croisés, et celte crainte ajoutait encore à Icm’s scrupules ; enfin la loyauté des chevaliers, /la pieuse impatience.de voir les saints lieux, et peut-être aussi -les préseus' cl les séductions de Manuel, lirent triompher le parti de la modération.

Cependant l’empereur fut 'alarmé de voir des guerriers pleins de fierté et d’audace, délibérer si près de lui sur la conquête de sa capitale. L’iioinmage, que lui firent les barons et les chevaliers ne le rassurait point contre leurs enti'cpriscs. Pour hâter leur départ, il fil répandre le bruit que le# ^ Allemands avaient remporté de grandes victoires sur les Turcs, et qu’ils s’élaient fendus maîtres d’Icouium. Ce moyen réussit à Manuel ^i-delà de scs espérances (i). , - . • •

(j) Voyez, en les comparant, Odon de Deuil et l’auteur des Gestes de Louis VIL {Biblioth. des Croisades , tom.i, pag. aia et aa8. )

Lorsque les croisés s’éloignaient de Constanli- j nople, itupaliens de poursuivre les Turcs, une écli])se de soleil frappa lout-à-coup leurs regards. Uue multitude superstitieuse ne vit dans ce phénomène qu’un présage funeste , et crut j trouver ravei'tissement de quelque grande calamité, ou d’une nouvelle trahison de Manuel. Les craintes des pèlerins ne tardèrent pas à se réaliser; à peine étaient— ils entres dans la lîithj'nie qu’ils purent apprécier les mensonges de la renommée et les perfides récits des Grecs. Louis, campé sur lés bords dit lac Ascauius, dans le voisinage de Nicée, apprit la déroute complète des Allemands. Le sultan d’Iconium, à l’approche des chrétiens de l’Occident, avait assemblé toutes ses forces et sollicité le secours des puissances musulmanes pour défendre les passages de l’Asie mineure. Conrad, que Guil- ,laume de Tyr appelle vir simplex, un homme simple, et que le -père Maimbourg compare à une victime couronnée de fleure qu’on n»èuc égorger, s’était avancé, sur la foi de quelques guides in- ' connus, jusque dans les montagnes de la Lycaonie, bi’ayant d’autre crainte que celle d’être devancé par les Français, il marchait sans connaître les chemins, et n’ayant point de vivres pour faire subsister la multitude dont il éudt suivi.' Tout-à-coup il est surpris par les Turcs qui couvrent le sommet des montagnes et se précipitent sur les chrétiens e.\ténués de faim et de fatigues. Les soldats musulmans, montés sur des cheva'ux légers et rapides, ne portaient qu’un arc et des flèches. Les cavaliers allemands, au con-

TOM. II. i3

traire, ne pouvaient se mouvoir sons leur armure de fer, et les infidèles les attaquaient dans tous les défilés, dans tous les passages difficiles. Ceux des croisés dont l’armure était moins pesante, et qui portaient des peaux de mouton pour boucliers, s’élancaient quelquefois au-devant de l’ennemi et le mettaient en fuite; mais les Turcs se ralliaient bientôt sur les hauteurs et fondaient de nouveau , comme des oiseaux de proie , sur la troupe consternée des chrétiens. Une foule de pèlerins qui n’avaient, pour se présenter au combat, que le bourdon et la pannetière, portaient le trouble et la confusion dans l’armée des croisés. Les Musulmans profitaient du désordre et ne laissaient point de repos à leurs ennemis. Le désespoir et la terreur avaient achevé de détruire la discipline parmi les croisés ; ils n’obéissaient p’us à leurs chefs; chacun cherchait son salut dans la fuite. Enfin la déroute fut générale; les campagnes étaient couvertes de fugitifs qui erraient au hasard et ne trouvaient point d’asile contre leurs vainqueurs. Les uns périssaient de misère, les autres tombaient sous le fer des Musulmans. Les femmes et les enfans étaient enlevés avec les bagages, et faisaient partie du butin de l’ennemi. Conrad, qui avait conservé à peine la dixième partie de son armée, fut percé lui-méme de deux flèches, et n’échappa que par une espèce de miracle à la poursuite des Sarrasins (i).

(i) L’examen des lettres de Conrad à son ministre Wibald, peut jeter quelque lumière sur la défaite de Tempe-

La nouvelle de ces désastres jeta la consternatlon parmi les Français. Louis, accompagné de ses plus braves chevaliers, vola au-devant de Conrad ; les deux monarques s’embrassèrent en versant des larmes. Conrad raconta sa défaite, et se plaignit d’autant plus de la perfidie de Manuel, qu’il avait à excuser sa propre imprudence. Il attribua sa retraite à la crainte de répandre des torrens de sang. Louis VII et ses barons offrirent tout ce qu’ils avalent à l’empereur et à ses malheureux compagnons(i); et les deux monarques renouvelèrent le serment de se rendre ensemble dans la Palestine; mais la plupart des barons allemands, qui avaient tout perdu et qui manquaient d’argent, ne purent suivre long-temps l’armée française. Conrad luimême n’ay^mt plus qu’un petit nombre de soldats, et malade de ses blessures, ou plutôt des chagrins que lui causait la perte dé son armée, se sépara bientôt du roi de France»pour retourner à Cioustanlinople. Manuel, qui n’avâit vu d’abord dans le monarque allemand qu’un rival et un ennemi, se ressouvenant alors qu’ils étaient unis par des liens, de famille, s’empressa de consoler

reur d’Allemagne. {Biblioth. des Croisades, 1. 1, p. 397. ) Dom. Martenne, en teie de son deuxième voilée, a cherché à éclaircir plusieui's points historiques par cet examen.

(i) L’empereur Conrad rend le plus éclatant hommage ù la conduite de Louis VII et de ses barons, daus sa correspondance avec Wibnld. (Voyez Biblioth. des Croisades, tom. I, pag. 398.>

,/j., une iiirorluiiequ’il avait souliaitée cl qu’on pouvait croire son ouvraj'e. Les sujets imitèrent rexeii»plq de leur maître, et ce redoutable empereur d’Occident, pour lequel les Grecs avaient montré tant de mépris et tant de haine, dont ils méconnaissaient tous les droits et qu’ils regardaient comme un chef de barbares , fut reçu dans leur capitale avec d’ilulant plus de pompe et d’éclat, nous dirons meme avec d’autant plus de joie, qu’il paraissait plus abattu et plus humilié par les victoires des Sarrasins (l).

14s Cependant l’armée française poursuivit sa marche, et laissant à .sa gauche le mont Olympe , à sa droite le mont Ida, elle traversa l’ancienne Phrvgie. I^es croisés trouvèrent sur leur passage les villes de Pergame, d’Ephèse et plusieurs autres cités que les Grecs laissaient tomber en ruines. L’hiver venait de commencer, l’abondance des pluies et la fonte, des neiges avaient fait déborder les rivières et rendaient les chemins impraticables. Jjcs Jiabitans des montagnes, peuple barbare et sauvage, fuyaient à l’approche des chrétiens, ein- ' menant avec eux leurs li-oupeaux et tout ce qu’ils possédaient. Les villes fermaient leurs portes et refusaient des vivres aux croisés, ou n’en procuraient ^|u’à ceux qui avaient des trésors à leur donner. Tandis que l’armée chrétienne traversait

(i) Voyez, pour tous ces détails, les historiens grec? Cinnnin et Nicolas, analyses dans la des Croisades,

teui. II. • - ,

Dkj'i'^ed by Gooi^K

ainsi la Phrygle, Manuel envoya au roi de Fi-ance des ambassadeurs, pour lui annoncer que les Turcs s’assemblaient de toutes paris pour l’attaquer dans sa marche. 11 olbrait aux croisés un asile dans les villes de son empüe; mais cette olTre, accompaf;ne'c de menaces, parut un piège, et Louis VU aima mieux braver les attaques des Turcs que de se fier aux promesses des Grecs. L’armée chr<#^ tienne , continuant sa route vers les frontières de la Phrygie, arriva cnlin sur les bords du Méandre, vers rcmbouchure du Lycus, Les Turcs, qui avaient détruit l’armée des Allemands, se préparaient a disjmter aux Français le passage du fleuve. Ils étaient campés les uns sur les montagnes, les autres sur le rivage. Les pluies avaient grossi le Méandre; le passage était difticile et dangereux. Rien n’arréta les ^Français^^ animés par les discours et l’exemple de leur roi. En vain les Turcs liront pleuvoir une grêle de traits et se présentèrent en bataille sur la rive. L’armée française traversa le fleuve, enfonça les rangs des barbares, en lit un grand carnage, et les poursuivit jusqu’au pied des montagnes. Les deux bords du Méandre restèrent couverts des cadavres des Turcs. L’historien Nicétas, qui vit quelques années après leurs ossemens entassés (i), ne put s’empêcher de dire, en louant 1 ^

(i) . Voyez, pour tous les details de la marche de Louis VII, Odon de Deuil, analysé lîiblioüi. des Croisades , tora. i , paç, 228 , et pour ce làit particulier, Nice' ta*, anab’sé au toiuen. ' ■ *

tgS HISTOIRE DES CROISADES,

le courage des Francs, que « si de pareils liomme» » n’avaient pas pris Constantinople, il fallait ad- » mirer leur modération et leur patience. »

Après la bataille qu’on venait de livrer aux Sarrasins, quelques-uns des pèlerins assurèrent avoir vu un cavalier vêtu de blanc marcher à la tète de l’armée chrétienne, et donner le signal de la victoire. Odon de Deuil, témoin oculaire, raconte cette apparition sans y ajouter foi, et se contente de dire que les chrétiens n’auraient pas triomphé des Turcs sans la protection et la volonté de Dieu.

Cette victoire donna une grande conOance aux croisés , et rendit leurs ennemis plus prudens. Les Turcs se défiant de leurs forces, et n’osant attaquer une armée qui les avait vaincus, epierent le moment de la surprendre. L’imprudence d’un chef qui commandait l’avant-garde française , vint bientôt leur en offrir l’occasion. En quittant Laodicée, ville située sur le Lycus , les croisés avaient dirigé leur marche du côté de l’Orient, et s’avancaient vers la Pamphylie. L’armée française était divisée en deux corps, commandés chaque jour par deux nouveaux chefs qui prenaient les ordres du roi. Chaque soir on arrêtait dans le conseil la route qu’on suivrait le lendemain , et le lieu où l’armée irait camper pendant la nuit. Un Jour qu’on devait traverser une haute montagne, l’ordre avait été • donné à l’avant-garde de s’arrêter sur les hauteurs et d’attendre le reste de l’armée pour descendre le lendemain dans la plaine en ordre de bataille. Geoffroi* de Rançon, seigneur de Taillcbourg,

commandait ce jour-là le premier corps des Français, çt portait l’oriflamme ou l’étendard royal. Il arriva de bonne heure au lieu où l’on devait passer la nuit; ce lieu n’ofirait pour retraite aux soldats que des bois, des ravins et des rocs sauvages. Au pied des monts se présentait à leurs yeux une vallée étendue et commode; la journée était belle, les trçupes pouvaient, ^ans fatigue, marcher encore plusieurs heures. Le comte de Maurienne, frère du roi, la reine Eléonore et toutes les darnes^ de sa suite qui avaient suivi l’avant-garde, pressèrent Geoflroy de Rançon de descendre dans la plaine. Il eut la faiblesse do céder à leurs instances; mais à peine fut -il descendu dans la vallée, que les Turcs s’emparèrent des hauteurs qu’il venait de quitter, et s’y rangèrent en bataille.

Pendant ce temps, l’arrière-garde de l’armée , où se trouvait le roi, s’avançait pleine de conflance et de sécurité; en voyant des troupes au milieu des bois et des rochers, elle les prit pour des Français et les salua par des cris de joie. Elle marchait sans ordre , les bêles de somme et les chariots étaient pêle-mêle avec les bataillons, et la plupart des soldats avaiefit laissé leurs armes parmi les bagages. Les Turcs, toujours immobiles , attendent en si- • lence que l’armée chrétienne soit engagée dans des défilés; lorsqu’ils se croyentsûrs delà victoire, ils s’ébranlent en poussant des hurlemens alfrenx, et se jettcid l’épée à la main sur les chrétiens désarmés , qui n’ont pas le temps de se rallier. On ne peut décrire le désordre et la confusion de l’armée

aoo

ii48 française. Au-dessus des croisés, dit un témoin ' ocnlaire, des rochers escarpés s’élevaient jusqu’aux cieuxj au-dessous, des précipices s’enfoncaient jusqu’aux enfers (i). Les menaces des Turcs, les cris des blessés et des mourans, $e mêlaient au silïlc-

• ment des floches, au hennissement des chevaux épouvantés, au bruit confus des torrens, au fracas des pierres détachées du sonmict de la montagne et roulant dans les vallées. Dans cet elFroyable Inmulle* les chefs ne donnaient aucun ordre, les soldats ne pouvaient plus ni fuir, ni Combaltrc. Cependant les plus braves se rallient autour du roi r et s’avancent vers le haut de la montagne. Trente des principauxseîgneurs qui accompagnaient Louis, périssent à ses cotés en vendant chèrement leur vie. Ce prince resta presque seul sur le champ de haRiîlle, et se réfugia au pied d’un rocher, d’où

il brava l’attaque des infidèles qui le poursuivaient. Adossé contre un arbre, il résista lui seul aux efforts de plusieurs Sarrasins, qui, le prenant pour un soldat, s’éloignèrent de lui pour courir au pii- " ïage. Si on en croit une vieille chronique, le roi de France, aux prises avec un si grand péril, eut la douleur d’entendre à ses côtés quelques-uns de

• ses barons qui ne le reconnaissaient point, et qui , parlant entre eux, lui rejnochaient avec atner-

(i) Voyez toujours Odoii de Deuil, on le comparant aiu^ existes de Louis Fil. (Bibliotli, des Croisatlcs, toiu. ç , pag. aaH. )

l)y GoOftIf

tiimc les désastres dc cette journée(i). Cependant i la nuit était avancée, et les Musulmans, ciai^nanl d’étre attaqués ou surpris à leur tour par les croi ses qui n’avaient point encore combattu, abandonnèrent le théâtre de ftur victoire, Ce fut alors que Louis, quiltant,son asile, monta sur un cheval abandonné, et rejoignit son avant-garde qui pleurait sa mort.

Après celte défaite, ou le roi avait couru tant de dangers, le bruit de son trépas se répandit dans tout l’Orjent^ et parvint jusqu’en Europe, où il remplit les chrétiens , et surtout les Français, de douleur et d’elfroi. Guillaume de Tyr, en racontant la défaite désastreuse des croisés, jy^nnait que Dieu', toujours plein de miséricorde j eût laissé périr si misérablement tant d’illustres guerriers armés pour sa cause.

Les croisés qui formaient l’avant-garde de l’armée, en déplorant la mort de leurs frères, élevèrent leurs voix contre Geoffroy de Rançon, et demandèrent tous ensemble que tant de sang versé retombât sur lui. Le roi n’eut point assez de fermeté pour -punir une faute irréparable, et ne se r,endit au vœu des barons et des soldats qu’en leur donnant pour chef un vieux guerrier nommé Gilbert, dont toute l’armée vantait l’habilclé et la bravoure. Gilbert partagea le commandbmeut avec Evrard des Barres, grand-maître des Templiers',

ti) Voyez les Gestes de Louis VU. ( Dibliolh. deS Croiloin. 1, yag. 212. ) . , ^

:io3

i48 qui étall venu avec un j^rand nombre de ses cbe- Tallcrs au-devant de l’armée clirélicnnc. Sous ces deux chefs, auxquels le roi lui-mciue obéissait, les croisés continuèrent leur marche et vengèrent plusieurs fois leur défaite sur les Musulmans.

Arrivés dans la Painpbyliej les Français n’eurent pas seulement à se défendre des agressions des Turcs, mais l’armée eut beaucoup à souffrir des rigueurs de la saison. Chaque jour il tombait des torrens de pluie; le froid et l’humidité énervaient les forces des soldats; la plupart des che-, vaux, privés de fourrage, périssaient et ne servaient plus qu’à nourrir l’armée qui manquait do vivres. Les véteniens des soldats tombaient en lambeaux; les croises abaudounaient ou vendaient leurs armes; les lentes, les bagages restaient dispersés sur les chemins; rarmée traînait avec elle une foule de malades et. de pauvres pèlerins qui faisaient retentir l’air de leurs gémissemens. Le roi de Franco les consolait par scs discours, les soulageait j)ar ses aiimûnes. La piété soutenait son courage. « Jamais, dit Odon de Deuil, il ne laissa )) passer un seul jour sans entendre la messe, sans » adresser à Dieu de ferventes prières. »

Enfui les croisés arrivèrent devant les murs d’Atlalie, située sur les côtes de la Pamphilie, à l’embouchure du fleuve Cestius. Cette ville, habitée par des Grecs, était gouvernée au nom de l’empereur de Constantinople. Lfes Turcs occupaient les forteresses du voisinage, et répandaient la désolation dans toute la contrée. Les habilans d’Attalie,

enfermés dans leurs remparts, refusèrent de recc- i voir l’armée chrétienne. Dès-lors celte armée ne put voir de terme à ses soufii ances, et la mulliludo des pèlerins, presque nus, manquant de tout, se vit obligée, en présence de rennemi , au milieu do la saison la plus rigoureuse, de camper pendant plus d’un mois dans les plaines voisines de la ville, chaque jour exposée à périr par la faim , par le froid et par le glaive. A mesure que les croisés per^ daient toute espérance de voir finir leurs maux , leur résignation et leur courage les abandonnaient. Louis VII ayant rassemblé un conseil, les seigneurs et les barons lui représentèrent que les soldats de la croix, sans chevaux, sans armes, sans vivres, ne pouvaient plus supporter ni les travaux do la guerre , ni les fatigues du voyage. Il ne nous reste ^plus, ajoutaient-ils , d’autre ressource que de nous abandonner aux périls de la mer. Le roi neq)arlageait pas leur avis, et voulait qu’on embarquât seulement la multitude des pèlerins qui embarrassaient la marche de l’armée. « Pour nous, leur » disait-il , nous redoublerons de courage , et nous )) suivrons la route qu’ont suivie nos- pères, vain- » queurs d’Antioche et de Jérusalem. Tant qu’il » me restera quelque chose, je le partagerai avec » mes compagnons; quand je n’aurai plus rien, n qui de vous ne supportera avec moi la pauvreté » et la misère? » Les barons, touchés de ce discours, jurèrent de mourir avec leur roi, mais ils ne voulaient point mourir sans gloire. Animés par l’excinple de Louis, ils pouvaient triompher des

2o4 histoire des CR01S4DES.

Turcs, fraiicliir les déserts, braver tous les périls; mais ils étaient sans défense contre la famine et contre la perfidie des Grecs. Ils reproclièrent à Louis YII de n’avoir point suivi les conseils de révoque de Langres , d’avoir pardonné à des ennefnis plus cruels que les Musulmans, plus dangereux que les tempêtes et les écueils de la mer.

Comme à la suite de ce cojiseil, des murmures s’élevaient contre les Grecs dans l’armée cliréticnne, le gouverneur d’Attalic craignit les effets du désespoir, et vint proposer ii Louis VII des vaisseaux pour cmbanpier tous les croisés. Cette proposition fut acceptée, mais on attendit les vaisseaux promis pendant plus de cinq semaines , et les vaisseaux qui arrivèrent enfin, no se trouvèrent pas assez grands, ni assez nombreux pour eml>ar-| quer toute l’armée chrétienne. Les croisés virent' alors l^bîine de maux dans lequel ils allaient tomber; mais telle était leiiry résignation ou j)lutôt l’état déplorable de leur armée, qu’ils ne commirent aucune violence envers les Grecs, et ne menacèrent point une ville qui refusait de les secourir.

Une foule de pauvres pèlerins , paniii lesrpxels se trouvaient des barons et des chevaliers , se présentèrent devant le roi, et lui parlèrent en ces tenues : « Nous n’avons pas de quoi payer notre » passage, et nous ne pouvons vous suivre en Sy- » rie; nous restons ici accablés par la misère et » jxar la maladie; quand vous nous aurez quittés, » nous çcrons livrésauxplus grands périls, et la reii- M contre des Turcs est le moindre des malheui-s

» que nous ayons à redouter. Rappelez-vous que H48 >» nous sqmines des Français, que nous sommes » des clirétiens ; donnez-nous des chefs qui puis- » sent nous consoler de votre al)sence et nous » aider à supporter la fatigue, It faim, la mort,

» qui nous attendent loin de vous. » Louis, pour les rassurer, leur adressa les paroles les plus touchantes, et leur fit distribuer des sommes considérables. Il leur prodfgua des secours, dit Odqn de Deuil , comme s’il n’eût rien perdu ou qu’il n’eût besoin de rien pour ^li-même. Il lit venir le gouverneur d’Attalîe, et Im donna cinquante marcs d’argent pour soigi^ les malades qui resHaieut dans la viUe, et faire conduire l’armée de terre jusque sur les côtes de Cilicie.

' Louis VII donna pour chefs à tous ceux qui ne pouvaient s'embarquer, Thierri^ comte de Flandre, et Archambaud de Bourbon. Il monta ensuite sur la flotte qu’on lui avait préparée, avec la reine Eléonore, les principaux seigneurs de sa cour et ce qui restait de sa cavalerie. A l’aspect des croisés qu’il laissait à Attalie, le roi de France ne put retefiir ses larmes. Une multitude de pèlerins assemblés sur la rive, suivaient des yeux le vaisseau qu’il montait, , en faisant des vœux pour son voyage ; et lorsqu’ils l’eurent perdu de vue , ils ne songèrent qu’à leurs propres dangers, et tombèrent dans un morne abattement.

Le lendemain du départ de Louis VII , les pèlerins qui attendaieiit l’escorte et les guides qu’on leur avait promis , virent arriver les Turcs, accou-

ao6 HISTOIRE DES CROISADES.

48 rus de toutes les eontrt^s voisines. Il se livra plusieure combats dans lesquels les clirétiens se défendirent vaillamment ; mais les infidèles renouvelaient chaque Jour leurs attaijues. Les croisés, affaiblis par*la fatigue et par la faim, accablés par leurs ennemis, demandèrent en vain un asile dans les murs d’Attalie. Les Grecs se moutrcTent impitoyables. U ne restait plus aux malheureux pèlerins aucun moyen de salut. L’excès de leur misère abattant leur courage, les rendit comme insensibles à leurs propos périls; ils ne cherchaient plus leurs drapeaux; ils sernblaieut fuir leurs compagnons; ils ne connaissaient plus, ne suivaient plusieurs chefs. Les chefs eux-mômes n’écoutaient plus ni la religion, ni l’huinaiiité, ni l’honneur. Au milieu du plus horrible désordre, Archambaud de Bourbon et le comte de Flandre ne songent plus qu’à éviter la mort, et se jettent dans un vaisseau, laissant sur la rive une multitude éperdue qui leur tendait des mains suppliantes et remplissait l’air dfe ses cris décliirans (i).

Deux troupes de pèlerins, l’une de trois i^lle, l’autre de quatre mille, animées par le désespoir, -résolurent de marcher vers la Cilicie. Ils n’avaient •point de bateaux pour traverser plusieurs rivières débordées; ils n’avaient point d’armes pour combattre les Turcs; ils périrent presque tous. D’autres qui les suivirent eurent le même sort. Tous les

(i) Odon de Deuil donne tou» ces détails. [Bill, des Crois., t. 1 , ti i8 et buiv. ) Mais il ne pousse pas plus loin son récit.

D j" by Goo^li

UVRE VI. ao,

malades restés dans Attalie périrent aussi sans u{tl qu’on pût savoir quelle avait été leur fin. L’histoire n’a pu conserver qu’avec peine quelques détails de ces effroyables désastres ; et c’est ici qu’on doit répéter les expressions des vieilles chronicpies:

« Dieu seul connaît le nombre des martyrs dont n le sang coula sous le glaive des Turcs et meme » ious le fer des Grecs, m

Plusieurs chrétiens, égarés par le désespoir, crurent que le Dieu qui les laissait en proie à tant ^ de maux, n’était point le Dieu véritable (i). Trois mille d’entre eux embrassèrent la foi de Mahomet et se réunirent aux Musulmans qui prirent pitié de leur misère. Les Grecs d’Attalie no jouirent pas ' long-temps du fruit de leur trahison; ils furent tour-a-tour dépouillés par les Turcs et par les agens du fisc impérial. 1/air, empoisonné par les cadavres de leurs victimes, répandit dans leurs murs le deuil et la mort. Ainsi ce peuple, qui s’était montré sans pitié pour le malheur, fut luimême en proie à toutes sortes de maux. Peu de temps après le départ de Louis VU et le désastre dqp croisés, Attalie restait presque sans habitans, et ses ruines abandonnées, pour expiimer l’opinion des contemporains, attestèrent dans la suite aux voyageurs et aux pèlerins l’inévitable justice de Dieu.

Lorsque Louis arriva dans la principauté d’ An-

Ci) \oyezce passage remarquable d’Odon de Deuil. {Bihlioth. des Croisades, tom. i,pag. a3o. )'

ao8 HISTOIRE DES CROISADES.

148 liotlie , il avait pordu les trois quarts de son armée; mais il n’en fut pas accueilli avec moins d’empressement par Raymond de Poitiers. Les Français qui raccompagnaient oublièrent, au milieu des plaisirs, les fatigues d’uii long voyage et la mort déplorable de leurs compagnons. Antioche avait alors dans scs murs la comtesse de Toulouse, la comtesse de Blois, Sibylle de Flandre, A|aurillc, comtesse de Roussy, Talcquery, duchesse de Bouillon, et plusieurs autres dames célèbres par leur naissance ou par leur beauté. Les fêtes «pie leur donna Raymond reçurent surtout leur éclat de la pt-ésence d’Eléonore de Guienno. Cette jeune princesse, fille de Guillaume IX, et nièce du prince d’Antioche, réunissait les dons les plus séduisans de l’esprit aux grâces de la figure ; elle s’était fait admirer à Constantinople, et n’avait point trouvé de rivale à la cour de Manuel. On lui reprochait, avec quelque raison, d’avoir plus de désir de plaire qu’il ne convient à une reiue chr«>tienne. Une piété sincère, l’envie de faire peni- ' tcnce, ne la conduisait poiut à Jérusalem. Les fatigues, les dangers d’un long pèlerinage, les lÿalheurs des croisés , le souvenir des saints lieux , toujours présens à l’esprit des pèlerins, n’avaient point afi’aibli son goût trop vif pour les plaisirs et sou extrême penchant à la galanterie.

Raymond de Poitiers, au milieu des fêtes données à la reine Eléonore, ne négligeait point les intérêts de sa principauté; il voulait alï'aiblir la puissance de Noureddin, le plus formidable en-

Digilir' '■

IJVRE Vt. 509

nemi des colonies chrétiennes, et désirait ardem- n48 ment que les croises pussent l’aider dans cette entreprise; les caresses, les prières, les*présens, rien ne fut épargné pour les engager à prolonger leur séjour dans scs états. Le prince d’Anliochc s’adressa d’abord au roi de France, et lui proposa ^ dans le • conseil des haro d’assiéger les villes d’Alep et de Césaréc (i). « Comme les ennemis les plus formi- » dables des chrétiens arrivaient toujours des rives v

» du Tigre et de ÜEuphrale, il p’y avait pas de » moyeu plus sûr de prévenir leurs invasions que » de s’emparer des villes qu’ils trouvaient sur leur >1 passage, et qui étaienî pour eux comme les » portes de la Syrie. Que de malheurs n’avaient >) point affligé les colonies chrétiennes , parce )) qu’on avait laissé ces villes aux mains des bar- » bares! On n’avait point oublié la captivité de » Bohémond, compagnon de Godefroy, celle d’un » Roi de Jérusalem, la mort de Roger, et de tant » d’autres princes surpris et vaincus par les Tur- » comans et par les hordes accourues de la Perse,

» des bords de la mer Caspienne et du territoire » de Moussoul. Pouvait-on oublier la prise d’É- »■ desse, qui venait de remplir d’elTroi toute la » chrétienté , et les menaces du farouche conquéw rant de la Mésopotamie, qui avait juré de s’em- » parer d’Antioche et de soumettre Jérusalem aux » lois de l’islamisme ? » Toutes ces raisons et plu- •

(i) On appelle plus communément cette ville Schaizar.

Elle se trouve à quelqucs-licues d’Antiochc, sur l’Oroutf.

TOM. II. • l4

1,^8 sieurs autres que Taisait valoir Raymond de Poitiers, ne pouvaient être appréciées par des guerl iers arrivés de l’Occident , et qui ne connaissaient ni la situatiojn des colonies chrétiennes, ni la puissance de leurs ennemis. Louis VU , qui ; n’était . d’ailleurs conduit en Asie que par un esprit de dévotion , se contenta de répo^lj^ qu’il ne. pouvait s’engager dans une guerre avant -d’avoir visité les. saints lieux. ■ >

Le prince d’Antioche ne se laissa point décourager par cette réponse. Il mit tous ses soins à tou- ■ cher le cœur de la reine, et résolut de fairei servir l’amour à ses desseins. Guillaume de Tyr, qui nous a laissé le portrait de Raymond , nous apprend qu’il était d’iui parler doux et affable , représentant dans son habitude et contenance je nç sais quelle grâce singulière et maintien d’un excellent et magnanime prince. Il entreprit de peprsuader à la reine Eléonore de prolonger son séjour dans la principauté d’Antioche. On était alors au commencement du printemps ; les bords riants de rOronte, les bosquets de Daphné, le beau ciel de la Syrie devaient sans doute seconder J’éloquenee de Raymond. La reine , séduite par les prières de ce prince, subjuguée par les hommages d’une cour voluptueuse et jjrillante, et, si l’on en croit les historiens, par des plaisirs et des penchaps indignes d’elle, sollicita vivement le roi de retarder son départ pour •

la ville sainte (i). Louis VII avait une ^jévotion aus-

(i) Voyez Guillaume de Tyi;, 1. xvi. « Méconnaissant,

lère, un esprit défiant et jaloux; les motifs qui retenaient la reine d’Anlioche ne faisaient que raffermir liii-mème dans sa résolution d’aller à Jérusalem. Les instances d’Lléonorc lui donnèrent des soupçons, et ces soupçons le l’cndireut inébranlable. Alors Raymond, trompé dans son attente, fit éclater ses plaintes et ne. songea qu’à se venger. Ce prince, dit Guillaume de Tyr, était impétueux' dans ses volontés, el d’une telle colère , que lorsqu’il était courroucé; iin’j avait eu lui ni rime ni raison. Il fit passer faeilement son indignation dans l’ame d’Eléonore. Cette princesse annonça' bantemcntle projet de se séparer de Lopis VII et de faire casser son mariage, soiis prétexte de parenté. Raymond lui-meme jura d’cinployci- la force et la violence pour retenir sa nièce dans scs états. Enfin, le roi de France, outragé conimc souverain et comme époux, résolut de précipiter son départ, et fut obligé d’enlever sa propre femme et de la ramener de nuit dans sou camp.

Ija conduite do la reine dut scandaliser des infidèles et les cbrétièns do rOricut; son exemple pouvait avoir des suites funestes dans une armée où se trouvaient nu grand nombre de femmes. Parmi la foule des clievaliers, et jnénie des Muânlmaus, qui, pondant sôn séjour à Autioclie, attirèrent tour-à-tour les regards d’Eléonore, on citait un jeuiKî Turc qui avait reçu d’elle des présens , et pour

» dit-il , 1.1 dignité royale, la reine oublia scs devoirs de » lidcli te envers son époux. »

3 «a HISTOIRE DES CROISADES.

148 lequel elle voulut abandonner le roi déFrahee (1). Dans ces choses-là, remarque ingénieusement Mézeray, on en dit souvent plus qu’il n’y en a; mais quelquefois aussi il y en a plus qu’on n’en dit. Quoi qu’il en soit, Louis VII ne put oublier son déshonneur, et se crut obligé, quelques années après, de répudier Eléonore, qui épousa Henri II, et donna le duché de Guienne à l’Angleterre, ce qui fut pour la France une des suites les plus déplorables de cette seconde croisade.

Le roi et les barons de Jérusalem qui redoutaient le séjour de Louis VII à Antioche, lui envoyèrent des députés pour le conjurer, au nom de Jésus-Christ, de presser sa marche vers la Palestine. Le roi de France se rendit à leurs vœux, et traversa la Syrie et la Phénicie, sans s’arrêter à la cour du comte de Tripoh, qui avait les mêmes projets que Raymond de Poitiers. Son arrivée dans la Terre-Sainte excita le plus vif enthousiasme, et ranima les espérances des chrétiens. Le peuple de Jérusalem, les princes, les prélats sortirent au-devant de lui, portant dans les mains des branches d’olivier, et chantant ces paroles par lesquelles on s^ua le Sauveur*du monde ; Béni soit celui qui

(i) Quelques historiens ont avancé qu’Eléonore de Guiennfli avait été éprise des charmes de Saladin. Saladün naquit la même année que fut célébré le mariage d’ÉIéonore-; il avait^donc à peine dix ans dans le** temps . de la seconde croisade. Il est à remarquer que l’auteur des Gestes de Louis T' fl ne parle point de la conduite de la reine. '

vient au nam du Seigneur. Vers le même temps, 1148 l’empereur d’Allemagne, après avoir quitté l’Europe avec une puissante armée, n’étant plus suivi que de quelques-uns de ses barons, venait d’arriver dans la Terre - Sainte , non point avec la magnifia cence d’un grand prince, mais avec la simplicité d’un pèlerin. Les deux monarques pleurèrent sur les malheui-s qu’ils avaient soufferts dans leur pèlerinage , et réunis dans l’église de la Résurrection , adorèrent "ensemble les profonds décrets de la Providence,

Baudouin 111, qui régnait alors à Jérusalem, jeune prince d’une grande espérance, aussi impatient d’étendre sa renommée que d’agrandir son royaume, ne négligea rien pour obtenir la confiance des croisés et presser la guerre qu’ont devait faire aux Sarrasins. Une grande assemblée fut convoquée à Ptolémaïs (i). L’empereur Conrad , le roi de France, le jeune roi de Jérusalem, s’y rendirent accompagnés de leurs barons et de leurs chevaliers. Les chefs des armées chrétiennes et les chefs du clergé délibérèrent ensemble sur la guerre sainte, en présence dé la reine Mélisende, de la marquise d’Autriche et, de plusieurs- dames françaises et allemandes qui avaient suivi les croisés en Asie» Dans cette réunion briUantê, les chré- . tiens s’étonnèrent de ne point apercevoir la reine Eléonore de' Guienne, et se rappelèrent avec dou-

(i) Guillaume de Tÿr donne les noms des barons et des' «hevalicrs qui y assistaient. ( Lib. xvi et xVii. ■) -

ut4 HISTOIRE DES CROISADES,

leur le séjour d’Aiitioche. L’absence de Raymond de Poitiers, des comtes d’Kdesse et de Tripoli, qui n’avaient point été appelés à l’assemblée, dut faire .naître aussi de tristes pensées et présajyer les malbonreux efïets de la discorde parmi les ebrétiens d’Orient. ' ,

Le nom de l’infortuné Josselin fut à peine prononcé dans le conseil des barons et des priùcesj on ne parla point de la ville d’Edesse, dont la perte avait fait prendre les jirmcs à l’Occident, ni de la conquête d’Alep, proposée par Raymond d’Antioebe. Depuis le commenceincnt du règne de Baudouin, les princes et les seigneurs de la Palestine avaient le projet de porter leurs conquêtes aii-delà du Liban et de s’emparer de Damas. Comme les ebrétiens,, lorsqu’ils entraient dans une province ou dans une ville musulmane, sé distribuaient entre eux les terres et les maisons des vaincus, le peuple , qui habitait les montagnes stériles de la Judée, la plupart des guerriers de Jérusalem , le clergé luimême, semblaient porter tons leurs vœux sur le territoire do Damas, qui ofIVait'aux vainqueurs ua riche butin, des habitations riantes et des cam- , pagnes couvertes de moissons. Une sage politique pouvait aussi leur inspirer le désir de devancer , 'pour cette conquête, les Atabecks, et. surtout Ktnireddin, dont elle devait accroître la puissance. Dans l’assemblée de Ptolémaïs, on résolut de commencer la guerre par le, siégé de Damas.

Toutes les troupes se réunirent dans la Galilée, au commencement du printemps, et s’avancèrent

vers la source du Jourdain, commandées 'par le roi de France, l’empereur d’Allemagne, le roi de Jérusalem, et précédées du patriarche de la Sainte- Cité, qui portait la vraie croix. L’armée chrétienne, à laquelle s’étaient réunis les chevaliers du Temple et de Saint-Jean, partit, dans les premiers jours de juin, de Melchisapar (i) , petite ville remplie encore du souvenir de la conversion miraculeuse de saint Paulj elle traversais chaînes du Liban, et vint camper près du bourg de Darie , d’où elle put apercevoir la ville de Damas.

Damas est située au pied de l’Anti-Liban, à quarante -cin(| lieues de Jérusalem,' dçs collines couvertes d’arbres et de verdure s’élèvent dans le voisinage de la ville ; dans son territoire se trouvent plusieurs bourgs ,^ont quelques-uns ont' conservé un nom dans l’histoire. Une rivière qüi tombe à grand bruit du haut des montagnes, roule sur un sable coulcui’ d’or, se sépare en plusieurs bras , arrose la ville, et porte la fraîcheur et la fertilité dans la vallée d’Âhennefsage 6m des Violettes, plantée de toutes sortes d’arbres fruitiers. La ville de Damas était déjà célèbre dans la plus haute antiquité ; elle avait vu s’élever et tomber la ville de Palmire, dont on admire encore les ruines- dans sou voisinage. Ézéchiel vante ses vins délicieux , ses nombreux ateliers et ses laines d’une couleur

(0 C’esl la plaine que les auteurs arabes ap£>ellent /l/ergï-SeJar, cl où se rasseinblaicnl ordinairement les armcci musiilmanei. j

iiC lliSTOlllE DES CROISADES.

admii'âLle. Plusieurs passages de l’Ecritpi’e' représentent Damas comniQ un séjour de délices et de volupté. On admirait la beauté de ses jardins, la magnificence de scs édifices, dont plusieurs étaient construits en marbre de différentes couleurs (l).

Damas, conquise tour-à-lour par les Hébreux, par les rois d’Assyrie, par les successeurs d’Alexandre, était tombée au pouvoir des Romains. Dès le siècle d’Auguste, les prédications de saint Paul lavaient remplie de cliréliens; vers le commencëjueut de l’hégire, elle fut assiégée et prise par les licutenans'des califes; une grande partie des babitans qui , après une capitulation , allaient clierclier un asile à Constantinople, furent poursuivis dans leur fuite, atteints et massacrés par leurs farouches vainqueurs dans l#territoire de Tripoli.

Depuis cette époque, Damas, quiforma'un gouvernement ou une principauté, resta toujours au pouvoir, des Musulmans. Au temps de la seconde croisade, cette principauté, attaquée tour-à-tour par les Francs, les Ortokides, les Atabecks, et 'presque réduite à sa seule capitale, appartenait à un prince musulman qui n’avait pas moins à se défendre de l’ambition des émirs que de l’invasion des ennemis étrangers. Noureddin, maître d’Alep et de plusieurs autres viUcs d<iSyrie, avait déjà fait plusieurs tentatives pour s’emparer de Damas,

(i) L’auteur des Gestes de toiiis fTIIa. donné une description assez intéressante des jardins de Damas. ( Bibliothècf, Croiîadey, tom. 1, pag. 'ii2.) '

LIVRÉ V4. ai7

et u’abandonaait point l’espoir de la réunir à ses 1 1 autres conquêtes, lorsqtie les chrétiens résolurent de l’assiégerç ^ • '

Lavilleétait défendue par de hautes murailles du coté de l’orient et du midi ^i) ; vers l’occident et le nord j elle n’avait pour défenses que ses nombreux jardins plantés d’arbres, où s’élevaient de toutes parts des p"àlissades , des murs de terre et de petites toiirsdans lesquelles on pouvait placer des archers. Les croisés, prêts à commencer le siège, résolurent, dans un conseil, de s’emparer d’abord des jardins. On espérait y trôuver de l’eau et des fruits en aboydance, mais l’entreprise n’était pas sans de grandes difficultés; les vergers, qui s’étendaient jusqu’au pied de l’Anti-Liban, présentaient comme une vaste forêt traversée par des sentiers étroits, où deux hommes pouvaient à peine marcher de front. Les infidèles avaient fait partout des retranchemens où ils pouvaient résister sans périls aux attaques des croisés. Rien ne put cependant ralentir la bravoure- et l’ardeur de l’armée chrétienne, qui pénétra de plusieurs côtés dans les jardins. Du haut des tourelles , du milieu des enceintes fermées de murailles, du sein des arbres touffus, il partait des nuées de traits et de javelots. Chaque pas que faisaient les chrétiens dans ces lieux couverts^ était

(i) Guillaume de Tyr etl’auleur des Gestes de Louis VIT, sont les seuls Jiistoriens latins qui donnent- des details étendus sur le siège de Damas.** (GuilLde Tyr , lib. x, §. i3. ) Les Arabes en parlent aussi, tom. ii, §. i5 etsuiv.

ai8 HISTOIRE DES CROISADES,

marqué par un cunihat ü{)iuiàlrc. Ccîpciulanl iffs inüdèles, attaqués sans rclâdie, furent à la fin forcés d’abandonner les positions qu’ils occupaient et qu’ils, avaient fortifiées. Le roi de Jérusalem marchait le premier à la loèe-de son armée et des che- , valiers de Saint-Jean et du Temple j après les' chré-

• tiens d’Oricnt, s’avancaient les, croisés français, comiîlandés par Louis VIL L’empereur d’.(Vllemague, qid avait* rassemblé les débris de son armée, formait le corps de réserve, et devait garantir les àssiégeans des surprises de l’ennemi (i).

Le rof de Jérusalem poursuivait les Musulmans avec ardeur j ses soldats se précipitaient avec lui

• dans les rangs ennemis, et comparaient leur chef à David, qui, au rapport de Josephe, avait vaincu un roi de Damas. Les Sarrasins combattant toujoufs, s’étaient réunis sur le bord de la rivière qui coule sous lés murs de la ville, pour en écarter à

, coups de traits et de pierres les chrétiens accables par la chaleur,hi soif ctlafatigue. En vain les guerriers commandés par Baudouin s’elForcèrent plusieurs fols ‘d’eirfonccr l’armée des Musulmans, ils trouvèrent toujours line résistance invincible. Ce • Tut alors que i’empetenr ' d’Allemagne signala sa bravoure pâf un fait d’armes dignC des héros de la

Voyez l’analyse dés Gestes de Louis VÎT, Jiibliolh. des Croisades taxn. \ , en le comparant au récit des însloriViis arabes, t, u,§'. it). Les historiens latins, eu parlant de l’année allemande qui assiégea Jlamas, ne disent pas comment, après la dtiCîitc de Conrad, elle s’clail rassemblée.*

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premiCTe croisade/ Suivi d’un petit nombre des i siens, il trayerse l’armée française , qne la difficulté des lieux empêchait de combattre, et vient prendre Sa place a l’avant-garde des . croisés. Rien ne ré- ^ siste à son attaque impétueuse; tous les ennemis qu’il rencontrait tombaient sous ses coups, lors-' qu’un Sarrasin, d’une taille gigantesque et cou- ' vert de ses armes ^ s’avança au-devant de lui pour le délier et le combattre. L’empereur allemand accepte le défi, et vole aussitôt à la rencontre du guerrier musulman. A la vue de ce combat singulier , les'' deux armées immobiles attendaient dans la crainte qu’un- des deux champions éût terrassé son adversaire pour recommencerda bataille- Bientôt le guerrier sarrasin est renversé de son cheval; Conrad, d’un coup d’éjiée déchargé SurTépaule du Musulman, avait partagé son corps en deux , parties. Ce prodige de force et de valeur redoubla l’ardeur des chrétiens et jeta (i) l’élfroi parmi les infidèles'. Dès-lors les Musulmans se préparèrent a chercher leur sûreté dans la ville,, et laissèrent les - croisés maîtres des bords de la. rivière. ' '

Les auteurs orientaux par^fct de l’çfiTroi des hahitans de Damas après' la victoire des chrétiens; les IMusulmans (a) couchèrent sur la cendre pendant plusieurs jours; on exposa au; milieu de la

(i.) I/.'iuteiir tics Gestes de Louis VII , consacre tout un cliu])itrc au récit 'de ce combat singulier.

Voyez Dtfliebi, Bibliolh. des Croisades, l. ii, §. lyi

2ao

HISTOIRE DES CROISADES, grande mosquée l’Alcorau recueilli parOsliuan; les femmes, les enfans se rassemblèrent autour du livre ^ sacré, en invoquant le secours de Malioinel contre leurs ennemis. Déjà les assiégés songeaient à abandonner la ville ; ils placèrent dans les rues , vers l’entrée des jardins, de grosses poutres, des chaînes et des amas de ])ierres , afin d’airéter la marche des assiégeaus, et de se donner ainsi le temps dé fuir avec leurs richesses et leurs familles par les portes du nord et du midi.

Les chrétiens étaient si persuadés qu’ils allaient se rendre maîtres de Damas, qu’on ne s’occupa plus, parmi les chefs, que de savoir à ([ui serait donnée la souveraineté de la ville. La plupart des barons et des seigneurs qui se trouvaient dans l’armée chrétienne implorèrent la faveur du roi de France et de l’empereur d’Allemagne, et négligèrent loutà-coup le siège de la ville pour en briguer la possession. Thierri d’Alsace, comte do^Flandre, venu deux fois dans la Palestine avant la croisade, et qui avait abandonné à sa famille toutes ses possessions en Europe, sollicita la principauté de Damas plus vivement que tous les autres, et l’emporta sur ses concurreus et ses ri^^x. Cette préférence fit naître la jalousie et porta le découragement dans l’armée j tant que la ville qu’on allait conquérir était promise à leur ambition, les chefs se montrèrent pleins de zèle et d’ardeui*; mais lorsqu’ils furent sans espérance, les uns restèrent dans l’inaction , les autres ne regardèrent plus la gloire des chrétiens ronimo leur propre causé, et .cherchèrent à faire

. LIVRE VI. aai

éclioucr une entreprise dont ils ne devaient tirer aucun avantage. . a

Les chefs des assiége's profilèrent de celte disposition des esprits pour, ouvrir des négociations avec les croisés.- Leurs menaces, leurs’ promesses , leurs présens achevèrent de détruire ce qui restait de zèle et d’enthousiasme parmi les chrétiens ] ils s’adressaient surtout aux barons de Sjrie, et les exhortaient à se défier des guerriers venus, disaientils j de rOccident pour s’emparer des villes chrétiennes de l’Asie. Ils les menaçaient de livrer Damas au prince de Moussoid, ou bien au nouveau ‘maître de l’Orient, Noùreddin , "auquel rien ne pouvait résister , et qui s’emparerait bientôt du royaume de Jérusalem. Les barons de'Syrie, soit qu’ils fussent entraînés par ces discours, soit qu^au fond de l’âme ils craignissent les entreprises des Francs qui étaient venus les secourir, ne s’occupèrent plus que de Talentir les opérations d’Uil siège qu’ils avaient' eux - memes désii-é avec ardeur; abusant de la confiance des croisés, ils proposèrent un avis qu’om adopta .trop légèrement, et qui acheva de ruiiïer toutes les espérances qu’on avait fondées sur celte croisade.

Dans Un cUnseil, les barons de Syrie proposèrent aux chefs des, croisés de changer l’attaque de la place ; le voisinage des jardins et de la rivière , disaient - ils , empêchait 'qu’on ne plaçât les 'machines de guerre d’une manicr.e avantageuse; L’armée chrétienne, dans la position qTi’elle occupait, pouvait être surprise et courait le danger d’être

1^8 onfernu'c par l’t;nnenii sans pouvoir se défendre^ p^aissait plus sûr cl [)lus facile de livrer un assaut ville du côté du midi cl de l’orientai).

La plupart des clicl’s avaient plus de valeur cjue de prudence ; la confiance que leur inspirait la victoire, leur liiisail croire tout possible; d’ailleurs Us no pouvaient se défier des cliréliens d’Orient rpii étaient leurs frères, et pour lesquels ils avaient pris les armes : la ciaint« do voir traîner le sief^c en longueur, fil adopter l’avis des barons de Syrie. Après avoir changé, son jioint d’attaque ; l’année clirélicpnc, au lieu de trouver un accès facile dans la place, ne vit devant elle que des tours et des remparts inexjmgnables. A peiue les croisés venaient-ils d’asseoir leur nouveau camp, que la ^ille dç Damas reçut dans scs murs une troupe do vingt mille Gur des et Turcoiiiaus, déterminés à la dt^'endre. Les assiégés, dont le courage était relevé par l’arrivée de ces auxiliaires^ se revélirciil,dil un historien arabe, du bouclicr dc la victoire, et firent plusieurs sorties dans lesquelles ils obtinrent l’av^iiilagc sur les chrétiens. Les croisés livrèrent plpsicurs assftuts à la ^ ville, et furent toujours repoussés. Campés dans une plaine aiide,\ils n’avaient point d’ean; toutes les campagnes voisines avaient été dévastées par les infidèles, et les blés édïiappés aqx ravages da la guérre, étident 'cachés dans des souleri'ains' qu’on ne pouvait découvrir. L’armeç ehrétienne allait

, (i) Voyez tmijours l’au leur des Gestes de Ijouis Vll , Biblioth. des Croisades, toni. i, j>ag. ■

UVRE VI.' . . * 2tï3

tire ea proie à tontes, les horreurs de la famine; alors la discorde so ralluma parmi les assiép;eans : ou ne parla plus que de perfidie et de trahison dans le camp des croises ; les chrdliens de Syrie et les chrétiens d’Europe ne réunissaient plus leurs efforts pour attaquer la ville ; bientôt on apprit que' les princes d’Alep çl de JVIossoul, arrivaient avec^ une armée nombreuse : on désespéra de prendre Damas, et le siège fut levé. Ainsi les chrétiens, sans avpir éprouvé leur constance et leur courage, abandonnèrent au bout de quelques jours une entreprise ■ dont les préparatils avaient occupé l’Europe et l’Asie (i). ■

Une des circonstances de ce siège les plus dignes de remarque, c’est qu’Ayoub, le- chef de la dynastie desAyoubites, commandait alors les troupes de Damas, et qu’il avait auprès de lui son fils, le Jeune Saladiu, qui devait un jour porter des coups si funestes aux chrétiens et se rendre maître de Jérusalem. Le fils aîné d’Ayoub ayarrt été ' tué dans une sortie, les habilans de Damas lui élevérent un tombeau de marbre, qu’on voyait encore plusieurs siècles après sous, les remparts de la ville. ; . v ■

UiiAfieux prêtre musulman, qui avait passé plus de quarante ans dans une ça\"erne du voisinage, fut obligé de qiiitter sa reti'aitè, et vînt dans la ville qu’assiégeaient les chrétiens. Il regrettait sa soli-

(r) Voyez l’auteur des Gestes de Louis , dans la Bi-

hlioih, des Croisades , Kom,. s, ' '

•î'4 * HISTOIRE DES CROISADES,

tuile, troublée par le bruit de la guerre, et brûlait de cueillir la palme du mart^TC. Malgré les' représentations de scs disciples, il s’avança sans armes au-ilevaut des croisés, trouva sur le champ de bataille la mort qu’il désirait, et fut honoré comme un saint par le peuple de Damas

Si l’on en croit les historiens arabes, les ecclésiastiques chrétiens qui suivaient i’arhiée ne négligèrent aucun moyen de ranimer l’enthousiasme des soldats de la croix. Dans un combat livré sous les murs de la ville, on vit s’avancer entre les deux armées un prêtre chrétien en cheveux blancs , . monté sur une mule et portant une troix à la main ; il exhortait les croisés à redoubler de bravoure et d’iO'deur, et leur promettait, au nom de Jésus-Christ, la conquête de Damas. Les Musulmans dirigeaient tons leurs traits- contre lui ; les chrétiens se pressaient à ses côtés pour le défendre. Le combat fut vif et sanglant ; le prêtre chrétien tomba enfin percé de coups sur deà monceaux de

(i) Voyez à ce sujet le curieux ^it des .iiUeurs arabes, dans le deuxième volume de la ffîbliothèqtte des Croisades. Quelques fcrvctis Musulmans ayadt voulu détourner le vieux prêtre d’aller au combat, il repondit qu’il avait vendu sa vie k Dieu, lequel devait lui donner en retour la vie éternelle. M. Wilken qui, dans le troisième volume de son Histoire des Croisades , pagc”a5, a cité le passage arabe, n’ch a pas rendu le véritable sens, ainsi que les paroles du vieux prêtre à un de ses compagnons'qjui se fittuer avec lui.

, Nous renvoyons à cet égard, à la Jiibliothcque des Onim- We.i, tom. tf, §5* ’9 et ao. -

D '-d by Gii>>

morts , et les croisés abandonnèrent le clianip de 1 1 bataille.

La plupart des auteurs arabes et latins racontent le siège de Damas avec des circonstances différentes; mais tous s’accordent à dire que la re* traite des chrétiens fut l’ouvrage de la trahison. Un historien oriental assure que le roi de Jérusalem reçut des habitans de Damas des sommes considérables, et qu’il fut trompé par les assiégés, qui lui donnèrent des pièces de plomb revêtues d’une lame d’or (i).

Quelques chroniqueurs latins accusent en cette occasion l’avidité des Templiers; d’autres laissent tomber leurs soupçons sur Raymond, prince d’Antioche, qui brûlait de se venger du roi de France, Guillaume de Tyr, déplorant la retraite des croisés , expose avec impartialité les jugemens divers qu’on avait portés sur cet événement; les uns l’attribuaient à l’esprit de jalousie et de rivalité qui animait les chefs de l’armée chrétienne ; les autres pensaient que plusieurs des princes et des barons s’étMcnt laissé corrompre, et que Dieu, pour les punir , changea en un vil métal l’argent qu’ils avaient reçu pour trahir la cause des chrétiens. Après avoir ainsi rapporté les différentes assertions des contemporains, le grave historien du royaume de Jérusalem avoue qu'il n’a pu néanmoins découvrir la vérité, et termine son récit en invoquant la

(i) Voyez la Biblioth. des Croisades, tom. ii, 5- *9 > extrait de la Chronique syriaque d’Aboiil Tarage.

TOM. II. l5

• iitt HISTOIRE DES CROISADES,

juslice lie Dieu contre les auteurs inconnus il’unsi f,u aiul crime (i). Une observation qu’il n’est pas inutile de faire ici, et qui s’applique à beaucoup d’événomens de cette histoire, c’est que, dans les cirronstances malheureuses, les chroniques sont presque toujours l’expression des sentimeus de la multitude, et l’on sait que la multitude de tous les temps est toujours portée à croire que l’on est trahi lorsqu’on est vaincu. Il est probable que les ■ ebefs de la croisade eurent d’autres motifs que ceux que leur prêtent les chroniques , pour abandonner leur entreprise ; car s’il était vrai de dire que les princes chrétiens cédèrent à des conseils dont il leur était si facile de reconnaître la perfidie, et que, par suite de ces conseils, ils furent conduits à prendre une résolution désespérée, on devrait moins s’étonner encore de la traliison dont ils furent le jouet et les victimes, que de leur crédule simplicité.

Après une tentative si malheureuse, on devait désespérer du succès de cette guerre j on proposa dans le conseil des chefs le siège d’Ascalonj ^jiais les esprits étaient aigris, ha courages abattus. L’empereur d’Allemagne ne songea plus qu’à retourner en Europe, où le pape, pour le consoler de ses revers, lui donna le titre de défenseur de l’Eglise

(i) Guillaume de Tyi-, lib. 17 , dit qu’on l’attribue toulà- la-fois aux prétentions du comte de Flandre, aux iuirigues du prince d’ Antioche) et là trahison des barons cbri’iicns

romaine (r). Le roi de France resta près d’une an- 1 143 née en Palestine; mais il n’y montra plus que la dévotion d’un pèlerin. Depuis cette époque, dit Guillaume de Tvr, les états chrétiens en Asie marclièrent vers une rapide décadence. Les Musulmans apprirent à ne plus redouter les princes d’Occideut , et ceux - là même qui aupanavant osaient à peine se défendre contre les Francs, n’hésitèrent plus à leur déclarer la guerre. Les ci’oisés, de retour eu Europe, exagéraient la perfidie des Grecs, les forces des Sarrasins, la trahison des chrétiens de Syrie, et leurs discours portèrent le découragement ou l’inditi’érence dans tous les pays où les colonies chrétiennes d’Orient avaient jusqu’alors trouvé des défenseurs.

Un grand nombre d’écrivains contemporains ont raconté la première croisade’. La seconde n’a eu que trois historiens (2) ; et jxir une singulariü; digne de remarque, comme s’ils avaient craint de révéler au monde les revers des soldats chrétiens, tous les trois interrompent leur récit au milieu des événemens, et parlent à peine de la fin d’une guerre dont ils ont décrit longuement les préparatifs. Leur silence peut servir du moins à nous faire connaître Fopinion qu’on avait alors de la croisade. '

(1) Voyez la lettre du pape rapportée par Baronius , ad

ann. ii49- '

(2) Odon de Deuil, l’auteur des Gestes de Louis VII ; Otton de Freisingen et quelques autres historieus , n’ont raconté qu’une partie du grand pèlerinage.

5 Dans cette guerre, aucun genre de gloire ne racheta les revers des chréliens. Les chefs commirent les memes fautes que (jt)defroy et ses compagnons; ils négligèrent, comme ceux qui les avaient devancés, de fonder une colonie dans l’Asie mineure, et de s’emparer des villes qui pouvaient protéger la marche des pèlerins vers la Syrie. On admire la patience avec laquelle ils supportèrent les outrages et les perfidies des Grecs; mais cette modéi-ation, plus religieuse que politique, les conduisit à leur perte. On doit ajouter qu’ils méprisèrent trop les Turcs, et ne s’occupèrent pas assez des moyens de les combattre. Les armées chrétiennes , comme dans la première guerre sainte, traînaient à leur suite un grand nombre d’enfans, de femmes, de vieillards, qui ne pouvaient rien pour la victoire, et presque toujours augmentaient le désordre et le désespoir après une défaite. Au milieu de cette multitude , la discipline ne pouvait s’établir ; les chefs d’ailleurs ne firent aucune tentative pour prévenir les effets de la licence.

Geoffroy de Rançon, dont l’imprudence fit périr la moitié de l’armée française, et mit le roi de France dans le plus grand péril, n’eut d’autre punition que son repentir, et crut avoir expié sa faute en se prosternant avec .ses compagnons sur le tombeau de Jésus-Christ (i). Ce qui nuisit encore à la

(i) Odon de Deuil rapporte la délibération des barons et des chevaliers sur la punition à infliger à Geoffroy de Rançon; des considérations qu’on peut voir dans la Bibliotitèq.

LIV’RE VI. a-jQ

disciplioe, ce fut le désordre des moeurs quis’étail i introduit dans l’armée chrétienne ; ce désordre vint surtout de ce qu’un grand nombre de femmes avaient pris les armes et se mêlaient dans les rangs des soldats. On vit dans cette croisade une troupe d’amazones commandées par un général, dont on admirait plus la parure que le courage , et que ses bottes dorées faisaient appeler la dame aux jétnibes (for (i).

Une autre cause de la dissolution des mœurs fut l’extrême facilité avec laquelle on reçut parmi les croisés les hommes les plus corrompus, et même les malfaiteurs. Saint Bernard, qui regardait la croisade comme le chemin du ciel , y appelait les plus grands pécheurs, et se réjouissait de les voir entrer ainsi dans la voie du salut. Dans un concile de Reims, dont l’abbé de Clairvaux était l’oracle, on arrêta que les incendiaires feraient, pendant un an , le service de Dieu à Jérusalem ou en Espagne. L’ardent prédicateur de la guerre sainte ne songeait pas que les grands pécheurs enrôlés sous les bannières de la croix , allaient être exposés à de nouvelles tfntalions, et que dans un long voyage il leur serait plus facile de pervertir leurs compagnons que de changer de. conduite. Les désordres furent malheureusement tolérés par les chefs, qui croyaient le

des Croisades, tom. t, pag. i^o, arrêlèrent le roi «n ses barons.

(i) Cette circonstance est rapportée par l’historien grec Cinnam, analyse' dans la Bibliolh. des Croisades, tom. ii.

23o histoire des croisades. >

i/,8 ciel toujours plein d’indulgence pour les croisés, et ne voulurent pas se montrer plus sévères que lui.

Toutefois l’armée chrétienne, à côté des mœurs les plus scandaleuses, o lira it les exemples d’une piété austère. Au milieu des dangers de la guerre et des fatigues d’un long pèlerinage, le roi de France remplit exactement les pratique^ les plus minutieuses de la religion (i). La 'plupart des chefs le prenaient pour modèle j on faisait dans les camps plus de processions que d’évolutions militaires, et plusid’un guerrier avait moihs de coaiiance dans ses armes que dans ses prières. En général, dans cette croisade, on n’employa pas assez les moyens de la prudence humaine, et l’on se reposa un peu trop sur la Providence, qui ne protège point ceux qui s’écartent des voies de la raison, et de la sagesse. .

La première croisade eut deux caractères distincts : la piété et l’héroïsme. La seconde n’eut guère pour mobile qu’une piété qui tenait plus de la dévotion des cloîtres que de l’enthousiasme. On reconnaît aisément dans cette guerre l’influence des moines qui l’avaient prêçhée , e^qui se mêlaient alors de toutes les affaires. Le roi de France ne montra dans scs malheurs que la résignation d’un martyr, et sur le champ de bataille n’eut que le courage et l’ardeur d’un soldat. L’eni-

. . i,i) Odon de Deuil et l’auteur des Gestes de Louis VJI .'inalysé Dihlioth. des Croisades, tom. ii , admirent la picusc exactitude du roi à remplir les devoirs de la religion.

pereur tVAllonia^ne iic se conduisit pas avec plus <niahiletcj il perdit tout par une folle présoinjition, et pour avoir cru cpi’il pojivait vaincre les Turcs sans le secours des Français. L’un et l’autre avaient des vues peu étendues, et manquaient de celle énergie qui produit les grandes actions. Dans l’expédition qu’ils dirigeaient, rien ne s’éleva audessus d’eux, et tout prit la mesure de leur caractère. En un mot, cette guerre ne développa point d’héroïques passions et des qualités chevaleresques ; les camps n’admirèrent point de grands capitaines , et l’époque que nous venons de décrire , ne vit paraître que deux hommes de génie: celui qui avait soidevé tout l’Occident par son éloquence , et le sage mini.stre de Louis , qui devait réparer pour la France les malheurs de la croisade.

Toutes les forces de celte croisade ne furent »'l7 pas dirigées contre l’Asie ; plusieurs prédicateurs , autorisés par le Saint-Siège , avaient exhorté les hahilans de la Saxe et du Danemarck à' prendre les armes contre quelques peuples delà Baltique,’ plongés encore dans les ténèbres du paganisme. Cette croisade avait pour chefs Henri de Saxe, plusieurs autres princes , un grand nombre d’évéques et d’archevêques. Une armée, composée de cent cinquante mille croisés , attaqua la nation " barbare et sauvage des Slaves (i) qui ravageaietU

(i) M. Wilken a traite cette croisade contre ics peuples du Nord avec l»e.aiicnup d’efeiidue , ]iarce rpi’elle ofTre uii interet particulier par rapport à rhistoirs des nations ger-

a3a HISTOIRE DES CROISADES,

les cotes de la mer et le pays des clirétiens. Les guerriers portaieut sur leur poitrine une croix rouge J au-dessous de laquelle était une figure ronde , image et symbole de la terre qui devait cire soumise aux lois de Jésus-Christ. Les prédicateurs de l’Evangile les accompagnaient dans leur marche , et les c.vliortaient à reculer , par leurs exploits, les limites de l’Eimoiic chrétienne. Les croisés livrèrent aux flammes plusieurs temples d’idoles et détruisirent la ville de Mahclon, où les prêtres du paganisme avaient coutume de se rassembler. Dans cette guerre sainte,' les Saxons traitèrent un peuple païen comme Charlemagne avait traité leurs pères ^ mais ils ne purent subjuguer les Slaves. Ajjrès une guerre de trois ans, les croisés de la Saxe et du Dancmarck se lassèrent de poursuivre un ennemi défendu par la mer , et surtout par son désespoir. Ils firent des propositions de paix ; les Slaves, de leur côté, promirent de se convertir au christianisme et de respecter les villes et les pays qu’habitaient les chrétiens (i); mais ils ne faisaient ces promesses que pour désarmer leurs ennemis.

maniques. Voyez Geschichte der Kivuzzüge , lib. iv. Elle est indiquée par Otton de Frisingue; Saxon, le grammairien, donne de plus amples détails dans son livre xin. On peut consulter aussi l’Histoire latine d’Allemagne, par Rrauntz. L’histoire de Danemarck, de Mallet, ne dit pas un mot de cette guerre.

(i) La chronique des Slaves, où l’on trouve quelques faits curieux sur cette croisade , a été analysée dans la Biblioth. , tom. I.

Lorsqu’on eut déposé les armes^ ils retournèrent i à leurs idoles et recommencèrcntleurs brigandages.

D’autres croisés , sur lesquels la chrétienté n’ayait point les yeux , firent une guerre plus heureuse sur les bords du Tage. Depuis plusieurs siècles l’Espagne était envahie par les Sarrasins ; deux peuples rivaux s’y disputaient l’empire , et combattaient pour le territoire au nom de Mahomet et de Jésus - Christ. Les Maures, vaincus plusieurs fois par le Cid et par ses compagnons , avaient été chassés de plusieurs provinces, et lorsque la seconde croisade partit pour l’Orient , les Espagnols assiégeaient la ville de Lisbonne. -J7armée chrétienne , peu nombreuse , attendait des renforts , quand elle vit arriver , dans l’embouchure du Tage, une flotte qui transportait, en Orient, un grand nombre de croisés français. Alphonse, prince de la maison des ducs de Bourgogne , et petit-fils du roi Robert , commandait le siège -, il se rendit auprès des guerriers , que le ciel semblait envoyer à son secours , et leur promit la conquête d’un royaume florissant. U les exhorta à venir combattre ces mêmes Sarrasins, qu’ils allaient chercher en Asie à travers les périls de la mer. v Le Dieu qui les ' envoyait , devait bénir » leurs armes ; un glorieux salaire et de riches )) possessions allaient récompenser leur valeur, h Il n’en fallait pas davantage pour persuader les guerriers qui avaient fait vœu de combattre les infidèles et qui cherchaient des aventures guerrières. Ils abandonnent leurs vaisseaux et se réunissent aux

i3\ lIlSTOmE DES CROISADES,

a'ssiégean.s ; les Maures leur opposèrent une vive résistance j mais, au bout de quatre niois, Lisbonne fut prise d’assaut et la garnison passée au fd de l’épée. Ou assiégea ensuite plusieurs autres villes (pii furent enlevées aux Sarrasins ; le Portugal resta soumis à Alphonse , qui prit alors le titre de roi. Au milieu de ces conquêtes, les croisés oublièrent l'Orient; et, sans courir beaucoup de dangers, ils fondèrent un royaume qui jeta plus d’éclat et dura plus long-temps que celui de Jérusalem (i).

On se rappelle qu’avant cette croisade , les Musulmans des cotes d’Afrique avaient fait une invasion en Sicile et qu’ils s’étaient rendus maîtres de Syracuse. Ils furent bientôt obligés d’abandonner leur conquête; et Roger, après les avoir mis eu fuite, arma , une flotte, et les poursuivit jusque dans leur propre pays. Ijes Siciliens surprirent la ville de Tripoli d’Afrique, et revinrent dans leurs foyers chargés de dépouilles; dans le temps même

(i) Pour tous les détails de cette expc'dition , consultez la Biblioüt. des Croisades, tom. i , pag. 33ç), et tom. ii, p. 4*7-

Arnoul , pn'dicateur flamand, à la publication de la seconde croisade, exhorta les peuples de la France et de rAllemague à s’enrôler dans cette pieuse milice; il suivit les croises qui firent le siège de Lisbonne, et qui étaient commandés par Arnoul, comte d’Arschot. Arnoul envoya la relation de ce siège à Milon, évêque de Térouane, dans une lettre publiée par dom Marlène, au premier tome de sa grande Collection. relation d’ Arnoul , témoin oculaire, cstdiflérenle de celle de Robert Dumont, adoptée par Fleury. L’historien de Portugal, Manoel de Faria y Soura , parle aussi dp celle expédition des croisés.

où les croises allemands et français arrivaient n4'j en Syrie, Roger entreprit une nouvelle guerre contre les Africains ; et tandis que Louis VII et Conrad assiégeaient Damas , les guerriers de Sicile s’emparaient de Mahadyah(i) , dont une horrible famine leur avait ouvert les j)Ortes. Ces expéditions sur le^ cotes d’Afrique se renouvelèrent souvent pendant les croisades , et quoiqu’elles n’aient jamais eu de résultatSjremnrquables , elles peuvent du moins lïous servir à expliquer les motifs do la dernière croisade de saint Louis.

On peut juger par ces croisades , dirigées à-lafüis contre les peuples du Nord , contre ceux de l’Orient et du Midi , que l’esprit des guerres saintes commençait à prendre un caractère nouveau.

On ne se battait plus seuiement pour la possession d’un sépulcre , mais on pr«nait les armes pour défendre la religion partout où elle était attaquée , pour la faire triompher chez tous les peuples qui repoussaient ses lois , ses bienfaits ; et presque toujours des vues mercantiles ou des projets de conquête se mêlaient à l’idée de ces pieuses entreprises. La diversité des intérêts qui faisaient agir les croisés , divisa leurs forces , alTaiUit leur enthousiasme et dut nuire au succès de la guerre sainte.

Cependant la France, troublée par les complots de quelques seigneurs ambitieux, ne portait plus ses regards vers la Palestine que pour demander le

(i) Voyez les historiens arabes dans la Bibliolh. des Croisades, tom. Il, §. 20.

a3C HISTOIRE DES CROISADES,

retour d’un roi , dont la présence devait réparer ses malheurs. Depuis long-temps Sugcr, qui ne pouvait plus supporter le poids de l’autorité royale , rappelait son maître par ses lettres pleines de tendi’csse etde dévouement (i). Leur entrevue, spectacle louchant jxmr les Français, alarma la cour , qui chercha à faire naître des soupçons sjir la Cdéhté du ministre,. L’ordre maintenu dans le royaume , les factions domptées par une administration ferme et prudente , les bénédictions du peuple et de l’Eglise, furent la réponse de Suger. Le roi loua son zèle , et lui donna le litre de Pere de la patrie. L’abbé Suger avait alors un grand avantage ; il était le seul homme en Europe qui se fût opposé à la croisade. De' toutes paits on vantait sa sage prévoyance , et toutes les plaintes se dirigeaient cotitre saint Bernard. La présence de Louis n’avait point changé les senliniens des peuples ; et la douleur publique, loin de céder au temps , devenait chaque jour plus grave et plus profonde. Le royaume n’avait point de famille qui ne fût en deuil : on n’avait jamais tant vu de veuves et d’orjdielins. La gloire du martyre, promise àceui dont on regrettait la porte , ne pouvait essuyer les larmes do la France. On accusait l’abbé de Clairvaux d’avoir envoyé les chrétiens mourir en Orient, comme si l’Europe avait manqué de sépulcres. Les partisans de saint Bernard , qui avaient vu sa

(i) Voye* la dernière lettre de Suger à Louis VII , où il peint l’état du royaume. des Croisades, t. i.)

mission attestée par des miracles, ne savaient que ri/Jg répondre et restaient dans la stupeur et l’étOnncment. « Dieu dans ces derniers temps, disaient-ils » entre eux, n’avait éparj^né ni son peuple, ui sou » nom ; les eufans de l’Eglise avaient été livrés à la » mort dans le désert, ou moissonnés par le glaive,

» ou dévorés par la faim j le mépris du Seigneur » s’était répandu jusque sur les princes j Dieu les » avait laissés s’égarer dans de^ routes inconnues,

» et toutes sortes de peines et d’adliclions avaient » été semées dans leur carrière, » Tant de luallieurs arrivés dans une guerre sainte , dans une guerre entreprise au nom de Dieu , confondaient la raison des chrétiens qui avaient le plus applaudi à la croisade , et saint Bernard lui-même s’étonnait que Dieu eût voulu juger l’Univers avant le temps et sans se ressouvenir de sa miséricorde.

« Quelle honte pour nous , disait-il dans une » apologie adressée au Pape , pour nous qui avons » été partout annoncer la paix et le bonheur !

» Nous sommes-nous donc conduits téméraire- » ment ? nos courses ont-elles été faites par fan- » taisie ? n’avons-nous pas suivi les ordres du chef » de l’Église et ceux de Dieu ? pourquoi Dieu n’a- » t-il pas regardé nos jeûnes ? pourquoi a-t-il paru » ignorer nos humiliations ? avec quelle patience » entend-il aujourd’hui les voix sacrilèges et les H blasphèmes des peuples d’Arabie qui l’accusent )) d’avoir conduit les siens dans le désert pour les )) faire périr ? Tout le monde sait, ajoutait-il , que V les jugeuiens du Seigneur sont véritables ; mais

» cclui-ci est un si profond abîme, qu’on peut ap- >) peler beureux celui qui h’en est pas scanda^

» lise.' » Saint Bernard était si persuadé que la inallieureuse issue de la croisade devait être pour les médians un motif d’insulter à la Divinité , qu’il s’applaudissait de voir toihber sur lui les malédictions des hommes et d’être comme le bouclier du Dieu vivant (i).

Dan» son apologie, il attribua les mauvais succès de la guerre sainte aux désordres et aux crimes des ^

(i) On port.1 divers jugemens sur le mauvais succès de la croisade; la chronique du prieur Geoffroy en explique ainsi le déplorable résultat : Cette croisade, dit-il, ne réussit pas, (juia antù iter thesauros ccclcsùintrn aiijerebant et inflnnamplebem diris exaclionibus affligebant. {Gnufredy prior Vosiens, apud Labbe, t. ii. ) Olton de Frisiiigiie calcule d’une manière bien singulière les bons et les mauvais résultats; il excuse saint B(!rnard d’une manière bien plus bizarre encore. (Voyez Bibliothèque des Croisades , t. I , extrait d’Otton de Frisinguc. ) L’apologie de l’abbé de Clairv'aux a été tout entière copiée par Baronius ( ad aim. ii4y)- savant a aussi recueilli uqe lettre écrite par frère Jean de Clairvaux, dans laquelle il cherche à consoler sou abbé; on doit se réjouir que tant de pèlerins soient morts; car rien qu’un mort pour Dieu peut être capable d’cflacer tous les péchés dont ils s’étaient couverts. On lui avait rapporté que beaucoup de pèlerins disaient, eu expirant , qu’ils aimaient mieux mourir que de retourner eu Europe pour y pécher encore; comme il avait interrogé son confesseur sur le/Ticacité de cette mort, celui-ci lui avait répondu que les âmes des croisés allaient directement recruter la milice des anges. Multitiidinpn angelonini qui cecidernnt de illis qui ibi nwiitii surit ,lrestaurntam esse.

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