LIVRE TU. sffy
Les chrétiens, meuacés par cet ennemi formidable, , avaient plusieurs fois imploré les secours de l’Oc- ^ cident. La Palestine vit arriver, pour la quatrième fois, le comte de Flandre, qui ne se lassait point dé traverser les mers pour combattre les infidèles; des gueniers du Poitou et de TAquiulne vinrent aussi visiter et défendre les saints lieux, ayant à leur tète Hugues Lebrun et Geoffroy, frère du duc d’Angoulérae; Hugues Lebrun amenait avec lui ses deux fils, Geoffroy de Lusignan, déjà célèbre par sa bravoure, et Guy de Lusignan, que la fortune devait plus tard élever au trône de Jérusalem, i' Aidés de ces renforts, les guerriers chrétiens qui restaient à la garde de la Syrie, entreprirent plusieurs expéditions contre les Musulmans. Dans l’iuie de ces expéditions, Noureddin fut surpris et . vaincu (i) dans le territoire de Tripoli. Les aii- ' leurs arabes rapportent la prière que le sultan de Damas adressa au Dieu de Mahomet sur le champ "de bataille, et dans laquelle il se plaignait. d’étre ^ abandonné par son armée. Après sa défaite, il écrivit; disent lés méines lîistoriens, à tous les Itommes pieux et dévots; sa lettre, qui, fut luq dans les ‘ chaires des mosquées, réveilla l’cnthôusiasme des
(i) Daps un lieu que les chroniques arabes' et latines appellcut la Botjuée. Guillaume deTyrn’a presque rien dit de cette journée, sans doute parce que les cliiétiens ne ^ s’étaient pas fait une juste idée des pertes de Xoiircddin. I.cs auteurs arabes sont, à cet égard, fort curieux. ( Veyez Ui~ hlioth, des Croisades, tom. u>5. a4.) -V - -
a, O ITlSTOmE DES CROISADES.. ' * .
,G4 soldats dc-l’islainismC ^ et tous les émirs de Li Sj O’e et de la Mésopotamie accoururent sous ses drapeaux. Noureddin londit sur le territoire d’Antioche,-et reprit la lorteresse de llauenc. Non loin de cette forteresse, mie grande bataille se livra, dans laquelle les chrétiens furent vaincus , plu- . sieurs de leurs princes faits prisonniers. Parmi CCS derniers, on remarquait Raj'moud, comte de Tripoli, que les Sarrasins appelaient le Satan des J^rancs', et Bqhémond 111, prince d’Antioche, qui alla rejoindre dans les prisons d’Alep son prédé- ^ cesscur, Renaud de Clnilillon', que Noureddin re- ^ louait en captivité depuis plusieurs années.
A la suite de cette victoire, les Musulmans s’emparèrent de Panéas, et firent plusieurs incursions dansla.Palestine. Tous ces revers des chrétiens don-,, nalent à Nourçddin la facilité' de suivre sans péril • ses entreprises contre l’Égypte. Chirkou avait reconnu les richesses de ce pays et la faiblesse de son gouvernement. Revenu à Damas, il fit adoplei’ a Noiuicddin le projet de réunir cette riche contrée à son empire. Le sultan de Syrie envoya des ambassadeurs au calife de Bagdad, non jjoinl pour ‘ lui demander dtfs secours, mais pour donner un motif religreux à son entreprise. Depuis plu^urs siècles les califes de Bagdad’ cl du Caii-e étaient divisés par une liaine implacable, • chacun d’eux se vantail d’étre le vicahe du Prophetê, et regardait son rival comme l’ennemi de Dieu. Dans les mos- ' «juées de Bagdad, on maudissait les califes d’Égyplê et leurs sectateurs j dans celles du Caire. ,- on dé-
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vouait aux puissances de Tenfer les abassides <ït ViS'; ’ lem-s parlisjuis.
JÜeculife de Bagdad n’iiésita point à se rendre ' aux vteux de Noureddin. TancHs que le sultan de Sji-re ne s’occupait que d’étendre sôn empire, levicaire du Prophète cédait à l’auibilipn de présider •seul à la religion musulmane. Il cliargea lés imans > de prêcher la guerre contre lés falimitesj ^t pro“ mit les délices du Paradis à tous ceux qui prendraient des armes* dans la sainte expédition. A la voix du calife , lin grand nombre de fidcles Musulmans accouraient sous les drapeaux de Nourcddiii; • $ Pt Chirkou, par les ordres, du sultan, so préparait à retourner en Égypte à la tete d’une puissante . -
armée. ‘ V-'
Le bnîit de ces préparatifs se répandit dans toiil l’Orient et surtout en Égypte, où ilx^usa les plus • ^ vives alarjucs. Amaury, qui était revenu dans sés éts^ts, reçut à Jérusalcju des ambassadeurs déCha- ■ Aer, bhargés ile solliciter ses secours et son âlliancè contre les . entreprises de Kouréddin. Les état.^dil royaume de Jérusalem s’élaul rassemhlés a IVa-'’ ’ piouse, le roi leur exposa les avAniaées d’uiic nortvrile e.xiwdiüon én È^pte. Urt impôt extraordinaire fut levé pour ùné 'guerre sur laquelle yn londait les plus grandes espéra i>ees, et Incntnt 1 armée chretienue partit de Gaza pour aller cdiiibatlrc sur les bords du Nil les troupes de Nou^v reddin. . . , ' •
Pendant ce temps-là, Cliirivou traver.siiit le désert, où il courut les plus grands dangers.’ Uiie
27a HISTOIRE DES CROISADES.
1166 violente tempête Ife- surprit <Jaus sa marche, • tout— à-coup le ciel s’obscurcit, et la terre que foulaient les Syriens fut semblable à>une mer orageuse. Des flots de sable étaient emportes par les vents (i) , et s’élevaient en tourbi^ous ou formaient des montagnes mouvantes qui dispersaient, entraînaient, engloutissaient Iqs hommes et les chevaux. Dans cette tempêté, l’armée syrienne abandonna ses bagages, perdit ses provisions et scs armes, et loi'sque Chirkou arriva sur les bords du Nil, il n^tvait pour sa défense (pie le souvenir de scs prejniéi'es vidtoires.
^ 11 eut soin de cacher la jierlc qu’il venait d’éprou-
ver, et léS'débris d’une armée dis|)crsce par la terap(?te sulîirent pour jeter l’clRoi dans toutes les villes d’Egypte.
Le visirChaver, épouvanté de l’approche desSy- • . riens , envoya de nouveaux ainbaSsad,eurs, aux chrétiens pour leur promettre d’immenses richesses et les presser de hâter leur mârche. De son c«ité ,.le roi 4e Jérusalem députa ailprès du calife d’Egvplc , Hugues de Gésarée et Foulcher, clievaJim- du Temple, poui- obtenir la rat ili cation du traité d’alliance avec les Egjqitiens, Les députés. d|Ainaury furent introduits dans un pakis où jiunais on na- , ^ vait vu entrer un chrétien (2^. Après avoir ü’a versé
\i\ Celle lempêle esutccrile par Guittaume de Tjr.
-, (u) Guillairme de Tyr a donné une description du pa.. Inis dn calife.; Cet auteur est le seul dis- tiislofitns lalint que nous ayons' consul lé. avec fruit sur les guerivs d’Égypic. yoyc» tout le li\ re xis. cl le côinindiicemcnl du livre xx.
plusieurs galoi’ies reiuplies de gardes maures, un grand nombre de salles et de cours où resplendissaient toutes les merveilles de l’Orient , ils arrivèrent dans l’espèce de sanctuaire où les attendait le calife, assis sur un trône tout éclatant d’or et de pierreries. Cliaver, qui les conduisait, se prosterna aux genou.x de son maîü’e, et le supplia d’accepter le traité d’alliance fait avec le roi de Jérusalem. Le commandânt des croyans, toujours docile aux volontés du dernier de ses esclaves, fit un signe d’approbation et tendit sa main nue aux députés chrétiens , en présence de ses ofliciers et de ses courtisans J qu’un spectacle si nouveau remplissait de douleur et de surprise.
Bientôt farmee des Francs s’approcha du Caire; mais comme la politique d’Ainaury était de faire durer la guerre pour prolonger son séjour en Egypte, il négligea les occasions d’attaquer les Syriens avec avantage, et leur donna le temps de réparer leurs forces. Après les avoir laissés plusieurs jours en repos, il leur livra enfin bataille dans l’île de Maallé, non loin de la ville du Caire, enleva leurs retranchemens, mais ne poursuivit point sa victoire. Chirkou, dans sa retraite vers la haute Égypte , s’efforça de réveiller l’ardeur des soldats de Noureddin ; ceux-ci se rappelaient tous les maux qu’ils avaient éprouvés dans le passage du désert. Ce souvenir, encore récent, et les premiers succès des chrétiens semblaient abattre leur eourage, lorsqu’un des lieutenans do Chirkou s’écria dans un conseil des émirs: « Vous qui craignez la
TOM. II. " i8
» mort ou l’esclavage, retournez en Syrie; allez » dire à Noureddln , qui vous a comblés deses bien- » faits, que vous abandonnez l’Égypte aux infidè- )) les , pour vous enfermer dans vos seràils avec des » femmes et des enliins (i).» Ces paroles rammèl enl le zèle et le, fanatisme des guerriers de Damas. ï.es Francs et les Égyptiens qui poursuivaient l’armée de Cbirkou, furent vanicus dans une bataille, et forcés d’abandonner en désordré les collines de Baben. Le général de Noureddin, profitant de sa victoire, alla mettre une garnison dans Alexandrie, qui avait ouvert ses portes aux Syriens, cl revint assîi-ger la ville de Koutz, capitale de la Thébaïde. L’habileté avec laquelle Cbirkou avait discipliné son armée et dispose 1 ordre du dernier combat , ses inarclies et ses contre— marches dans les plaines et les vallées de l’Égypte, depuis le tropique jusfpi’à la mer, annonçaient les 'progrès des Musulmans d® Syrie dans la lactique militaiie, et faisaient d’avapcè connaître aux ebreliens 1 ennemi qui devait bientôt borner le coûts de leurs victoires et de leurs conquêtes.
Les Turcs se défendirent pendant plusieurs mois dans Alexandrie contre les séditions des babitans et contre les attaques multipliées des ebreliens. Ils obtinrent à la fin une capitulation bonorable , et comme leur armée s’affaiblissait chaque jour par la disette et la fatigue, ils se retirèrent une seconde
(i) Nous suivons ici )c récit c]c 1 auteur arabe Ibn-Alalir, ^ 'Voyez au tomè u cio la Biblioth. des Croisndes , §. u5. )
fois à Damas, après avoir fait payer chèrement la 1167 tranquillité passagère’ qu’ils laissaient aux peuples d’Égyple.
Délivre de scs ennemis, le visir Cliaver se liâlà de renvoyer les chrétiens dont il redoutait la présence. Il s’engagea à payer air roi de Jérusalem un tribut annuel dè cent mille écus d’or , et consentit à recevoir une garnison dans le Caire. Il combla de riches présens les chevaliers et les barons les soldats memes curent part à ses largesses, proprôlionnées à la crainte que lui inspiraient les Francs. Lé.s guerriers chrétiens revinrent à Jérusalem , emportant avec eux des richesses dont là vue éblolüt le peuple et les grands , et dut leur inspirer une autre pensée que celle de défendre l’héritage de Jésus-Christ (i).
Tandis qu’Amaury revenait Vers sa capitale, la
(1) Celle campagne, ainsi que celle qui précède cl celle qui suit, a c^té. longuement rapportée par les auteurs arabes, dont plusieurs étaient contemporains. Lès principaux sont Ibu- Aboutai, originaire d’Alep , et Ibn-Alatir, l’un et l’autre :foTt bien instruits des événéttlens. Leur récit Sert à éclaircir celui des Latins. Nous avons cru devoir nous bor- .ner.ici présenter les résultats généraux; mais on trouvera les détails dans le tome,n de la Biblioth. des Croisades ,
§. et suiv. M. Reinaud y a rassemblé tout ce que les Ar.ibcs'nôus offrent de curieux et d’intéressant sur l’ époque. Parmi les auteurs latinS qnî ont parlé sur le même sujet, lOn doit citer principalement Guillaume de Tyr, lib. 17 ; il n’alla pas lui-même en Égypte; mais il vivait au temps de CCS expéditions , et connaissait les chefs de l’armée chrétienne. ’
a:6 HISTOIRE DES CROISADES.
iC” Vue de ses provinces montueiises et stériles, la pauvreté de ses sujets , les étroites limites de son royaume , lui faisaient regretter d’avoir manqué l’oecasion de conquérir un grand empire. A son retour , il épousa une nièce de l’empereur Manuel. Tandis que le peuple et la cour se livraient à la joie et formaient des vœux pour la prospérité de son royaume et de sa famille, une seule pensée Foôcupait nuit et jour et le suivait au milieu des fêtes. Les richesses du calife du Caire, la population et la fertilité de l’Égypte ,'ses nombreuses flottes , la commodité de ses ports , se présentaient sans cesse à l’esprit d’Amaury. V*'' t.'
Il voulut d’abord mettre à profit , pour l’exécution de ses projets , l’union qu’il vendit de contracter , et fit partir pour Constantinople des ambassadeurs chargés; d’engager Manuel à l’aider dans la conquête de l’Égypte. Manuel applaudit aux projets du roi de Jérusalem ; il promit de lui envoyer des flottes et de partager les périls et la gloire d’une conquête qui devait intéresser le monde chrétien. Alors Amaury ne craignit plus d’annoncer hautement ses desseins, et convoqua les barons et les grands de son royaume. Dans cette assemblée , ou l’on proposa' de porter la guerre en Égypte , les plus sages , parmi lesquels on remarqua le grand-maître du Temple déclarèrent hautement que l’entreprise était injuste. ,r
U Les chrétiens, disaient-ils, ne devaient point » donner aux Musulmans l’exemple de la viola- )) tion des traités. Il était facile de conqigfrir
» l’Égyple , difficile de la conserver. On n a- » vait rien à craindre de la puissance égyptienne , )) et tout à redouter de Noureddin; c’est contre » ce dernier qu’il fallait réunir toutes les forces » du royaume. L’Égyple devait ap^rlenir à celui -» qui resterait le maître de la Syrie ; il n’était » pas sage de hâter les faveurs de la fortune, » et d’envoyer des armées dans un pays dont ou » ne ferait qu’ouvrir les portes au fils de Zengui, » comme on lui avait déjà ouvert les portes de » Damas. On sacrifiait les villes chrétiennes , Jé- » ru.salem elle-même, à l’espoir de conquérir une » contrée lointaine. Déjà Noureddin avait profilé » du moment où le roi de Jérusalem était occupé » sur les bords du Nil, pour s’emparer de plusieurs n places qui appartenaient aux chrétiens. Bohé- M mond, prince d’Antioche , Raymond, comte de » Tripoli , avaient été faits prisonniers de guerre, » et gémissaient dans les fers des Musulmans, vic- » limes d’une ambition qui avait entraîné* le roi » de Jérusalem loin de son royaume, loin des » colonies chrétiennes dont il devait être l’appui » et le défenseur (i). »
Les chevaliers cl les barons qui s’exprimaient de la sorte , ajoutaient que la vue seule de l’E-
(i) Ce qu’il y a de singulier, c’est que le discours qu’on voit ici dans la bouclie des barons, les auteurs arabes le mettent dans celle du roi. A les en croire , le roi nesc porta à celte expédition que coinine malgré lui. ( Voy.uu tom. u de Li Bibliolhdfiue des C'roistides, §, 26. )
67 gypte ne manquerait pas de corrompre les guerriers clirétiens , et d’amollir le courage et le patriotisme des habilans et des défenseurs de la Palestine. Ces discours pleins de sagesse ne purent convainq|p ni le roi de Jérusalem ni les partisans de guerre , parmi lesquels se faisait remarquer le grand-maître des Hospitaliers , qui avait épuisé les richesses de son ordre par de folles . dépenses , et levé des troupes dont il avait assigné gy la solde sur les trésors de l’Egypte. Le plus grand, nombre des seigneurs et des chevaliers , que la fortune semblait attendre sur les bords du iSil poiuleur distribuer ses faveurs , se laissèrent aisément entraîner à la guerre , et n’eurent point dé peine àregarder comme leurs ennemis les souverains d’un pays qui leul* offrait un immense butin.
Tandis qu’on pressait à Jérusalem les préparatifs d’une guerre contre l’Égypte , les memes projets occupaientles émirs elle conseil de Noureddin. A son retour des bords du Nil, Cliirkou avait annoncé au prince de Damas, « que le gouverne- » ment du Caire manquait d’officiers et de soJ- » datsj que la guerre civile , l’avidité des Francs et M la présence des Syriens avaient affaibli et ruiné « la puissance des falimites. Le peuple égyptien,
» ajoutait l’anibilieux émir, accoutumé ù changer ' ’ )) de maître , n’était attaché ni au calife , qu’il ne » connaissait point, ni au visir, qui lui attirait » toutes sortes de calamités. Ce peuple, long- )) temps troublé par ses propres discordes, ne sou- » pirait* qu apres le repos, et semblait disposé à