I.IVRE XXII
quérait par cela meme un très haut degré d’importance. On a remarqué , avec raison, qu’un peuple qui a fait de grandes choses, qu’un peuple appelé tout entier à la défense de la patrie, éprouve un sentiment exagéré de ses droits , se montre plus exigeant , quelquefois injuste envers ceux qui le gouvernent, et se trouve souvent tenté d’employer contre ses souverains la force qu’il employa contre ses ennemis. Aussi voit-on dans les annales espagnoles, que la noblesse et le peuple se montrèrent plus turbulens en Espagne que dans d’autres pays, et que la monarchie y fut d’abord plus limitée que chez les autres nations de l’Europe.
L’institution des cortès, l’affranchissement des communes , une foule de privilèges accordés aux villes , signalèrent de bonne heure l’indépendance des peuples de la Péninsule. L’invasion des Maures ne permit point au gouvernement féodal de prendre racines sur le territoire espagnol (i) comme dans le reste de l’Europe j et parmi les désordres qui désolèrent pendant si long-temps les royaumes do Léon , de Navarre et de Castille , on n’eut point à déplorer une lutte funeste entre l’aristocratie et le peuple : mais la noblesse, toujours prête à se révolter contre ses rois , les prétentions ambitieuses de quelques familles qui se disputaient la prééminence ou le pouvoir , n’en troublèrent pas moins les provinces arrachées au joug des Musulmans. Si on
(1) On doit excepter le pays d’Aragon , où les tcnurcs féodales étaient générales.
en jugeait par les actes publics de la législation , on pourrait croire que les Espagnols avaient joui de la liberté avant tous les autres peuples de l’Europe. Mais , dans des temps de trouble , il faut bien se garder de juger de la liberté d’une nation par ce qu’on dit dans les assemblées politiques, ou par des chartres et des institutions tour-à- (our arrachées par la violence, détruites par la force, toujours placées entre deux écueils, l’anarebie et le despotisme. L’histoire d’Espagne, à cette époque, est remplie de crimes et de faits monstrueux qui souillèrent la cause des princes comme celle des peuples : ce qui prouve du moins que les mœurs ne s’accordaient point avec les lois , et que les institutions , créées au milieu des discordes publiques , n’avaient point adouci le caractère national.
Au milieu des révolutions qui agitaient l’Espagne , les passions politiques firent quelquefois oublier jusqu’à la domination des Maures. Lorsqu’à la lin du treizième siècle, les Musulmans, vaincus par Jacques d’Aragon, abandonnèrent les îles Baléares, le royaume de Valence et de Murcie, les Espagnols suspendirent tout-à-coup les progrès de leurs armes. Taudis qu’en Orient les MamelucLs victorieux avaient redoublé d’efforts pour chasser tout-à-fait les Francs des cotes de Syrie , en Occident , les Maures restèrent , pendant deux siècles , en possession d’une partie de l’Espagne , sans que les Espagnols s’occupassent sérieusement d’achever la conquête de leur propre patrie. L’étendard de Mahomet flotta sur les villes du royaume