LIVRE XXII. i
queatpas de vérité, comment croire à la politique des papes telle qu’on nous la représente; n’est-il pas plus naturel de penser que les souverains pontifes , dans ce qu’ils firent de grand , suivirent l’esprit de la chrétienté ? Dans le moyen âge , qui fut l’époque de leur puissance, ils furent bien plus dirigés par , cet esprit, qu’ils ne le dirigèrent eux-mémes j plus tard , et lorsque les papes eurent des projets comme ceux- qu’on attribue à leur génie et à leur ambition, leur pouvoir déclina. On n’a qu’à comparer Grégoire VII , se livrant à l’esprit de son siècle et s’appuyant sur l’ascendant de l’Église, avec Jules II , que Voltaire appelle un grand prince, et qui n’employa que les combinaisons connues de la politique.
L’autorité pontificale était la seule qui eût des bases et des racines dans les opinions et dans les croyances. Cette puissance donnait au monde , ou plutôt le monde lui demandait des lois, des lumières, unappui. Les papes avaient raison alors dans la fameuse comparaison des deux grands luminaires (l). L’autorité des chefs de l’Église était bien plus avancée vers la civilisation que l’autorité des princes. Pour que le monde chrétien fût civilisé, il lui importait que les papes eussent un grand pouvoir , et le besoin qu’on avait de leur puissance en favorisa les progrès.
On voit par-là que la souveraine puissance des pontifes vint de leur position et non de leur vo-
(i) Celle comparaison claie d’Innoceiil 111.
lonlé. L’iiistoirc nous les montre d’abord ebercbant à affranchir l’Eglise, à s’affranchir cu.\ménies de la domination temporelle des princes et surtout des empereurs d’Allemagne. On vit ai-rivcr alors ce qui arrive dans presque toutes les révolutions qui ont la liberté ou l’indépendance pour objet ; on ne se croit pas libre si on ne devient le maître, et très souvent, dans la crainte d’étre opprimé par un pouvoir rival , on veut le renverser pour se mettre à sa place. L’ancienne Rome marcha à l’empire du monde en parlant de la liberté ; ce fut le destin de la Rome nouvelle. Au reste, c’est aux violens débats entre l’autorité des princes et celle des papes, que les peuples de l’Occident durent • peut-être de n’avoir pas connu ce despotisme sans limites, qui ne se trouve que chez les anciens ou dans l’Orient. Les contestations firent naître la règle, et la règle limita à la fin toutes les puissances.
Résumons en peu de mots notre opinion. Tant que le monde fut gouverné par des croyances religieuses, tant que les sociétés n’eurent d’autres règlemens que ceux de l’Église , les pontifes exercèrent la plus grande influence -, quand les intérêts et les droits des princes et des peuples furent mieux réglés, quand le monde passa de l’empire des opinions à celui des lois, et que la puissance temporelle eut reçu l’organisation qui lui était propre , les papes durent perdre de leur ascendant. C’est ainsi qu’on peut expliquer l’origine, les progrès et la décadence du pouvoir pontifical dans les siècles qui nous ont précédés.