DE LA NOBLESSE
C’est en vain qu’un espril dédaigneux repousse le souvenir des âges passés , cl que nous protestons en quelque sorte contre notre propre origine ; nous y sommes sans cesse rappelés par nos goûts , par nos sentimens, et quelquefois par nos plaisirs. En effet , si , d’un côté , notre raison , formée à l’école des idées nouvelles, ne trouve rien que de révoltant dans le moyen âge, pourquoi, de l’autre, notre imagination, émue par le spectacle des passions généreuses, aime-t-elle à se représenter les vieux temps , et se plaît-elle avec les preux et les paladins 7 Tandis qu’une philosopliic sévère blâme sans mesure les coutumes barbares de la féodalité et les mœurs gothiques de nos aïeux , pourquoi les souvenirs que ces coutumes et ces mœurs nous ont laissés inspirent-ils encore à nos poètes des tableaux qui nous paraissent pleins de charmes ? Pourquoi ces souvenirs sont-ils reproduits tous les jours, avec le même succès, dans nos poèmes , dans nos romans et sur nos théâtres ? Serail-il vrai de dire qu’il y a plus de patriotisme dans notre imagination que dans notre rai-
son, puisque l’une voudrait nous faire oublier l’histoire de notre patrie, et que l’autre nous la rappelle sans cesse.
Les croisades contribuèrent à détruire les abus du système féodal ; elles servirent à conserver ce que ce système inspirait de sentimens généreux, et concoururent en même temps à développer ce qu’il avait de favorable à la civilisation. Nous ferons connaître les mœurs de la féodalité et les résultats des croisades, eu montrant la révolution qui s’opéra à celte époque dans les différentes classes de la société. C’est la noblesse qui fixera d’abord notre attention.
On retrouve la noblesse chez tous les peuples où la mémoire des aïeux est comptée pour quelque chose. On ne peut douter que la uoblessc ne fût connue chez les Francs et les autres peuples barbares qui avaient envahi l’Europe» Mais sous quel point de vue cette noblesse était-elle considérée avant le onzième et le douzième siècle? comment fut-elle d’abord constituée? comment se transmettait l’illustration des races ? Il nous reste peu de monumens, à l’aide desquels on paisse décider CCS questions.
Lorsqu’on songe avec quelle rapidité s’écoulent les générations, et combien , dans les temps mêmes de la civilisation , il est difhcilo à la plupart des familles de faire leur propre histoire pendant un siècle , doit-on s’étonner que dans des temps d’ignorance et de barbarie on ait eu si peu de moyens de conserver la mémoire des familles les