‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 111 sur 209 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

sadcs. Le seigneur n^ivait pas besoin tl’un signe de distinclioii lorsqu’il ne sortait point do son manoir ; mais il sentit le besoin de se distinguer des autres , lorsqu’il se trouva loin de son pays , confondu dans la foule des croisés : un grand nombre de familles se ruinèrent ou s’éteignirent dans les guerres saintes. Celles qui étaient ruinées s’attachaient davantage au souvenir de leur noblesse , le seul bien qui leur restait ; après l’extinction des familles , on sentit la nécessité de les remplacer j ce fut alors qu’on introduisit, sous Philippe-le-Hardi , l’usage de créer des nobles. Dès qu^il y eut des nobles nouveaux , on mit plus de prix à passer pour anciens. La propriété ne parut plus suffisante pour conserver et transmettre un nom qui devenait lui-méme une propriété consacrée par riiistoire et reconnue par la société. C’est alors que la noblesse devait tenir davantage à des marques distinctives.

A la chute du gouvernement féodal , la noblesse , il est vrai , formait encore , en grande partie , là force de l’armée ; mais elle servit l’État avec un nouveau caractère ; elle se conforma plutôt à l’esprit de la chevalerie qu’à celui de la féodalité. Un gentilhomme ne fit plus au souverain l’hommage de sa terre , mais il jura sur son épée de lui rester fidèle.

Changeant dès -lors sa manière de vivre ^ la noblesse descendit des collines où s’élevaient ses donjons menaçans , et ses châteaux bâtis dans la plaine eurent encore des tourelles, des

ponlsJevis , mais devinrent des habitations plus commodes. Lorsque l’aristocratie parut moins redoutable , les rois s’empressèi-ent de l’accueillir J elle retrouva dans les cours une partie des avantages qu’elle avait perdus. Comme elle tenait toujours le premier rang dans la société , comme elle conservait un grand ascendant sur les autres classes, elle continua, par .son exemple, à polir l’esprit et les manières de la nation , et c’est par elle surtout que se formèrent les mœurs élégantes qui ont long-temps distingué les Français au milieu de tous les peuples de l’Europe.

11 est difficile toutefois de juger, d’une manière préci.se, si la noblesse perdit moins qu’elle ne gagna aux changeraens qui s’opérèrent à la suite des croisades. Les prérogatives honorifiques qui lui restaient , sans lui donner une force positive , armèrent contre elle plus de passions jalouses que n’avait fait la puissance territoriale , car on a pu remarquer que l’amour-propre de l’homme souffire plus volontiers dans les autres la richesse et le pouvoir qu’il ne souffre les distinctions. Nous n’entreprendrons pas, comme l’ont tenté quelques écrivains, de prouver tout-à-la-fois que l’aristocratie féodale a trouvé des avantages dans les expéditions d’Orient , et que ces mêmes expéditions ont donné à la société les moyens d’abattre l’aristocratie. On s’est plu quelquefois à regarder cette époque comme l’ère d’une félicité générale , et la civilisation qui naissait des guerres saintes comme un grand festin où tout le monde devait s’asseoir avec joie. Ne

Digilized by Cooglc

LITRE XXli. a',3

pourrait-on pas dire que la noblesse partageait une partie de ces illusions, et qu’après avoir perdu une force qui lui venait de la terre , elle ne vit point ce qui lui restait encore à perdre. Plus lard la noblesse put reconnaître le tort qu’elle avait eu de ne point se mettre à la tête de la révolution des communes, ce qu’elle pouvait faire facilement. « La noblesse, » disait un gentilhomme du seizième siècle, la no- » blesse s’est fait grand tort et dommage de dé- » daigner les charges des villes j car refusant les » charges , ou les laissant prendre par les gens des » villes , ceux-ci s’emparent de l’autorité , et quand » nous arrivons , il faut les honneler et leur faire » la cour. Ça été un mauvais avis à ceux qui en sont » premièrement cause (i). » Ainsi parlait Biaise Montluc'sous le règue de François . alors la noblesse de France se ruinait pour les guerres de la couronne, comme elle s’était ruinée deux siècles auparavant pour les guerres saintes. Elle se ruinait dans une carrière qui l’écartait du gouvernement et la maintenait dans l’ignorance des affaires ,tan-

(i) O Plût à Dieu, ajoute Montluc, que, comme en Es- » pagne , nous eussions toujours logé dans les villes, nous » en serions plus riches ; et cependant il faut que nous pas- » sions par leurs mains , et que pour la moindre chose nous » allions avec beaucoup de peine trotter par les villes, » ( Commentaires de Biaise Montluc, I, pag. 7.) Sous le règne de Louis IX, Hugues de Bercy se plaignait de ce que la noblesse de son temps quittait les villes pour aller résider à la campagne. Pasquier, les Recherches de la France , tivre II , ch. lü.

a44 HISTOIRE DES CROISADES,

dis quo d’autres s’cDrichissaient dans des emplois paisibles , exerçaient utilement leurs facultés et s’occupaient exclysivement du pouvoir. Une des grandes erreurs de la noblesse, à cette époque, fut de prendre l’illustration pour la force , la faveur des rois pour la puissance , l’opinion des hommes pour un appui. Entourée de glorieux débris et dépouillée de ce qu’elle avait de plus solide , elle se réfugia en quelque sorte dans l’histoire j mais l’histoire no relève point ceux qui tombent , et ne conserve que le vain souvenir des grandeurs passées.

Page 1