‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 114 sur 209 · LIVRE XXK · texte numérisé non relu

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sans ctre loul-à-fait l’iiuinililé chrétienne, était, au milieu des trophées de la guerre , comme la pudeur de la gloire j pour rappeler par un seul mot toutes les vertus de la chevalerie , il nous suffira de nommer ce vieil honneur , qu’on n’a jamais bien défini, et qui fut pour un siècle barbare comme une autre religion, avec ses mystères et surtout avec ses miracles.

Pour se faire une idée juste de la chevalerie , ou doit l’étudier dans les tournois qui lui durent leur origine , et qui étaient comme les écoles de la courtoisie et les fêtes de la bravoure (i). A celte époque , la noblesse se trouvait dispersée, et restait isolée dans les châteaux. Les tournois lui donnaient l’occasion de se rassembler , et c’est dans ces réunions brillantes qu’on rappelait la mémoire des anciens preux , que la jeunesse les prenait pour modèles , et se formait aux vertus chevaleresques , en recevant le prix des mains de la beauté.

Comme les dames étaient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers , elles exercèrent un empire absolu sur l’âme des guerriers ; et je n’ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le ])lus doux put donner de charme à l’héroïsme des preux et des paladins. L’Europe commença à sortir de la barbarie , du moment où le plus faible commanda au plus fort, où l’amour de la gloire, où les plus nobles senlimens du cœur, les plus tendres

(i) Sainlc-Palayc, tom. 1 , pag. 87 , i iHj Ducange, ciu~ (Hiicmt DissciicUion sur Joinville.

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affections de râine , tout ce qui constitue la force morale de la société put trioui[)her de toute autre force.

Nous ne croyons pas que la chevalerie errante avec ses bizarres travers , ait jamais existé ailleurs que dans les romans : on doit croire, néanmoins , que si l’amour de Dieu avait armé les chevaliers chrétiens contre les infidèles , l’amour des dames put aussi les porter quelquefois à la défense delà beauté malheureuse. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que la chevalerie d’armes , comme nous l’avons dit , ne tenait point à la terre , et que la patrie d’un chevalier se trouvait partout où il pouvait montrer sa force , son adresse et sa valeur. Ainsi un reste de l’esprit nomade des barbares se mêlait au caractère de la chevalerie, et cet esprit cosmopolite pourrait donner quelque vraisemblance au.x récits des romanciers. L’histoire a raconté les aventures et les exploits de ces guerriers normands, qui , en revenant de Jérusalem, délivrèrent la Calabre de l’invasion et du joug des Sarrasins. Joinville nous parle de plusieurs chevaliers , qu’il avait vus arriver dans la Palestine , et qui, sur le portrait qu’il nous en a l’etracé, pourraient passer pourdc vrais chevaliers errans. Partis du nord de l’Europe , ils avaient long-temps vécu parmi les Gomans et les peuplades sauvages de l’Asie mineure ; les croisés et le peuple de Ptolémaïs écoulaient avec avidité le récit de leurs courses lointaines; on se plaisait à imiter, dans l’armée chrétienne, les coutumes qu’ils avaient empruntées aux barbares. On admirait

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leurs manières chevaleresques , et surtout l’adresse intrépide avec laquelle ils poursuivaient les tigres et les lions dans les déserts de la Syrie. Après avoir parcouru l’Orient et l’Occident, ils venaient engager leur foi au service de Jésus-Christ, et s’enrôler sous les drapeaux de Louis IX.

On avait vu dans l’antiquité des héros qui parcouraient le monde pour le délivrer des fléaux et des monstres. Mais ces héros n’avaient pour mobile ni la religion qui élève l’âine , ni cette courtoisie qui adoucit les mœurs. Une autre différence entre l’esprit de l’antiquité et les sentiraens des modernes, c’est que, chez les anciens, l’amour passait pour amollir le courage des héros , et qu’au temps de la chevalerie , les femmes, qui étaient les juges de la valeur , rappelaient sans cesse dans l’âme des guerriers l’enthousiasme de la vertu et l’amour de la gloire. On trouve dans Alain Chartier , une conversation entre plusieurs dames exprimant leurs sentiraens sur la conduite de leurs chevaliers qui s’étaient trouvés à la bataille d’Azincourt. Un de ces chevaliers avait cherché son salut dans la fuite, et la dame de scs pensées s’écrie : Selon la loi d'amour, je l’aurois mieux aimé mort que vif.

Cette institution , si ingénieusement appelée Fontaine de courtoisie et qui de Dieu vient , est bien plus admirable encore lorsqu’elle se montre sous l’influence toute puissante des idées religieuses. La charité chrétienne réclama toutes les affections du chevalier, et lui demanda un dévouement perpétuel pour la défense des pèlerins et le soin des

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malades. Ce fut ainsi que s’établirent les ordres de Saint-Jean cl du Temple , celui des chevaliers Teuloniques et plusieurs autres , tous institués pour combattre les Sarrasins et soulager les misères humaines. Les infidèles admiraient leurs vertus , autant qu’ils redoutaient leur bravoure. Rien, n’est plus touchant que le spectacle de ces nobles guerriers qu’on voyait lour-à-tour sur le champ de bataille et dans l’asile des douleurs , tantôt la terreur de l’ennemi , tantôt la consolation de tous ceux qui souffraient. Ce que les paladins de l’Occident faisaient pour la beauté , les chevaliers de la Palestine le faisaient pour la pauvreté et pour le malheur. Les uns dévouaient leur vie à la dame de leurs pensées; les autres la dévouaient aux pauvres et aux infirmes. liC grand-maître de l’ordre militaire de Saint-Jean prenait le titre de gardien des pauvres de Jésus-Christ , et les chevaliers appelaient les malades cl les pauvres , nos seigneurs. Une chose plus incroyable, le grandmaître de l’ordre de Saint-Lazare, institué pour la guérison et le soulagement de la lèpre , devait être pris parmi les lépreux (i). Ainsi la charité des

(i) Cet usage dura jusque sous le pontifical d’innocent IV, vers l’ail 1253. A cette époque, les chevaliers de Saint- Lazare demandèrent au souverain pontife la permission d’élire pour grand-maître quelqu’un d’entre eux qui ne fût point attaqué de la lèpre , parce que les infidèles avaient lué tous les chevaliers lépreux de leur hôpital de Jérusalem. Le pape les rcuvoya à l’évêque de l’rascali, afin que

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clicvalicrs , pour entrer plus avant dans les misères de leurs semblables, avait anobli en quelque sorte ce qu’il y a de plus dégoûtant dans les maladies de l’homme. Ce grand-maître de Saint-Lazare, qui doit avoir lui -même les infirmités qu’il est appelé à soulager dans les autres , n’imite-t-il pas , autant que peut le faire notre faiblesse, l’exemple du fils de Dieu , qui revêtit une forme humaine pour délivrer l’humanité?

On pourrait croire qu’il y avait de l’ostentation dans une si grande charité. Mais le christianisme , comme nous l’avons déjà dit , avait dompté l’orgueil des guerriers , et ce fut là, sans doute, un des plus beaux miracles de la religion , au moyen âge. Tous ceux qui visitaient alors la Terre-Sainte ne pouvaient se lasser d’admirer, dans les chevaliers du Temple , de Saint-Jean, de Saint-Lazare, leur résignation à souffrir toutes les peines de la vie , leur soumission à toutes les rigueurs de la discipline, et leur docilité à la moindre volonté de leur chef. Pendant le séjour de saint Louis en Palestine , les Hospitaliers ayant eu une querelle avec quelques croisés qui chassaient sur le Mont-Carmel , ceux-ci portèrent leur plainte au grand-maître. Le chef de l’Hôpital mande devant lui les frères

celui-ci leur accordât celte permission, après avoir examiné si cela pouvait se faire selon Dieu. Ce fait est rapporte dans la bulle de Pie IV , datée de l’an i565. ( Voy. V Histoire des Ordres monastiques du P. Helyot, tom. I, p. a63.)

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qui avaient fait outrage aux croise's , et , pour les punir, les condamne à manger à terre sur leurs manteaux. Advint , dit le sire de Joinville, (jue je me trouvai présent avec les chevaliers qui s’étoient plaints et requismes du rnaistre quil fist lever les frères de dessus leurs manteaux , ce quil cuida refuser. Ainsi la rigueur des cloîtres et riiumililé austère des ce'nobites n’avaient rien de repoussant pour des guerriers : tels étaient les héros qu’avaient formés la religion et l’esprit des croisades. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple avaient appris à mépriser les vanités de celte vie ; c’est dans ces ordres militaires et religieux , dit un poète contemporain , que se retiraient les guerriers qui étaient fatigués du monde, et qui avaient tout vu et goûté de tout (i). Il ne faut pas oublier que, dans les âges barbares , la modération de ceux qui portent les armes et l’humilité de la force sont un commencement de civilisation.

Nous savons qu’il ne faut pas toujours juger les hommes d’après la morale qu’ils proclament et d’après les règles qu’ils doivent suivre. Les ordres militaires de la Terre-Sainte , pour le scandale de leurs mœurs , méritèrent quelquefois la censure des chefs de l’Église leur esprit d’ambition et de rivalité troubla souvent la paix des colonies chrétiennes en Orient. Lorsqu’on voit les désordres du moyen âge , on doit croire aussi que la

(i) Guyot, poète satirique du xiii<^. siècle.

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