CHAPITRE XL
DES MONASTÈRES
Nous avons vu que l’exaltation des esprits , qui produisit les croisades , avait augmente le nombre des cénobites. Guillaume de Tyr dit, en commençant son histoire des guerres saintes , que le monde , livré à tous les désordres , était près de tomber en ruines. On se persuadait que le monde, ainsi menacé de .sa fin , ne pouvait être renouvelé que par des événemens et des sacrifices extraordinaires. La religion , qui dirigeait tout alors , montra aux uns l’Orient à conquérir, aux autres, le désert où les attendait la pénitence. Dans l’opinion des sages et des docteurs , il n’y avait rien de plus dangereux sur la terre que le siècle , et toutes les cités semblaient être, pour les chrétiens remplis d’une dévotion ardente, comme des villes maudites du ciel qu’il fallait s’empresser de quitter. C’est ainsi qu’on prenait à-la-fois la route de Jérusalem et celle des lieux retirés, qui étaient regardées comme le chemin de la Jérusalem céleste. Nous avons parlé des guerriers de la croix et des pèlerins de la Terre-Sainte ; qu’il nous soit permis d’arrêter un moment notre attention sur la milice des cloîtres, et sur les croisés du désert.
a7o HISTOIRE DES CROISADES.
Los fonclaliüiis dos tnoiiaslères nn sont pas les faits les moins connus tlo l’histoire (i) ; les chroniqueurs, qui étaient presque tous des moines, n’y attachent pas moins d'importance qu’aux plus grands événemens politiques. Ordéric Vital parle tour-à-tour, et .sur le même ton, de l’invasion de Guillaume en Angleterre , de la conquête de la Fouille par les Normands , et de la fondation ou de la gloire du monastère de Saint-Evroul.
Les couvons s’établissaient de plusieurs manières. Quelquefois c’était un seul homme qui se retirait dans un lieu solitaire et dont les fidèles venaient admirer la sainteté. Ces anachorètes , au rapport des légendes contemporaines , étaient comme les rois de la solitude j car les oiseaux du ciel obéissaient à leur voix , et la nature leur était soumise. L’historien de la Normandie , après avoir raconté la sainte vie d’un anachorète , nous raconte ainsi sa mort, plus miraculeuse encore que sa vie : « Une douce mélodie s’élevait dans les airs , )) un parfum divin remplit les lieux sauvages ; un » nuage brillant s’éleva sur l’horizon et fit pâlir » l’astre du jour (a). » Le récit de ces prodiges et de mille autres semblables se répandait dans tous les pays voisins : bientôt la foule accourait et le désert
(i) Le troisième volume du Spicilége de d’Acliery renferme beaucoup d’actes de fondation de monastères.
(a) Orderic Vital ajoute qu’un monastère fût fondé à côté de la cellule de cet ermite qui s’appelait Gustal. (Histoire de Normandie y liv. i. )