LIVRE XXII
aucune des circonstances du départ des pèlerins , garde presque toujours le silence sur leur retour.
La dépopulation de plusieurs provinces dut améliorer le sort des serfs qui n’avaient point quitté leurs foyers ; plus les hommes étaient nécessaires, plus ils furent respectés; c’est ainsi que les croisades purent adoucir le sort des paysans dans les lieux qu’elles avaient dépeuplés ; ce n’est pas là un résultat dont l’humanité puisse s’applaudir. Boulainvilliers dit que si les croisades n’avaient pas fait partir une foule de serfs , il eût fallu plus tard les exterminer comme des bêtes féroces (i). Cette réflexion barbare n’est fondée , ni sur la vérité , ni sur la raison ; il est certain que si tous les serfs partis pour la croisade étaient revenus , leur multitude eût été fort embarrassante, et que la société aurait pu en être troublée : mais ce qui prouve qu’on ne trouvait pas un si grand bien au départ des paysans , c’est qu’à la troisième croisade on leur défendit de partir sans la permission de leur seigneur (2). Le plus grand avantage que les croisés jiurent donner aux serfs de la glèbe , ce fut la cessation momentanée des brigandages et la paix qui régnait dans les campagnes pendant tout le temps que durait une guerre contre les Sarrasins. La trêve de Dieu , qui était l’ouvrage du clergé, et que les
( I ) Histoire de l’ancien gouvernement de la France , lettre V.
(2) Roger de Hoveden. {Biblioth, des Crois.)
394 HISTOIKE DES CROISADES,
guerres saintes rendaient encore plus sacrée, plaçait sous la sauve-gardo de l’Église le laboureur , sa cliarrue , sa herse et les bœufs compagnons de scs travaux.
La population des campagnes n’était pas toute composée de serfs ; on y trouvait un assez grand nombre d’hommes, qu’on appelait vilains, et qui n’étaient ni tout-à-fait libres, ni tout-à-fait esclaves. Personne dans cette multitude misérable n’aspirait à l’indépendance, et le seul bien auquel pussent prétendre des hommes sans appui, était de choisir leur servitude. Comme l’Église inspirait plus de confiance que les seigneurs, une foule d’infortunés s’étaient réfugiés , en quelque sorte , au pied des autels, et vouaient leur liberté et celle de leurs enfans, soit à une église, soit'àun monastère (i), dont ils espéraient la protectipn. Rien n’est plus curieux que les formules par lesquelles le clergé recevait ce sacrifice de la bberté individuelle. On félicitait les nouvçaux serfs d’avoir préféré la domination de Jésus-Christ a la liberté du siècle; on ajoutait que servir Dieu c* était régner , et qn’nne sainte servitude était la véritable indépendance. Il fallait bien que ces paroles fussent en harmonie avec les mœurs
(i) Celui qui sc rendait serf d’un monastère liait autour de son cou, lors de la passation du contrat, une corde des cloches du monastère. ( Pasquier , les Recherches de la France , liv. iii , ch. xli ; Ducange , Glossarium latinilalis , au mot onuATi.) On lit dans le Spicilége de d’Achcry plusieurs Chartres de semblables oblations.