LIVRE XXII
et les idées du temps, puisqu’on voyait chaque joui; une multitude d’hommes et de l'emmcs accourir autour des monastères , et conjurer l’Eglise de les recevoir parmi les serfs de Jésus-Christ. Qu’ils se ciiussent, par-là, beaucoup plus libres que les autres hommes, on peut s’en étonner aujourd’hui; mais n’y avait-il pas aussi une sorte de liberté à porter des chaînes qu’on avait choisies et.qu’oas’éiait données soL-même?
D’après le fait que nous venons de citer, on doit croire que les serfs des églises ne firent pas de grands efforts pour être libres : cependant le clergé prêcha quelquefois l’affranchissement des serfs ; l’histoire cite plusieurs exemples d’affranchissemens à l’époque dont nous parlons j mais ce n’étaient là que des exceptions , que des actes isolés ; rien n’était plus difficile que de briser les fers d’un homme ou d’une famille attachée à la glèbe. Il fallait à-la-fois le consentement du seigneur, du suzerain et du roi. Le clergé lui-même ne pouvait donner l’exemple, car il ne lui était pas permis d’aliéner ses biens , et les serfs qui dépendaient de lui étaient sa propriété. Ainsi les affranchissemens particuliers ne servaient pas plus la cause de la liberté que raffrauchissement des esclaves chez les Romains. Encore y avait-il dans l’ancienne Rome une législation pour les affranchis , tandis qu’il n’y en avait point sous les gouveraemens féodaux.
Il ne fallait rien moins qu’une circonstance extraordinaire pour que les serfs des campagnes pussent obtenir la Uberlé. Les paysans d’une partie de
la. Zéhande, chassés 'de leur territoire par le débordement de la mer, se réfugièrent dans la basse Allemagne, et obtinrent , avec l’indépendance , des marais à dessécher et à cultiver. D’autres paysans vinrent habiter les bords du Rhin, ravagés parles Vendes et les Slaves , et la liberté fut le prix de leurs travaux.
Quelques villes libres de l’Allemagne contribuèrent à l’affranchissement des paysans de leur territoire. La même chose arriva en Italie et en Espagne, où le territoire des villes était considérable; en Angleterre , les paysans attendirent plus longtemps une amélioration à leur sort. Au reste , rien n’est plus diflicile que 3e connaître avec exactitude les destinées que subit , pendant plusieurs siècles , cette multitude d’hommes qui couvraient les campagnes de l’Europe ; au milieu dés ténèbres du moyen âge, d’innombrables générations de serfs ont passé sur la terre, sans laisser de traces dans l’histoire. A peine trouvons-nous, dans les vieilles chroniques et dans les actes de l’administration , quelques lueurs épafses qui puissent éclairer ici nos recherches.
L’histoire ne nous montre guère les serfs que dans les momens d’agitation et de trouble , ou dans les grands désordres de la société, comme le soulèvement des pastoureaux , la révolte des paysans de Souabe , la jaquerie, et cette guerre civile qui, vers le commencement du seizième siècle, éclata en Hongrie à l’occasion d’une croisade contre les Turcs.