LIVRE XXII
Un historien allemand rapporte que sous le pontificat de Le'on X , et sous le règne de Ladislas II , on exhorta la nation hongroise à prendre la croix et les armes. Le légat du pape voulut que tout le monde fût admis à la croisade, et le roi y consentit malgré l’avis de plusieurs de ses conseillers. Bientôt accoururent sous l’étendard de la croix une foule de paysans qui avaient abandonné la culture des terres. La noblesse , qui voyait avec effroi toutes les campagnes abandonnées , employa la violence pour ramener les déserteurs, et la violence alluma la guerre : l’armée des croisés, presque toute composée de paysans, devenait chaque jour plus nombreuse j son chef, nommé par le roi , avait reçu du légat un étendard béni par le pape. Ce fut avec les signes révérés d'une guerre sainte , et sous l'étendard même donné par l’Eglise, que les paysans, qui avaient pris la croix, se mirent à ravager les terres des nobles , brûlèrent les châteaux, et commirent d’horribles cruautés. Cette guerre , ou plutôt celte révolution , qui fit couler des flots de sang , se termina dans les plaines d’ülina , où les paysans hongrois furent vaincus , et leurs chefs faits prisonniers. Les nobles de Hongrie avaient été très effrayés de cette révolte j ils voulurent à leur tour effrayer les paysans, et pour cela , on inventa des supplices dont la seule idée fait frémir (i).
(i) Voyez le récit de cette guerre dans notre extrait d’Istuaufius. ( Biblioth. des Crois. )
âge HISTOmE DES CROISADES.
A l’aspect de ce tableau , on se demande naltirelleinent ce qui serait arrivé si de pareils mouvemens avaient éclaté dans les grandes croisades de l’Occident. Que serait devenue l’Europe , si la mub titude qui s’était levée à la voix de Pierre l’Ermite, au lieu de piller les juifs et quelques villes qui se trouvaient sur son passage, avait écrit sur les drapeaux de la croix le mot de Uberlé, et fait la guerre à la noblesse au nom de Jésus-Christ ? Tout le monde sait que la pensée n’en vint alors à personne -, mais si la jaquerie, qui éclata deux siècles plus tard, s’était trouvée en concurrence avec une croisade , si la révolte des pâtres et des villageois avait pu s’allier aux idées si puissantes des guerres saintes , qui pourra nous dire jusqu’où serait allée une révolution animée par un pareil mobile, et secondée par do tels auxiliaires ! Nous n’avons point de documens historiques qui nous prouvent que les grands et les seigneurs féodaux aient craint sérieusement une révolte des serfs j>endant les croisades d’outre-mer , mais nous voyous du moins qu’on prenait alors des précautions , et qu’on se gardait bien surtout d’irriter ce peuple qui couvrait le territoire. Nous avons sous les yeux une chartre par laquelle le comte de Forets , se disposant à partir pour l’Orient , défendait severement dans tout son comté qu’on iujuriût les serfs et qu’on donnât à qui que ce fût la dénomination d’esclave ( i ) . L’histoire loue la fermeté avec laquelle
(0 Spicilegc (le d’Athcry , wm. lU, pag. (iao.