‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 158 sur 209 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

d’Égyple, on travaillait les métaux avec plus de perfection que dans l’Oecident. Les vieilles chroniques nous apprennent que les chrétiens de la Palestine allaient quelquefois à Damas pour y acheter des armes. Joinville rapporte qu’étant allé en pèlerinage à Notre-Dame de Tortosc, il acheta î\ Tripoli des camelots qu’on fabriquait dans cette ville. 11 en envoya quelques pièces à la reine Marguerite , laquelle, nous dit-il, les prit d’abord pour des reliques, se mit à genoux pour les recevoir, et se releva en disant : Maujour soit au Sénéchal qui ni a fait agenouiller devant ses camelots. Joinville avait été chargé par Louis IX d’acheter une certaine quantité de cette étoffe, ce qui prouve que la manufacture où elle était fabriquée avait quelque réputation (1).

11 J avait , à cette époque , dans la même ville de Tripoli , et dans plusieurs villes de la Grèce , un grand nombre de métiers de soie, dont les produits devaient attirer l’attention des marchands et des pélerinsqui visitaient l’Orient. Vers le milieu du douzième siècle, Roger II, roi de Sicile, fit transporter à Palerme plusieurs de ces métiers; ce fut le fruit d’une expédition sur les cotes de la Grèce. Le mûrier se multiplia sous le beau ciel d’Italie , comme sous celui de la Morée, et cette utile conquête donna aux Siciliens la facilité de surpasser

(1) Hist. de saint Louis, t^it. de 17O1, pag. ia5 cl sulv. ( Voy. sur le mot Camelot ou Camelin , les observations de Lucange sur Joinville, pag. 3'‘3. )

bienlûl l’induslrie des Grecs. Le principal atelier fut placé dans le palais des rois comme pour montrer la richesse et la magnificence de cet art nouveau.

Plusieurs inventions utiles nous vinrent à cette époque des contrées d’Orient. Quelques écrivains ont affirmé que les moulins à vent étaient connus en Europe avant les croisades (i),* mais il faut considérer que cette invention a pu venir par les premiers pèlerinages en Asie , qu’on ne peut séparer des guerres saintes.

Tyr était renommée alors pour ses verreries (2). Le sable qu’on trouvait dans son voisinage donnait à la fabrication du verre une perfection qu’on ne connaissait point dans d’autres pays. L’usage du verre était beaucoup plus commun eu Palestine qu’en Occident. Les Vénitiens durent prendre à Tvr l’idée de leurs belles verreries , si célèbres au moyen âge.

Les croisés, comme on l’a vu dans cette histoire, témoignèrent toujours une grande surprise eu voyant l’explosion du feu grégeois. Mais , ce qui doit nous étonner , ils ne parurent point envier un si grand avantage aux Sarrasins. Les guerriers

(1) La chronique de Bohême, de Wenccslas Ilagek, tr.iduite en allemand par Jean Sandei, a essayé de prouver, pag. 10 et 11, que les moulins à vent étaienl connus dans la Bohême avant l’année 718, (Voyez \ Histoire de la vie privée des Français , par Legrand d’Aussy , toni. 1 , p. 4'i.) (■i) Guillaume de Tyr, liv. xin, cli. iii.

LITRE XXII. 34g

francs préfcrèrent sur le cliainp de Lataillc l’épéc et la lance à un njoyen de coniballre qui semblait ôter quelque chose à la bravoure personnelle. Il est probable cependant que le feu grégeois dut à la fui donner l’idée de la poudre , invention funeste à l’humanité, niais qui mit une arme redoutable entre les mains de la société européenne menacée par les Turcs et par les Tartares.

On sait quels furent les transports des croisés , lorsqu’ils virent, pour la première fois, des cannes à sucre dans le territoire deTripoli (l).La plante en fut transportée en Sicile, dès le milieu du douzième siècle; il n’est pas exact cependant de dire qu’elle passa de là dans le Nouveau-Monde. Si les Espagnols transportèrent, dans la suite , la canne à sucre dans l’île de Madère , on doit croire qu’ils la trouvèrent dans le royaume de Grenade, où les Maures l’avaient apportée d’Afrique. Mais il est aussi probable qu’on ne s’occupa de cette plante que parce que le goût du sucre s’était répandu , et que cette substance qu’on lirait d’Égypte devenait une branche importante du commerce. C’est ainsi qu’on peut en faire honneur aux croisades.

L’histoire naturelle , qui se lie aux progrès de l’industrie et de l’agriculture , s’enrichit alors de quelques notions utiles. Non seulement les climats éloignés échangèrent leurs productions végétales , mais quelques circonstances des croisades procurèrentà l’Europe la connaissance de plusieursanimaux

(i) Foucher de Cliaiires. (^Biblioth. des Crois. )

35o HISTOIRE DI::S CROISADES.

<1o l’Afrique et de l’Asie. jS'ous avons dit que les Mamelucks d’Egjptc envoyèrent à saint Louis un éléphant, dont le monarque français fit présent au roi d’Angleterre (i) . Pou de temps après la première expédition de Louis IX , Bibars envoya à Mainfroi, fils de Frédéric II , plusieurs prisonniers mogols avec leurs chevaux, qui étaient de race tarlare. Parmi les productions orientales que les ambassadeurs égyptiens étaient chargés d’offrir au roi de Sicile , on remarquait une giraffe , animal qu’on n’avait jamais vu jusqu’alors en Occident (2).

A côté des grandes émigrations des peuples qui passaient de l’Orient en Occident, il est curieux de voir les plantes et les fleurs changer aussi de climat et passer d’Orient en Europe, tantôt portées dans la pannetière des pèlerins, tantôt transplantées de proche en proche , s’avançant de jardin en jardin, de province en province. Nous avons déjà parlé du maïs ou blé de Turquie , envoyé en Italie par Boniface de Montferrat, après la prise de Constantinople (3); la prune de Damas fut

(1) Voyez le 16®. livre de notre Histoire.

(2) Sainte-Palaye, Mémoires historiques sur lâchasse, irc. part. , cite la chasse royale composée par Charles IX , dans laquelle il s’agit d’une race de chiens gris, originaire de Tartarie , rapportée en France par Louis IX.

(3) M. Grégori , dans un mémoire lu à la Société d’agriculture , a cité des faits qui viennent à l’appui de notre opinion au sujet de l’introduction du maïs en Europe.

Page 1