CHAPITRE IV
SARBAHIE DES FRANCS DANS LES CROISADES ; MOEURS ET morale ÜES croises.
Quels que soient le but et l’esprit d’une guerre, c’est rarement au milieu des camps, et dans une! multitude sous les armes, qufe les hommes deviennent meilleurs , et que la morale voit triompher scs éternelles maximes. Les croise's étaient si persuadés que la guerre sainte devait leur tenir lieu de toutes les vertus , qu’ils se livrèrent souvent aux plus grands excès, dans la pensée que Dieu devait tout leur pardonné!* ou tout leur permettre. Nous avons vu plusieurs fois des bandes de pèlerins dévaster les pays qu’elles traversaient, et chargées de dépouilles, poursuivre leur route, en répétant le proverbe de Salomon : ’ Le bien du pécheur est réservé à Vhomme juste. Attachés exclusivement aux pratiques les plus minutieuses de la dévotion , ils les mettaient beaucoup au-dessus de la morale évangélique ; aussi Albert d’Aix, en parlant de quelques croisés qui se livraient au brigandage dans la Hongrie, les accuse sans amertume d’avoir enlevé les bœufs et les moutons des habitans •, mais ce qu’il ne leur pardonne point , c’est d’avoir mangé - -j de la chair de ces animaux dans les jours que |il;
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rEfjlisc a consacrés à rahslinonce (i). Dans celte guerre d’cxterininalion , riiistoire a trop souvent à (.léploier l’oubli du tiioil des gens, le mépris des lois de la justice cl de la foi jurée. Les clironûjues contemporaines ne nous parlent de Phirous, qui livra Antioche aux chrétiens, qu’en appelant sa trahison une trahison louable , et lui-méme un brave traître. La haine qui animait les croisés contre les Musulmans, jointe au sentiment des maux qu’ils avaient soufferts, ensanglanta souvent leurs triomphes. Ils oubliaient tellcjucnt la morale du Sauveur des hommes, que le sang de leurs ennemis leur paraissait une ollrande agréable à Dieu •, au milieu des scènes du carnage, ils se croyaient à l’abri de tout reproche, en appelant les Sarrasins des chiens immondes; et lorsque le glaive avait moissonné la population désarmée des villes musulmanes, ils répétaient avec joie; ainsi ont été purijiées les demeures des infidèles (2).
Les Grecs, qui avaient vu si souvent les croisés liaverser leur territoire, et qui eurent tant à souffiir de leurs violences, ne les épargnent pas dans leurs chroniques. « Que de maux , disaient-ils , » nous ont faits ces Latins avec leur colhcr d’ai- » rain , leur sourcil élevé, leur barbe rase, leur )) esprit superbe, leur caractère inhumain, leurs
(1) Albert d’Aix. {Dihlioth. des Crois. )
(2) Robert-le-Moine. ( Dibliolh. des Crois. )
» nariiips où respire la colère , leur parole brève V, et auiinèe (i). » Lorsque tlans la première croisade les Musulmans vaincus et dispersés par les Francs, n’avaient plus, selon l’cxprcssiou orientale , d’autre asile que le ventre des vautours el le dos de leurs chameaux , ils déploraient ainsi leurs défaites. « Quel peuple pourra » résister à une nation si opiniâtre el si cruelle, » qui n’a pu être détournée de ses entreprises, ni » par la famine , ni par le glaive, ni par la présence » de la mort, et qui se nourrit maintenant de chair )) humaine (2) ! »
Ce qui peut excuser la barbarie des croisés , c’est qu’elle se trouve souvent réunie à des qualités sociales qui promettent un âge meilleur; aux scènes les plus révoltantes se mêlent sans cesse des tableaux sur lesquels l’imagination aime à s’arrêter. Si les croisés se montraient barbares
(i) Les Grecs jugeaient ainsi les Laiins avec sés'erité , lion seulement parce qu’ils avaient été en butte à leui's exces, mais parce qu’ils se croyaient beaucoup au-dessus d eux par leurs lumières; les Turcs , qui ne ci’oyaicnt point a leur propre supériorité , ne jugeaient ni la conduite ni le caractère des pèlerins de l’Occident; comme tous les barbares, ils ne méprisaient que la faiblesse qu’ils pouvaient opprimer , et n estimaient que la force qui pouvait les vaincre ; ils népronvaient d’autre sentiment que la haine des chrétiens , la crainte du péril ou l’orgueil de la victoire.
(a) Raymond d’Agiles. { Bibliolh. des Croîs.)