LIVRE XXII. 3G
mer l’enthousiasme pieux des guerriers, adressèrent aux princes musulmans des messages remplis d’argumens et de subtilités , à l’aide desquels ils croyaient les vaincre et les soumettre à la foi du Christ. Nous avons fait remarquer plusieurs fois, dans l’histoire des dernières croisades , cette présomption des docteurs et cet orgueil de l’école , quifurenl un des caractères distinctifs du treizième siècle et du quatorzième siècle (i).
On peut juger, par ce que nous venons de dire, que la philosophie scolastique ne fortifia pas toujours les croyances religieuses , et qu’elle favorisa
(i) Mathieu Paris raconte un fait qui caractérise à lui seul l’esprit de l’école. Il s’agit de Simon de Tournai, célèbre théologien du treizième siècle. Un jour que ce théologien , dans une leçon brillante et profonde , avait étonné ses auditeurs par la manière dont il avait parlé du m^’stèrc de la Sainte-Trinité , on le supplia de rédiger par écrit cette leçon , afin que tant de solutions heureuses ne fussent point perdues. Alors , dit Mathieu Paris , Simon de Tournai fut tellement infatué de lui-même, qu’élevant les yeux au ciel et riant aux éclats, il osa s’exprimer ainsi : O Jesulet, Jesulet (Jesule, Jesule) I dans la question que je viens de traiter combien j’ai confirme et exalte' ta loi! si je voulaisfaire le méchant et combattre tes doctrines, je saurais trouver des raisons et des argitmens plus forts pour les ébranler et les détruire. Cela dit, ajoute Mathieu Paris , il se lut comme étant sans langue; Simon devint non seulement muet, mais encore idiot et ridicule , et fut un objet de risée pour son auditoire. I.e chroniqueur ajoute que ce miracle servit à réprimer l’orgueil et l’insolence des scolastiques.
364 HISTOIRE DES CROISiSDES.
peu l’essor des véritables lumières. On doit dire néanmoins que si elle put égarer quelquelois l’esprit humain, elle n’arréta pas lout-à-fait sa marche,- elle exerça les facultés de l’homme , et par cela meme elle servit à leur développement. Dans les commencemens des sociétés, c’est moins l’égarement de l’esprit que sou inaction qui retient les peuples dans les ténèbres de la barbarie.
La science qu’on cultiva le plus après la théologie scolastique fut la jurisprudence. La connaissance du droit civil et du droit canonique olfrait de grands avantages à ceux qui la possédaient , et devenait le chemin de la fortune et des honneurs. Innocent III, Innocent IV, Honorius III, Grégoire IX (i), et plusieurs autres pontifes, durent à l’étude approfondie des lois les moyens d’étendre et d’agrandir leur pouvoir. Dans plusieurs écoles de France et d’Italie, on vit briller des professeurs qui enseignèrent les lois des Grecs et<les Romains. On invoqua le nom de Justinien comme on avait invoqué celui d’Aristote; mais les lumières que répandirent les plus célèbres jurisconsultes restèrent trop long-temps concentrées parmi les savans , et furent comme les premiers rayons du crépus-
(i) En 1 15 1 , Gratien publia , sous le titre de décret, un recueilde décisions ponlilicales. Quatre-vingts ans plus tard Grégoire TX chargea Raimond de Pennalbrt , dominicain espagnol, de recueillir toutes les bulles ou décrétales qui avaient été écrites depuis la publication du Code de Gratien.