LIVRE XXII
de l’industrie et du commerce. Anne Comnètie méjnisait jusqu’aux noms barbares des Francs, et ne daignait pas les citer dans son histoire. Les Francs, à leur tour, ne voulurent pas apprendre la langue d’un peuple qu’ils méprisaient.
On sait avec quelle indili'érence les croisés virent l’incendie de plusieurs bibliothèques dans la capitale des Grecs. Cependant quelques lueurs d’érudition se montrèrent à la suite des Latins victorieux. Les chroniques de Saint-Denis nous racontent, comme un événement remarquable, que dans l’année laSS, un médecin nommé Guillaume apporta leslivresgreesde Constantinople. Lorsqu’on eut renoncé à l’espoir de vaincre et de soumettre , par les armes, la croyance des Grecs, on consentit à apprendre leur langue pour les convertir; les missionnaires de l’Église de Rome étudièrent la langue d’Homère et de Platon, pour la conversion des Grecs, comme ils apprenaient les langues de l’Asie pour la conversion des Turcs ctdesTartares. Sous le règne de Philippe-Auguste, il s’établit à Paris un collège de jeunes Grecs auxquels on enseignait les dogmes de l’Église romaine, et qu’on envoyait ensuite prêcher l’orthodoxie latine en Orient (i).
On n’étudiait guère que la langue latine en Oc-
(1) Lebœuf, Etat des sciences , pag. 34. On envoyait alors de jeunes Grecs à Paris comnic on y envoie aujourd’hui de jeunes Chinois; ils éludiaipiit la ihc'ologie catholique, cl reloiirnaient ensuite dans leur patrie, pour prêcher la foi romaine.
cillent. Cette langue en Occidente'tait la langue des conciles et des pontifes, elle était celle que l’Eglise universelle avait adoptée dans ses prières et dans ses cérémonies. Sans le cliristianisnio et la langue qu’il avait conservée, l’iiistoire de l’antiquité, ses leçons, ses lumières, tout aurait péri. La religion chrétienne, dit un écrivain anglais, jeta en quelque sorte un pont sur le chaos , et rapprocha les deux époques de la civilisation ancienne et moderne (i). L’étude de la langue latine fit de grands progrès à l’époque de la première guerre d’Orient; l’abbé Guibert,* dans une lettre adressée à l’évéïjuc de Soissons, vante l’esprit d’émulation qui animait ses contemporains, et s’étonne de l’ardeur qu’on mettait à étudier la grammaire cl la rhétorique, non seulement dans les cités, mais dans les bourgs et les campagnes. Le même auteur nous dit, dans la préface de son histoire, que Ic's lumières qui se répandaient de son temps lui imposaient l’obligation d’orner son style, et de raconter avec élégance les exploits des héros de la croix (u). Cependant la langue des Latins ne garda point la pureté qu’elle avait encore au douzième siècle, et les dernières croisades n’eurentpas des historiens aussi corrects, aussi élégans que les trois premières.
En parlant de la littérature du moyen îige, nous n’oublierons point celte éloquence sacrée , dont les inspirations ranimèrent si souvent l’cntliousiasme
(1) Ilallain, l’ rùiropeauiiiqyenilgc ,\.om.W 1 15. (•i) L’abbé Guibert, coll. de Boiigars, lom. l, pag. 4t>7-