LIVRE XXII
Thibault, comte de Champagne , annonçait sou départ pour l’Orient. On peut ajouter à ces noms illustres ceux de Guillaume, comte de Poitiers j de Pierre Mauclcrc, comte de Bretagne j de l’empereur Frédéric II j du duc d’Anjou, frère de saiut Louis, etc. De pareils exemples étaient j>ropres à réveiller l’émulation des poètes; et comme la plupart composaient leurs vers dans la langue française, cette langue, qu’on parlait à Jérusalem, à Constantinople, dans la Grèce, dans toutes les villes chrétiennes d’Orient, dut l’emporter alors sur tous les idiomes contemporains (i).
Il n’est pas aisé de savoir quelle fut l’influence des croisades sur la poésie des troubadours, qu’on nommait le gai savoir. On sait que la littérature provençale, consacrée surtout à la galanterie et aux plaisirs de la paix, touchait à sa décadence vers la fin des expéditions en Orient. Les trouverres, qui parlaient la langue du nord de la France, firent entendre des chants plus graves et plus en rapport avec les grandes révolutions du
cliâtcKiin de Coucy , qui vient d’clre traduit en fiançais , par M. Crapelet. {Bihliolh. des Croisades.)
(i) Un auteur Florentin du treizième siècle, appelé' Bru* netlo Latini , préférait la langue française, parce qu’il en trouvait la parlure plus délicate. Un certain Marlino da Canale écrivait ou traduisait en français un morceau d’Iiisloire vénilienne ; il expliquait sa prédilection particulière pour la langue française, en disant que langue française cort parmi le monde et est la plus déli table h lire et à oir que nulle autre, { Hist. lilt. de la France, tom. XVI, p. iSp.
moyen âgej on se plaisait à repre’senler des scènes héroïques, et dans les compositions des poètes, les noms deGodefroi, de ïancrède, de Richard, de Saladin , se trouvèrent mêlés à ceux de Roland , de Charlemagne et des chevaliers de la table ronde.
On ne vit jamais une génération plus disposée à croire aux prodiges. Ce fut alors que s’accréditèrent parmi nous les traditions poétiques des peuples du Nord, les fables ingénieuses de l’Orient et celles de l’Armorique, dont le mélange forma une mythologie nouvelle (i). Lesévéneraens des croisades et les exploits de la chevalerie contribuèrent beaucoup à entretenir dans les esprits le goût des récits merveilleux. Tandis que, dans les écoles, on imitait l’antiquité grecque et latine, il se formait, dans les châteaux, une autre littérature, une littérature contemporaine, qui n’employait guère que les idiomes modernes, et qui s’adressait à l’imagination vive et crédule des sociétés naissantes : des narrations chantées ou débitées par des ménestrels, des lais inspirés par la tristesse ou parla joie j des chants, où respiraient la passion do l’amour ou celle de la gloire, charmaient la ceur des seigneurs et des barons. On célébrait les exploits et la mort du roi Arthur, les enebantemeus de Merlin, les merveilles de la forêt de Brechiliant, habitée par les fées bretonnes. Les chevaliers racontaient eux-
(i) Les romanciers du moyen âge puisèrent tour-à-tour dans les fictions armoricaines et dans les contes orientaux. ( Voyez de la Rue , Rech. sur les Bardes armoricains. )